‹ L'Instruction du peupleChapitre 6 sur 186 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

officiel. C'est donc ce second point qu’il faut examiner maintenant, et comme il s’agit ici d une question de fait, c’est par l’examen des faits qu’il faudra la décider.

M. Guizot a résumé en quelques mots décisifs l’expérience du passé à ce sujet : « Jamais, dit-il, dans un grand pays, un grand changement, une amélioration considérable dans le système de l’éducation nationale n’a été l’œuvre de l’industrie particulière. Il y faut un détachement de tout intérêt personnel, une élévation de vues, un ensemble, une permanence d’action qu’elle ne saurait atteindre. » Rien n’est plus vrai, et la nécessité de l’intervention de l’État n’est pas près de finir.

Tant qu’il y aura d’un côté des hommes assez grossiers pour ne désirer l’instruction ni pour eux ni pour leurs enfants, et de l’autre, des hommes qui croient avoir intérêt à prolonger l’ignorance pour cacher les abus dont ils vivent, les efforts des particuliers seront absolument insuffisants.

Mais, disent les représentants des Églises établies en France, en Angleterre, en Italie et partout, ce que ne peuvent faire les individus, nous le ferons. Nous constituons des corps puissants et durables ; notre influence sur le peuple est grande, et les ressources dont nous disposons sont immenses. Nous avons la permanence, l’élévation de vues, le dévouement à l’intérêt général. Nos doctrines sont consacrées par la vénération séculaire des nations ; nous leur apportons ù la fois les connaissances profanes et l’instruction religieuse, des lumières pour faire son chemin en ce monde et son salut dans l’autre. Notre enseignement est une garantie contre l’immoralité et les révolutions : formés par nous, les hommes sont plus vertueux et plus dociles; les gouverner devient facile, et leur bonheur est assuré. Avec la non -intervention de l’État et la liberté, l’instruction sera mise à la portée de tous ; ce sera notre œuvre, nous en répondons.

A propos de ces discours sans cesse répétés, nous ne ferons pas ici le procès aux Églises établies ; nous ne leur demanderons pas si, en invoquant aujourd’hui la liberté, elles n’ont pas pour but de préparer les âmes â subir leur despotisme. 11 s’agit seulement de voir si en effet, en l’ab-

senc? de l'intervention des pouvoirs publics, elles ont réussi à organiser pour le peuple des moyens d’instruction suffisants et à l'éclairer.

Autrefois ce régime de non-intervention qu’on nous vante aujourd’hui était en vigueur : l’État ne s’occupait point de l’enseignement du peuple, par la raison très-simple qu’il croyait inutile et même dangereux de l'instruire, non sans motif peut-être. L’Église était seule chargée de dissiper les ténèbres épaisses qui pesaient sur la classe inférieure. Or pour y parvenir qu’a-l-elle fait? Dans un des chapitres de son beau livre de l'Ecole, M. Jules Simon en a fait le compte pour ce qui concerne la France, et il a montré combien l’ignorance était générale : un ouvrier, un paysan, un soldat môme qui sût lire était une rare exception.

L’État représenté par Charlemagne avait ouvert des écoles; elles tombèrent au temps de la féodalité, et pendant mille ans l’Église a fait bien peu d’efforts pour les rouvrir. Voilà donc une expérience dix fois séculaire. Est-elle assez longue pour être concluante?

Non, dit-on ; celte expérience faite sous l’ancien régime * ne prouve rien, car alors nul ne pensait qu’il fût nécessaire d’instruire ces animaux grattant la terre dont parle La Bruyère. On ne peut reprocher à l’Église de n'avoir pas donné d’enseignement à ceux qu’on croyait voués à une inévitable et salutaire ignorance.

Soit, admettons cette excuse; transportons-nous donc à l’époque actuelle et dans un pays où l’Église a toujours été maîtresse absolue et où une enquête récente a pu faire apprécier à leur juste valeur les résultats obtenus.

Dans le royaume de Naples, les anciens gouvernements avaient livré l’instruction de tous les degrés à la direction souveraine du clergé. Les membres de la commission supérieure de l’enseignement étaient des dignitaires de l’Église ou des personnes affiliéesà quelque congrégation religieuse. L’instruction secondaire était aux mains des jésuites, et c’étaient les ordres monastiques qui fournissaient presque tous les maîtres aux écoles primaires. Si maintenant nous recherchons dans un rapport fait en 1867 par le ministre du royaume d’Italie, M. Natoli, quels fruits avaient

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