CHAPITRE II
donnés les travaux et les efforts des corporations religieuses, voici ce que nous trouvons. Dans les Deux-Siciles, la moyenne des personnes sachant lire et écrire ne s’élevait pas à 1 sur 10 1 Dans la Basilicate, sur 1,000 habitants, 912 étaient complètement illettrés. Dans les autres provinces, les Calabres, les Abruzzes, la Sicile, la proportion était de 900 sur 1,000. Chez les femmes, l’ignorance était la règle générale : à peine 2 sur 100 savaient lire et écrire, et encore comment le savaient-elles? Ce chiffre est effrayant, quand on songe que les femmes de la bourgeoisie sont comprises dans le calcul, et on peut en conclure que dans les campagnes on ne rencontrait pas une femme du peuple ayant reçu les premières notions de l’instruction élémentaire.
Quand on a sondé ainsi jusqu’au fond l’étendue de cette opaque ignorance, on ne s’étonne plus que ces provinces si favorisées de la nature, douées d’un sol fertile et du plus beau climat, habitées par une race intelligente, soient pauvres, et que la seule industrie prospère y ait été celle du brigandage. L’homme sans instruction est un puissant agent de désordre et un détestable instrument de production. Imprévoyant, incapable de se procurer l'aisance par un travail bien conduit, il est toujours prêt à quitter l’outil ou la bêche pour prendre le fusil et à exploiter la grande route plutôt que la terre.
L’histoire de l’instruction primaire au Portugal nous offre un exemple plus décisif encore. Dans ce pays, comme chez les autres nations catholiques, l’Église seule était jadis chargée d’instruire le peuple. Or au xviu' siècle, quand le ministre Pombal, éclairé sur les besoins de la société nouvelle, voulut se rendre compte de l’état de l’instruction populaire, il trouva une ignorance profonde et générale. En 1772, il forma le projet de doter chaque commune d’une école; il en fit ouvrir immédiatement 400, et il établit même sur le vin et l’eau-de-vie un impôt spécial appelé subside littéraire faisant ainsi, par une combinaison originale et juste, contribuer les consommateurs de spiritueux au progrès des lumières, afin que le vice payât lui-même le remède qui devait l’extirper. L’impôt demeura, comme tou-
jours et partout, mais les écoles qu’avait ouvertes Pombal disparurent après sa chute. En 1807, on comptait dans les écoles primaires 24,000 élèves seulement; après les désastreuses guerres de l’empire et la réaction absolutiste et cléricale qui les suivit, ce chiffre se réduit à 8,000, ce qui signifie qu’il y avait 3 élèves par 1,000 habitants : autant dire que l’enseignement primaire n’existait pas. Voilà donc le magnifique résultat obtenu par l’initiative individuelle combinée avec les efforts du clergé et des ordres religieux !
Ainsi on peut considérer comme démontré, au moins dans les pays catholiques, le fait suivant : Tant que l’Église a été seule chargée de l’instruction populaire, celle-ci a été à peu près nulle, et si elle ne fait plus de progrès depuis que l’État s’en occupe, c’est surtout par suite de l’hostilité du clergé. Lorsqu’il a été le maître absolu, il n’a presque rien fait, et maintenant qu’il a cessé de l'être, il empêche les autres de faire mieux que lui.
Mais les adversaires de l’intervention de l’État en matière d’instruction ne se rendront peut-être pas encore. Le royaume de Naples, diront certains d’entre eux, est un pays catholique. Or le clergé, de qui dépendait l’enseignement, n’avait aucun intérêt à le répandre. Pourvu que le peuple allât à la messe, à la communion et obéit au curé, celui-ci se déclarait satisfait. La lecture était à ses yeux une science sans utilité et non sans danger, car elle conduit souvent à l’hérésie : la réforme est née en même temps que l’imprimerie. D’ailleurs à Naples, sur celte terre classique du despotisme, l’initiative de l’individu étant nulle, la liberté ne pouvait porter ses fruits ordinaires, et quant au Portugal, les conditions de l’épreuve n’étaient guère plus favorables. — Admettons l’objection et prenons le pays par excellence de la liberté et de l’initiative individuelle, l’Angleterre.
Voici une nation oit la richesse abonde et où les particuliers sont habitués à de grands sacriûces pour des objets d’intérêt général, où différentes communions se disputent l’empire des âmes, et où chacune d’elles a intérêt à fonder des écoles pour s’en emparer. Le protestantisme, mettant la Bible entre les mains des fidèles, fait de la lecture une