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CHAPITRE III

COMMENT LE DEVELOPPEMENT NATUREL DES FACULTES INTELLECTUELLE» TRACE LA MARCHE A SUIVRE POUR QUE CES FACULTÉS S'AMÉLIORENT.

Amélioration de l'ordre et du progrès des facultés naturelles en voie d'activiié sociale, telle peut être la définition politique de l'éducation. La marche à suivre lorsqu'il s'agit tle la donner à chaque individu, se trouve ainsi tracée par les phases du développement organique des appareils dont ces facultés représentent les fonctions.

En premier lieu, exercice des cinq organes des sens par lesquels s'établit une relation entre le milieu extérieur et l'homme ; mais en même temps, éducation corrélative des facultés d'expression orale, mimique et écrite, ainsi que des divei's modes de locomotion qui établissent une relation de l'individu avec les êtres qui l'entourent.

En second lieu et par-dessus tout, Vinstruclion proprement dite, ou transmission des acquisitions sociales, aux facultés intellectuelles, au fur et à

mesure que les années amènent le développement de chacune d'elles dans chaque individu.

En(in, instruction en ce qui louche ce que l'exercice des fonctions nutritives et reproductrices offre de social; ce qui s'acquiert aussi à mesure que se modifient les appareils de la vie végétative.

Le propre de l'éducation positive étant d'être perfectible, l'instruction, ou mieux, les diverses sortes d'instructions, tout en restant le moyen principal pour donner une bonne éducation, ne constituent pas un moyen suffisant à elles seules.

11 faut de plus que celui qu'on instruit pour un but d'éducation soit appelé à manifester par lui- /nême les facultés que l'on veut améliorer, afin de juger, d'après cet exercice, des résultats obtenus et de lirer parti de cet exercice mêm.e, comme d'un moyen de perfectionnement expérimental.

Il n'est pas de position sociale, soit professionnelle, soit administrative, qui n'exige à des degrés divers l'usnî^e, dans une direction déterminée, des cinq organes des sens ou de quelqu'un d'entre eux. Or il est remarquable de voir à quel point le perfectionnement de ces usages est, en France du moins, soit absolument délaissé, soit lelégué à un rang infime, partout où l'éducation générale est fondée sur des préconceplions subjectives d'ordre métaphysique ou congréganisles, toujours plus ou moins

abstraites, c'est-à-dire donnée sans avoir en vue un but bien déterminé.

L'importance de l'amélioration de ces fondions et de l'emploi tant des signes que des mouvements que suscite leur activité, est pourtant des plus manifestes, lorsqu'on voit quelle place tient, dans ce qu'on appelle intelligence, la perfection de l'exercice des sens, alors que les facultés intellectuelles proprement dites ne sont nullement en jeu.

Qu'il s'agisse d'autre part de tirer de nous ce que chacun doit produire , c'est-à-dire des actes professionnels ou de la vie familiale habituelle, cette importance est rendue plus évidente encore lorsqu'on voit inversement à quel point l'imperfection du jeu des fonctions sensorielles est considérée comme signe d'inintelligence ou de faiblesse mentale, en raison du nombre d'actions sociales qu'elle conduit à n'accomplir qu'imparfaitement.

Le perfectionnement des fonctions sensorielles, d'expression et de locomotion devient lui-même, du reste, un moyen de faciliter l'instruction à plusieurs ■égards.

En fait, l'éducation proprement dite est tant spontanée que systématique. La première est essentiellement morale et accessoirement intellectuelle et esthétique. C'est l'éducation privée, dont la direction et partiellement l'exécution reviennent prin-

cipalement aux femmes, aux mères par-dessus tout. Le père, livré à la vie active du dehors, n'a ni le temps, ni toujours la capacité morale nécessaires pour s'en charger.

Elle commence à la naissance et doit s'étendre jusqu'à l'âge de quatorze ans. Durant cette période de la vie, ce sont surtout les sentiments inspirant les actes qui doivent fixer l'attention du précepteur, pour qu'ils soient dirigés et cultivés, plus encore que les actes eux-mêmes, toujours plus ou moins soit excessifs, soit hésitants, suivant l'énergie du tempérament ou sa faihlesse. A cet égard, rien n'est à négliger, rien n'est indifférent; car c'est dans cette période qu'on doit apprendre à chaque individu à agir par affection, d'après les sentiments d'attachement plus que d'après les instincts et les besoins personnels.

L'éducation systématique ne fait suite à la précédente, par l'instruction scientifique, ou mieux, ne débute en réalité que vers l'âge de quatorze ans. Alors par les enseignements de la science on apprend à penser pour mieux agir.

L'éducation privée ou familiale se divise par moitié en deux époques, l'une qui se termine vers sept ans, et l'autre vers quatorze ans, sans que jamais l'enfant soit cloîtré durant ce temps-là.

Il y a barbarie à vouloir apprendre à lire aux

enfants avant six à sept ans. Il laut qu'ils connaissent l'existence, la morphologie des choses, et oralement leur nom, avant d'étudier la figure des termes et des signes qui fixent la notion de cette existence.

Mieux vaut encore ne pas lire la description de la mer, que de la lire avant de l'avoir vue ou d'avoir vu quelque étendue qui lui ressemble. Agir autrement empêche l'enfant d'apprendre à observer et à penser, ou le conduit pour toute sa vie à prendre les entités, les mots pour des réalités. C'est donc l'observation répétée, la contemplation concrète qui doit prédominer dans cette période de renseignement conduisant déjà à acquérir une notion de l'ordre naturel. Par là se perfectionne f exercice des sens et des muscles surtout; des sens au point de vue de l'observation, des muscles par rapport à l'action. Il n'y a du reste alors qu'à laisser l'enfant suivre les impulsions venant directement de ses sensations, et lui apprendre às'en servir pour apprécier le nombre, le volume, la forme, le poids, la couleur, etc., des objets naturels, plantes, animaux, etc.

Au point de vue moral, l'affection pour la mère lui enseigne empiriquement le culte de l'humanité; le père n'est aimé que par considération pour la mère; car, physiquement, et surtout moralement, c'est-à-dire par le cœur, l'enllmt appartient plus à la mère qu'au père.

L'enfant commence alors l'amélioration des sentiments; en premier lieu, celle du sentiment de soumission à un être supérieur à lui; puis, du sentiment social par l'attachement et la reconnaissance qui le lient à deux êtres supéi leurs. La vue de ceux-ci lui donne le sentiment de continuité; la vue de la mère surtout, providence sans iiclion, qui lui prépare les matériaux à l'aide desquels son existence est entretenue; sentiment de continuité qui se développe avant celui de la solidarité.

Quand l'enfant commence à parler, apparaît le sentiment des relations réciproques ou de Thumanité; puis, quand il seni que ce n'est pas sa mère qui a inventé le langage, le culte de celle-ci l'amène au respect et au respect involontaire de la société.

Vers sept ans se développe le sentiment de la fraternité, réelle ou amicale, qui conduit à celui de la solidarité dont l'importance est tout à. t'ait directe.

Uien n'est inditTérent dans l'évolution de ces divers sentiments et dans leur perfectionnement; aussi, à cet âge, au lieu d'envisager en lui-même l'acte accompli par l'enfant, ce sont les sentiments qui en ont déterminé l'exécution qu'il faut considérer. Tout pouvant alors soit les élever, soit les pervertir, suivant la direction donnée, il fout encourager les uns et réprimer les autres, c'est-à-dire

ceux qui sont Irop exclusivement personnels, môme ceux qui sont en apparence indifférents.

Dès le début delà seconde enl'ance, de la deuxième partie de l'éducation domestique par conséquent, par l'exercice physique on habitue à un travail régulier. L'enfant doit apprendre à développer l'instinct constructeur, à construire jusqu'à mettre la dernière main à ce qu'il a entrepris. On doit lui montrer que, dès qu'on ai^it sur le monde extérieur, pour qu'une chose n'avorte pas, il faut persévérer jusqu'à ce qu'elle soit poussée à bout. C'est la négligence avec laquelle est traité ce côté de l'éducation première qui est cause que nous passons notre vie à faire des projets sans rien savoir achever et rendre applicable. D'autre part, les exercices gymnastiques exigés alors habituent au travail régulier; et, par ce qu'ils ont de régulier, ils font comprendre expérimentalement ce qu'est en fait la pratique.

Mais c'est à cette époque surtout que l'enfant doit apprendre à lire et à écrire. Il doit le faire surtout en lisant et écrivant directement et non d'après de prétendus principes généraux et absolus, pas plus qu'on ne lui a appris à parler dans la deuxième et la troisième année d'après tels ou tels principes grammaticaux. Il faut faire pour lui ce qu'a fait l'espèce, laquelle a constitué les langues parlées et écrites^ spontanément, sans grammaire ni principes tracés^

d'avance. La coordination logiqae et grammaticale des termes se grave ainsi dans l'esprit par la lecture et par l'écriture expérimentales même, assez déjà pour que plus tard la raison d'être des règles soit comprise sans peine; le tout, sans qu'il y ait besoin pour les garçons plus que pour les fdles, de l'étude du latin et du grec, pour les conduire à la pureté et à l'élégance du langage. C'est, au contraire, par l'étude des langues vivantes étrangères, déjà commencée avant cette époque quant au parler, continuée par la lecture et l'écriture, que l'enfant se préparera à étudier les langues mortes, plus esthétiques que scientifiques, dont les premières sont dérivées.

Alors commence réellement l'éducation esthétique par la lecture des fabulistes, des conteurs, des poêles, etc. Les sentiments exprimés seront certainement seuls compris à cet âge; les idées ne le seront que plus tard. Mais cela suffit; car la deuxième enfance est surtout l'âge de la poésie et de la tendance aux créations poétiques, et l'expression augmente l'intensité des sentiments que l'on éprouve réellement. L'enfant, ayant appris d'abord ce qui est utile, apprend de la sorte à comprendre ce qui est beau, et d'autant mieux que le dessin doit être enseigné en môme temps que l'écriture.

Outre l'étude, il y a de plus, dans cette période de l'éducation, essor de l'imagination après et d'à-

près l'observation. Jusque-là, celle-ci ne lui avait donné que des images objectivement perçues, que commencent alors à élaborer les facultés de comparaison et de généralisation déjà en voie de développement. Ce travail mental est à la fois relatif à l'intelligence, aux facultés intellectuelles et au cœur ou facultés affectives. Alors se constitue un commencement de culte spontané qui a principalement pour objet la mère, providence réelle vers laquelle convergent tous les sentiments altruistes.

Cet ensemble d'élaborations intellectuelles et morales amène la constitution d'une logique élémentaire par une convergence déjà manifeste des sentiments, des idées et des signes. Cette convergence se développe sous forme d'expressions mimiques et orales (chant et danse), puis d'expressions écrites par la poésie et le dessin.

Il y a constitution d'un culte rudimentaire par l'effusion plus ou moins réglée des sentiments généraux combinés à des idées générales, s'ad ressaut, sous forme de prières, aux parents; ensemble d'acteç moraux qu'on doit encourager à cet âge, en écartant l'idée de toujours tendre une main quêteuse et quémandeuse pour obtenir quelque chose de la personne invoquée; pratique qui forme le côté égoïste des prières théologiques.

Cette évolution naturelle des rudiments de la lo-

gique, en rapport avec celle des facultés cérébrales de conception et d'expression, convenablement dirigée, conduit graduellement et sans fatigue au développement des facultés d'analyse et de méditation dont l'étude des sciences implique l'existence et représente l'exercice. Cette étude, dès lors, n'étant que la mise en jeu naturelle d'organes en voie de croissance, se fait sans fatigue, et, par suite, sans répulsion, aussi bien que la marche et les autres exercices ne sont qu'un plaisir lorsqu'ils répondent à l'appel de la mise en jeu des organes du mouvement.

Ainsi a lieu la préparation à l'étude des sciences et de l'histoire. Ce que cette étude doit avoir de commun pour tous, quelle que soit la profession qu'on veuille adopter, commençant vers quatorze ans, ne saurait finir avant l'càge de vingt à vingt et un ans.

De même que l'humanité est restée longtemps livrée aux éludes cosmologiques ou inorganiques avant de saisir les lois biologiques et celles de l'évolution historique de l'espèce, quatre années devront être consacrées aux mathématiques et à la cosmologie. La cosmologie céleste, astronomique ou déductive, demandera une année avec les mathématiques et la mécanique ci^nérale. La cosmologie terrestre ou géographique, une autre année; la physique et la chimie, qui sont des dérivés analytiques

des précédentes, demanderont qu'on leur consacre les deux autres années.

L'élude des notions biologiques et sociologiques, nécessaires à tous, rempliront la cinquième et la sixième année.

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