CHAPITRE IX
liens ftui unissent l'instruction et l'éducation au choix d'une profession.
La profession, le métier tiennent de prés à l'instruction et à l'éducation. Ils sont liés à la première par les moyens d'action qu'elle fournit. Ils sont liés à l'éducation par ce que l'homme tire du savoir et de ses propres facultés pour produire et mettre au dehors, en fait d' œuvres accomplies avec plus ou moins de perfection.
Il est une chose encore que ne doit jamais oublier celui qui enseigne : c'est que tout détail d'instruction, d'acquisition intellectuelle par l'intermédiaire des sens devient ou peut devenir un motif d'éducation. Tout détail peut être le point de départ de quelque élaboration des facultés mêmes qui viennent de se perfectionner aussi, perfectionnement qui se manifeste au dehors par l'intermédiaire des facultés d'expression et d'exécution manuelles et locomotrices.
Là est la liaison intérieure entre l'activité individuelle et l'activité professionnelle et sociale.
Quand l'exercice méthodique qui améliore le développement des facultés morales, intellectuelles et d'expression montre celles qui fonctionnent et se manifestent le mieux, le plus facilement et avec le plus de satisfaction pour celui qui agit comme pour les autres, il montre en même temps quelle doit être la direction professionnelle que doit prendre chaque individu. Ce fait est, du reste, depuis longtemps connu et empiriquement appliqué.
Mais ce qu'il y a de particulièrement urgent, c'est que l'État intervienne le plus possible pour que, quelles que soient les couches sociales d'où sortent ceux qui manifestent d'heureuses facultés d'exécution, ils soient mis à portée de faire sortir en œuvre accomplie ce qu'ils ont conçu dès que leurs propres ressources ne suffisent pas. Sous ce rapport un certain degré de centralisation sera toujours nécessaire.
Il y a un abîme entre la conception et l'exécution; le courage, et la persévérance surtout, nécessaires pour établir entre la première et la seconde les relations voulues pour que la conception devienne effective entant que production sociale, voilà ce qui doit ici le plus fixer l'attention.
Cette attention de fadministralion centrale est
nécessaire pour plusieurs raisons. Lapremière, est que l'aptitude aux fonctions d'ordre élevé n'est pas de celles qui se transmettent le mieux par hérédité. Elle surgit par voie d'innéité organique dans toutes les couches sociales et non pas plus spécialement dans une classe que dans une autre. Pour empêcher la décrépitude d'une part, pour utiUser toutes les forces supérieures qui se manifestent, de l'autre, de façon à susciter le progrès d'une manière incessante, il est par suite indispensable de les aller prendre partout où elles sont.
Cette nécessité résulte déjà du seul fait de la comparaison du nombre proportionnel des individus appartenant à telle ou telle profession.
Actuellement, en France, sur 36 millions d'habitants, 2 millions encore (6 0/0) vivent de leur revenu ; 34 millions (04 0/0) travaillent et produisent des utilités diverses, savoir : professions dites libérales, 5 0/0; agriculture, 52 0/0; industrie, 23 0/0; banque, commerce et transports, 140/0.
Or, sans parler de 2 millions d'individus vivant sans rien produire, l'agriculture et l'industrie seules apportent dans chaque état des valeurs, des acquisitions matérielles et pécuniaires.
Toutes les autres professions coûtent par cela même qu'elles ne produisent qu'intellectuellement, ou ne produisent qu'aux points de vue économiques
de la conservation et de l'utilisation des matières premières.
La production agricole annuelle de la France est évaluée à 8 milliards de francs. La production industrielle à 12 milliards 700 millions.
Les matières premières fournies par l'agriculture ou par l'importation entrent dans cette production pour 60 0/0 (7 milliards 700 millions).
Des 40 0/0 restant (5 milliards) sont gagnés par le travail industriel et doivent être répartis entre les ouvriers et patrons pour payer les salaires, l'outillage, l'intérêt des capitaux, loyers, frais généraux de tous genres et la rémunération des patrons. Les salaires à la journée ou aux pièces absorbent la moitié (2 milliards 500 millions).
Aussi sous le rapport des applications de l'enseignement au choix des professions et à leur perfectionnement, les individus dont il importe le plus de s'occuper sont naturellement les plus nombreux, et ces derniers sont précisément ceux qui consacrent leurs labeurs à l'obtention des conditions d'existence organiques ou premières des individus et de la société.
L'agriculture qui produit, l'industrie qui met en œuvre, le commerce qui distribue, et la banque qui facilite les échanges, tel est en effet ce qui représente l'ensemble de ces conditions fondamentales.
Les agriculteurs et les industriels sont les producteurs.
Les commerçants et les financiers sont les distributeurs et répar tisseurs.
Une fois assurées, ces conditions d'existence individuelles et sociales, et avant même dans les esprits et les peuples d'élite, se développent les sciences et les productions eslhétiques qui surgissent et s'élèvent au dessus, en dominant le tout.
Ce tout, les, sciences le dominent de plus en plus, parce qu'une à deux fois par siècle, partout où elles se répandent, elles renouvellent de fond en comble, en les perfectionnant, tel ou tel des procédés de Tagriculture, de l'industrie, du commerce, des finances même , non sans fournir par des raisons semblables de puissants motifs d'évolution aux beaux-arts.
Rien donc n'est plus important que de faire comprendre, dans toute étude devant conduire à choisir une profession, combien peut devenir dangereux l'esprit de routine, qui, si l'on ne s'y prend de bonne heure, ne se prête plus qu'à l'exécution d'une seule chose, de ce qui seul a déjà été fait; qui bientôt s'oppose à tout remplacement d'un procédé par un autre, et surtout à l'intervention de ce qui n'a pas encore été tenté.
Ce qu'il importe de bien comprendre, c'est que
la raison d'être de celte influence des sciences gît dans ce fait que : par la découverte et l'utilisation des propriétés ou forces immanentes à la matière, tant brute qu'organisée, les recherches expérimentales établissent une relation de plus en plus étroite entre toute action et les conditions diverses de son accomplissement. Et la science le fait malgré le petit nombre de ses représentants, avec le budget le plus petit entre tous.
En un mot, la science fait déjà sous ce dernier point de vue, pour l'ensemble des choses saisissables par l'esprit, ce qu'il faut qu'aujourd'hui la société fasse pour établir une liaison de plus en plus étroite, par l'enseignement, entre l'individu et les choses sur lesquelles il doit agir.
Ce qu'il y a de plus important présentement en ces matières, encore une fois, c'est de s'occuper du plus grand nombre.
Ce plus grand nombre comprend, d'une part, les agriculteurs, au nombre de 18 millions en France. Notons que parmi eux il n'y a que de 7 à 8 millions de travailleurs actifs, et 9 à 10 raillions en comptant les femmes prenant part aux travaux des champs et des fermes; le reste comprend les enfants et les vieillards des deux sexes, inactifs et qui coûtent.
D'autre part, la population industrielle (8 millions 400000 habitants, y compris les femmes, en-
fants et vieillards) se réduit à 3 200 000 travailleurs actifs, dont 800000 patrons et 2400 000 ouvriers (3 ouvriers pour un patron).
On divise cette masse de travailleurs, savoir :
En industries extractives, qui comptent 14717 patrons et I(i38i6 ouvriers, c'est-à-dire 11 ouvriers pour un patron ;
En grande industrie (usines et fabriques), 183227 patrons et 1112006 ouvriers, soit 6 ouvriers pour un patron ;
Et en petite industrie, 596 776 patrons et 1 million 60 4M ouvriers, moins de 2 ouvriers pour un patron.
La vie industrielle se divise en trois grandes périodes : l'apprentissage, le salariat et le patronat.
La première forme du salariat est payée à la journée ; puis quand l'ouvrier a acquis une suffisanle habileté professionnelle, il passe au travail aux pièces ou à façon, qui est plus rémunérateur, avant de devenir producteur pour son compte.
Depuis 1853, les salaires à la journée ont augmenté en moyenne, pour Paris : hommes, de 3,82 à 4,99; femmes, de 2,10 à 2,78. — Dans les départements : hommes, de 2,06 à 2,90 ; femmes, de 1 ,07 à 1,48. C'est, en vingt ans, une hausse de 40 0/0 (deux pour cent par an).
Le règlement du prix des salaires et des autres
conditions de la production constitue un ensemble constant de rapports entre les patrons et les ouvriers. Ces rapports sont le plus souvent harmoniques et quelquefois troublés par des causes diverses.
Longtemps le règlement de ces rapports a été confié à des collectivités professionnelles, sous le nom de corporations, corps de métiers, maîtrises, jurandes, compagnonnage, etc. Il est, aujourd'hui, individuel entre chaque patron et ouvrier. Les adversaires du régime actuel regrettent seuls le passé auquel ils voudraient revenir en cherchant à en supprimer les abus (1).
J\lais ici, en présence de ces professions les plus variées de toutes, embrassées de gré ou par nécessité par le plus grand nombre des individus, il faut reconnaître, avec le rapporteur de la Chambi^e des députés, qu'en certaines questions locales il n'est pas permis de réglementer le travail sans arrêter immédiatement sciences, progrès, perfectionnement et découverte. Et si, par impossible, on voulait le tenter, qui formulerait ces règlements? Faudrait-il laisser ce soin à des collectivités, syndicats, corpo-
(1) Rnpport fait par M. Ducarre, député, sur les Salaires et rapforts entre ouvriers et patrons, au nom de la commissiou d'enquête parlementaire sur les conditions du travail en France. Paris, 1855, in-4.
rations, communautés ou maîtrises, isolées ou fédérées entre elles? Ce serait organiser un État dans l'Etat. Faut-il que l'État réglemente lui-même et assume une fois de plus les responsabilités sous lesquelles ont plié les Valois, Henri IV, Louis XIV, Colbert et la Convention? Poser de pareilles questions, c'est les résoudre par la négative.
La liberté du travail, formulée par Turgot, décrétée par la grande Constituante, est la raison d'être de notre prospérité industrielle. Elle laisse à tous les citoyens français, ouvriers ou patrons, le soin de régler leurs rapports professionnels comme ils l'entendent. Elle interdit à toute collectivité, quels que soient son nom, sa forme ou son origine, de se substituer à leur initiative personnelle, c'est-à-dire au développement des inégalités naturelles devenant supériorités individuelles par le fait de l'instruction que l'on reçoit ou que l'on se donne avant et pendant la poursuite d'un métier, état ou profession.
« Les lois actuelles, dit le rapport, n'interviennent que pour protéger et faire exécuter les conventions librement consenties par eux et entre eux. Perfectibles comme toutes les œuvres humaines, ces lois doivent être tenues au courant, au niveau du progrès et de la civilisation. Mais elles doivent respecter avant tout, et de la manière la plus absolue, la liberté individuelle du travail. »
Les ouvriers proprement dits, soit industriels, soit agricoles, qui vivent uniquement de salaires, forment le quart de la population totale de France. (L. de Lavergne.)
C'est ce quart, sans parler des femmes, qui jusqu'à présent se trouve obligé, pour satisfaire aux conditions matérielles d'existence individuelle, d'embrasser une profession, un métier, avant d'avoir pu acquérir autre chose que notre instruction primaire et, pour une infime minorité, quelque chose de l'instruction secondaire des arts et métiers.
Il faut ajouter encore que parmi les 5 millions et quelque 100000 individus qui, sans être des ouvriers proprement dits, vivent pourtant de salaire dans les professions relatives aux transports par terre et par eau, au commerce, aux finances, il en est beaucoup aussi qui se trouvent dans les mêmes conditions que ces derniers.
Or, ce sont les enfants de ces nombreux producteurs qu'il s'agit de mettre à portée, par l'instruction, de trouver ce qui fait aimer puis perfectionner le métier choisi ou que l'on est forcé de prendre; ce qui fait aimer non-seulement sa terre et son logement, mais encore le gouvernement adopté; de trouver ce qu'il faut faire pour élire les représentants de ce gouvernement par les votes où l'appelle le suffrage universel, afin de ne pas se laisser
exploiter par la réaction qui le trompe en lui faisant croire ce qu'elle veut, là où il pourrait parvenir à juger par lui-même.
Là est le but où doit tendre toute instruction en passant par ce qui concerne la profession, si l'on ne veut pas justifier par trop le proverbe disant que : V homme qui ne sait que son métier n'est qu'un imbécile; proverbe fondé, en ce que celui-là ignore, en effet, d'où ce métier vient et le rôle qu'il remplit dans l'ordre social et politique.
Ce qu'il faut aussi que sacbe bien ce plus grand nombre, c'est que pour lui la question est de savoir s'il veut, par l'instruction véritablement nécessaire à chaque profession, se rendre capable d'intervenir dans ses propres affaires politiques et de nationalité, ou s'il veut continuer à se laisser régir par un petit nombre d'habiles, trop souvent instruits seulement des choses qui ne servent à rien, mais qui seraient incapables de se donner par eux-mêmes des moyens d'existence, pour peu qu'ils cessassent d'être nourris par ce qu'a produit le travail de leurs prédécesseurs.
Si Von considère que la population actuelle de la France- est répartie entre 37 548 communes, on arrive à constater que les petites communes qui comptent moins de 3000 liabitanls ont 302:^8 délégués sénatoriaux, alors que les villes dont la population
excède 3 000 habitants ne disposeront que de 1 320 voix.
Si donc ces habiles n'ont pas voulu exploiter politiquement les autres, si c'est réellement dans l'intérêt du pays, plus que dans un intérêt personnel et dynastique, que la loi a été faite ainsi, éclairer ce plus grand nombre au-delà de ce qu'exige un métier quelconque et de ce que peuvent apprendre quelques réunions électorales devient une nécessité saisissante.
En faisant cela, l'Etat montrera, d'autre part, quelle doit être la nature et l'étendue de la centralisation administrative. Il le fera en tirant de ce grand nombre ceux qui, faute des meilleures aptitudes, se trouvent dépourvus des moyens matériels voulus pour s'élever jusqu'à l'instruction supérieure et de là aux professions dites libérales qui exigent cette dernière; à celles du moins de ces professions qui, d'ordre scientifique, sont les sources essentielles du progrès par la détermination de la nature réelle des forces naturelles.
Pour ceux dont la fortune est assurée, ils devraient être forcés de prendre une profession effective, telles que celles de médecin, de géologue, d'historien proprement dit ou d'archéologue au moins, sinon d'agriculteur ou de militaire, et cela en raison des relations] réciproques qui lient les
professions les unes aux autres et à la constitution des sociétés, dont elles représentent aujourd'hui les fondements après s'être substituées aux castes.
Quant à la dignité des jiro fessions, elle n'a d'autre mesure que l'étendue des connaissances exigées par chacune d'elles et aussi la distinction individuelle dans l'exécution et la mise en œuvre qu'elles impliquent.
La nécessité pour l'État de s'occuper de l'instruction du plus grand nombre, qui manque des moyens Toulus pour se donner ses propres enseignements, nombre qui représente celui des individus à profession forcée, n'est pas moins évidente également, puisque là encore il s'agit de faire surgir le mieux, dans l'ordre des forces productrices. Certainement ici déjà les écoles urbaines et départementales d'arts et métiers satisfont dans de certaines limites à ces besoins; mais le plus souvent l'instruction primaire antécédente n'a pas donné une préparation permettant d'en tirer tout le parti convenable et possible.
Par ces acquisitions, chacun sentira comment perfectionner son état est du patriotisme; chacun sentira comment tout métier, choisi de telle sorte qu'il soit en rapport avec les facultés qu'a développées l'instruction, est un acte d'éducation, d'extérioration intellectuelle qui satisfait et développe; car ce n'est pas travailler qui alors est pénible, c'est
faire autre chose que ce qu'on voudrait exécuter. Aussi voit-on ceux qui vivent sans rien faire, mourir plus tôt que les autres, et surtout se croire plus souvent malades, ce qui est déjà une souffrance compliquant l'improductivité.
J'ai déjà dit que l'enseignement donné parallèlement, si l'on peut ainsi dire, aux phases naturelles du développement des facultés intellectuelles qui,plus que les autres, s'accroissent par l'exercice et s'éteignent par l'inactivité, l'enseignement doit être tel qu'il conduise chclcun à choisir une profession en rapport avec ses aptitudes.
Ces conditions sont malheureusement encore très-imparfaitement remplies dans les trois degrés de notre enseignement. Les fâcheux effets de ce manquement sont des plus manifestes lorsqu'on examine quels sont les sentiments qui guident^ généralement dans le choix d'une profession; toutes questions qui, malgré les apparences, n'ont rien de puéril dans l'état actuel de notre pays et de son administration.
Se sentir apte et décidé aux elforts voulus pour utiliser socialement telle ou telle de ses facultés morales, intellectuelles ou esthétiques, voilà ce qui caractérise la vocation.
Or il est manifeste qu'en dehors des cas de développement exceptionnel de ces facultés, pour
que surgisse et dure celte conception, il faut que ces facultés y aient été conduites par l'enseignement.
Hors de là il est malheureusement trop commun de voir la prétendue vocation pour l'art militaire n'être qu'une question de vanité ou la tendance à prendre une profession qui permette de vivre à peu près sans rien faire, du moins intellectuellement, •dès que tel ou tel grade est obtenu. Il est trop commun aussi de voir ce qu'on dit être la vocation religieuse n'être que le désir de choisir une profession qui évite les dures 'nécessités du travail agricole, les risques du service militaire et qui, par la robe et les fonctions remplies, place de suite au-dessus de ceux dont on se détache.
Ailleurs, c'est par la crainte des risques de la guerre que les riches poussent leurs fds vers la médecine, alors qu'autrefois ils en faisaient des avocats, restant généralement ensuite sans rien faire ni savoir. Cela, du reste, n'est pas sans avantages, parce que tel est l'attrait des observations scientitiques et la variété de leurs applications que ceux qui sont intelligents se dirigent vers ces recherches, parce qu'ils peuvent satisfaire aux dépenses qu'elles entraînent et qui entravent un si grand nombre des autres.
Mais, que l'on y songe bien, après la profession médicale, l'agi'icuUure végétale et zootechnique, dès
qu'elle s'appuie sur quelque instruction , est de toutes les professions celle qui, par les observations et les comparaisons qu'elle implique, donne le plus de satisfactions intellectuelles. Elle l'emporte même sur la plupart de celles qui sont une application plus ou moins directe des sciences physico-chimiques et géologiques, ou de celles qui consistent en une élaboration nouvelle, critique ou non, de ce qui a déjà été fait par les autres ; l'histoire proprement dite, sous ses formes philosophique, bibliographique et archéologique étant toutefois exceptée.
Ces enseignements donnés pour tendre vers un but professionnel, aussi bien que ceux de l'enseignement supérieur, feront comprendre que l'homme doit nourrir la femme, qui nourrit, devra nourrir ou a nourri ses enfants.
Quant à la femme, son éducation professionnelle doit dériver des enseignements intellectuels qu'elle a reçus et qui doivent à leur tour lui permettre de donner la première éducation à ses enftints.
En d'autres termes, cette éducation professionnelle devrait être telle qu'elle enseignât au moins aux femmes ce qu'il faut savoir pour nourrir el vêtir leurs enfants. Rien de plus singulier que de voir à quel point on les laisse ignorer sur ce point ce qu'elles auront à faire et à enseigner autour d'elles. Toujours se figurer, jamais ne savoir, pour
rester sans rien apprendre, tel semble être le but qu'on veut atteindre dans l'ordre intellectuel en instruisant les femmes; les rendre soumises au prêtre, oppressives des opinions du mari, semble devoir suffire pour elles. Et, quoiqu'on dise, tout ce qui touche à l'ordre matériel dans les acquisitions s'en ressent de la manière la plus fâcheuse et tout reste ici à un. degré déplorable d'insuffisance.
Je ne parle même pas de ce qu'on pourrait et devrait leur apprendre sur ce qu'elles peuvent exécuter sans peine dans nombre de choses concernant l'agriGulturc; non plus de ce qu'elles devraient savoir pour utiliser tout ce que celle-ci amène entre leurs mains, depuis les aliments jusqu'aux médicaments qu'elles ne savent pas préparer.
Il est, du reste, nombre de métiers qu'elles pourraient adopter parmi ceux qui n'obligent pas de quitter la maison si une éducation moins bornée que celle des écoles congréganistes ne semblait encore partout être tout ce qu'elles sont susceptibles d'apprendre; comme si se préoccuper de ce à quoi leurs facultés intellectuelles et morales les rendent aptes ne méritait pas d'être pris en considération.
Il est certain que cela implique de grands changements dans les méthodes et dans les dépenses de l'enseignement. Mais l'augmentation voulue sera peu
lorsqu'on voudra comparer notre budget de l'instruction publique à celui des autres pays, à celui des Etats-Unis d'Amérique, par exemple. Ici en effet, pour une population un peu moindre que celle de la France, plus de 450 millions de francs sont dépensés chaque année. De cette somme 373 millions sont consacrés aux seules écoles publiques pour les enfants de 6 à 16 ans, alors que pour atteindre le même but nous n'en dépensons pas 75 dans nos enseignements de tous les ordres (1).
Si, en donnant l'instruction, il faut avoir pour préoccupation constante la profession qu'elle doit conduire, soit à adopter un jour, soit à perfectionner si elle a été forcément suivie, il est un autre côté de la question qu'il importe de ne pas oublier, lorsqu'au lieu d'examiner les conditions d'existence des sociétés, on regarde celles de leur développement progressif.
Nous avons déjà signalé la corrélation qui existe entre les facultés intellectuelles et les actes sensoriels expressifs et d'exécution motrice. Elle est telle que la réaction de celles-ci sur les autres fait que les professions qui impliquent de la délicatesse et de la précision dans les mouvements habituels d'exécution, affinent l'intelligence et rendent l'indi-
(1) Voy. Journal officiel de la République française, 1877. 3 mars, page 16'27.
vida distingué d'esprit, de manières et de conversation. C'est là un fait trop vérifié par l'observation des médecins, en rapport tous les jours avec des hommes dans toutes les positions sociales, pour qu'il y ait lieu d'insister davantage. Plusieurs ont noté déjà que, quelle que soit la position de fortune, ceux qui vivent sans rien faire restent ou descendent souvent à cet égard au-dessous des premiers.
Mais, d'autre part, chose capitale, toute profession peut fournir une partie des documents voulus pour arriver à se donner une instruction supérieure, pourvu que l'enseignement secondaire ait indiqué ce que les méthodes générales ont d'essentiel et d'opposé à l'esprit de routine, par la voie de l'observation, de l'expérience et de la comparaison.
11 faut, en effet, que cet enseignement fasse comprendre que par la nature des objets qu'il est obligé de voir et de loucher, que par les procédés de leur mise en œuvre, chaque ouvrier acquiert une partie des documents qui par des inductions d'ordre de plus en plus élevé permettent de constituer l'enseignement supérieur.
Beaucoup de ceux qui s'élèvent au-dessus de la moyenne n'ont pas eu d'autres sources d'instruction. Si le plus grand nombre ne peut faire ainsi, il peut être conduit à atténuer utilement les fâcheux effets du manque premier d'acquisitions inductives.
Par les généralités qui précèdent, j'entends indiquer par exemple que l'éducation technique des ouvriers tailleurs de pierre et charpentiers donne et permet de développer chaque jour des notions de géométrie plus élevées et plus étendues que celles que possède et retient le plus grand nombre, non sans avantages intellectuels.
Toutes les industries minières conduisent à l'acquisition de notions minéralogiques et géologiques des plus utiles et se prêtent aisément à une large extension scientifique.
Les nombreuses industries qui reposent entièrement sur l'emploi des machines constituent autant d'écoles expérimentales où séjournent des hommes qui peuvent y acquérir directement des notions sur les divers genres de mouvements, sur ia résistance des divers sohdes, sur les propriétés de la vapeur et des liquides qui la fournissent, et tant d'autres. Or on s'étonne toujours de ne pas voir aux grands établissements industriels qui emploient ces bras être annexées plus souvent, même aux frais de l'État, des écoles ou de simples salles de conférences, destinées à faire ressortir l'importance des notions ainsi acquises devant ceux mêmes qui les possèdent. Les mieux utihser après en avoir mieux compris la valeur et la portée intellectuelle , mieux éviter les dangers que fait courir l'emploi des forces de cet ordre, etc., seraient
autant de buts atteints sans peine et avec plus de précision qu'on ne le voit faire actuellement.
Toutes les formes de l'agriculture, botanique et zoologique, donnent de la géologie, de la chirnie et de la biologie des notions les plus saisissantes, empiriques et spéciales il est vrai, mais qui toutes avec un peu de méthode et quelques enseignements généraux, peuvent conduire à l'intelligence des problèmes les plus ardus de la science.
Sans avoir passé par les phases les plus élevées de l'enseignement supérieur, comme lorsqu'il s'agit de l'étude de la médecine, par exemple, l'esprit voit surgir des inductions de même ordre, bien que moins générales, moins étendues qui sont les conséquences logiques de cette succession d'observations continues. Il y a de la sorte une répercussion de l'empirisme sur la science qui donne de l'élévation au métier, qui guide dans le choix des hommes, et que la politique aussi bien que l'enseignement peut perfectionner durant toute la vie.
Si au contraire l'empirisme reste abandonné à ses seules acquisitions il devient dangereux en face des nécessités de tous les jours, aussi bien techniques que générales. Il est en effet, forcé de chercher la solution de chaque difficulté dans des préconceptions sans rapport avec la nature réelle des choses et des mouvements. L'effet pour l'ouvrier
est ici le même que celui qui résulte pour Tenfant de l'enseignement de notions qui ne sont pas en rapport avec le degré de développement de ses facultés morales et intellectuelles.
Répétons, en terminant, que ce qu'il faut encore c'est que l'instruction conduise à ne pas se départir des préoccupations d'ordre social, dans quelque profession que ce soit; c'est que l'instruction qui, par des nécessités quelconques, doit s'arrêter à telle ou telle phase de son développement ait donné, des que l'évolution des facultés humaines le permet, l'idée et les moyens de tirer parti des documents que tout métier peut fournir, et cela autant pour tendre à perfectionner celui-ci, que pour s'élever soi-même par ce fait. Là est ce qui donne de Tattrait à tout ce que l'on exécute.