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CHAPITRE X

SLK QUELQUES APPLICATrONS SOCIOLOGIQUES DE L'INSTRUCTION SECONDAIUE ET SUPÉRIEURE.

Daijs toute la durée des enseignements secondaire et supérieur, tels qu'ils sont propagés actuellement, non-seulement on ne nous donne pas, mais on évite de nous donner, quelque notion que ce soit sur l'existence d'une science sociale dont l'étude s'élève au-dessus de toutes les autres.

On craint de faire comprendre de bonne heure à ceux qui seront des hommes que ce qu'ils apprennent à chaque moment donné est d'abord une préparation à l'acquisition d'une profession; que de plus, c'en est une à l'intelligence de problèmes qui rendent intéressantes les moindres exigences professionnelles.

De tout cela il n'est pas même question dans les classes dites d'humanités et de philosophie; là nul ne vient nous enseigner que les objets de ces études sont des produits sociaux, que ce sont des manifes-

talions d'une évolution politique ; qu'ils ont été rendus possibles par telle ou telle circonstance évolutive antécédente. Nul ne nous fait voir comment, en étudiant les œuvres des poètes et des philosophes, c'est la sociologie que nous abordons par son côté esthétique; que^ par conséquent, pour bien comprendre la valeur et la beauté des choses exprimées, il faut savoir au moins qu'il existe pour elles un cours naturel saisissable; que ce cours naturel est saisissable aussi bien dans les agglomérations humaines qu'en ce qui regarde le développement individuel des animaux et des plantes.

Et ici quelle que soit celle des situations libérales ou administratives auxquelles aspire un homme, il ne suffit plus de reconnaître seulement les bienfaits de la science dans ses applications à l'ordre matériel et économique des sociétés. Il faut encore voir quelles sont les données sociales proprement dites et philosophiques qu'elle ûiit pénétrer dans l'esprit du plus grand nombre, véritables vibrations harmoniques d'une octave supérieure qui pénètrent directement dans l'ordre des conceptions morales, qui s'y cantonnent, qui viennent y constituer ce qu'on nommela. conscience publique, dont on a dit avec raison que si elle dort quelquefois elle ne meurt jamais, et au contraire se perfectionne toujours.

Il ne suffit même plus de constater que la science a amené un changement complet dans la conception du monde et quel est ce changement. Il faut montrer quel est l'ensemble des dogmes et des institutions représentant Vesprit moderne, qui obligent de conformer l'éducation et la morale à cette conception nouvelle de l'univers connu (1).

C'est parce que parmi ceux qui étudient les sciences il en est tant qui ne poussent pas jusqu'à leurs conséquences logiques inévitables les inductions qu'elles font surgir , qu'on voit encore tant d'hommes instruits dans telle ou telle spécialité faire opposition au régime républicain. C'est par la même raison qu'on en trouve tant qui soutiennent des doctrines sociologiques absolument en opposition avec celles qu'implique l'esprit moderne ou ayant encore leur source dans les préoccupations théologiques. Et pourtant les exemples de tous les jours sont là pour montrer que l'intervention de cet esprit jusque dans les questions d'éducation morale n'offre aucun danger lorsque, surtout l'intelligence y a été graduellement amenée par les préparations successives que donnent les divers degrés de l'enseignement.

Mais ce n'est que plus loin qu'il y aura lieu d'exa-

(1) Voyez sur ce sujet E. Liltré, Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine. Paris, 1876, in-S», p. 131.

miner ce sujet. C'en est un autre, relatif à Tinstruction proprement dite du plus grand nombre, sinon de tous, que ce chapitre doit envisager sommairement.

Nous avons déjà vu que l'enseignement serait plus efficace encore qu'il ne l'est, si, pendant sa durée, chaque notion scientifique était, quand elle s'y prête, reliée aussitôt à celles auxquelles dans une science plus élevée elle sert d'appui.

Des graines et des fruits se conservent longtemps sans germer ni s'altérer, comparativement à d'autres; ils peuvent par conséquent être gardés pour .une consommation ultérieure dès l'instant oîi leur production dépasse la quantité voulue pour l'alimentation immédiate. Ils deviennent par là une des sources de nos conditions d'existence individuelle hors des périodes de l'année où a lieu la fructification.

Rien de plus frappant en ce qui touche l'importance sociale de ces produits que leur comparaison aux fruits pulpeux dont la conservation n'est pas possible et dont, les qualités nutritives sont faibles à côté de celle des autres.

Même remarque pour nombre des produits empruntés à la terre, aux. plantes et aux animaux destinés à être mis en œuvre pour servir à la fabrication des vêtements, à la construction des habi-

talions et à tant d'autres conditions d'existence. Il n'y a rien de puéril à citer les exemples de cet ordre ; il n'y a rien de plus instructif que de montrer comment ces assises de la prévoyance deviennent des conditions d'existence sociale. Seules, en effet, elles permettent la continuité des efforts matériels et intellectuels vers un but donné, continuité sans laquelle nul effort n'est efficace; continuité qui, encore une fois, exige que toutes les conditions voulues pour la nutrition et le maintien de la santé soient assurées d'avance, pendant toute la durée des efforts au moins.

Pourquoi ne pas faire saisir encore, dès la jeunesse, que le résultat social des épargnes dues à l'économie journalière est le môme que le précédent? Là est le but h atteindre en les faisant; là aussi est l'indication de leur emploi au fur et à mesure qu'elles sont assurées plus complètement.

Dans l'ordre intellectuel, la conservation des notions acquises, au delà de la durée de la vie de ceux auxquels on les doit, est, au fond, de son côté un fait de môme genre que les précédents.

Rien de plus important que d'amener à comprendre la différence qu'il y a entre la découverte défaits, s'accomplissant tous les jours, mais restés jusque-là inaperçus, et la simple assimilation de ceux qui sont immédiatement saisissables ou qui

sont rendus tels pour nous par les hommes qui nous ont précédés.

il y a loin entre le temps voulu pour une assimilation de cet ordre et la durée des labeurs exigés pour l'acquisition première de toute donnée. Chaque Gfénératinn se trouve donc tout de suite en face d'un degré de plus que celle qui l'a précédée ; degré qui, rapidement monté, lui permet aussitôt de voir plus loin, de faire des efforts autres que ceux qui ont été déjà exécutés, et d'acquérir plus encore qu'il n'a été fait jusque-là.

Par ces notions devient saisissable, dès la première jeunesse, l'importance des moyens-de conservation et de transmission des notions acquises. Par elles on fait comprendre l'importance de la création des signes, celle de la logique de leur enchaînement qui en fait des langues de telle ou telle espèce, suivant les formes de' ces signes extérieurs; puis enfin comment, à l'aide de cet enchaînement de telles et telles de ces formes du langage parlé, figuré ou écrit, on transforme la réalité en signes, qui, môme loin de cette réalité, nous en donnent au moins une image.

De là à faire saisir la nature, la signification et sinon la valeur, au moins l'opportunité de l'apparition des représentations esthétiques les plus diverses, il n'y a qu'un pas.

Il devient au moins toujours possible de faire voir

comment la comparaison entre elles de chacune des acqiiisitions antécédentes ainsi assimilées, fait surgir toute une série de créations nouvelles qui dérivent des premières. De même la découverte de tout corps, simple ou composé, jusque-là inconnu, devient le point de départ de la formation de nombreux composés également nouveaux.

Il faut ici que l'enseignement supérieur fasse bien connaître encore une fois que ce qu'il y a de plus difficile, mais aussi de plus nécessaire pour nous en politique, comme dans les sciences, c'est le savoir qui mène à prévoir. Nous en avons bien plus besoin que de l'étude du passé, malgré que la connaissance de celui-ci soit indispensable à plus d'un titre. C'est même l'ignorance des méthodes à employer pour de la science tirer cpelque prévoyance de l'avenir en politique, qui fait que tant d'hommes s'efforcent de nous ramener aux régimes éteints ou tombés. Sans parler du retour inévitable des catastrophes que ces régimes ont préparées, sans parler de la possibilité alors de notre disparition comme nation, dont ces tentatives seraient la source si elles réussissaient, il importe de spécifier qu'elles représentent autant de forces vives perdues, pendant qu'autour de nous les autres nations font le contraire, depuis ce qui touche à l'enseignement des éléments de l'industrie jusqu'à celui de l'enseignement de ce que

la science a de plus élevé et de plus coûteux.

Plus nous allons dans le temps, plus nous tendons à l'unification sociale de l'humanité, même politiquement et cela dans le sens républicain. Les rois et les empereurs, les premiers, se font les instru-. ments de cette évolution en faisant disparaître les petits royaumes pour chacun agrandir le sien ; or comme un seul, quelque fort qu'il soit, est toujours plus facile à renverser et à remplacer qu'il n'est possible de le faire pour plusieurs successivement, plus aussi par cette unification ils marchent à leur propre extinction et à leur remplacement par un pouvoir impersonnel. Ainsi en fait de régimes théologiques ceux qui ont le plus duré sont-ils les polythéiques, ces fictions multiples et mobiles étant moins faciles à ébranler que les dogmes absolus du monothéisme. Plus nous avançons par conséquent, plus aussi nous devons nous préoccuper de savoir si ce sont les civilisations gréco-latines ou celles du nord qui prendront le pas dans celte unification politique des races et si ce sont elles qui remplissent le mieux l'ensemble des conditions voulues pour cela, en satisfaisant le plus aux nécessités sociales, intellectuelles, esthétiques et matérielles.

Si la connaissance du passé nous a décelé les lois de l'évolution sociale, s'il est indispensable de la posséder pour prévoir l'avenir, elle ne doit pas être

un but exclusif, surtout, comme l'indique Turgot, lorsqu'il s'agit de décider sur les mesures à prendre en face d'événements nouveaux. Elle ne devient même qu'un des moyens à employer pour atteindre le but que nous devons nous proposer, qui est d'arriver à prévoiries événements sociaux, de savoir ce qu'il faut faire dans ce qui n'a pas encore été fait pour améliorer le cours naturel de tel ou tel état social.

Savoir ce qu'il faut faire dans ce qui n'a pas encore été fait, tel est déjà le but vers lequel tend l'enseignement des sciences, envisagé au point de vue de son utilité sociale. Toujours l'on insiste sur les différences qu'il y a entre l'examen et la répétition de ce qui a été exécuté, comparativement à ce qui doit être accompli pour arriver à de nouvelles découvertes. Ici les difficultés vont croissant parce qu'il s'agit alors de vérilier la certitude d'inductions concernant des attributs et des mouvements qui n'ont pas été observés encore. Aussi comprend-on que ceux-là seuls qui ont été préparés par des enseignements de l'ordre des questions même qu'ils auront à résoudre puissent s'associer, dans l'ordre administratif, aux efforts à faire et avoir aux succès de ce labeur la persuasion qui amoindrit la peine.

J'aurai à revenir sur l'importance que ces données peuvent avoir pour faire disparaître l'incohérence dans les vues, et dans les mesures à prendre, que

l'on rencontre à chaque pas, alors que l'entente et l'accord sont nécessaires jusque dans les moindres choses pour qu'il y ait progrès.

J'ajoute seulement que, danscet ordre d'idées, une des applications les plus importantes de l'enseignement supérieur doit être l'exposé des exemples qui prouvent jusqu'à quel point, pour chaque cas particulier, les mouvements sociaux donnent raison et avantage à ceux qui mettent les principes au-dessus des intérêts. Chaque principe, en effet, est une formule des intérêts généraux, et toujours la satisfaction de ceux-ci entraîne, pour quiconque vient participer à leur affermissement, des avantages plus grands et surtout plus permanents que ceux obtenus par celui qui défend avant tout son seul intérêt personnel.

11 n'importe pas moins de montrer à quel point est dissolvant dans l'ordre politique l'esprit de particularisme, qui conduit à placer avant tout aussi, l'intérêt matériel des individus et des villes au détriment des intérêts plus généraux relatifs à l'élévation et à la diffusion du savoir.

A un autre point de vue, qu'il s'agisse de notions historiques concernant les acquisitions sociales concrètes ou abstraites, qu'il s'agisse au contraire de phénomènes se passant présentement sous nos yeux, nos facultés les élaborent et les envisagent, comme

nous l'avons fait chaque fois que dans l'enfance un objet nouveau nous a été présenté et que nous en avons retenu l'image et le nom.

Tout progrès social devient de la sorte un véritable milieu nouveau, source d'un progrès nouveau. L'histoire prouve la réalité de ce fait, aussi bien pour ce qui concerne les inventions proprement dites de tout genre, que pour ce qui regarde le langage, l'écriture, le dessin, les notions de temps, etc. Dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre matériel, chaque acquisition peut être analysée, comparée et reliée aux autres, comme, chacïun individuellement, nous avons observé, comparé et coordonné les faits qui nous ont frappés successivement. C'est par là encore une fois que nous arrivons à des conceptions nouvelles s'ajoutant socialement à celles qui sont déjà acquises, pour déterminer les progrès de la science, de la société et des régimes politiques.

L'évolution sociale devient ainsi le type des phénomènes qui montrent comment a lieu le développement, lequel accroît les choses par une rénovation moléculaire continue en laissant des marques persistantes de son effectuation, sans destruction de l'équilibre du système. Elle montre comment l'évolution (la plus longue à nous connue) n'est pas une transformation, mais un accroissement continu en

substance et , en qualités ou forces corrélatives ; qu'elle diffère de la transsubstantiation chimique, dans laquelle il y a passage despecie in speciem par substitution d'éléments à d'autres, avec changement du mode d'équilibre dans le tout spécifique ; transsubstantiation qui n'a pas lieu non plus dans l'évolution individuelle ; car celle-ci, par une rénovation sans destruction, se développe en plus, puis en moins sous des formes, soit morbides, soit séniles, jusqu'à cessation de l'équilibre organique, sans qu'à celui-ci s'en substitue un autre de même ordre.

Toute circonstance nouvelle dans le milieu devient donc la condition de l'accomplissement d'actes sociaux nouveaux, comme tout changement dans l'inlimité de la substance des organismes devient la source d'actes intellectuels et autres qui ne s'étaient pas encore montrés, et cela sans qu'ils cessent de rester de même ordre fondamental. C'est en raison de ce fait qu'il importe tant de constituer le plus grand nombre possible de centres, de milieux d'un ordre intellectuel donné, scientifique, esthétique, agricole, etc.; car c'est par là que l'on amène un plus grand nombre aussi d'individus à être capables, soit de comprendre la nature des choses acquises, soit de produire eux-mêmes. C'est la multiplicité de ces centres d'acquisition et de production qui par la raison précédente fait la force de l'Aile-

magne, de l'Angleterre, des États du Nord de l'Europe et des États-Unis comparativement à la France trop centralisatrice en fait d'administration et d'enseignement.

La marche habituelle de tout progrès est tellement celle qui a été signalée plus haut, que les hommes civilisés, jetés par un naufrage au milieu des populations sauvages ou arrêtées aux premières phases de la civilisation, ne se maintiennent pas, durant leur séjour en ces conditions accidentelles, au degré auquel ils étaient arrivés.

L'observation de ceux qui ont été retrouvés dans ces conditions après y être restés 10 et 20 ans, montre qu'ils ont perdu graduellement les termes et les formes du langage, les iiabitudes hygiéniques et alimentaires. Les mœurs et les autres modes du caractère moral disparaissent au fur et à mesure que les instruments, les vêtements et autres produits de la civilisation la plus avancée sont usés, perdus ou détruits. Tous ces côtés de l'existence sociale européenne se trouvent remplacés graduellement par ceux qui leur correspondent dans la peuplade où a été jeté le naufragé. Il descend ainsi au niveau des hommes avec lesquels il est forcé de rester uni pour satisfaire aux nécessités de la vie de chaque jour par la pèche, la chasse, la recherche des fruits, des racines alimentaires, la fabrication des instru-

ments, des vêtements. Il en est ainsi alors même que la supériorité de ses conceptions le fait choisir pour chef. Les observations récentes faites sur Pelissier et autres montrent, d'autre part, que le retour à l'état civilisé après le rapatriement se fait par le souvenir des mots à la vue des objets correspondants, souvenirs que suit rapidement celui du mode d'emploi de chaque instrument, vêtement, etc.

Ces modifications de l'individu, suivant le milieu cosmologique et le milieu social dans lequel il se trouve placé, si faciles à faire comprendre par nombre d'exemples saisissants, mériteraient certainement d'être étudiées plus avant encore.

L'Amérique, l'Australie, l'Inde, l'Algérie, etc., nous montrent en effet comment les civilisations qui s'établissent au milieu de populations sauvages, ou du moins arrivées à un degré social encore peu avancé, moulent plus ou moins leurs mœurs sur celles des races qu'elles remplacent. Elles diminuent de moralité, de délicatesse fiduciaire et pécuniaire, d'élévation dans les productions esthétiques et scientifiques, etc. Mais, du reste, le tout ne se fait qu'en raison d'une plus grande activité au profit des productions agricoles, industrielles et commerciales, exigeant en quelque sorte que tout soit poussé en avant, sans préoccupation des retards qu'entraînent en ces questions les considérations

d'ordre plus élevé. Cette absorption de tous les efforts par les nécessités matérielles, n'est du reste généralement que temporaire. Bientôt l'activité scientifique reprend le dessus sous telle ou telle de ses formes, sinon au point de vue abstrait, au moins quant à ses applications. Représentant la vérification expérimentale de données théoriques, ces applications constituent même parfois de vraies découvertes, en présence de la résistance de la part de ceux qui ne savent pas, à suivre les prévisions du savoir. C'est ce dont le service des prévisions météorologiques par la transmission télégraphique des observations offre, aux Etats-Unis, un exemple des plus remarquables.

Pour revenir au sujet même de ce paragraphe, rappelons encore les notions suivantes :

Il n'existe aucune sorte d'aliénation mentale qui ne soit accompagnée d'immoralité; ces manifestations diffèrent de forme d'un cas à l'autre, mais sont constantes. On sait en d'autres termes que toutes les formes de la folie s'accompagnent de certains degrés d'immoralité. Comme il n'y a pas d'aliénation mentale dans laquelle on ne découvre une lésion encéphalique correspondante (au moins circulatoire et alors temporaire), il est évident qu'on ne saurait avoir réellement, autrement que d'une manière empirique, une entente profonde de la

nature humaine, sans connaissances physiologiques et même médicales. Pour abréger, je prends ici les choses par leur extrême pathologique, parce que, ce qui là est vrai pour l'état morbide, l'est à plus forte raison pour l'état normal, dont le premier est une dérivation. En d'autres termes, la morale a ses fondements creusés dans la physiologie.

S'il en est ainsi pour les facultés de l'ordre le plus élevé, à plus forte raison cela s'applique au même titre à l'instruction; celle-ci ne saurait en effet être donnée là où il n'y a pas de facultés intellectuelles; la corrélation des états cérébraux avec les divers degrés de leur débilité ou de leur absence est trop évidente pour les médecins chez les imbéciles , les idiots et les crétins , pour qu'il y ait lieu d'insister. Or, on ne le sait que trop, ce nombre n'est à négliger dans aucune notion. L'étude de révolution du système nerveux et de ses actes conduit trop avant les physiologistes dans la connaissance des facultés intellectuelles pour que l'on puisse dire que l'esprit scientifique détourne des conceptions nécessaires à la direction du monde spirituel.

Les physiologistes n'ont aucune prétention à l'infaillibilité de principes absolus.

Ils savent même que la continuité des actes cérébraux est si instable, si réduite, qu'en dehors des

i1"2 APPLICATIONS SOCIOLOGIQUES DE L'INSTRUCTION.

faits qui concernent, chacun individuellement, ou qu'en dehors de ce que nous fixons par l'écriture, nous oublions nos observations et nos conceptions après un nombre d'années on de mois qui ne dépasse guère celui qui indique l'époque jusqu'à laquelle s'élendent nos prévisions. Mais par les progrès de la science ils sont autorisés à dire ce que celle-ci montre devoir et pouvoir être fait pour rétablir le manque d'harmonie qui règne si manifestement dans l'éducation générale.

Les questions traitées sous la désignation de questions psychologiques par les métaphysiciens ne sont, en effet, autres elles-mêmes que les manifestations intellectuelles et morales d'un peuple, en un temps et un lieu donnés; peuple arrivé à tel ou tel degré d'organisation sociale; manifestations mises au jour par celui qui a su les observer, les saisir et les formuler. C'est de la physiologie cérébrale sociologique, collective et non plus individuelle, qui est devenue le mobile des actions de celui qui a su la coordonner. Pour être réellement scientifique et logique, cette physiologie imphque donc nécessairement la connaissance de la physiologie cérébrale individuelle, qui elle-même n'existe pas sans la connaissance des autres usages du système nerveux, ni sans connaissance de la contractilité, de la circulation, etc.

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Il faut même qu'on sache que l'eucéphale, le plus lourd des organes après le foie, est, proportionnellement à son poids, aussi souvent organiquement affecté que le poumon ou tout autre viscère. Les perturbations fonctionnelles qui en résultent ont seulement des conséquences bien plus graves en raison de la réaction exercée par chaque individu sur ceux qui, avec lui, font partie de tel ou tel milieu social. Mais en raison de la manière dont la très-grande majorité des individus est amenée par son éducation à considéi'cr comme venant d'autre part tout ce qui émane de l'activité cérébrale, les conséquences de ce fait restent généralement méconnues, et le fait lui-môme est souvent nié.

Il est curieux aussi de voir à quels efforts celte éducation conduit nombre d'hommes intelligents, pour chercher à résoudre tous ces problèmes et autres d'ordre organique, sans toucher aux conditions réelles d'accomplissement des phénomènes qui les soulèvent; c'est-à-dire sans connaître la substance dont ces phénomènes ne font que manifester l'activité propre. Il semble qu'ils veuillent donner la solution de ces questions en évitant de toucher à tout ce qui, en elles, est d'ordre moléculaire, naît, croît et se développe. La métaphysique ari'ive ici à traiter de la pensée sans tenir compte de l'encéphale, comme à l'époque où il n'était pas possible

lu APPLICATIONS SOCIOLOGIQUES DE L'INSTrxUCTION.

de faire autrement; où par conséquent les manifestations sociales de celle-ci étaient seules saisissablcs. On la voit même mettre la dualité où n'existe que l'unité lorsqu'elle fait de la pensée une simple manifestation d'un principe extrinsèque, le principe intelligent.

C'est se replacer volontairement au-dessous des connaissances acquises déjà du temps de Leibnitz ; car déjà ce philosophe disait qu'il croyait que les pensées les plus abstraites sont représentées par quelques traces dans le cerveau (1). De son temps du reste le plus grand nombre admettait que l'âme

(1) On lit encore souvent dans des écrits fort autorisés que Cabanis aurait dit que le cerveau sécrète la pensée. Or jamais Caljanis n"a produit l'énorniilé dont on le charge. La phj-siolog^ie du système nerveux était de son temps assez avancée déjà et surtout trop bien connue de lui, qui avait lu aussi Lavoisier, pour qu'il put commettre cette confusion. Voici ce qu'il a dit : « Pour se faire une idée juste des opérations dont résulte la pensée, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier, destiné spécialement à la produire, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion, le foie à filtrer la bile,... Les impressions en arrivant au cerveau le font entrer en action, comme les aliments en tombant dans l'estomac Texcitent à la sécrétion plus abondante du suc gastrique et aux mouvements qui favorisent leur propre dissolution. La /bncfton propre de Fun est de percevoir chaque impression particulière, d'y attacher des signes, de combiner les différentes impressions, de les comparer entr'clles, d'en tirer des jugements et des déterminations, comme la fonction de l'autre est d'agir sur les substances nutritives dont la présence le stimule... » (Cabanis, Rapports du physique et du morale', 3» édition, par D.-T. Paris,. 1815, t. I, 2<^ mémoire, g vu, page 127.)

a tant besoin des sens qu'il serait impossible de faire aucune sorte de raisonnement à qui viendrait au monde privé de tous les sens.

Il est manifeste que c'est là vouloir interpréter tout dans la source des pensées, sans tenir compte, hors ce qui touche les perceptions sensorielles : i° de l'activité propre du cerveau; 2" de tous les ordres des pensées suscitées par les impressions perçues, sensitivement ou non, dérivant de tel ou tel état des viscères cardiaque, pulmonaire, digestifs , reproducteurs , etc. , que transmet le grand sympathique. C'est, en d'autres termes, éliminer de la question, l'examen de tout ce qui nous exprime qu'il y a dans la pensée quelque chose qui ne vient pas des sens , tout en restant absolument subordonné à certains états organiques. Or, aujourd'hui l'évidence de cette subordination de la pensée aux états de l'encéphale d'une part, à ceux de toutes les parties de l'économie pourvues de nerfs, d'autre part, égale celle de ce fait, que c'est par les sens que nous découvrons les choses du dehors.

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