‹ L'instruction et l'education. --Chapitre 24 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SUR LES APPLICATIONS GÉNÉRALES DE L'ENSEIGNëMKNT A LA VIE PUBLIQUE.

Nulle part notre enseignement de tous les jours ne signale à quoi, au delà de ce qui peut èlre voulu par les épreuves probatoires, devront nous servir toutes les choses apprises.

Pourquoi pourtant ne pas montrer comment c'est de telle ou telle des données de l'instruction journalière, que surgit le plus souvent, chemin faisant, l'idée de choisir telle ou telle profession?

Devant la nécessité pour chacun de porter un jugement politique dès l'âge de vingt et un ans, ceuxlà seuls qui reculent devant le développement de ' l'instruction doivent se plaindre des hommes que leur ignorance rend redoutables pour les sociétés.

Nul n'a le droit, et dans le présent moins que jamais, de se départir de toute préoccupation des affaires publiques. Nul, par conséquent, n'est autorisé à négliger d'acquérir et de répandre les notions voulues pour faire saisir ce que sont les conditions

d'existence des sociétés; comment elles se lient à ce qui constitue la véritable nalure de l'activité humaine. Se vanter de ne rien connaître de ces questions, dire avec dédain que ce sont choses qui ne les regardent point, trouver ennuyeux ou ridicule de remplir les devoirs électoraux politiques, considérer comme de pure ambition et comme un abaissement peu digne de considération l'acceptation des fonctions sociales dues à l'élection, récriminer contre ceux qui s'en chargent : telle est pourtant la succession de contradictions dont nous donnent l'exemple ceux, en si grand nombre encore, qui se plaignent incessamment de ce que la vie publique, par ses nécessités inévitables, dérange leur quiétude que favorise tant cette ignorance de toutes choses; ignorance qu'aime à entretenir le césarisme qui l'exploite autant que le cléricalisme et les monarchies à qui elle ne déplaît pas.

Il n'est même pas rare de voir encore les plus instruits très-portés à donner leur mépris à tout ce qui en ces questions entraîne des luttes intellectuelles et de tendance politique, on à ce qui n'offre pas un résultat utilitaire immédiat; comme si en ces questions où la voie la plus sure cà suivre est si difficile à discerner, donner le mépris n'était pas accorder ce qu'il y a de plus facile à rendre ; comme si le mépris envers les élus politiques n'impliquait

pas le même sentiment envers les électem-s, qui pourtant ne sauraient tous se tromper.

11 est vrai que pour beaucoup de ceux qui agissent ainsi les électeurs sont matière digne de petite considération. Mais à ceux-là M. L. de Lavergne s'est chargé de répondre :

(( A l'opinion souvent exprimée, dit-il, que le suffrage universel donne la majorité aux ouvriers, j'ai répondu que la majorité appartenait aux propriétaires, grands et petits. On est, en effet, d'accord pour évaluer le nombre des propriétaires fonciers entre cinq et six millions, et il faut y ajouter tous ceux, si nombreux aujourd'hui, qui, n'ayant pas de propriétés immobilières, possèdent des biens meubles, tels que rentes sur l'État^ actions, obligations, etc. Les ouvriers proprement dits, soit industriels, soit agricoles, c'est-à-dire ceux qui vivent uniquement de salaires, ne forment que le quart de la population totale.

» J'aurais voulu faire remarquer combien ce grand nombre de propriétaires, qui va s'accroissant tous les jours, donnait de garanties contre le socialisme. La forme dominante du socialisme est la négalion de la propriété. Or, qui ne sait que les plus petits propriétaires et les petits capitalistes ne sont pas ceux qui tiennent le moins à ce qu'ils possèdent?

» Certes, je n'ai pas désiré l'avènement du suffrage universel; je l'ai vu, au contraire, arriver avec inquiétude. Mais, depuis vingt-cinq ans qu'il fonctionne, j'ai appris à le moins redouter. J'ai été surtout frappé de cette coïncidence que, du moment où il a été institué, le socialisme a commencé à décliner. C'est sous l'empire du suffrage restreint que les utopies socialistes se sont développées et ont pris de grandes proportions. On se rappelle le débordement de systèmes qui a précédé la révolution de 1848. Ces systèmes ont aujourd'hui en partie disparu. On ne parle plus du saint-simonisme, du fouriérisme et de leurs dérivés. La commune leur a succédé sans leur ressembler.

» La commune a été une sédition de malfaiteurs, favorisée par un concours de circonstances inouïes; elle a procédé par le meurtre et l'incendie, mais sans avoir la prétention d'inaugurer un nouveau principe social. Même dans ces élections que nous voyons se multiplier depuis trois ans, nous entendons beaucoup parler de dissentiments sur les formes politiques, fort peu de questions sociales.

» Je ne puis m'empècher d'attribuer au suffrage universel une action quelconque sur ce changement. On comprend qu'en effet les faiseurs de systèmes subversifs se fassent une arme du suffrage restreint pour séduire les ignorants. Si l'on ne met

pas nos théories en pratique, peuvent-ils dire, c'est que le pouvoir est entre les mains d'une minorité intéressée à les étoutTer. Ce langage perd beaucoup de sa force apparente avec le suffrage universel. Depuis que tout le monde vote, pourquoi les bases de la société n'ont-elles pas changé ? Les classes les plus nombreuses sont devenues les plus puissantes; pourquoi n'ont-elles rien fait? C'est qu'apparemment il n'y a rien à faire. Le socialisme est mis au pied du mur : dès qu'on le serre de près, il s'évanouit.

» Il est vrai que, dans la discussion de l'autre jour, on a envisagé le socialisme à un point de vue spécial. On y a vu surtout la tendance à accroître les attributions de l'État en matière économique, comme en toute autre. Ici, je le reconnais, le suffrage universel présente un grand danger. L'expérience nous apprend qu'il est prompt à douter de lui-même et que, dans l'embarras où le jette le choc des opinions contradictoires, il se montre facilement disposé à chercher un maître qui lui épargne la peine de se conduire. Mais ceci n'est pas une question sociale, c'est une question politique.... (i). »

Versailles, 25 octobre 187i.

(I) L. (le Lavergiic. Lettre dans VEconomisle.

LTNSEIGNEMENT LT LA VIE PUBLIQUE. l'2I

11 n'y a donc rien de puéril à constater et à suivre les conséquences des événements sociaux, depuis ceux qui se passent dans la moindre commune jusqu'à ceux qui ébranlent les Etats.

Les guides pour l'enseignement de ce complément nécessaire de l'histoire existent dans plusieurs Traités et le programme serait Facile à remplir (i).

Le scepticisme dont je viens de parler est une des conséquences inévitables de la manière dont l'enseignement est dirigé chez nous et surtout des lacunes qu'il présente. Il est tellement répandu dans les classes les plus instruites et surtout dans celles qui remplissent nos administrations, qu'il constitue im véritable danger pour l'ordre, autant que pour le progrès de notre pays. Ce scepticisme est d'autant plus répréhensible, les dangers qu'il entraîne sont d'autant plus grands qu'ils viennent d'hommes ayant plus de notoriété scientifique, littéraire, artistique, administrative, etc., qu'ils viennent de ceux que la jeunesse et les classes les moins éclairées sont portées à croire sur parole plus que d'autres.

(1) Je trouve ce programme tracé et rempli assez bien pour periiiûtlre de combler immédiatement cette lacune de notre enseignement dans deux ouvrages de M. E. Chevrier : i" Éléments de la science politique, Courg-en-l]resse et Màcon, iSTl, in-S", 380 piigas; 'i" Histoire des partis politiques en France et du parti républicain en particulier, Dourg-cn-Drcsse et Màcon, 1873, in-S", ouO pages.

Celte indifférence en matière politique et sociale peut être réelle et due au manque du temps et des réflexions voulus pour bien saisir la nature de ces questions. Ici le mal est réparable et il est facile de distinguer ceux qui sont réellement dans ces contions de ceux qui simulent 'ce scepticisme par spéculation et habileté, pour rester en place en trompant sur leurs véritables sentiments. Se tenir de manière à ce qu'on ne sache pas de quelle opinion l'on est, de peur de se compromettre, est pardonnable devant certaines nécessités professionnelles et commerciales; mais hors de là il ne saurait jamais dans l'âge mur être considéré comme signe d'un esprit éclairé par les enseignements jusque ici reçus. Ce scepticisme en matière sociale indique en tout cas une médiocre instruction dans l'ordre des méthodes scientifiques, qui conduisent à incorporer logiquement, en un tout, les phénomènes évolutifs des sociétés d'après l'examen de leurs conditions d'accomphssement; méthodes qui conduisent aussi à montrer que les phénomènes actuels ne sont en aucun cas une simple répétition de phénomènes anciens, se prêtant en quoi que ce soit à un retour vers leurs antécédents.

Avec l'absence de ces indispensables connaissances marche l'absence de convictions ; le manque de conviction entraîne le manque de conception des choses

L'ENSEIGNEMENT ET LA" VIE PUBLIQUE. l'23

à exécuter et l'absence de décision dans l'exécution. Une autre conséquence des lacunes que présente notre enseignement supérieur est de môme ordre que la précédente. Il s'agit de celle qui mène des hommes, souvent parmi les plus instruits dans telle ou telle branche spéciale des lettres ou des sciences, à vouloir échapper à toute doctrine philosophique en disant cj[u'il ne faut personnellement se rattacher à aucune; qu'on doit garder son indépendance intellectuelle à cet égard; que faire autrement c'est risquer d'adopter des vues que l'on serait obligé d'abandonner plus tard; ou encore que c'est se défaire volontairement d'une partie de sa liberté. Il y a là une méprise. Quand elle est sincère, celui qui la commet ne voit pas assez que toute doctrine est une synthèse héritant de toutle savoir humain, dans le temps et dans l'espace, si elle est positive; que si elle est fausse elle n'est qu'une préconception personnelle, sur laquelle tout esprit risque de retomber en la refaisant pour son compte. C'est par suite se faire illusion que de croire qu'on pourra soi-même faire une synthèse supérieure aux anciennes sans tenir compte des antécédentes, et cela dès qu'on verra la nécessité d'en avoir une pour guide. Mais souvent aussi on voit que cette méprise, que cette tendance à ne vouloir se soumettre à aucune doctrine est un désir de se donner une

12i L'ENSEIGNEMENT ET LA VIE PUBLIQUE.

supériorité sur les autres. Dès lors ceux qui en sont là se mettent involontairement à la suite des métaphysiciens de la classe des sophistes. Ils le font par la souplesse des arguties qu'ils sont obligés d'employer pour se tirer des difficultés intellectuelles qui les oppressent à mesure que le savoir du passé s'accumule; savoir qui, pour chaque homme individuellement l'emporte sur celui du présent et de l'avenir; savoir qui chaque jour nous force à donner la part la plus grande aux notions du non-moi ou de l'ensemble du cours naturel des choses, comparativement à ce que peut fournir chaque intelligence isolément en cherchant soit à saisir cet ensemble, soit à le dépasser.

Il est certain qu'en cherchant à se pénétrer d'une doctrine reliant le mieux l'ensemble des convictions données par la science, on risque souvent encore de se compromettre, au moins pour un temps, et par des raisons faciles à comprendre qui sont indiquées plus loin; mais il s'agit ici avant tout d'une question de devoir.

Ce sont des doctrines métaphysiques redoutables que celles^qui nous font croire que les questions sociales et politiques se résolvent par un système préconçu. Nous devons, au contraire , à leur égard continuer à faire ce que nous avons fait depuis l'enfance; ce n'est pas d'après tel ou tel système que

nous avons agi; c'est d'après les données de la science inductive, lors de l'acquisition de notions nettes sur chaque objet, par les observations et les expériences de tous les jours, nous conduisant à changer en action et en paroles les premières conséquences des observations et des expériences.

Ces lacunes dans l'éducation sociale ne pourront jamais être entièrement comblées, mais il importe d'en réduire autant que possible l'étendue. Elles comptent, en effet, parmi les causes qui tendent le plus au développement de l'esprit de parti; parmi celles aussi qui le conduisent habitueliement à exposer d'une manière notoirement inexacte, les faits les plus évidenis, sans que la connaissance de la nature des choses vienne ici inspirer le respect de la réalité. Il n'est même pas besoin que survienne soit un trouble, soit un simple mouvement social normal, local ou général, pour que se montrent ces manières de faire de l'esprit de parti.

C'est ainsi que parmi les calomnies que se plaisent le plus à propager les partis monarchistes compte celle qui consiste à dire que ce sont les 45 républicains de la Chambre des députés de 1867 qui ont empêché cette assemblée de voter la loi de réorganisation de l'armée par le service militaire obligatoire : que ce sont eux qui par là, malgré leur petit nombre, ont amené nos désastres, et nullement

l'incurie administrative supérieure qui a laissé vides nos arsenaux et méconnu la nécessité des modifications de l'armement. Or sans citer ce qui n'a pas été détruit des documents existant sur ce point, il n'est pas inutile de rappeler ici l'opinion impartiale d'un juge, mieux renseigné que qui que ce soit, sur l'influence que les classes dirigeantes ont eue dans les décisions prises alors.

(( Une chose qui me rend furieux, dit Mérimée, c'est la façon dont on reçoit le projet (du maréchal Niel). Tous les jeunes gens bien nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la Patrie à un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulgaires manières aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française si elle vient à perdre son courage militaire (1) !... »

Du reste, comment no pas voir qu'une chambre de 500 membres, se laissant mener par les 45 d'entre eux qu'elle considérait comme des révolutionnaires dangereux, n'aurait pu qu'indiquer, par ce fait, l'usure complète du régime qu'elle soutenait tête baissée?

El qu'on le remarque bien, au point de vue de la prééminence effective de l'esprit politique sur les sentiments religieux de notre temps, ces senliments

(1) p. Mérimée, Lettres à une inconnue. Lettre de 18G7.

ne préservent des manières de faire indiquées plus haut ni les laïques, ni les ministres de la religion. Le côté humain de notre nature l'emporte toujours alors sur le coté divin que l'Eghse est chargée de lui inculquer. Rien ne serait plus facile que d'en citer des exemples, que chacun du reste possède déjà.

S'agit-il d'autre part de la philosophie positive : sans la connaître, les magistrats la disent dangereuse, les théologiens répulsive, et les métaphysiciens s'efforcent de faire croire que le positivisme aboutit aux mêmes conclusions que Vespril théologique, c'est-à-dire aux conclusions de ceux qu'elle accuse d'avoir été dans le passé les ennemis décidés de la science et de ses progrès (i). Ici, disons d'ahord qu'il faut n'avoir jamais lu l'appréciation d'Auguste Comte sur l'influence sociale du catholicisme pour écrire de telles assertions. I! faut n'avoir jamais lu non plus ce philosophe, pour avancer que sa doctrine écarte et interdit, comme non scientifique, l'étude de la ([uestion de l'origine du genre humain. Il faut ne l'avoir jamais lu, car son texte porte quon doit renoncer à toute enquête insoluble sur la cause première de la génération quiy par sa nature, échappe à tout contrôle positif, soit

(1) Voyez L. Carrau, le Transformisme et l'Homme primitif. (Revue politique et littéraire. Paris, 1876, p. i3.)

direct soit indirect, mais cju^il faut déterminer les lois de cette génération, dont Vétude à peine ébauchée comporte de si utiles résultats (1).

Notez qu'A. Comte n'a jamais parlé de l'origine de l'homme, de l'homme primitif, et qu'il traite ici de la génération et du développement de tout être organisé quel qu'il soit, végétal et animal, l'homme y compris comme tout autre. Quant au problème des origines de Vhumcinité même, on peut voir dans ses 50" et 51^ leçons, etc., ce que valent les dires des métaphysiciens qui pensent que la théorie du transformisme est conciliable avec le dogme d'un Dieu personnel, créateur et providence, mais qui donnent la philosophie positive comme s'opposant à l'étude de cette question, en tant qu'inaccessible à la raison de l'homme.

Le positivisme, du reste, n'a jamais interdit l'élude d'aucun problème ; il n'a pas dit qu'il y eût quoi que ce soit dont la raison humaine ne pût s'occuper. Il constate seulement que la cause première de la genèse d'un ôire vivant quelconque est une enquête insoluble, aussi bien que celle d'une étoile ou d'un corps simple; car, n'étant pas k l'origine des choses, tout contrôle positif tant direct qu'indirect demeure impossible pour lui.

(Ij A. Comte, Philosophie positive. 2^ édit., t. III, p. 388 et 475, et 4." édition.

Auguste Comte écrit plusieurs pages pour montrer qu'une des conditions du développement de la science, est la liberté de poser des questions, de faire des hypothèses en d'autres termes, et d'en poursuivre la solution à ses risques et périls. Dire qu'il a soutenu le contraire est de pure illusion. Mais il a montré qu'il existe des règles dérivées de l'expérience et de l'induction, qui indiquent parmi les hypothèses celles qui, étant invérifiables, ne sont pas scientifiques. Pour qui sait ce qu'est la science, ce qu'est le savoir qui conduit à prévoir, ce n'est point là poser des barrières autour de 'la pensée humaine, ni lui dire : tu n'iras pas plus loin.

Ce ne sont donc pas les hypothèses que repousse le positivisme. Mais il repousse ce qui est dangereusement trompeur pour les individus et pour la nation, quand on veut nous imposer de prendre pour appui de nos actions personnelles et gouvernementales les hypothèses qui ne portent rien de démontrable en elles ; ou qui même, depuis longtemps, sont connues pour n'être que des illusions trompeuses. Cette distinction est capitale, parce qu'avec les grands poètes le positivisme laisse les fictions à la poésie pour tous les cas où elle en a besoin, comme lorsqu'elle fait parler les morts aux vivants ou lorsque la vue d'un oiseau traversant

l'espace lui fait rêver des hommes qui auraient tles ailes pour franchir les obstacles de la surface terrestre et les espaces célestes. Nulle part on ne trouvera laissée aux fictions esthétiques par une doctrine quelconque, depuis le polythéisme, une place plus large que par le positivisme.

Le positivisme s'appuie trop aussi sur la psychologie physiologique, il sait trop bien comment les conceptions subjectives réagissent sur nos fonctions de relation pour nier que les fictions ne puissent conduire à des actions dominatrices et conquérantes par leur influence sur les masses; mais celte influence s'use après peu de générations et appelle bientôt un autre idéal.

On peut voir dans A. Comte que cette doctrine n'a jamais mis en doute l'influence que les fictions théologiques païennes, catholiques et même musulmanes ont eue sur les conceptions esthétiques architecturales, sculpturales, musicales, etc. Mais est-ce bien là le but essentiel que poursuivent ceux qui maudissent qui n'y croit pas?

Consultez du reste ceux qui se rendent dans les églises pour y entendre la musique, qui de profane devient religieuse lorsqu'elle y est interprétée par les artistes de l'Opéra, ils vous diront si vous ne l'avez déjà éprouvé vous-même : qu'à part la supérieure appropriation du vaisseau pour faudi-

lion musicale, les senliments généreux, les émotions suscités alors ne sont pas autres ici que ceux qui dérivent des mêmes mélodies entendues au Conservatoire de musique. Oui, on peut faire de grandes choses en s'appuyant sur des fictions seulement. Celles sur lesquelles se sont appuyées les évolutions des civilisations de l'Inde, de la Chine, du Japon, de Babylone, de l'Egypte, de la Grèce et de Rome sont là pour le prouver. Mais alors leurs effets ne sont pas durables et les unes viennent se substituer aux autres. Et elles ne sont pas durables par cela même qu'elles ne s'appuient pas sur la connaissance des réalités cosmologiques et surtout organiques. Puis, de par ce dernier fait principalement, à côté des choses grandes et belles qu'elles conduisent à instituer, toutes les fictions théologiques en font faire autant qui sont monstrueuses de cruauté et de malfaisance destractive. C'est ce que prouve la longue traînée de sang et de monuments détruits que tirent derrière elles toutes les religions, même la nôtre jusqu'au xviii" siècle, à c{uclque degré, que ce soit qu'elles se disent être de paix et de charité.

La philosophie positive ne défend non plus à personne individuellement de se poser des questions sur l'essence, l'origine et la cause première de tout, et encore moins de tenter de les résoudre. Elle sait même

dans quelle branche des arts sociologiques va se classer cet ordre d'élucubrations; c'est dans celte forme des inventions poétiques qui supposent l'existence, démontrable ou non, de génies, de fées, d'esprits bienfaisants ou malfaisants, intervenant en nos actions. Seulement, ce n'est plus comme ici de la gaie science, pas plus que de la vraie science.

On voit aussi ce qu'il faut penser de ceux qui parlent du positivisme comme s'associantà la théologie pour élever des barrières autour de l'esprit humain, quand on entend A. Comte dire que : nulle question ne doit être posée sans mener à une conclusion correspondante ; notre esprit ne pouvant se fixer sur un problème sans solution, ce dernier demeure inutile s il n'est que posé sans être résolu, ne fut-ce cjiià Vaide d'une hypothèse provisoire.

A ce point de vue, cela revient à dire que la science se constitue par les suggestions constantes de l'inspiration, de Fimagination, quand la raison conduit à les confirmer par une succession d'expériences, justifiant leur validité par dures épreuves et contre-épreuves.

Dire que Vohservation et V expérience fournissent les bases premières de la science humaine, n'est du reste, pas être dans le vrai.

L'observation, oui! Mais après elle vient le raisonnement, qui commence par une hypothèse inter-

prétative, synthétique d'abord, puis analytique, et conduisant à faire des expériences ou contre-épreuves vérificatrices, dont les résultats comparés conduisent à généraliser et à coordonner (1).

Ainsi que le rappelle M. le D' E. Bourdet, « la philosophie positive procède de l'observation et de l'expérience, et tout en tenant compte des hypothèses et des prétendues révélations qui guidèrent les hommes avant qu'ils pussent se fier h la science et se diriger d'après ses principes, elle s'en tient strictement aux lois constatées, dont l'origine est dans les phénomènes observables. C'est seulement devant les causes premières et dernières qu'elle s'arrête; elle renonce systématiquement à s'en occuper, parce que ces causes, refoulées toutes deux dans l'infini, sont inabordables, ne donnent prise à aucun moyen d'investigation, et resteront à jamais aussi inconnues qu'incognoscibles.

» Cela ne veut pas dire que l'absolu et l'infini, dans lesquels les causes premières et dernières vont se perdre, n'existe pas : nous ne méconnaissons pas ce besoin de rencontrer une solution à ces questions suprêmes du commencem nt et de la fin des choses; mais l'homme se livre enfin à des rêves qui flattent ses sens comme à des espérances qui trom-

(I) Voyez E. Littré, FriKjments de philosophie positive, etc. Paris, 1876, p. 91 il 13U.

^?.i L'ENSEIGNEMENT ET LA VIE PUBLIQUE.

pent un instant ses douleurs. Il n'a pour voyager sur cette mer sans rivages « ni barque, ni voile », et s'il n'a pas assez de ce doute non sans charmes dans lequel le sage et le poëte s'enveloppent, avant de se livrer à a cet océan de l'infini », ce n'est pas à la philosophie positive qu'il doit demander une impossible démonstration : c'est à lui-môme, aux religions du passé, à la révélation religieuse qu'il doit s'adresser; alors son égoïsme vivra par l'espérance d'un paradis, et il laissera ce monde aller « comme il peut » entre une Providence arbitraire et une fatalité inexorable.

)) L'homme n'a point systématisé ses connaissances avant d'avoir parcouru les diverses phases de la vie instinctive, sentimentale et intellectuelle. Depuis les premiers besoins d'alimentation et de reproduction jusqu'aux plus hardies conceptions de son esprit sur le monde et sur lui-même, l'homme ne retrouve rien de plus que la notion de ces diverses phases de son évolution; il ne voit que les efforts de sa race à travers les résistances de la nature pour élever incessamment l'individu privé et collectif sur l'échelle du progrès, lequel n'a été annonce par aucune révélation et n'est que le produit accumulé du travail humain.

» C'est ainsi que l'histoire déroulée sous nos yeux ne nous apparaît plus comme un tableau simple-

ment chronologique d'événements sans liaison, de progrès fortuits, de perversités incompréhensibles ou de dévouements extraordinaires. Désormais la Providence n'est pas plus féconde en générosités arbitraires qu'en sévérités inexorables, et l'histoire est considérée comme ayant un développement déterminé par l'état cérébral de l'homme, par son activité vis-à-vis du monde tel qu'il se présente. Elle prend rang dans la série des sciences qui représentent les acquisitions successives de l'humanité ; elle se place à côté de la biologie, dont elle émane comme la fonction émane de l'organe.

)) Dès lors s'amoindrissent ces questions irritantes autant qu'inutiles du libre arbitre plus ou moins absolu ou de son assujettissement à une volonté extra-terrestre, questions qui, mal posées et soutemies sans franchise, ont fait couler des flots d'encre ou des flots de sang, selon les temps et les lieux. Le libre arbitre subit les lois de la vie, comme l'individu subit les transformations de l'âge; le libre arbitre de telle époque n'est pas celui de telle autre, non plus que l'enfance n'est la maturité, et de môme que des modifications accidentelles dans le cours physiologique de l'existence ne font qu'en contrarier les fonctions qui reviennent bientôt à l'état normal, ainsi les maladies intellectuelles, les perversités et les crimes de certains hommes ou leurs brillantes

qualités ne font que gêner ou hâter les évolutions logiques et forcées de l'histoire, sans jamais infirmer les conditions de son développement. Rattacher l'histoire, ou science de l'être collectif, à la biologie, science des individus en particulier, c'est compléter les degrés d'une échelle où se montrent d'abord les notions primitives de l'humanité, et en haut les lois qui dominent aujourd'hui nos destinées.

» On comprend pourquoi la philosophie positive, héritière et gardienne de tout le savoir humain, se présente pour tenter de remplacer les conceptions antérieures sur le monde et sur l'homme par les lois qu'elle a découvertes.

» Quant à ceux qui nous infligent leur Dieu extérieur, rémunérateur et vengeur, despote autocrate, arbitraire en ses décrets, omnipotent et inévitable, il n'y aurait pas lieu de les combattre s'ils se maintenaient dans les théories abstraites, et supposaient seulement que les événements ont pour principe et pour sanction leur Dieu-Providence, sans interpréter par eux-mêmes ses volontés et ses vues, et les appliquer; mais cela leur est impossible.

» D'ailleurs tout contredit désormais le pouvoir de la théocratie en face de la science. D'un côté sont les lois immanentes, les vérifications et les découvertes; de l'autre l'hypothèse transcendante,

l'essor vers rinfmi et l'inconnu, qu'on voudrait amener aux proportions du connu et faire peser sur nous, alors qu'il échappe sans cesse par sa contradiction avec le réel. La science qui attaque la nature pour la faire servir au bien-être de tous, qui arrête les faits au passage pour leur donner une place dans notre esprit, la science qui se résigne devant les limites de l'intelligence et qui « voit encore avec admiration les mondes portés sur l'abime de l'espace, comme la vie portée sur l'abîme du temps », la science voit partout des citoyens et. des frères, des collaborateurs et des égaux; elle ne connaît ni élus, ni réprouvés. Ce que nous avons gagné dans ce siècle présent sur l'intolérance religieuse mérite d'être noté : les mômes lois civiles et politiques s'imposent aujourd'hui en Europe aux protestants, aux juifs, aux musulmans, aux déistes, aux catholiques, au panthéistes et aux athées; mais ce qui favorise le mieux la philosophie positive, c'est l'insuffisance avérée de ses adversaires sur toutes les questions sociales pendantes, dont la solution s'impose pourtant de plus en plus.

» Contrairement aux doctrines qui se succèdent avec plus de bruit que de lumière, s'injuriant réciproquement et voulant dominer avec absolutisme, la philosophie positive ne veut aucjane place, ne demande aucun rang dans la grande bataille quii les

spéculations philosophiques se livrent depuis tant d'années sur le terrain de l'humanité. C'est par sa position indépendante qu'elle tend à dominer l'anarcliie intellectuelle, et du haut retranchement de la science elle n'est ni radicale, ni conservatrice, ni protestante, ni catholique. Elle ne sort pas de toutes pièces d'un laboratoire, ni d'une formule mathématique, mais elle est le résumé de toutes les sciences qu'elle pratique avec impartialité, ne rejetant pas le passé en bloc, sous le prétexte insuffisant qu'il est le passé, admettant au contraire sa valeur et son utilité relatives. Elle reconnaît qu'on ne doit retrancher du cours des âges aucun événement sans l'étudier, aucune époque sans la discuter, et qu'il faut enregistrer tous les résultats légués par les siècles antérieurs, comme ayant leur rang utile dans l'évolution même contemporaine qui en hérite avec reconnaissance.

» La philosophie positive n'est ni révolutionnaire, ni spiritualiste, ni matérialiste; elle est la science, c'est-à-dire l'ennemie du surnaturel et l'adversaire des religions intolérantes, fanatiques et prosélytistes dont les fictions sont l'appui principal et qu'elle veut remplacer socialement. Si elle fait opposition à l'athéisme aussi bien qu'à la théologie, c'est que pour elle l'athée et le théologien se ressemblent et s'unissent dans l'inacceptable prétention d'expli-

quer l'inexplicable, c'est-à-dire les causes premières et dernières (1). »

Aussi sans médire des nombreux prélats qui manquent peu d'occasions de donner à la prière un caractère de dissertation politique, on est en droit d'affirmer que la démocratie peut étudier cette philosophie sans crainte de s'abreuver aux sources empoisonnées de Vathèisme (2).

On voit par l'ensemble de ce qui précède combien deviendrait large et rapide le progrès, c'est-à-dire le développement de l'ordre, si les choses tant naturelles que sociologiques nous étaient dites dès la jeunesse telles qu'elles sont, dans ce qu'elles ont de saisissable pour chaque âge, au lieu de ne nous être montrées que sous des formes fictives ou absolument fousses; si, au lieu d'entraver ou de défendre l'exercice des facultés d'observation et d'activité comparative, cet exercice était ramené au droit et au juste par les exemples voulus.

Pour s'en assurer, chacun n'a qu'à se reporter au souvenir du temps qu'il a du employer, plus tard, lorsque est venu le moment de remplacer par des vérités laborieusement acquises les erreurs inculquées dès l'enfance sous prétexte d'éducation

(1) E. Bourdet, ouvrai^e cité, p. 8 à 11.

(2) Discours de M. Mabille, évêqiie de Versailles, 1-i janvier 1877.

religieuse ; alors qu'un progrès réel eût pu être le fruit des efforts consacrés à une simple substitution d'idées, à un simple renversement d'opinions qui n'auraient jamais dû être inculquées.

En d'autres termes, dans l'instruction primaire et surtout dans l'instruction secondaire, doivent entrer toutes les notions d'éducation et de science sociale, que rendent déjà saisissables à cet âge les événements de tous les jours. Elles doivent y entrer au même litre qu'y pénètrent déjà des notions de mathématique par le calcul.

Dès celte époque, il est focile de comprendre comment l'intervention des notions scientifiques dans nos acquisitions intellectuelles, devient source de progrès par ce fait qu'elles nous conduisent à connaître la nature propre de tous les objets et de toîis les phénomènes accessibles à nos sens et à notre intelligence; — comment, sur ce qui est connaissable, elle fonde des dogmes véritables; — comment elle empiète chaque jour sur l'inconnaissable qui ne sera jamais mis à découvert entièrement, mais sur lequel on ne saurait fonder des dogmes utiles et susceptibles de se prêter aux progrès sociaux d'ordre moral, intellectuel et matériel; — comment c'est de chacune des notions particulières dont ces dogmes unifient et résument les connaissances que dérivent à tout instant les nouveaux

L'CNSEIGNliMENT ET LA VIE PUBLIQUE. 141

procédés satisfaisant aux nécessités individuelles et sociales de chaque jour; comment, — par plus d'exactitude et de précision, ces procédés deviennent par là plus économiques à tous égards; — comment, par suite, ces dogmes, ces théories, en un mot, sont des guides nécessaires, sans lesquels, en fait, nid effort intellectuel ne conduit à des résultats eflicaces.

Or, qui ne sait, encore une fois, que c'est de simples données de cet ordre que, dès la première jeunesse, surgit la pensée d'adopter telle ou telle profession?

Et ici rien de moins exact que de dire avec quelques littérateurs que la science détruit tout sentiment poétique et même la liberté d'esprit. Le savoir fait disparaître l'erreur et l'illusion; mais, encore une fois, la poésie ne vit pas seulement d'illusion ; elle ne suppose des possibilités nouvelles, elle ne les crée, ne les invente que d'après les possibilités constantes dont l'observation , l'induction et la comparaison lui ont démontré l'existence réelle. La poésie n'est saisissante qu'autant qu'elle conserve un accord logique entre ces possibilités nouvelles et les événements qu'elle suppose survenir comme autant de conséquences et de développements des premières, Alors même qu'il s'agit d'œuvres esthétiiiues, celui qui prétend se dégager de tout ce qui est de son temps, faire de l'art pour l'art, aussi bien qu'en

science et en politique, celui-là est de par ce fait frappé de stérilité. Celui-là n'apporte jamais que quelque pale reproduction, sans portée ni saveur, de choses déjà exécutées, au lieu d'une expression neuve de choses réelles ou conçues d'après ces dernières. Aussi, plus s'étend notre savoir de la réalité, plus s'élargit le domaine de l'imagination. Les poëmes de l'Inde, de la Grèce et de Rome sont là pour le prouver; car ils nous montrent leurs auteurs possédant toutes les connaissances qui devaient les mettre au niveau de l'état des sciences de leur époque.

Et d'un autre côté, est-ce vraiment parce que la science restant inconnue du plus grand nombre, n'ayant encore comme effet évident, depuis soixante ans, que l'accroissement d'un tiers dans la vie moyenne individuelle, l'impossibilité du retour des disettes, l'emploi de la vapeur, des chemins de fer, des télégraphes, etc., etc., qu'il faut repousser les conséquences philosophiques et m.orales qui en découlent; puis par là en fait s'opposer à ses progrès par cette raison qu'elle met à la place de ce qu'on ne croit plus autre cbose que ce que l'on a rêvé?

Page 1