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CHAPITRE XIII

SUR LES INCONVÉNIENTS D'UNE ÉDUCATION QUI EST EN DÉSACCOUD AVEC LA NATUKE RÉELLE DES CHOSES.

Les chapitres qui précèdent montrent combien et comment dans l'instruction que nous recevons une grande part est prise à conlre-sens de la réalité physiologique, sociale et morale. La cause est que, dans notre enseignement, il est tenu peu de compte de la nature et de l'état de développement de nos facultés intellectuelles et sensorielles, bien qu'il s'agisse précisément d'en diriger et d'en accroître le développement d'une manière corrélative vers unbut social. La cause est aussi que la plupart de ceux qui instruisent, ignorent la nature des phénomènes inorganiques, organiques et d'évolution sociale qui doivent être le point d'appui elle but de l'enseignement (1). On demeure toujours etïrayé de l'indifîé-

(I) Voyez l'opinion, sur ce sujet, des principaux auteurs qui Tout examiné, dans G. Issaurat, de l'Instruction gratuite obUrjaloire et laïque. Paris, 1873, in-12, p. 35 et suiv. Voyez aussi Louis Viardot, Libre examen. Paris, 187"2, et éditions suivantes.

rent mépris avec lequel le plus grand nombre traite ces questions chez nous (en dehors des personnes que leurs devoirs professionnels forcent à les étudier), dès l'instant où la solution à laquelle on arrive s'écarte de celles que donnent les préjugés dont nous sommes nourris à cet égard. On l'est surtout quand on voit à quels progrés a conduit leur libre discussion dans tous les États qui nous environnent, l'Espagne seule exceptée, et à quel point ceux qui jugent ainsi dédaignent les dires et les écrits de ceux qui nous renseignent à cet égard, d'après ce qu'ils ont vu (I).

Tout ce que celte manière défaire a de désastreux pour les individus et pour la société a nombre de fois été signalé depuis ce siècle. Mais l'importance du sujet, et la persistance avec laquelle sont maintenus les abus, rendent nécessaire ici l'énoncé de quelques-unes de ses conséquences les plus évidentes.

Il est manifeste encore une fois que l'instruction primaire et secondaire sont données de telle sorte qu'elles forcent ceux qui abordent l'enseignement supérieur à reconstruire à peu près de fond en comble leur éducation, en ce qui concerne surtout ce

(1) Voir les importants Rapports et les communications académiques de MM. Hippeau, Sciuitzonl)ergcr (de la Réforme de l'Enseignement. Paris, 1870, et i" édition, 187Gj et autres.

qu'elle peut avoir d'utile pour ces études finales. Presque rien dans les premières ne prépare à la dernière ; les différences entre les notions acquises et celles qu'il s'agit d'acquérir sans avoir été renseigné par leurs liens originels sont telles que plus d'un ne peut franchir cet obstacle; il le tourne tout au plus sans jamais le vaincre. Celui-ci, dès lors, reste dans sa profession comme un ouvrier qui ne sait faire qu'une chose, incapable qu'il est de distinguer le savoir général du métier, de distinguer ce qui est réellement de ce qu'on dit des réahtés, et une démonstration d'une explication.

A la vérité, d'une manière générale, l'instruction reçue par le plus grand nombre suffit assez bien aux choses habituelles de la vie dans chaque profession. Mais l'absence des données d'ensemble ou même spéciales qui peuvent être acquises sans descendre jusqu'à l'étude expérimentale de chaque science, se fait cruellement sentir dès que surviennent les maladies individuelles ou épidémiques, les guerres ou les révolutions. Ici aucune classe, depuis celles d'où sortent les gouvernants, ceux qui nous enseignent ou qui nous jugent, jusqu'à celles des plus humbles servants, n'est exempte de la crédulité la plus aveugle; et cela par suite d'ignorance de la nature réelle des phénomènes observés.

Ce n'est pas seulement pour les moments où l'on

n'a lien à faire que doit ùlre donnée l'éducalion; elle doit l'être pour que chacun apprenne à résoudre les difficultés de tout ordre qui se présentent dans le cours de la vie individuelle et sociale.

Or, en ce qui touche l'instruction des femmes, en effet, ne voit-on pas pailer incessamment de l'organisation de leur travail, alors que le très-grand nombre sort des écoles sans avoir rien appris de ce qu'elles auront à faire toute leur vie comme mères et épouses? Les médecins plus que tous autres sont appelés à constater à quel point l'éducation qui leur est donnée les conduit à se complaire dans les choses qui ne servent à rien, aux dépens des forces et du savoir nécessaires pour en exécuter d'utiles. Rien de plus navrant que de voir dans les campagnes et môme dans les villes, tout ce qui leur est enseigné avoir lieu sans que rien leur soit appris de ce qui doit être foit près d'un malade ou d'un convalescent, aimé ou non. Il n'est pas de praticien qui ne cite des cas d'aggravation des maladies et même de mort dues à cette ignorance, qui ne cesse que par l'expérience acquise en face du danger sur leurs enfants ou leurs proches, et le plus souvent aux dépens de ceux qu'elles sont appelées à soigner. Puis aux remarques faites aux congréganistes chargées des classes des filles dans les campagnes, sur la nécessité d'ajouter à leur enseignement au moins la

manière de faire une infusion, je n'ai jamais pu obtenir d'autre réponse que ce dire : qu'il s'agit là de choses trop simples pour qu'il vaille la peine d'y consacrer du temps à prendre sur les heures de la classe.

Mais en laissant même de côté ces détails, comment s'étonner de voir qu'après les enseignements qu'elles ont reçus les femmes restent, avec tant d'hommes aussi, soumises à l'empire des préjugés les plus puérils.

Croyante à Tintervention des anges, des saints, d'êtres illuminés d'en haut, à la possibilité de miracles susceptibles de modifier les événements personnels de tous les jours, et ceux de la guerre ou de la politique; le tout conduisant à l'indifférence patriotique la plus absolue et à la défiance ou à la haine envers ceux qui ayant acquis une connaissance positive de la réaUté agissent ou parlent en conséquence à la persuasion que rien ne peut être acquis sur tout cela en dehors de ce qu'on leur a enseigné dans leur enfance.

Croyance aux dires les plus étranges sur la cause des maladies et sur les moyens à employer pour y remédier, depuis les sortilèges et les tromperies du somnambulisme, jusqu'aux pratiques dites religieuses et à l'usage des eaux qui auraient acquis des qualités médicinales par de prétendues appari-

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lions miraculeuses survenues plus ou moins près de leur source, amenant des guérisons.

Combien ici ne sommes-nous pas encore audessous de Montaigne quand il disait déjà de ces mêmes illusions et d'autres analogues : « Il est « vaysemblable que le principal crédit de tels et- » fects extraordinaires vienne de la puissance de » l'imagination, agissant principalement contre les » âmes du vulgaire, plus molles; on leur a si fort » saisi la créance, qu'ils pensent veoir ce qu'ils ne )) veoyent pas;.... les singeries sont le prfticipal de » l'eflect; nostre pensée ne pouvant se desmeler » que moyens si estranges ne viennent de quelque » abstruse science, leur inanité leur donne poids et » révérence. »

Croyance des plus absolutistes sur ce point : que ce serait par ce qu'ont d'impénétrable les desseins de l'Être suprême que se trouve prouvée la nécessité de croire en lui, à sa puissance, à son intervention dans les actes humains : depuis l'action de la foudre qui abat un clocher ou qui tue le berger en même temps que son chien et ses moutons, jusqu'au renversement des souverains. C'est parce que nous ne pouvons pas voir quels sont ses desseins lorsqu'il fait mourir les enfants et les jeunes gens pleins de grâce, de beauté et de force en même temps qu'il fait naître des sourds-muets et les monstruosités.

anomaliques les plus diverses, que nous devrions croire à sa gi'iindeurjà la profondeur de ses desseins, et que nous devrions, sur cette croyance, fonder les règles de notre morale et de notre conduite.

Ce n'est certes pas là être dans le vrai; et si, malgré tout, la société se développe, si le bien l'emporte sur le mal, nul n'a le droit, dans son admiration fmaliste, de laisser de côté le souvenir de ceux qui meurent, de ceux qui souffrent, ni d'oublier cette part la plus douloureuse de l'humanité, composée de maladies, 'd'anomalies , d'oppressions climatériques, etc.

Lorsqu'on ignore ce que le savoir humain possède déjà sur ces questions, combien ne serait-il pas préférable de dire alors avec un sage de la Grèce que la cause première de l'univers ne doit pas nous occuper, d'abord parce que la matière est obscure, puis ensuite parce que la vie est courte en face de toutes les questions résolvables qu'il importe d'aborder avant celle-là.

Malgré l'apparente différence de ces croyances dont les unes sont dites païennes et les autres chrétiennes, leur origine étant la même, on les trouve à peu près toujours réunies dans l'esprit de chacun de ceux qui les partagent (i). Comme toutes les

(1) Sur la similitude des croyances actuelles de cet ordre et de celles des Grecs, des Romains, etc., vny. Renan, Dialogues philosophiques, Paris, 1876, p. 17.

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conceptions fétichiques, ces absurdes fictions altèrent profondément, ou empêchent l'observation directe des phénomènes naturels qui les contredisent incessamment, ou au moins leur exacte interprétation. Aussi voit-on ceux qui sont possédés par ces préjugés attribuer de bonne foi les événements qui, par leur généralité, ont un caractère social, non pas à leur véritable cause, comme à la transmission lorsqu'il s'agit du choléra, mais à une colère céleste suscitée par ceux qui ne partagent pas leur opinion, ou à leur trahison quand il s'agit d'événements politiques ou militaires. Il n'est guère de réunion privée où l'on ne puisse constater ce fait.

S'appuyer, pour raisonner et agir, sur le vague nuageux et sur l'indéterminé semble être un but à atteindre. Déranger par le savoir ces ineptes quiétudes est d'un homme de mauvaise compagnie, bon à éviter et contre qui médire n'est que justice, car il tend à montrer les choses comme elles sont et non comme on les suppose ; or la répulsion contre le savoir qui enlève ici les illusions ne saurait trop être approuvée suivant un grand nombre encore.

Je n'ignore pas à quel point c'est péniblement émouvoir les esprits timorés et se faire dire d'un commerce dangereux que de toucher à ces préjugés, que de chercher à incorporer dans l'enseignement les résultats généraux des sciences, sans même vou-

loir pousser leurs conséquences jusqu'où elles peuvent aller. Mais ce n'est vraiment pas de l'immoralité que de demander à l'éducation de faire comprendre, aux femmes aussi bien qu'aux hommes, ce que valent en nullité et mensonge les conceptions qui veulent faire voir la grandeur de Dieu et la preuve de son existence dans l'aspect d'un champ de bataille, d'une ambulance pleine de blessés en souffrance, ou dans nos désastres comme punition attirée par les incrédules. Ce n'en est vraiment pas non plus que de montrer, ce que valent, suivant les lois naturelles de l'existence, plusieurs milliers de vies humaines détruites en un jour, avec un cœur aussi léger que si elles se refaisaient sans douleurs maternelles et paternelles; comme si devant les blessés on ne devait pas tenir compte des angoisses des parents aussi bien que de celles des souffrants et des mourants ; comme s'il n'y avait pas sophisme criminel à dire que quelques morts importent peu puisque, prétendent les diplomates, il devra toujours y avoir des guerres; comme si à ces divers points de vue ce qui est désastre pour nous n'était pas joie à Te Deum pour les autres et démonstration en sens contraire simultanément sur le même sujet!

En comparant les chiffres de 1870 et de 1871 à ceux de 1869, on voit que la dernière guerre nous a coulé au moins 500,000 individus morts, soit sur

les champs de bataille, soit par suite de blessures, mais pi'incipalement par suite des privations et des misères des prisonniers et d'autres encore à cette époque (i). Ces nombres devraient suffire pour faire juger de la valeur de pareils dires trop souvent entendus encore en comparant ces nombres aux pertes de même nature faites par la France de 1806 à 1845. Ceux qui tiennent aux dictatures militaires ou impériales pourront voir ce qu'elles coûtent, quels progrès représentent de telles destructions humaines et si l'incrédulité du siècle en est la cause. D'autres qu'eux verront l'étendue et la criminalité de la faute de ceux qui se laissent aller, et de ceux qui visent, à la possibilité de changer le régime par lequel notre pays s'est sauvé de la ruine pécuniaire et s'est relevé des désastres subis.

Il devient, en un mot, de plus en plus nécessaire d'appliquer aux souverains qui disposent de la paix et de la guerre, ce qu'a dit récemment des particuliers la Cour d'Aix dans les considérants d'un jugement (janvier 1877) :

(1) statistique générale de la France, t. III. Ces morts appartiennent en majorité au sexe masculin. Le nombre total des décès a été, en 1869, de 864,3^20; en 1870, de 1,046,909; en 1871, de 1,271,010; en 1874, de 773,064, et en 1873, de 844,588. Tandis qu'en 1869 et .en 1873 le nombre des décès masculins est, pour 100 décès féminins, de 105 et de 106, ce rapport s'est élevé pour 1870, 1871 et 187-2 à 412, 120 et 107. Aussi existe-t-il en ce moment un déficit assez considérable dans notre population masculine.

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« H importe aussi de protester contre un système qui ne voit, pour la famille, dans la perle de l'un des siens, que la privation d'une assistance éventuelle et lointaine, sans souci de sa très-légitime et profonde douleur, sans souci non plus des inquiétudes, des angoisses, des soufïrances que la victime a presque toujours subies avant de mourir. . » Enfin, par le dangereux oubli des sentiments les plus respectables et les plus naturels, on amène fatalement l'auteur d'une imprévoyance ou de toute autre faute touchant aux personnes à désirer plutôt la mort que la guérison de la victime, parce que, en cas de mort, la victime n'a plus besoin de rien, tandis qu'en cas de guérison elle peut demander et elle doit obtenir des secours qui l'aident à vivre et réparent le tort que, par la diminution de ses forces et de ses aptitudes, elle éprouve dans le présent et elle éprouvera dans l'avenir. >

La justice s'honore quand, en présence d'un malheur, afin de combattre de semblables théories et d'en prévenir les tristes conséquences, elle consulte moins les règles trop absolues du droit strict que la voix plus équitable et tout aussi autorisée de l'humanité.

Il faut donc apprendre de bonne heure à chacun qu'au-dessus de lui il y a la société, dont les intérêts doivent primer ceux des individus; que par

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suite, nul ne peut à volonté céder à toutes ses propres impulsions, et que toujours on reste forcé d'observer dans quelles limites on peut le faire. Il faut montrer aussi que la responsabilité croit avec la liberté sociale, aussi bien que la responsabilité individuelle reste proportionnelle à l'équilibre fonctionnel mental qui caractérise ce que nou^ nommons le libre arbitre.

Dans Tordre intellectuel, scientifique ou politique, au contraire, les impulsions qui conduisent à exécuter ce qui n'a pas encore été accompli, qui conduisent à l'invention, au progrès, ces impulsionslà compromettent toujours l'individu, pour un temps au moins, surtout en politique, et en tout cas elles rencontreront toujours une certaine opposition qu'il faut savoir supporter.

Il faut, de plus, que l'instruction renseigne sur ce fait que le citadin ne commence à rendre à la société ce qu'il lui coûte, que de vingt-sept à vingthuit ans et le paysan vers vingt-quai re à vingt-cinq ans. Or l'intérêt de la société primant celui de l'individu, à moins de vouloir tomber où en est l'Orient, rhomme ne doit pas se marier avant l'âge où il peut nourrir ses enfants, c'est-à-dire commencer à rendre à la société ce qu'il lui a coûté. De plus, les enfants procréés par Thomme avant l'âge de vingt et un à vingt-cinq ans, par la femme avant dix-sept à

vingt et un ans, selon les provinces et les conditions sociales, sont débiles généralement; ils sont par suite individuellement malheureux et à charge tant à leur famille qu'à la société. Celle-ci a droit d'user de son expérience pour régler, sans violence, l'empêchement ou au moins la diminution de ce qui peut lui nuire.

Comme, au contraire, la puberté se montre sur les individus de treize à quatorze, ans avec ses impulsions plus ou moins intenses, le célibat temporaire est inévitable et indispensable aux progrès sociaux. Comme en raison des impulsions de la puberté, ce célibat n'est jamais que relatif, il constitue un mal, en raison des faits de prostitution qu'il amène et entretient ; mais c'est un mal moindre pour le plus grand nombre que le bien dont il est la source.

Quoi qu'on veuille dire et faire au nom de la liberté individuelle, ce mal, si grand qu'il soit, reste et restera toujours une nécessité sociale comme le célibat temporaire, mais qui par raison de société doit être atténué par une réglementation. Loin de l'éteindre, le laisser libre serait l'encourager et le faire se développer au delà du nécessaire et inutilement, le tout au nom d'un principe vain par son absolutisme, qui le rend déplacé en face d'une question d'instinct organique.

Quelle que soit la question qu'on veuille aborder, on voit une fois de plus qu'il n'est rien dans l'enseignement qui soit plus nuisible à l'éducation en général et à la morale en particulier que de donner, à ceux qui veulent apprendre, la persuasion que lespliénomènes sociaux ne suivent pas une marche qui leur est propre, un cours naturel, ou, en d'autres termes, ne s'accomplissent point d'après certaines lois déterminables, et dont les principales mêmes sont déjà déterminées. Gomment, en effet, inspirer l'idée de devoir à remplir par l'individu envers les autres, à celui qu'on aurait convaincu de la possibilité d'une intervention surnaturelle, soit directe, soit par l'intermédiaire de Tâme de quelque homme mort ou vivant : intervention qui serait capahle de changer l'action naturelle des milieux ambiants, le cours de la vie individuelle ou de l'évolution des sociétés?

Ceux que l'enseignement supérieur a mis en contact prolongé avec les mêmes hommes de l'âge de dix-huit à vingt-cinq ans, savent seuls ce qu'il y a de pernicieux encore dans l'habitude prise de faire croire dès l'enfance des choses manifestement fausses, comme nombre de celles qui font loi dans ce qu'on nomme l'histoire sainte. Ces légendes données comme vérités fondamentales et comme bases de toute morale, se trouvant contredites formellement

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par les enseignements de tout le reste de la vie, ce fait seul porte déjà le plus grand nombre à penser que rien de ce que nous apprend l'histoire ne repose sur une démonstration positive. Les intelligences qui parviennent à. se faire leur éducation à cet égard, sont là, bien qu'en petit nombre, pour dire les efforts qu'exige un pareil travail, et quelle peine on éprouve à se débarrasser des erreurs de cette origine et de cet ordre.

Les sciences, et même les données élémentaires sur les lois naturelles qui surgissent dans l'esprit de tous ceux qui se livrent aux travaux agricoles ou industriels, arrivent bientôt à renverser toutes les fictions dont on nourrit intellectuellement l'enfance. Dès lors, elles deviennent inévitablement l'objet de critiques et de plaisantei'ies incessantes, pleinement justifiées par la nature des choses, mais au grand détriment de la rectitude d'esprit, quand rien n'est donné pour les remplacer. L'éducation positive peut seule apporter les croyances fondées sur une démonstration de tous les instants; elle le peut, quelle que soit du reste la violence des dénégations de ceux qui, tout en reconnaissant l'inanité de ces légendes, pensent qu'il faut hypocritement les conserver pour régir le peupli' et les femmes, plutôt que de mener graduellement à la foi démontrée, tant par l'exposé des

données scientifiques dont tout le monde peut saisir les clartés, que par la connaissance de celles de l'histoire universelle.

On ne saurait trop insister, en effet, sur ce qu'a d'avilissant l'éducation cléricale, lorsqu'on rencontre les exemples prouvant que jusque dans l'armée et la magistrature, elle conduit nombre d'hommes, non pas à des croyances religieuses réelles, toujours respectables alors, mais à la persuasion qu'il est de bon ton et tout à fait suffisant de prendre f absolutisme de ces croyances pour arbitre de leurs jugements. Par là, on se donne une facile et apparente supériorité dans la manière d'apprécier les hommes et les événements, sans avoir besoin de faire plus que les autres sur ce que recommande le catholicisme en ce qui concerne les prières, les privations, la pureté des mœurs, la tempérance et la médisance.

Puis parmi ces fidèles se produit-il quelque méfait condamnable on n'hésiste pas à dire que le mieux est d'absoudre, car pour un réel coupable condamné, par sa condamnation des centaines d'esprits seraient éloignés de l'Église, mal bien plus grand que celui que représente l'acte délictueux. C'est ainsi que restent dans le giron clérical un nombre de plus en plus grand d'hommes qui se défient de Dieu sans y croire en fait, car leurs

mœurs ne sont aucunement en rapport avec les prescriptions des commandements de l'Église. C'est ainsi qu'on en vient à justifier le dicton populaire qui répète que la police est mieux faite que la justice. Mais c'est là un nombre sans force morale sérieuse; car, si par la faiblesse des gouvernants actuels et par l'abaissement des caractères, ce nombre arrivait au pouvoir il en viendrait certainement à traiter la France en pays conquis, mais sans la rendre cléricale pour cela. Si j'insiste sur ces questions, c'est que nous avons vu, il y a trop peu de temps pour qu'ondoive l'oublier, se passer desévénements qui ont montré que rien n'est négligé, même au point de vue politique, par ceux qui trouvent bons tous les moyens, quels qu'ils soient, pour obtenir unretour aux régimes politiques tombés. Quelque puérils que ces moyens soient de leur côté, il est bon de rappeler qu'ils ont mérité d'être signalés et jugés comme le spécifient les lignes qui suivent.

« La France se distingue en ce moment entre toutes les nations par ses miracles et ses pèlerinages, parce qu'elle est à la fois très-excitable et très-ignorante. Ne nous étonnons pas de voir revenir les superstitions du moyen âge; nous appartenons encore au moyen âge par l'état intellectuel dans lequel croupit une immense partie de notre population.

)) Il est vrai que les classes supérieures font preuve aujouririiui de la même crédulité, ou peu s'en faut, que les gens de la campagne. Mais c'est qu'à leur manière, et dans l'ordre de leurs idées, elles ont reçu une éducation tout aussi défectueuse. Leur curiosilé n'a jamais été éveillée, leur raison jamais fortifiée. Nos lettrés ont appris à faire des vers latins, mais ils n'ont jamais appris à distinguer le vrai et le faux en matière de faits historiques. Us sont voués en tout à la tradition. Rien de personnel dans leurs opinions, parce que leurs opinions tiennent à leur foi, et qu'ils sont habitués à regarder toute croyance un peu individuelle comme une audace.

» Mais ce qu'il y a de plus humiliant, c'est de penser que nous sommes à cet égard inférieurs à ce que nous avons été nous-mêmes précédemment. Où est l'éclatant bon sens du xviir siècle? qu'est devenue la verve de l'opposition libérale sous la Restauration? qui nous rendra Yoltaire et Courier? sommes-nous devenus incapables d'indignation? avons-nous perdu le sens du ridicule? ne se re- Irouvera-t-il plus personne pour chasser d'un franc et joyeux rire les misérables superstitions au moyen desquelles la réaction semble avoir juré de ruiner le génie français (1)? »

(1) Journal le Temps , 18 oclobre 1873.

Je sais qu'il est des prêtres pour qui le miracle est là, c'est-à-dire dans ce fait qu'avec si peu ils puissent amener près de quelque fontaine tant de milliers de pèlerins. Il en est plus d'un aussi qui ne se trompe aucunement ni sur la profondeur des convictions pénétrant de la sorte dans les âmes, d'une part, ni de l'autre sur l'influence qu'elles ont sur les actes individuels instinctifs et intellectuels. Mais alors est-ce bien une doctrine que défend cette manière de faire?

A ces divers points de vue, on ne saurait trop montrer combien il importe de fonder les croyances sur des réalités démontrées et non sur des fictions dites révélées; combien surtout l'histoire doit être enseignée en suivant ses traces depuis ses origines CDnnues (autant loin de nous qu'auprès) jusqu'au siècle présent, et non en prenant l'histoire de la Palestine comme centre originel autour duquel tournerait l'évolution de l'entière humanité. Plus encore que tous les autres, les médecins peuvent juger à quel point est illusoire la morale fondée sur des légendes dont la fausseté est saisie avant même qu'on puisse savoir par quelles notions, empruntées à la physiologie psychologique et à la sociologie, on pourra les remplacer. Quoi de plus singulier, du reste, que d'entendre souvent ces mystères enseignés par des hommes qui n'y croient pas ou qui

savent que leur enseignement à cet égard n'aura plus d'influence bien avant l'âge mûr? Et pourtant il faut reconnaître qu'il en reste des traces profondes chez ceux qui, bien qu'intelligents et instruits d'autre part, ne sont pas fortement trempés au point de vue du courage ou de la persévérance ; chez ceux encore dont ce côté du caractère a été atrophié ou perverti par les efforts trop longtemps prolongés pour arriver à satisfaire aux nécessités de l'existence matérielle, individuelle ou familiale, sans qu'ils aient pu chaque semaine au moins, sinon chaque jour, recevoir une culture intellectuelle en rapport avec les observations journalières faites alors.

Aussi que d'actions et de dires ne voit-on pas se produire d'après de purs préjugés, bien plus que d'après des connaissances ! que de fois n'entend-on pas condamner les choses les plus justes et approuver les plus contraires à l'ordre et au progrès d'après ces mêmes préjugés, qui nous font méconnaître les conditions réelles de l'accomplissement des phénomènes ! quede heurts dans les convictions individuelles, ou de province à province, causes de conflits désastreux dans les actes ou dans les opinions, et que de pertes de temps déplorables!

Beaucoup d'hommes vivent de bonne foi, et par incapacité de faire plus, sur cette idée que toutes ces questions d'éducation et de morale se jugent et se

règlent par les seules données des préconceptions sentimentales empruntées aux absolu tismes de telle ou telle religion. Rien de plus répandu que la croyance qui veut que la morale n'existe pas en dehor." du christianisme et en réalité ne fait qu'un avec lui. Ceci, du reste, est prêché partout, depuis l'école jusque dans les temples et à la tribune des chambres politiques.

On applaudit par suite aux paroles de M. Dupanloup, s'appuyant sur celles de M. l'archevêque de Paris et disant :

« Une' seule classe d'hommes pourrait se croire autorisée à demander la suppression de l'aumônerie militaire, c'est celle de ces rares et dangereux sophistes, que je n'ai jamais nommés et que je n'aime pas qu'on nomme, des libres-penseurs, car je ne connais pas d'esprits moins libres qu'eux, qui nientDieu, la Providence, l'ame immortelle, la distinction du bien et du mat, la responsabilité humaine, tous les principes de la morale divine et universelle (i). »

Mais il importe de bien spécifier que le sophisme n'est pas du côté des libres-penseurs et que la question est ici mal posée; il y a même erreur histori-

(i) M. Dupauloup, Journal offlcid. 22 décembre 1876, p. 0501).

que el scientifique de la part de M. Dupanloup. Les principes de la responsabilité humaine et de la morale universelle se tirent d'un ordre d'idées tout à fait différent de l'ordre des idées religieuses.

La science possède sur ce point de précieux documents, qu'elle est forcée logiquement de substituer à ces suppositions. En d'autres termes, ces questions se jugent depuis longtemps déjà par des renseignements et non par des sentiments, quelque brillants ou déclamatoires que puissent être les enthousiasmes soulevés par l'excitation de ces derniers, ou quel que soit le discrédit qu'on cherche à jeter sur les premiers.

Pour qui a étudié la physiologie cérébrale, la physiologie de la pensée, pour qui a vu avec quelle puissance de netteté l'étude de la Iblie vient démontrer d'une manière véritablement expérimentale la nature fonctionnelle de nos volitions; pour ceux-là rien de plus certain que les idées morales ne sont pas des actes de même ordre que les sentiments religieux. Il n'est pas moins certain que les sentiments ni les principes religieux ne suscitent point directement et nécessairement des idées morales, mais s'adressent avant tout aux notions de salut liersonnel. Non-seulement les idées morales ne découlent pas inévitablement des religions, mais tous les jours les événements qui se déroulent devant les

tribunaux montrent que ies idées et les pratiques religieuses ne préservent aucunement des aberrations morales souvent les plus monstrueuses; et cela en deliors même des cas dans lesquels celles-ci ont pour point de départ organique l'impulsion de besoins instinctifs naturels renversant des réglementations arbitraires pour leur satisfaction inévitable. C'est qu'en effet les règles de la morale sont intrinsèques et proviennent de la constitution môme de la nature humaine, et que dans les religions les règles sont dites venir d'ailleurs étant données comme extrinsèques et prescrites par un pouvoir supérieur placé hors de l'homme.

Les facultés morales et intellectuelles, d'une part, les iristincls, de l'autre, sont des actes on ne peut plus distincts. Quelle que soit la forme sentimentale sous laquelle ils se manifestent, on ne voit pas les premières subordonnées absolument aux dérivations religieuses des instincts de conservation personnelle, d'une part, de vénération, de l'autre, avec les craintes qu'il suscite pour la vie à venir.

La folie morale est toujours d'ordre intellectuel et non d'ordre sentimental. Elle est loin de se confondre avec les nymphomanies, ni avec la folie ou monomanie religieuse en particulier. Elle est loin d'en être une provenance ordinaire, et on sait que

celle-ci est une perturbation de l'instinct de con-

servalion personnelle dans ses rapports avec telle ou telle des fictions de la théologie.

Malgré la conl'usion qu'on cherche à établir entre ces deux ordres de pensées, les différences de nature qui les séparent et leur indépendance fonctionnelle, sont des faits bien spécifiés depuis longtemps par les aliénistes.

Je n'ignore pas que, dès que les physiologistes envisagent les actes psychologiques sous leur véritable point de vue, c'est-à-dire sous celui de leurs conditions d'accomplissement, tant organiques individuelles que sociales, l'intolérance cléricale intervient pour les traiter d'abjects matérialistes, de sophistes éhontés et dignes de toutes les haines de tout ce qui tient à l'ordre moral.

Mais il faut bien ici que le public connaisse de mieux en mieux ce que la science possède de renseignements certains sur la liaison existant entre les diverses formes de la pensée et le cerveau, Tune étant le mode spécial d'activité de l'autre; renseignements qui s'accumulent sans que l'instruction supérieure les répande parmi ceux qui à chaque pas dans la vie sont appelés à les juger ou à en user. Il faut qu'on sache aussi que ceux qui déversent de la sorte leur abjection sur les physiologistes et les médecins de leur pays, le font c^u même coup sur ceux du reste de l'Europe et de l'Amérique civili-

sées. L'éminent aliéniste Maiidsley a prouvé encore récemment par un excellent exposé historique de nos connaissances sur ce point ce que je redis ici. Il a rappelé que la nature morbide delà folie était connue des médecins grecs qui la traitaient médicalement et hygiéniquement. Il a fait voir comment, dès les origines du moyen âge, ces saines notions tombèrent dans l'oubli en même temps que le brillant développement intellectuel de la Grèce. Les effets du retour aux écrits des anciens ne furent même pas heureux sous ce point de vue, car le côté élevé de leur philosophie resta longtemps submergé par la superstition et par les subtilités de la scolaslique et de la métaphysique. A cette activité intellectuelle stérile pour les sciences, inspirée par l'enseignement et les pratic{ues monastiques, correspondait un ascétisme religieux outré qui faisait mépriser le corps, temple de Satan, ennemi de l'âme, qui ne devait aspirer qu'à en être délivrée.

Maudsley montre comment de pareilles idées sur les relations du corps avec ses manifestations intellectuelles rendaient impossible une saine théorie de la foHe ; les traitements odieux qu'on faisait subir aux ahénés apparaissent avec elles. La folie était d'origine surnaturelle, divine ou diabolique. Si le délire avait une forme religieuse, si le malade se livrait à des actes fanatiques, il était entouré de la vénération

publique. Mais le plus souvent le trouble mental était attribué à la possession du diable, du malin esprit et la conséquence de la souillure dégradante dupéclié. Alors intervenaient le cachot, les chaînes, le bûcher.

Unie par un commun intérêt , dit Maudsley, la théologie et la métaphysique s'opposèrent longtemps aux conséquences des investigations médicales. Était réputé sacrilège qui osait étudier l'âme par les méthodes de la physiologie : la considérer comme solidaire d'un corps corruptible, c'était honorer ce corps digne de mépris d'une élévation profane et injustifiable. Aussi le traitement barbare des aliénés a survécu aux croyances, à la possession et à la sorcellerie; d'autant plus que la métaphysique, tout en reconnaissant une maladie dans la folie, y voyait une maladie s'aggravant par la faute d'un malade dont le discernement n'était pas atteint.

« Une fois revenus au niveau des anciens Grecs, ajoute Maudsley, le libre arbitre, le sens moral, restent la foiteressc dans laquelle se retranchent ceux encore si nombreux qui veulent que les troubles du pouvoir de la conscience ne soient pas du domaine des médecins. » Mais, contrairement à cette affirmalion, et ajuste titre ce médecin soutient qu'il n'y a pas de sanctiim sanctorum pour la science et qu'étudier toutes les facultés mentales, quelque élevées

qu'elles soient, est un des devoirs de la physiologie médicale. Le contraire n'est défendu que par ceux qui , n'observant pas l'homme individuel avant l'homme social, ne le connaissent pas tel qu'il est. Vessence et le pourquoi de la faculté de penser, qui dure autant que la circulation encéphalique et que l'intégrité de la substance nerveuse, restent aussi mystérieux que ceux de la gravitation. Mais ce qui était jadis inconcevable est devenu concevable et saisissable en ce qui touche la corrélation des phénomènes d'ordre mental avec les autres actes et avec l'organisation physiologique, les transmissions héréditaires; et dans ces phénomènes sont compris ceux dits de sens moral qui sont des résultantes générales que suscitent les pensées courantes et qui par suite s'élèvent au-dessus, au summum. Vohserxniion des aliénés a conduit les médecins à recourir à l'analomie et à la physiologie du cerveau, puis à se reporter aussi loin qu'on le peut en arrière dans l'élude psychologique des civilisations qui se sont succédé. Cette méthode a prouvé une série de faits cpii ne pouvaient être démontrés autrement, qui par suite étaient restés inconnus jusque-là et le sont encore de la plupart de ceux qui devraient, soit les enseigner, soit en tenir compte dans leurs appréciations des événements sociaux. C'est par là cpie ces lignes l'ont partie essentielle du sujet traité dans cet écrit.

Ces faits montrent que les phénomènes intellectuels génériquement dits de sens moral et aussi de notion du juste et de V injuste, du bien et du mal, de conscience, de remords, ont avec le cerveau les mêmes rapports qu'a aussi la pensée avec lui. Le sens moral est aussi étroitement lié à l'état organique de l'encéphale que le sont les autres facultés mentales. Il est, comme elles, soumis aux lois des transmissions héréditaires; il peut, comme elles, se développer par l'éducation, la culture, ou inversement se pervertir et disparaître sous des influences organiques individuelles et sociales, aujourd'hui connues.

Ces actes intellectuels ne sont pas les mômes que les facultés, qui sont plus ou moins nettement localisées dans telles ou telles des régions cérébrales : ils sont dans les actes de la pensée, de l'ordre de ceux qui pour les autres fonctions, nutritives, reproductrices, etc., portent le nom de résultats. Ce sont là, en effet, des phénomènes dérivés qui représentent la résultante générale et supérieure d'un ensemble d'autres pensées plus spéciales, plus particulières. Suscitées par l'ensemble de celles-ci, elles s'élèvent au summum de leur expression, parce qu'elles en représentent lacommune et harmonique manifestation la plus élevée, la réelle transcendance fonctionnelle, pour se servir du langage des écoles.

Et ici, au point de vue de l'éducation individuelle et surtout sociale, la supériorité physiologique de cette résultante fonctionnelle se manifeste en ce que c'est cet acte même qui règle et amène l'ordre dans les manifestations intellectuelles proprement dites; qui empêche que ces manifestations ne soient réduites à de purs actes impulsifs, c'est-à-dire à de simples actions réflexes encéphaliques.

Contrairement à ce qu'admettent beaucoup d'écri-' vains, le sens moral n'est pas l'apanage exclusif de l'homme ; il se retrouve, comme conséquence inévitable de ce qui précède, partout où il y a pensée; il se constate dans ses formes rudimentaires, mais bien réelles, sur les animaux et proportionnellement aux degrés de leur intelligence. Mais c'est à partir de là, lorsque les hommes se réunissent en société, que déjà né individuellement comme il vient d'être dit, le sens moral surgit graduellement du sentiment des conditions d'existence sociale, du sentiment d'intérêts communs, comme le dit Maudsley; il commence par donner la notion de ce qui est bien et de ce qui est mal, puis du juste et de Finjuste, du moral et de l'immoral, enfin. Ces notions se sont accrues proportionnellement au perfectionnement des facultés intellectuelles par l'instruction et proportionnellement aux influences de transmission héréditaire, comme cela se passe pour les

instincts, les facultés intellectuelles, celles d'expression, de locomotion, etc.

Le sens moral s'est ainsi développé, depuis l'ori- £;ine des sociétés, avec une lenteur qui tient beaucoup à l'ignorance dans laquelle nous sommes restés sur sa source et sa nature réelles.

lia permis, dit Maud5ley,aiix premiers individus dd se réunir en groupes, soit nomades, soit sédentaires, s'associant ensuite en tribus, puis celles-ci en existences nationales. Mais là s'est arrêté le progrès, et le sens moral n'existe pas encore de nation à nation. Imbus de principes qui n'ont pas changé depuis les temps historiques, les peuples chantent le patriotisme, qui est l'indice d'un sens moral incomplet. La conception par l'esprit humain du cosmopolitisme est le progrès désiré. D'après Maudsley encore, il marquera un second pas en avant, comme le passage de l'état nomade à l'état national a marqué le premier. .

Le cosmopolitisme, dont parle ici le savant médecin anglais, est ce que A, Comte a depuis longtemps demandé, avec une profondeur sans égale, comme pouvant être obtenu par la généralisation de la nolion d'//ît?H(/îu^e; généralisation devant former le dogme fondamental de la religion positive ; et cela par ce fait qu'elle reliera réellement les nationalités sans les dissoudre par l'oppression, comme le font

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les rois élus de Dieu et oints par le Seigneur (l;. Comme A. Comte, Maudsley montre que c'est à la pliysiologie psychologique de marquer la marche à suivre dans celle évolution à travers les tiges futurs. Il montre, avec plus de force peut-être qu'on ne l'avait fait jusque-là, qu'en raison même de ce que le sens moral est la dernière acquisition amenée par le développement intellectuel et la plus haute expression, il est le premier à souffrir dans l'individu et la famille, quand une dégénérescence y commence. Le caractère devient bizarre, difficile, irrégulier dans ses actes, prompt à mal interpréter et à accuser. Quand la folie apparaît dans une famille, l'un des premiers symptômes antérieurs au délire, qui pour le public est caraclérislique de la démence, c'est soit la perversion, soit la perle totale du sens moral. Ce premier trouble mental est, dans nombre de cas, suivi de la perte plus ou moins complète de l'intelligence, et alors deviennent visibles les altérations des cellules et des autres éléments de la substance nerveuse. Cette finn'esl certainement que la suite des altérations inaperçues lors du trouble moral marquant le début de la démence. Et réciproquement, ce début de l'aliénation ne saurait être d'une autre nature organique et fonctionnelle que

(1) Voij. A. Jobcz, la France sous Louis XVI. Paris, 1877, t. I, p. 46 à 51 ; 378 et liv. III.

les manifestations ultérieures qui le continuent et qui n'en diffèrent que par leur accroissement.

Ainsi les formes de la pensée dites de sens moral et de conscience qui s'élèvent au-dessus des pensées particulières, dont elles dérivent, peuvent disparaître comme elles sont venues, dès que celles-ci perdent leur netteté et leur intensité habituelles; elles le font, soit par affaiblissement accidentel, soit par transmission héréditaire consécutive.

Les criminels d'habitude, qui présentent une perversion du sens moral, une absence de distinction entre le bien et le mal, sont dans une grande proportion des faibles d'esprit ou appartiennent à des familles où existent, ou ont existé des fous, des épileptiques, etc. Cette perte du sens moral les amène aussi à descendre, dans le vrai sens du mot, audessous de la brute.

Les aliénistes savent depuis longtemps que lorsqu'on suit les criminels dans toutes les phases de leur vie, on est frappé d'abord du peu d'impression que leur laissent les peines qu'on leur inflige. Ils continuent bientôt à faire le mal alors qu'ils savent n'en tirer aucun profit. Ils forment la classe des criminels par habitude, véritables imbéciles moraux. Plus tard, chez ceux-ci se manifestent les signes plus avancés et plus évidents de telle ou telle forme d'aliénation, d'épilepsie, etc., les modifications orga-

niques de source soit individuelle, soit héréditaire, se découvrent. « Certains criminels, en effet, dit Ma-udsley, naissent criminels, comme certains aliénés naissent aliénés. Ils vivent dans le crime comme les fous dans la folie. » Et il ajoute « que les systèmes philosophiques ont beau formuler des règles pour régir la volonté et user des bienfaits de l'éducation, leurs propositions abstraites ne restent vraies que pour une certaine partie du genre humain, celle dans laquelle persiste l'équilibre organique et fonctionnel. )>

D'autres sont incomplets au point de vue de l'organisation physique et mentale corrélative. Tout bons qu'ils soient durant le cours ordinaire des choses, envers les personnes, le moindre événement, la plus petite difficulté, les montre insubordonnés, violents, faibles d'esprit au fond, avec peu ou pas de sens moral ; et cela dure toute leur vie quel que soit le luxe des soins et de l'éducation donnés. Presque toutes les fois que le fait de ces maurais instincts non modifiables se montre dès l'enfance, quand l'enquête héréditaire est possible, elle met en évidence des antécédents ahénés, épileptiques, etc. Il en est de même pour les criminels d'habitude, qui présentent une perversion ou une absence de sens moral ; et on ne peut les modifier que dans les limites restreintes des changements

que les remèdes et Thygiène peuvent apporter à la constitution.

Combien pourtant ne voit-on pas d'hommes, d'un esprit libéral, mettre dans ces questions leurs préconceptions à la place des notions acquises par des renseignements certains dont ils ignorent encore l'existence? combien n'en voit-on pas agir sans le savoir dans le même sens que le cléricalisme, en mettant ainsi des fictions autoritaires à la place des démonstrations déjà Iliites?

Ces contradictions des plus flagrantes entre les principes et les actes tiennent encore à ce que rien, dans lienseignement supérieur, ne montre les liens unissant ces questions à celles qui sont d'ordre intellectuel et historique; rien ne montre comment elles se développent parallèlement à chacun des progrés que fait la science. Ces contradictions tiennent à ce que les partis pris théologiques absolutistes sur ces questions font que tel qui continue toute sa vie à poursuivre les études de l'enseignement universitaire refuse d'accepter les acquisitions qui touchent à ces problèmes et s'étonne de ne pas voir ces partis pris considérés comme immuables. Ce qui précède montre, comment l'instruction devient dangereuse, quand elle est purement métaphysique et à ces divers égards, alors môme que s'y ajoute celle qui est dite religieuse. C'est celle-

là qui donne réellement les demi-savants tant redoutés de bien des rhéteurs (qui pourraient se placer pourtant à côté de ceux qu'ils craignent) ; car cet enseignement néglige absolument, ou met au dernier rang, ce qui devrait représenter la principale moitié de notre instruction, c'est-à-dire les notions touchant à l'éducation morale et intellectuelle qui surgissent des enseignements scientifiques et esthétiques.

Alors même qu'à l'ignorance des notions s'ajoute la piété bienveillante, qui, par exemple, l'onde les hôpitaux, celle-ci reste malfaisante quand elle les fait créer vastes et alors meurtriers, au lieu de les construire petits et disséminés, pour un nombre reslreint de malades, comme le réclament en vain chez nous depuis longtemps les médecins compétents.

C'est ce même esprit qui mène ici l'administration à consacrer tous ses efforts pour faire deux pas en arrière lorsque la science en fait un en avant, ainsi que la reconstruction de l'Ilôtel-Dieu de Paris en restera, durant des siècles, un exemple frappant.

Ainsi font ceux qui, pleins d'ardents sentiments

-de bonté la plus active, se réunissent en congrès

pour traiter de la réglementation du travail des

femmes, alors ([ue l'instruction qu'elles reçoivent

ne répond presque sous aucun rapport aux néces-

sites des travaux voulus par l'état social actuel, parmi ceux qu'elles peuvent faire. Ainsi font ceux qui demandent le rétablissement du mariage des prêtres avant de demander que les jeunes gens qui veulent se vouer à la prêtrise satisfassent au moins au service militaire, aussi bien que ceux qui restent laboureurs, ouvriers, avocats ou rentiers.

Déterminer l'origine réelle des souffrances à éteindre, telles quelles sont de notre temps, doit être fait avant tout lorsqu'on veut que des mesures efficaces soient prises dans ce but.

C'est cette instruction, à laquelle manque sa principale moitié, qui rend si nombreux ceux qui mettent d'autant plus d'assurance dans leurs affirmations que la connaissance de la nature propre des objets et des phénomènes gêne moins les idées préconçues, à l'aide desquellesils jugent toutes choses; préconceptions qui représentent le principal de ce qu'ils pensent être leur savoir.

Là est ce qui les éloigne de ceux qui, ne s' avançant qu'au nom des renseignements acquis et sachant qu'ils peuvent toujours être incomplets en quelque point, ne procèdent qu'avec la timidité qui implique la persévérance et la continuité des effors et non l'absolutisme des affirmations.

Dans toute question d'ordre individuel et social le danger vient de ceux qui ne savent pas. Ce danger

est d'autant plus grand que le nombre de ceux-ci est plus considérable. Ce nombre pèse sur la solution de toute question dans laquelle interviennent les masses, depuis celles des villages jusqu'à celles de tout un Etat. L'ignorance représente de la sorte une force avec laquelle il faut toujours compter et toujours prête à tromper les calculs, parce qu'elle est facile à détourner. Il faut en tenir compte comme d'une réalité sans action tant que certaines conditions d'activité manquent, mais qui de l'élat d'inertie ou de résistance passe rapidement à l'état de foi'ce vive au moindre changement dans les circonstances qui la maintenaient inerte. Tel un rocher ne fait qu'agir par sa pesanteur tant que durent les conditions de son équilibre, mais interrompt toute circulation s'il tombe sur une route ou détruit par son mouvement les choses les plus longues à produire. Combien aussi ne faut-il pas tenir compte, dans cet ordre d'événements sociaux, à mesure que leur plus grand nombre nous éclaire davantage, de tout un autre groupe d'esprits encore? de ceux qui, méconnaissant les données sociologiques précédentes n'acceptent la République, ou tout autre régime même, qu'en raison de ce qu'ils rattachent à cette forme de gouvernement la satisfaction de quelque intérêt matériel ou personnel ; de ceux qui,. dès qu'ils demandent des places, sont comme ils

le disent de la politique du moment. Toutes fonnes qui, de calcul ou d'indifférence réelle, ne sont guère moins dangereuses les unes que les autres dès que survient quelque mouvement politique et dont il ne serait pas sans péril de faire ai3Straction.

Nuls ne sont plus criminels, par conséquent, que ceux qui, chargés de réduire de plus en plus retendue de l'ignorance, Lien que faire disparaître absolument celle-ci soit impossible, la maintiennent pour l'exploiter à leur profit, c'est-à-dire aux dépens de la société même, ou simplement parce qu'ils sont amenés à cela par l'élroilesse et par l'absolutisme des vues que donnent des connaissances purement littéraires.

Comme entre toute supposition et la démonstration de la réalité, il y a un abîme difficde à franchir, il faut reconnaître, en effet, qu'il en est de bonne foi, parmi les hommes religieux, qui consacrent une partie de leurs efforts à mettre obstacle à l'institution de moyens d'enseignement en rapport avec l'état' actuel des sciences. Beaucoup de ceux qui, administrativement, devraient avoir toute initiative à cet égard, restés étrangers à la manière dont les sciences ont renouvelé l'état de la plupart des questions relatives à l'instruction publique, mais restés accessibles à toutes les erreurs dont nous avons parlé, s'opposent à ce que rien soit changé ; car ce

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qu'ils ignorent les met dans l'impossibilité de comprendre, autant qu'il y a quelque chose à faire que ce qu'il y a à faire.

Sans développer tout ce que comporte ce sujet, il demeure certain que c'est de cet ordre d'idées que sortent les. principes des enseignements sur la généralité des choses qu'on nous apprend, dès l'enfance, dans les églises et dans les écoles officielles.

Aussi, la plupart des phénomènes naturels, cosmologiques, biologiques et sociaux, qui se passent tous les jours en nous et sous nos yeux, nous sont-ils présentés sous des formes inverses de celles qu'ils ont réellement, en ce qui touche leurs causes et leur nature du moins. Là est ce qui fait que ce qu'ils sont et les conditions naturelles de leur accomplissement nous apparaissent comme choses exli'aordinaires, au fur et à mesure que nous saisissons leur réalité et que nous mettons ces réalités à la place des enseignements fictifs primitivement reçus. Ainsi est-il encore de tant des choses indiquées dans les chapitres précédents, que nous devrions savoir, parce que tous les jours nous en avons besoin individuellement ou dans nos relations sociales, et dont pourtant aucune ne nous a été apprise.

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