‹ L'instruction et l'education. --Chapitre 27 sur 34 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

CONSÉQUENCES DU MANQUE D'INSTRUCTION POSITIVE ET DE LA PROPAGATION DE NOTIONS RECONNUES FAUSSES.

La métaphysique ayant pour sujet les choses qui sont au-delà de la physique, c'est-à-dire au-delà des choses naturelles, il semble que celles-ci devraient avoir été étudiées awint d'aborder l'examen des conceptions abstraites que leur connaissance fait surgir. G' est la marche quia toujours été suivie par les anciens jusqu'à Descartes et Leibnitz. Depuis lors les rôles ont généralement été renversés par beaucoup de ceux des lettrés qui se disent philosophes; aussi leur métaphysique ne devient-elle guère autre chose qu'une série de conceptions fictives, qui ne concernent même souvent que le côté inutile des choses; de là vient encore qu'il en est qui ne trouvent pas une métaphysique dans l'œuvre de Descartes. Ne sachant pas ce qu'il connaissait en physique, comment pourraient-ils comprendre sa métaphysique?

Les préconceptions subjectives de la métaphy-

sique de ceux qui parlent ainsi, et celles de la théologie mettent entre l'homme et les autres animaux un abîme qui n'existe pas; elles donnent formellement une personnalité aux manifestations phénoménales d'ordre organique et inorganique; elles donnent ces manifestations comme distinctes et isolables des conditions tant directes qu'indirectes de leur accomplissement.

Les vices d'une pareille éducation se manifestent tous les jours dans nombre des actions habituelles aux hommes aussi bien qu'aux femmes. Ils se manifestent surtout par ce fait qu'ils conduisent à donner plus de confiance aux dires des gens incompétents se prétendant inspirés, qu'à ceux qui, compétents et consciencieux par le fait de leurs études, exposent naturellement les choses telles qu'elles sont. Il en est ainsi particulièrement pour les questions d'ordre complexe, touchant à la biologie et à la sociologie.

C'est ce dont les médecins voient des exemples à chaque instant, en ce qui concerne nombre de problèmes relatifs à la santé et aux maladies. Au lieu de consulter à leur propos ceux que le savoir a conduits à devenir familiers avec l'opportunité dans l'action, ce sont ceux qui n'ont rien appris auxquels on se fie, bien que la maladie soit ordinairement la suite de ces conseils, et souvent la mort, s'il s'agit d'un malade.

La srparation absolue entre l'éducation des orpanés des sens par l'observation et l'expérience et l'éducation intellectuelle, est la cause de ce fâcheux état de choses; ne s'appuyant que sur des préconceptions abstraites ou fictives, cette éducation ne saurait à aucun titre donner les moyens de distinguer du charlatan celui qui est compétent.

A un autre point de vue, cette éducation est dangereuse en ce que, fondée sur des fictions non démontrables, telles que celles de la théologie, elle favorise au summum cette tendance à ne vouloir accepter que ce que l'on a d'avance supposé devoir être: à regarder comme absolument dangereux et devant être détruit tout ce qui, en paroles et en actions, ne répond pas à ces rêves. Nous avons déjà dit que les exemples en deviennent surtout fréquents aux époques de luttes sociales, parce qu'alors les notions cjui devraient conduire à la prévoyance réelle des événements manquent au contraire absolument.

Des croyances de cet ordre dérivent, d'autre part, celles qui, non moins étroites ni moins absolues, font supposer que les corporations religieuses sont indispensables pour les soins à donner aux malades dans les hôpitaux. Ces croyances encore ne s'appuient que sur l'ignorance de ce qui a lieu à cet égard en Angleterre, en xVmérique, en Suède, en Aile-

CONSÉQUENCES DU MANQUE D'INSTRUCTION. ilH

magne, en Autriche et dans tous les pays pi'otestants. Dans ces contrées, ce sont des personnes laïques qui sont chargées des fonctions remplies par des religieuses et des religieux dans les pays catholiques. Or il est certain que les soins donnés aux malades y sont tout aussi attentifs, exacts, empreints de douceur et de condescendance à toutes les nécessités de la souffrance, que dans les hôpitaux de France où, comme à l'infirmerie de la Salpêtrière à Paris, des femmes laïques sont chargées de ce service.

Cette question, sur laquelle tant de personnes, du reste, sont si mal renseignées, a en elle-même assez d'importance pour que j'indique encore les faits suivants. Ils sont confirmatifs de ceux que j'ai observés dans les mêmes pays, en Suède et en Danemark, et ils ont l'avantage d'avoir été notés par écrit sur les lieux mêmes. Je les dois à M. le docteur Louis Fiaux, ancien interne des hôpitaux de Paris.

« Les hôpitaux généraux comme le grand hôpital de Munich, l'hôpital général de Vienne, la Charité de Berlin, concentrent tous les services cliniques de la Faculté de médecine, et comprennent même sur leur territoire, souvent comme à Gratz, à Berlin, etc., les instituts d'analomie pathologique. Les hôpitaux nmnicipaux ne sont destinés qu'à soigner les malades, sans aucun but d'enseiunement.

» La situation des professeurs ordinaires (et des extraordinaires ayant des services) est naturellement un peu supérieure à celle des simples chefs de service; mais ils sont tenus néanmoins, de par leurs fonctions, à une assiduité exactement égale à celle de nos professeurs de clinique de Paris. Obligés de remplir les programmes universitaires, ils ne peuvent avoir et n'ont en effet aucun démêlé sur ces matières avec le directeur de l'hôpital ou l'administration hospitalière municipale; d'ailleurs, en ce qui concerne les crédits affectés aux laboratoires des services de clinique, ceux-ci sont naturellement prélevés sur le budget de la Faculté, et l'action de l'administration et du directeur se trouve donc assez limitée de côté.

» Mais ce qui aide au plus haut point aux bons rapports entre le personnel médical et la direction des hôpitaux, c'est que, dans tous les Jiôpitauv de V Allemagne (Etats du Nord, du Sud et Autriche), le directeur est non point un simple administrateur comme dans nos hôpitaux français, mais bien un médecin.

» Tantôt cette place est confiée à un médecin jouissant d'une véritable réputation scientifique, mais ayant déjà passé l'Age de l'activité; tantôt à un médecin plus jeune, s'étant occupé d'hygiène, d'administration, et, dans ces conditions, s'il v a des

dissidences entre les chefs de service et le directeur, elles ne portent jamais sur des points principaux, et jamais les malades ou le service médical n'ont à en souffrir.

» C'est là un fait dont l'importance s'impose quand on s'occupe de l'administration intérieure de l'hôpital.

» Le directeur a la haute main sur les bureaux, l'administration, l'hygiène, la surveillance raisonnée de l'alimentation; mais les chefs de service conservent de leur côté indépendance et prépondérance dans leurs salles, et, s'il y a des mesures hygiéniques à prendre louchant le service, ces mesures sont prises en commun par les chefs de services et les docteurs-directeurs.

» Les hôpitaux des États de l'Allemagne du Sud, de l'Autriche et de l'Allemagne du Nord, présentent relativement à la question du service des malades dans l'intérieur des services médicaux et chirurgicaux, deux modes principaux : d'une part, dans ks Etats du Sud et dans une partie des Facultés de l'Autriche, les services médicaux sont faits par des corporations religieuses de femmes, absolument dans les mêmes conditions que dans les services hospitaliers de Paris.

» En entrant dans le détail, nous citerons le grand hôpital de Strasbourg, où le gouvcrneiKent de TAl-

sace-Lorraine a laissé subsislcr la corporation religieuse pour les soins à donner à tous les malades, ceux des services des protesseurs allemands comme ceux des services des quelques médecins français restés dans ce même hôpital. L'hôpital de Strasbourg est actuellement une dépendance de la ville et de l'université ; car il contient tous les services cliniques de la Faculté de médecine allemande.

y En Bavière, et notamment à Munich, l'hôpital général, où sont de même concentrés tous les services cliniques de la Faculté, a aussi pour administrer ses services et donner les soins aux malades des religieuses, lesquelles ont des attributions exactement semblables à celles de nos religieuses de Paris, c'est-à-dire qu'elles surveillent l'administration des médicaments, soignent les malades et ont sous leur direction un certain nombre de domestiques attachés aux salles; les hôpitaux simplement municipaux (non fréquentés par les étudiants), ont aussi ce même personnel religieux.

» En Autriche, les hôpitaux généraux dépendant des Facultés de médecine d'Innspruck (Tyrol) et de Gratz (Styrie), ont aussi des corporations indiquées ci-dessus; à Gratz, l'hôpital général est desservi par les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.

» En ce qui concerne les autres Facultés des provinces autrichiennes rangées dans les statistiques

allemandes parmi les universités allemandes, Vienne et Prague, il n'en est plus de même :

» Les hôpitaux généraux de ces Facultés, ainsi quelcs hôpitaux municipauxpar cxemple{à Vienne les hôpitaux Rudolph et Wiedner), ont remplacé depuis quelques années dans tous les services les corporations religieuses par des laïques, tant pour les soins à donner aux malades cpue pour ce qui touche à f administration de la lingerie, etc.

» Cette mesure a été générale et radicale dans ces deux grandes villes.

» Sans nous étendre sur la manière dont les sœurs des hôpitaux français soignent nos malades, point suffisamment connu et apprécié, nous disons que partout, dans tous les hôpitaux que nous avons visités, les chefs de service et leurs assistants (internes) ont été unanimes à louer la manière dont les dames la'iques remplissaient leurs fonctions, dans les visites du matin, dans les visites du soir, pendant la journée, la nuit, les soins étaient donnés, la surveillance était faite avec un zèle et une attention dignes de tout éloge; la sou mission aux ordres du médecin et de ses assistants était entière.

» En ce qui concerne nos impressions personnelles à Vienne, à Prague, comme à Berlin, c'est-àdire dans les pays catholiques comme dans les pays proteslants, nous avons été de mcme frappé de la

bonne tenue des darnes laïques, qui remplacent les religieuses dans les services, de leurs «oins dans l'aide donnée au cheC de service ou à son assistant. A Prague, par exemple, pendant les vacances de Pâques, les étudiants étant absents, nous avons remarqué l'intelligence des soins et l'adresse en môme temps que la docilité des personnes qui, dans les services chirurgicaux aidaient les assistants dans les pansements les plus divers, simples ou compliqués.

» Les corporations israélites ne sont appelées à desservir naturellement que des maisons de santé ou des hospices de fondation privée, et encore les grands hôpitaux israélites, comme l'hôpital Rothschild à Vienne, sont desservis par des femmes, lesquelles sont naturellement israélites, mais laïques.

» Dans l'Allemagne du Nord, en Prusse, par exemple, en Saxe, des corporations prolestantes religieuses existent, mais elles ne sont que rarement employées comme nos corporations françaises dans les hôpitaux généraux ou de Faculté ei dans les hôpitaux municipaux. C'est ainsi qu'à Berlin, l'hôpital Béthanien placé sous la protection particulière du roi et de la reine de Prusse actuels, est, avec un autre hôpital de la ville, seul desservi par des diaconesses, sœurs de charité protestantes, tandis que la Charité, ou l'Hôpital général, qui concentre tous

les services cliniques de la Faculté de médecine (chaires de clinique) et les autres hôpitaux de Berlin sont desservis par des personnes laïques (1).

)) A Berlin, l'hôpital catholique est naturellement desservi par des corporations catholiques.

» D'ailleurs, dans l'Allemagne du Nord, nous le répétons, à Leipzig, à Halle, léna, Marbourg, Giessen, Bonn, etc., les hôpitaux généraux ou de Faculté ne possèdent pour le service des malades que des dames laïques (ainsi également sont les choses dans la maison municipale de santé de Paris).

» C'est expressément V insoumission des corporations religieuses, à l'égard des chefs de service, les assistants et les directeurs d'hôpitaux, qui a amené à Vienne et à Prague l'expulsion des corporations religieuses des hôpitaux de ces villes (2).

» Les corporations religieuses avaient primitivement, dans la plupart des hôpitaux autrichiens des fonctions très-étendues ; non-seulement elles étaient placées dans les services près des malades, dans les lingeries, etc.; mais, chose singulière, elles étaient

(1) A la Cliarité de Berlin, nous devons cependant dire que les services des enfants sont desservis par des religieuses protestantes, — mais il n'y en a point d'autres (Fiaux).

(2) Ces renseignements nous ont été donnés par M. le docteur Lorenzer, direclenr de l'hôpital V/iedner, un des principaux promoteurs de la réforme qui a substitué cà Vienne et à Prague les laïques aux religieuses (Fiaux).

20§ CONSÉQUEiNCES DU MANQUE D'INSTRUCTION.

chargées de l'entretien de tout l'hôpital au point de vue de l'alimentation : la corporation avait en main le maniement de la plus grande partie du budget affecté à l'hôpital par la ville ou la province, servant ainsi d'intermédiaire entre la ville qui donnait le budget et les malades auxquels il était destiné. Une si étrange disposition amena des abus aussi nombreux que divers, en donnant aux ditïerentes corporations une autorité vraiment trop grande dans l'administration de l'hôpital, une liberté trop absolue dans le maniement des fonds, par conséquent une responsabilité trop peu effective.

» La réforme, qui était devenue absolument nécessaire, fut fondée sur les trois griefs suivants :

» 1" Au point de vue économique, l'administration détestable; achats de toute nature absolument mauvais; le pain, la viande, le lait, les légumes, les vivres, en un mot, étaient de mauvaise qualité et achetés à des prix nullement en rapport avec leur qualité inférieure,

» 2" La situation omnipotente qu'une telle organisation avait donnée aux corporations dans l'administration des hôpitaux avait amené celles-ci à méconnaître toute espèce d'autorité, celle du directeur de l'hôpital comme celle des chefs de service et des assistants.

» 3° Enfin, des cas d'intolérance vis-à-vis de ma-

lades appartenant à des confessions autres que le culte catholique étaient signalés.

» Ce sont là les trois griefs qui motivèrent l'expulsion complète des corporations religieuses des hôpitaux devienne et de Prague.

)) La gravité de cette mesure, prise dans un pays où le clergé catholique a, malgré de profonds changements politiques, conservé une grande influence, ne saurait échapper à personne.

» Ainsi que nous venons de le dire, l'expulsion des corporations religieuses a eu pour cause des raisons économiques, des conflits d'autorité et enfin nombre de cas d'intolérance religieuse.

» Cependant on doit dire, de l'aveu même des promoteurs de la réforme de Vienne et de Prague, que ces cas d'intolérance étaient relativement beaucoup moins fréquents dans les hôpitaux de ces villes que dans nos hôpitaux de Paris. Les motifs de cette modération relative sont faciles à comprendre : tandis que, en France, les sujets appartenant à des cultes dissidents sont, dans le pays comme dans les hôpitaux, une infime minoiité, il n'en est point du tout de même dans une ville comme Vienne, où les personnes, suivant un grand nombre de cultes différents, affluent, tels que les juifs allemands, les juifs des provinces polonaises de l'empire autrichien, les juifs russes, les Grecs, les protestants de l'Aile-

magne du Nord, les Russes. On ne peut fréquenter les salles d'un hôpital viennois sans rencontrer nombre de sujets de ces diflërentes nationalités et confessions dans un même service, et il deviendrait difficile de montrer une partialité systématique envers ces malades.

» Renseignements pris, jamais dans les hôpitaux, de Prague ou de Vienne, depuis qu'ils sont desservis par des laïques, un cas quelconque d'inlolérance religieuse n'a été signalé. Les préoccupationsd'ordre religieux n'existent pas dans les hôpitaux des pays protestants, comme ceux de la Saxe ou de la Prusse, les services étant desservis par des. laïques (1). »

J'ajoute qu'à Londres ce sont des dames laïques^ âgées de quarante ans ou au delà, qui sont chargées du service des malades dans divers hôpitaux.

« Dans les hôpitaux de New-York, dit le docteur Guichet, des femmes, un grand tablier blanc, fin et à bavette devant elles, font les petits pansements, encouragent et soignent les malades. Tout, dans ces petites salles, respire la propreté et la gaieté. Moins riches certainement que beaucoup de salles de nos grands hôpitaux, mais bien aérées et éclairées, elles semblent toutes joyeuses et ne rappellent

(1) Voy. L. Fiaux, rEnseirjnement de la médecine en Allemagne.- Paris, liS77, in-8^ p. 237.

pas au blessé qu'il est à l'hôpital, comme ces longues salles de cinquante à soixante lits, où le soir le patient, au milieu de tant de compagnons de malheur, se sent seul et glacé de peur, n'a, pour l'encourager, que l'aspect d'une austère coiffe de sœur de charité qui, glissant plutôt qu'elle ne marche, s'efface soudain dans la triste pénombre d'une tremblante veilleuse. Ici, l'aspect est tout différent, et la satisfaction et la gaieté doivent changer bientôt ces lieux de souffrance en lieux de guérison (I). »

Or il est de notoriété pour tous ceux qui ont vécu dans les salles de malades à toute heure, en tant qu'internes des hôpitaux de France, que les heures des offices changent plus d'une fois celles de la distribution de tel ou tel médicament, qui devait.être donné à une heure dite. Il ne l'est pas moins que ceux qui sont là pour des affections des organes génitaux sont, dans la distribution desahments, moins bien traités que les autres, que ceux surtout qui suivent ostensiblement les pratiques du culte calholique ; sans parler des humiliations peu justifiées que les congréganistes se croient de plus en droit d'infliger (^). Non pas que les personnes qui agissent

(1) Journal VUnion 7nédicale. Paris, novembre 1876, p. 724.

(2) On remarquera que ces pages étaient imprimées avant que M. le docteur Després eût signalé au public, et non sans courage, comment l'intolérance des corporations religieuses et des aumôneries hospitalières, à l'égard des croyances des malades, ou plutôt

Î12 C0>'SÉQI:ENCES du manque D'INSTRUCTION.

ainsi croient le moins du monde commetti'c nn acte répréhensible en quoi que ce soit; tant s'en faut ; ce n'est, pour elles, que soumettre à une juste pénitence celui qu'on juge l'avoir largement méritée et qu'on se considère avoir tout droit de punir doucement ici, pour faire songer à un jugement ultérieur bien autrement long et terrible. Une telle manière d'agir ne se produirait pas sans l'absolue persuasion de sa pleine justice et de sa complète innocuité.

Je ne fais allusion ici qu'à ce que j'ai vu; mais chacun apprendra, en se renseignant près des médecins, qu'en province il y a plus encore à dire, sur la manière dont les choses sont menées dès que les cona:réoations dominent les Conseils d'administration^ sur le rôle laissé aux médecins dans les questions de régime alimentaire des malades et surtout combien peu est favorisé ce qui sans nuire à personne peut être utile à l'enseignement.

Ainsi, qu'il s'agisse des religieux ou des laïques, les soins donnés tels qu'ils doivent l'être viennent de ceux qui sont bons; de ceux en un mot chez qui

des mourants, avait gagné jusi[u'à l'Administration supérieure des hôpitaux de Paris et suscité, de la part de celle-ci, la prise de mesures jésuitiques, à l'exécution desquelles le Conseil municipal a dii s'opposer. {Voir le journal le XIX^ Siècle, nos ^u 15 et du 23 septembre 1876 qui n^érite ce juste hommage d'avoir toujours montré avec fermeté où sont les abus et l'injustice, quels que fussent les dangers qu'il courait en présence de Tadministration du 21 mai et de ses représentants qui durent encore).

les facultés altruistes offrent un plus grand degré de développement naturel et accru par l'éducation.

Il ne faut pas oublier, en effet, qu'une grande partie des soins effectifs sont donnés par les infirmières laïques que partout les religieuses ont en aide. Or parmi les unes comme parmi les autres on trouve d'admirables dévouements envers les malades comme on en a vu de la part des dames laïques durant le siège de Paris et la guerre; ainsi, les atttribuer au fait d'appartenir aune corporation religieuse serait aussi injuste que de soutenir, comme on l'entend faire parfois, que certaines corporations religieuses l'emportent sur d'autres à cet égard.

Au point de vue religieux, c'est pour sauver son âme, par la cbarité prescrite, que l'on se dévoue aux soins à donner aux malades et non par réel dévouement humain envers celui qui souffre. La preuve en est, parmi nombre d'autres, dans ce que j'ai cité et dans les mesures qu'a tenté de prendre l'administration envers les malades selon qu'ils étaient de tel ou tel culte; comme si dans de telles conditions les angoisses morales et sociales causées par là ne dépassaient pas en intensité les souffrances de la maladie.

Ce n'est pas être absolument excessif que de répéter avec Montesquieu ici et bien plus encore en politique qu'en bien d'autres circonstances : « La

dévotion n'est qu'une croyance qu'on vaut mieux qu'un autre, et qui trouve pour faire de mauvaises actions, des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver (I). » Que croire en eiïet de ces protestations de droiture, de loyauté, de fidélité aux royautés légitimées par le temps et l'hérédité,^ devant des combinaisons de l'ordre de celle qui, le 10 mars 1877, a amené pour un vote anti-républicain, Tassociation des trois groupes monarchiques ennemis jusque-là.

Aussi, revenant à notre sujet, voit-on que nul de ceux qui partent des prescriptions religieuses pour se vouer aux soins hospitaliers, ne l'emporte surles autres si ses facultés de bienveillance ne sont en même temps très-développées. De là vient encore du reste que le cathohcisme n'a pu faire que le nombre des femmes qui ne nourrissent pas leurs enfants soit moindre parmi celles qui l'adoptent comme religion et suivent les pratiques de son culte que parmi les Protestantes ou les Israélites.

A un autre point de vue, les convictions théologiques n'ont pu, encore une fois, diminuer en quoi que ce soit le nombres des croyances superstitieuses, manifestement les plus fausses et ridicules, que l'on voit pourtant guider tous les jours encore bien des

(Ij Montesquieu, (Euvres posthumes. Paris, 1798, in-li!, p. 156,,

personnes dans les actes les plus habituels. Telles sont la croyance à l'influence du nombre 13 sur la durée de la vie des assistants à une réunion, du vendredi ou de la corde de pendu sur la production des événements, et tant d'autres inepties qui, quelque ridicules qu'elles soient, et quelque singulier que cela paraisse, servent pourtant de guide dans leurs actions à un plus grand nombre de personnes que Tonne le saurait croire, hors de la pratique médicale.

Il y a là tout un ensemble de superstitions hétérogènes qui viennent, en tant que mobiles de nos actions, remplacer des croyances Ihéologiques manifestement usées, malgré les apparences et malgré la conservation d'un culte extérieur.

Ces croyances sont même tombées à ce point qu'il est bien des personnes qui ont entendu plus d'un paysan dire n'aller à l'église que pour éviter toute dissidence entre lui et son curé ; il n'est personne qui n'ait constaté que la moralité de ceux-là n'était en rien moindre que celle de tous les autres; que par conséquent ils appuient leur morale sur des notions autres encore que les croyances théologiques. Il est bien certain aussi que les manifestations intellectuelles et instinctives de l'ignorance signalées plus haut sunt au moins aussi répandues dans les classes qui se disent éclairées et dirigeantes que dans le reste de la population.

Ici, le danger devient plus grand encore parce qu'à ces superstitions restent associées les données religieuses absolues, qui, une fois acceptées, ont ce côté séduisant qu'elles font penser à ceux qui les adoptent, que cela fait, leur siège est fait, et pour toujours. Désormais nul de ceux-là ne veut que quoi que ce soit touche à ses croyances, et ne vienne les déranger en rien; chacun regarde comme un devoir de s'opposer à toute notion nouvelle donnée par l'expérience qui viendrait en monlrer le peu de solidité; comme un devoir aussi de traiter en ennemi quiconque par des observations continues, fait acquérir ces notions.

D'après M. Joseph Garnier, « le défaut capital des classes dirigeantes, c'est leur ignorance, et singulièrement leur ignorance en économie politique. C'est faute de savoir l'économie politique, qu'aux erreurs du socialisme la bourgeoisie n'a pu opposer le plus souvent que d'autres erreurs tout aussi graves et aussi dangereuses (1 ). »

Cette vérité n'est pas applicable seulement à ce qui touche l'ignorance de ces classes en économie politique.

Ce n'est en effet pas seulement au point de vue des intérêts individuels qu'il importe de voir lier les connaissances de cet ordre à celles des enseigne-

(1) Journal officiel, 1876, p. '■22-iO.

ments supérieur et professionnel. Ce doit être surtout pour un but d'intérêt social; c'est-à-dire pour diminuer la fâcheuse influence qu'a ri!:>norance des classes et des corporations administratives sur l'introduction et la diffusion des applications aux besoins du plus grand nombre, de tant de progrès accomplis à chaque instant par les sciences et les arts.

Il faut s'être trouvé directement aux prises avec ces questions, pour savoir jusqu'à quel point toute cette partie de l'économie de la vie sociale se trouve retardée par ceux qui ne voient pas que cette méconnaissance de ce qui caractérise et constitue la véritable nature de l'activité humaine devient ainsi la cause de l'oppression lente qui pèse sur ceux qui regardent plus en avant qu'en arrière; car ici chaque fonctionnaire ne veut à aucun prix être dérangé dans ses préoccupations personnelles, dès l'instant où ce qu'il a vu jusque-là a pu suffire pour l'amener à être ce qu'il est présentement.

Ce ne serait pas trop exiger à la fois de l'éducation et de l'instruction d'un administrateur qu'elles puissent au moins, par exemple, ne pas le rendre indifférent au chiffre de la mortalité dans les hôpitaux ou dans l'armée comparativement au reste de la population; qu'elles le missent à portée de comprendre que, même au point de vue économique,

toute mort survenue avant l'âge où l'homme et la femme cessent de produire dans l'ordre de leurs facultés coûte matériellement un surcroît de dépenses d'argent et d'activité à ceux qui survivent; etc. Cela saisi, peut-être les verrait-on tenir plus de compte de l'expérience des médecins pour ce qui concerne la construction des hôpitaux, les soins à donner aux enfants malades et surtout aux femmes en couche; peut-être alors ne verrait-on plus se reproduire le faux calcul qui consiste à refuser aux médecins des hospices quelques médicaments, et même certains aliments exigés par le traitement de diverses maladies en raison de ce qu'ils sont coûteux, ou encore parce que le règlement n'a pas prévu la possibilité de leur emploi.

Peut-être alors pourra-t-on faire comprendre que dans les écoles mihtaircs où se forment des officiers chargés plus tard de diriger les services et les soins hygiéniques correspondants des bataillons, régiments et corps d'armée, un enseignement biologique approprié devrait être donné au même titre que tous les autres.

Toutes choses agricoles, industrielles, commerciales, scientifiques, etc., étant en voie incessante de progrès, alors qu'en administration il n'y a pas progression correspondante, chacun ici se trouve bientôt absolument arriéré de par ce fait. De là cet

autre fait que l'on a pu dire sans trop d'exagération que le propre du fonctionnaire oîTiciel est de se défier des hommes compétents, sur chacune des questions particulières que soulèvent ces progrès; alors que le bien serait de leur déléguer, sous leur responsabilité, les pouvoirs nécessaires pour l'exécution de tout ce qui concerne l'application des choses voulues par les progrès de chaque jour.

De cet état intellectuel vient aussi la tendance opposée qui conduit si souvent tel fonctionnaire à vouloir toujours un retour en arrière en prenant comme moyen, le gouvernement de combat et pour armée la ligue des gens de bien et d'ordre moral. De là pour notre pays non des empêchements absolus,- mais des retards sans nombre, lui causant les maux les plus graves, par la persistance d'un trop grand nombre de points d'infériorité sous ce rapport à côté des autres nations.

La détermination exacte de la véritable nature de l'activité humaine a pour résultat de conduire à satisfaire avec opportunité aux nécessités de tous les jours, dans chacun des cas particuliers que fait surgir cette activité. Au contraire, les résultats précédents sont la conséquence de l'obstination de certains hommes à vouloir résoudre par avance toutes les difficultés sociales qui se présentent, à l'aide de systèmes pourtant déjà déchus. Tout échec à leur

absolutisme estalors considéré comme le résultat de conspirations criminelles, qu'ils supposent ourdies par ceux qui cherchent à déterminer comment chaque événement, dès qu'il est accomjjïi, en changeant les conditions d'activité qui existaient la veille, devient la condition d'accomplissement de nouveaux actes sociaux, et qu'il est possible de prévoir la direction de ceux-ci.

Là aussi est la source de bien des difficultés que présente la prévoyance en sociologie comparativement à la précision qu'elle peut avoir dans les autres sciences. Là est la raison qui fait qu'entre certaines limites, en ce qui concerne l'avenir, la sociologie est toujours à l'élat de balbutiement, comparativement aux autres sciences qui ont dépassé depuis plus ou moins longtemps cette phase évolutive.

Mais ici, comme partoul ailleurs, plus même, peut-être, le critérium du savoir est l'opportunité dans l'action, qui par les résultats auxquels elle conduit montre la justesse et le vrai de la prévision qui en a été le mobile.

Et encore, de ce qui précède vient que quiconque n'a pas suivi régulièrement la succession des actes accomplis, quiconque veut reprendre et mettre en œuvre, un jour, les vues et les mesures qui étaient convenables quelques an-

nées avant, se trouve èlre arriéré et rétrograde, par ce fait même, à côté de ceux qui ont continué leurs efforts.

Ces données et déjà ce seul fait que chaque phénomène social devient une condition d'accomplissement d'actes nouveaux, souventinévitahlementautres ({ue ceux qui se sont produits, sont autant de choses qui montrent pourquoi si souvent il y a tant de différences entre les. principes politiques rationnels et leur application de tous les jours; pourquoi, en d'autres termes, une théorie ne peut être rigoureusement appliquée telle qu'elle a été conçue. Mais par là aussi se fait sentir la nécessité d'un guide doctrinal donné par l'enseignement supérieur et destiné à éviter les déviations qui surviennent dès qu'alors on cède à l'intervention incessante des besoins et des sentiments.

A ces divers égards, on peut dire que la sociologie nous mène ici à constater ce fait admirable que la constitution et l'évolution des sociétés est une manifestation de l'existence et du mouvement d'un système équilibré, mais d'un équilibre instable; système dans lequel tout dérangement tend au retour vers un certain mode de stabilité dès qu'il dépasse une certaine limite.

En France, à l'époque actuelle môme, la fondalion et le maintien de la République ont lieu malgré

tous les efforts déployés pour que les républicains soient écartés de ses ministères et surtout des administrations départementales. L'instabilité qui en résulte pour l'ensemble relarde ses progrès, mais n'empêche pas d'une manière absolue le mouvement du système ainsi équilibré. Ce qui se passe là montre que l'existence de cette forme de pouvoir non héréditaire est subordonnée à des conditions de constitution intérieure de son peuple et de relations avec les autres États, qui sont plus générales et plus fermes que celles qui sont représentées par les sourdes combinaisons de quelques habiles.

S' efforçant de renverser le gouvernement qu'ils disent servir, proclamant l'innocuité d'actes dont l'influence perturbatrice est évidente pour qui sait observer, toute sourde et tenace que soit cette influence, ils n'arrivent pourtant de plus en plus qu'à n'être que la dupe de leurs propres spéculations.

C'est qu'en effet « la conscience que le gouvernement et la majorité apportent à l'étude des questions à résoudre, fait un heureux contraste avec l'impudente comédie jouée par la coalition des droites. Bonapartistes et léj^itimistes ne voient dans ces graves résolutions, d'où dépendent le repos et la prospérité du pays qu'une occasion d'intriguer contre le gouvernement. Ils feignent de désirer ardemment l'élection des maires par les communes^

qu'ils ont repoussée comme l'abomination de la désolation, toutes les fois qu'ils ont occupé le pouvoir. Plaçant toujours leurs intérêts de parti avant les intérêts du pays, ils laissent trop voir combien l'anarchie, qui serait la ruine de la nation, est désormais leur seule espérance (l). » C'est là, du reste, un côté assez important de la question pour qu'il y ait lieu d'y revenir plus loin.

La nation est mieux renseignée, en fait, grâce au désir qu'elle a de se relever, en fiice des autres peuples, par le travail matériel qu'elle veut fonder sur le calme du développement intellectuel, que ceux-là ne le sont par ces conspirations; trop de finesses dans leurs ruses les conduit à s'embarrasser dans leurs propres filets, mais toujours malheureusement aux dépens du public, qui par conséquent a tous droits de s'en préoccuper et a surtout le devoir de le faire sérieusement et avec persévérance. Ce but auquel tend l'humanité entière, lui donne des visées plushaut.es qu'à tous ces meneurs, en qui elle a si mal placé sa confiance, en les croyant guidés au moins par des notions de stabilité gouvernementale et d'ordre social.

D'autre part encore, si la bonté ne nuit pas à la clairvoyance (Renouard) personne n'a plus appliqué

(1) Courrier de l'Ain, !«■■ juillet 1876.

-l'2i. CONSÉQUENCES DU MANQUE D'INSTRUCTION.

celte doctrine que la République qui, pour serviteurs, a accepté tous ceux de l'empire, ceux à qui tous lés moyens sont bons en debors de tout sentiment de patrie, jusque dans les plus bauts rangs de l'administration et de la magistrature.

Or, pour récompense de cet accueil, elle est incessamment desservie par eux, contrairement à ce qu'impliquerait l'accomplissement des devoirs sociaux les plus élémentaires, ou tout au moins à la plus petite difficulté politique ils se montrent prêts à se retourner contre elle et nullement à courir le moindre risque dans l'intérêt de la cbose publique.

Ce sont des détails minimes, disent-ils, que ces manières défaire, et c'est envisager les questions par de bien petits côtés que de s'occuper de ces mesquineries individuelles. Il n'en est rien. Il y a là tout un ensemble de conditions du fonctionnement social, qui par cet ensemble même ont une importance capitale bien connue de ceux qui les exploitent en dissimulant celte importance; autant vaudrait dire que les soins de propreté ne comptent point parmi les conditions exigées pour le maintien de la santé.

Page 1