‹ L'instruction et l'education. --Chapitre 29 sur 34 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

c'est a l'état et non au- clergk qu'in'comde le devoir de donner a l'l\struotron et a l'éducation la direction nécessaire aux progrès individuels et sociaux.

Tout ce qui précède est superflu pour ceux qui ont lu A. Comte; mais il n'en est point de mémo pour ceux qui se disent constituer les classes dirigeantes; d'autant plus que, de lait, ils ont encore grand pouvoir en ce qui concerne l'administration des moyens d'instruction et d'éducation. Qu'ils aient ou non étudie les sciences, selon eux, celles-ci ne nous ont rien appris, et je lis encore dans leurs écrits actuels des plus autorisés que la philosophie orthodoxe et l'animisme de saint Thomas d'Aquin doivent seuls régir la physiologie. Beaucoup soutiennent que la morale et la justice ne seraient que choses de pure convention pour les hommes qui cherchent les hases de ces institutions sociales dans une connaissance profonde de la nature humaine ; aussi réprouver tout savant qui suit cette voie n'est-il qu'œuvrc louable pour la ligue des gens de bien.

Et pour montrer que ce dire n'a rien d'excessif^ pour connaître aussi le caractère et l'esprit qui dirigent les cléricaux traitant ces questions, il est juste que les documents soient pris dans les écrits d'hommes haut placés.

Voici, pUr exemple, comment est appréciée l'influence des doctrines scientifiques modernes sur la physiologie et la médecine par M. le professeur Chauffard, actuellement Inspecteur général des Facultés de iMédecine (1); appréciation sur laquelle s'appuie aujourd'hui le clergé réclamant le droit de collation des grades pour les Facultés catholiques libres (2).

On comprendra que je ne reproduise pas les passages dans lesquels M. Littré et moi sommes pris à partie, et que je ne doive citer que ceux qui se rapportent à la question discutée, celle-ci étant tout et non les personnes.

« Je ne sais pas un ensemble d'idées, dit M. Chauffard, plus destructeur de toute vraie science, et plus particulièrement funeste à la science des faits vitaux, que celui que je viens combattre ici... Contre un tel enchaînement de sophismes et de préjugés... je

(1) E. Chauffard, professeur à la Faculté de médecine de Paris. Leçon d'ouverture du Cours de pathologie générale. Paris, in-S".

(2) Voir les pages intitulées la Liberté de l'enseignement supérieur, dans le journal la Décentralisation. N" du 3 juillet 1876.

L'ÉTAT ET LE CLERGÉ DEVANT L'ENSEIGNEMENT. tôl

crois iaulile de protester. Je me suis pris trop souvent à regretter les abaissements inouïs où demeurent plongées les questions de doctrine, je déplore trop la langueur actuelle des intelligences, dont la plupart semblent devenues impuissantes à penser, €t qui, dans cette impuissance, ont contracté le mépris même de la pensée, pour que je ne tente pas un appel à des forces qui ne font peut-être que sommeiller.

» Parmi les tentatives de philosophie et de synthèse qui se poursuivent en ce moment dans notre science, il en est une, savamment et opiniâtrement «conduite qui flatte d'incurables faiblesses, systématise hardiment les plus infimes préjugés, élève à la hauteur d'un dogme le mépris et l'abandon de toutes les questions vivantes, éternelles préoccupations des grands esprits, et fondements nécessaires •de toutes les sciences. Je veux parler de la philosophie qui s'intitule positive, laquelle par des assauts incessants, s'efforce de se soumettre Fensemble des connaissance.s biologiques. La science de l'être vivant semble à bon droit la plus importante de toutes les conquêtes : la secte nouvelle comprend que ce domaine assuré lui vaudrait bientôt tous les <iutres, et que la conception positive du monde appartient à qui possède la conception positive de l'homme, La philosophie positive s'est donc faite

r^^2 L'ÉTAT ET LE CLEUGÉ DEVANT L'ENSEIGNEMENT.

essentiellement biologique et médicale : c'est à ce seul litre que je dois l'examiner ici

)) Ce n'est pas sans amertume ni sans honte que je vais aborder ce nouveau sujet... Ici, plus l'ombre ni l'excuse de l'originalité, mais la longue suile de sophismes décrépits que le sensualisme répète, depuis le siècle dernier, devant des générations sur lesquelles il prélève un auditoire énervé, où le nombre compense les adhésions saines et viriles. Irai-je, après tant d'autres, l'rapjfier sur toutes ces corruptions de la pensée, et trouverai-je d'assez énergiques accents pour vous communiquer les étincelles d'un mépris queje ne pourrais dissimuler? Oui, peut-on se soustraire à un sentiment d'amertume et de honte quand on voit réfugiés et vivants parmi nous, que dis-je? acceptés par des savants d'une autorité incontestée, des préjugés infimes qui devraient être chassés depuis longtemps de toute pensée éclairée, de toute raison développée par la science et l'observation? »...

Les sophismes et 1-es préjugés infimes auxquels M. Chauffard lait allusion, sont ceux qui consistent à soumettre au libre examen de la raison guidée par une seule et même méthode : i" toutes les hautes questions que soulève l'observation de l'être vivant; "1° les problèmes dits de philosophie pure

aussi ben que ceux de philosophie médicale; 3° ceux qui concernent l'àme et la logique, normales ou troublées pathologiquement, comme ceux qui touchent à l'encéphale et aux sensations.

Les données de cet ordre sont précieuses en la matière en ce qu'elles sont un exemple du style et des procédés adoptés par les adhérents du parti organisant ce qu'ils nomment des universités catholiques (1), quand ils parlent des hommes et des doctrines philosophiques que font surgir les progrès modernes des sciences; progrès auxquels du reste ils s'abstiennent généralement de participer.

Ces exemples ont surtout cet avantage qu'ils donnent une idée nette de ce que veut le clergé.

Ne pouvant convaincre, il cherche à faire peur, en faisant croire (2) que les idées modernes sont un péril social, qu'elles sont la cause de la guerre de 1870 (de celle du Mexique également, sans doute) et de la Commune, comme si cette sédition, qui pouvait être réprimée aussitôt, n'avait pas été une suite difficilement évitable du siège de Paris, tel qu'il a été (v. p. 119).

Par là, le clergé espère en revenir à séparer de

(1) Voyez sur cette désignation l'apiiréciation du journal l'Union médicale. Juillet 1876, p. 155.

(2) Voir M. l'évèiue d'Orléans, Où allons-nous? Paris, 1876, in-8» ; p. 7, 12, l'J, etc.

nouveau le domaine de la foi de celui de la raison et, comme par le passé, ne laisser à la science que ce que voudront les dogmes affirmés par un chef, à cet effet déclaré infaillible. On laissera l'homme malade au médecin; mais tout ce qui dans l'homme est sain, social, c^est-à-dire humain reviendra au clergé. Rien de cela ne devra être soumis aux investigations que dirige la méthode positive ; nul surtout ne devra se permettre de voir si les dogmes qu'on dit dater du commencement de l'ère présente ne dateraient pas de quelques miUiers d'années plus tôt, ni si leur diffusion à la surface du globe est proportionnelle au pouvoir de pénétration qu'on leur attribue.

Là aussi est l'illusion cléricale ; elle prend pour l'histoire et l'humanité un point de départ autre que celui qui est réel, autre que celui que donne la science, l'anthropologie en particulier. Enseigner certaines données, à l'exclusion de certaines autres qui font tout aussi bien partie du savoir humain et sont tout aussi vraies que les premières, fausse l'intelligence dans un certain sens. Faire ainsi la subordonne inévitablement chez plusieurs (et chez tous pour quelques années au moins) à ces doctrines d'un autre temps ; surtout quand s'y mêlent les choses qui touchent aux nécessités matérielles de tous les jours.

Le centre de ces doctrines se trouvant en un point de Rorne, la notion de patrie disparaît pour ses adhérents; elle est dans un palais de Rome qui laisserait tout périr plutôt qu'un de ses principes et qui réclame par-dessus tout l'autorité matérielle et morale sans discussion.

Mais à ces divers égards les progrès de l'humanité, quelque lents qu'ils soient, éclairent le plus grand nombre, et ni les miracles ni les martyrs ne suffisent plus pour le ramener. Nous avons des martyrs, donc nous sommes sauvés devient de moins en moins vrai, et la persécution (quelles persécutions !) suffît de moins en moins aussi pour le succès et la gloire de l'Eglise.

L'illusion qui porte à croire que ces procédés suffisent, alors que les convictions s'éteignent, même chez les chefs que le côté matériel des choses préoccupe de plus en plus, fait que le catholicisme se réduit de plus en plus aussi à n'être que du cléricalisme ; c'est-à-dire à user des procédés du christianisme sans croire à ses dogmes, ni mettre en pratique les règles de sa morale et de sa discipline intellectuelle. Là est ce qui des chrétiens fait des cléricaux et du cléricalisme un esprit de parti ayant ses allures et ses journaux comme tout autre parti; parti dont les actes déchristianisent les esprits éclairés et logiques, plus que toutes les notions so-

ciologiques actuelles, présentées si souvent comme étant le vrai péril de la société moderne.

En disant parti clérical je n'attaque pas, je ne récrimine pas plus ici qu'ailleurs, et j'invente encore moins. Je constate l'étendue du développement d'un parti qui a été reconnu et défini netteiiïent avec prévoyance et sagacité, il y a douze ans déjà, par un jurisconsulte éminent, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, sénateur alors et encore sénateur'aujourd'hui.

Voici ce que disait, en 1865, M. Rouland à la tribune du Sénat de l'empire :

« Je n'accuse point le Saint-Père.... A mon sens il est trompé par les intrigues, entraîné par les obsessions de ce que je nomme le parti uitramontain. Ce parti, il règne en maître souverain ; il constitue une puissance occulte, mais réelle, qui dirige toutes choses sous le nom de papauté.

» Pour quiconque étudie ce parti, — et pendant longtemps f ai vu de près ce cjui constitue ses principes et sa conduite, le parti ultramontain est l'ami de tous les hommes qui regrettent le passé et qui peut-être délestent le présent. Dans le monde religieux il usurpe, trouble l'administration des diocèses, pousse le clergé inférieur à passer par-dessus l'épiscopat pour ne plus voir que la papauté,

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sacrili(3 le clergé séculier, national, au clergé congréganiste, qui n'a de patrie qu'à Rome; il aflliiblit, humilie l'épiscopat et veut le réduire aux proportions d'un simple vicariat.

» Pour ce parti, la liberté religieuse signifie la suprématie absolue de la papauté, la négation du pouvoir civil, la destruction des garanties de l'Eglise universelle, V asservissement du monde catholique.

» Les doctrines de ce parti sont connues. Suivant lui , le pape est infaillible ; il absorbe en lui les droits de l'Eglise universelle ; il gouverne souverainement le monde religieux au nom de Dieu ; il représente la divinité sur la terre ; toute vérité tombe de ses lèvres; ses jugements sont irréforrnables, il lui appartient de contrôler la valeiir des institutions humaines; les peuples et les rois sont soumis à son arbitrage. »

Et l'une des dernières phrases du discours de l'honorable M. Rouland était celle-ci :

» Pour moi, l'Encyclique de Pie IX ne tend qu'au hut hautemenl avoué par Grégoire YII : barrer le chemin à la civilisation moderne, sous quelque forme qu'elle se présente. »

Ce dernier fait dont l'exactitude est plus évidente encore aujourd'hui qu'en 1865, implique inévita-

blement la nécessité de la laïcité de l'enseignement.

Or, qu'on le sache bien, la portée du savoir qui a conduit M, Rouland à cette prévoyance en dehors de toute malveillance quelconque, se juge par ce fait que les princes de l'Église avertissent les fidèles qu'on n'est pas catholique si l'on n'est pas ultramontain(l). Chacun pourra en trouver la preuve dans ce passage d'un mandement de M. le cardinal archevêque de Cambrai (février 1877) :

(( Il fut un temps, dit-il, oiî l'on professait communément en France, relativement à l'autorité du pape, une opinion théologique à part. Elle était restreinte à notre nation et d'une origine assez récente. Le pouvoir civil en imposa l'enseignement officiel pendant un siècle et demi.

» On appelait alors gallicans , du nom de leur pays, ceux qui la professaient; et, en France, on donnait à ceux qui la combattaient le nom d'ultramontains, parce qu'ils avaient leur centre doctrinal au delà des monts, c'est-à-dire au delà des Alpes, en Italie, à Rome.

» Aujourd'hui cette distinction entre les deux écoles n'est plus admissible. Il ne peut plus y avoir

(1) Voyez aussi d'autres notions de cet ordre, non moins importantes, dans les discours à la Cliambre des députés de MM. lïardoux, Boysset, Guicliard et Talandier. {Journal officiel de la République, novembre 1876,)

de gallicanisme théologique, depuis que cette opinion a cessé d'être tolérée par l'Eglise, et qu'elle a été condamnée, solennellement et sans retour, par le concile œcuménique du Vatican. On ne peut plus être catholique désormais sans être ultramontain. »

Tout ce qui se passe là, du reste, n'est qu'une vérification de ce que Montesquieu a prévu en montrant pourquoi « les ecclésiastiques sont intéressés à maintenir les peuples dans l'ignorance (I). »

Ceux qui ne savent pas sont trop faciles à tromper pour qu'il y ait quelque mérite à le faire ; aussi ceux qui prêchent l'ignorance ne peuvent-ils pas échapper au soupçon de quelque tendance à l'exploitation des simples.

Et de plus que croire de ce que dit ce parti quand il demande la liberté de l'enseignement pour contribuer au 'perfectionnement de l'intelligence de la science et de la moralité humaines ? lorsqu'on entend un de ses missionnaires prêcher dans une église de la Savoie les doctrines que voici :

(( Mes chers frères, a dit le missionnaire, les pères et les mères doivent apprendre la prière et le catéchisme à leurs enfants; ils leur doivent aussi un état, et rien de plus. L instruction est superflue et n'est

(Ij Montesquieu, Œuvres posthumes. Paris, 1798, in-i2, p. 157^

pas dans vos obligations; nous n'en faisons pas un cas de conscience. Yoyez les généraux des derniers siècles : ils n'étaient pas instruits; ils marchaient au combat, le chapelet d'une main, l'épée de l'autre, et ils revenaient vainqueurs !

y> Aujourd'hui nous n'avons que des traîneurs de sabre, des officiers de café, des saltimbanques; la guerre de 1870-71 le prouve. Ceux qui ont fait leur devoir, ce sont les aumôniers militaires, les frères de la doctrine chrétienne, les zouaves du pape; seulement ceux-là, et pas d'autres...

» Le progrès, l'instruction, qu'enfantent-ils? Des républicains, des Danton, des Marat, des Robespierre, etc. Aujourd'hui, où sommes-nous? Où allons-nous? »

M. Gh. Bigot ajoute avec raison que, « si un journal français, à quelque parti qu'il apparluit, avait parlé ainsi de notre armée, de nos généraux, de nos officiers, le ministre de la guerre aurait fait son devoir, et la loi à la main, il en eût demandé réparation à la justice; mais le ministre de la guerre est impuissant contre ces violences lancées du haut de la chaire chrétienne, celles mêmes auxquelles le caractère sacré de celui qui les profère donne le plus d'autorité. Il faut qu'il laisse dire, il faut qu'il laisse calomnier. Le vêtement qui affuble le calomniateur lui assure l'impunité.

» Le plaisant de la situation, c'est d'entendre le cléricalisme crier à la persécution. Ils ont toutes les libertés, toutes les sécurités, même celle do Foutrage. lis jouissent de privilèges que nul autre ne possède, n'envie même, le droit de se mettre audessus des lois, de leur propre autorité; ils trouvent cependant que c'est trop peu encore; ils réclament la protection contre leurs adversaires; ils trouvent que le bras séculier manque d'énergie (1). »

Ceux-là donc ont pleinement raison, en face de pareils discours, qui pensent que ce n'est pas dans les églises que s'enseignent les principes d'une morale avouable. Ils ont plus raison encore de lépéter avec Guizot :

« L'État est laïque, spécialement laïque; l'ordre temporel est son domaine ; l'ordre spirituel ne lui appartient pas. C'est là, dans les sociétés humaines, un principe tutélaire de la justice, de la liberté et de la paix. L'État n'a ni mission ni droit d'enseigner et do faire enseigner en son nom la religion. Mais l'incompétence n'est pas l'indifférence : si la religion n'est pas de leur ressort, l'État et les pouvoirs qui le gouvernent ne doivent pas méconnaître la valeur morale et l'importance sociale de la religion; c'est leur devoir au contraire d'en tenir grand

(1) Journal les Alpes (janvier 1877), et Ch. Bigot dans le journal le A7A'« Siècle. 29 janvier 1877.

compte et de faire à la religion sa place en proclamant sa liberté.

» Quand nous parlons des écoles consacrées à Vinstruction primaire, nous tenons un langage incomplet et inexact; ce n'est pas de l'instruction seule qu'il s'agit dans ces écoles; on doit y apprendre autre chose qu'à lire, à écrire et à compter; Véducation, la discipline morale, est ce qu'on doit leur demander et en attendre (Discours d'avril 1872). »

Il y a mieux du reste encore à cet égard, et ce que le clergé veut, ce n'est pas la séparation de l'Eglise et de l'État, du spirituel et du temporel, de la religion et de la politique. 11 a eu la direction de tout en ces choses, il veut tout reprendre; car on peut le dire sans manquer de respect aux dignités élevées de M. Dupanloup, on le croit peu lorsqu'il s'écrie : donnez-nous lésâmes et gardez le reste (i), lorsqu'on voit directement à quel point le temporel touche encore les serviteurs de l'Eglise. Il faut d'abord qu'il réduise à néant la part à la direction du monde spirituel que l'éducation scientifique a fait prendre aux laïques. Etat, famille, individus, doivent lui appartenir, il faut qu'il fasse les ministres, les officiers de tous grades, les magistrats, les administrateurs; les avocats, les médecins sur-

(I) Journal officiel de la République française. 22 décembre 1876.

tout, allopathes, et homœopathes, chirurgiens et médecins des hôpitaux, des bureaux de bienfaisance, accoucheurs et médecins des enfants.

Dès que l'Etat prend en main l'intérêt général en ce qui touche l'observation, la démonstration et la mise en œuvre pour ce côté temporel des affaires sociales, le domaine de la foi et les 54- millions qui lui sont affectés, contre 49 millions réservés à l'instruction publique, ne lui suffisent plus. Le droit d'enseigner maintenu aux laïques fait des membres de l'Église des martyrs, et les ministres ne sont que des bourreaux dès qu'ils veulent que TEtat qui les paye soit l'État et que, par suite, il conserve le droit légal de constater que l'enseignement a été donné, et le savoir acquis, de quelque part qu'il vienne.

Les lettres de M. Dupanloup et les discours de M. l'archevêque de Paris sont là pour le constater.

Pourtant, la science, ni les ministres ne louent ni ne blâment le clergé. Les recherches scientifiques donnent et répandent des convictions qui sont différentes de celles qui viennent d'une autre source, mais la science sait respecter toutes les croyances et leur accorder pleine liberté, sans en faire persécuter aucune. Les savants ne défont rien, pas même les religions ; seulement leur rôle n'est pas d'étayer celles qui se défont d'elles-mêmes, grâce à l'inlolé-

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rance el à robscurantisme de leurs défenseurs. Ils ne demandent pour l'exposé de leurs laborieuses et utiles acquisitions qu'une liberté égale à celle qu'ont les catholiques pour leurs réunions et leur prédication. Ils pensent qu'il faut conserver les églises ; mais ils pensent aussi que ceux qui n'ont pas besoin de ce qui s'y dit pour perfectionner leur intelligence et améliorer leur moralité ont pour eux tous droits de se réunir ailleurs pour y développer leurs idées et leurs sentiments, ou entendre ce qui peut les instruire.

Ils savent aussi bien que personne que la destruction est toujours une bêtise, s'agit-il des monuments grecs, romains ou musulmans, et souvent un crime. Mais d'autre part on ne peut empêcher de tomber les institutions devenues caduques et c'est une grave faute que d'empêcher de remplacer par mieux ce qui en elles s'est usé et par là disparaît.

Ces fictions qui s'éteignent, dont on voudrait maintenir la croyance par des moyens plus ou moins oppressifs, et dans tous les cas jésuitiques, le positivisme propose de les remplacer par les interprétations sur la nature et le mouvement du monde que nous donne la science. Il montre qu'on peut le faire par la connaissance des vérités démontrées et démontrables dont le nombre va croissant, sans jamais rester stationnaires ni décliner; qu'on peut le

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faire en agrandissant le domaine de la raison, mais sans amoindrir en quoi que ce soit aucun sentiment bienveillant quelconque, ni esthétique figuré, poétique, musical, etc.

Pour retenir près du dogme, la beauté et l'élégance des monuments et de leur ornementation, le gracieux ou l'imposant des cérémonies, la richesse des vêtements et des objets du culte, les harmonies musicales pénétrantes, etc., sont des moyens sans aucun doute; mais lorsqu'ils finissent par rester, trop exclusivement, seuls représentants des croyances, c'est là un signe qui fait douter de l'efficacité mentale de celles-ci et de la nécessité d'apporter autre chose à leur place.

Le positivisme plus que toute autre doctrine, plus que bien des écrits catholiques, a mis en relief et en honneur ce que les peuples qui avaient passé par les civilisations grecque et romaine doivent au christianisme; car, la Paissie exceptée, nul peuple autre que ceux-là, n'a jusqu'à présent été christianisé.

Déjà Turgot en 1750, dans un discours sur le progrès, mentionne l'évolution dite des trois états, c'est-à-dire le passage de l'esprit par les formes successives de la théologie, de la métaphysique et de la science positive. Cet éminent citoyen rattacha aussi le moyen âge à la chaîne de l'évolution so-

ciale; il montra comment cette époque, mal comprise et t'ant décriée, avait contribué au développement non interrompu de la société en Europe, et comment, tout en donnant tête baissée dans l'ascétisme religieux et dans les excès d'une foi fanatique et cruelle, elle nous avait laissé dans les arts l'architecture ogivale, la peinture des vitraux, la musique d'Église; dans le commercé la lettre de change, dans l'industrie les horloges, les montres, les glaces, le papier ; et dans la science l'aiguille aimantée, la poudre à canon, l'imprimerie. Dès lors, entre l'antiquité, dont la renaissance allait rappeler les nobles titres, et l'ère moderne vivifiée, se retrouve la parenté méconnue par ceux qui négligent l'étude des lois naturelles de la science et de l'histoire au profit des hommes qui se disent providentiels.

Auguste Comte a montré de plus que contrairement à ce qu'a soutenu Condorcet, ces religions ont toujours répondu à des nécessités mentales, contemporaines de leur apparition dans les so- •ciétés, et ne méritent d'être combattues que là où leur caducité leur impose le devoir de disparaître après leur office accompli.

Aussi, il n'en coûte rien à la philosophie positive d'avouer que le christianisme a noblement introduit sur la terre le fécond doofme de l'universelle charité

fraternelle, et que, imitant en cela le bouddhisme, il n'a pas en vain prêché l'amour entre les hommes, l'assistance au prochain, la charité aux faibles; mais il ne s'est pas élevé jusqu'au sentiment très-différent, qui est l'amour de la patrie et celui de l'humanité, sentiment qui relie chacun aux destinées de tous et voit dans le genre humain un seul être collectif, vivant de sa propre vie, nous donnant la joie de ses triomphes, la douleur de ses revers, un besoin de collaboration à ses efforts et une série continue d'émotions solidaires, de tous avec chacun et de chacun avec tous. Il n'a pas montré, comme l'ont fait Georges Leroy et ses successeurs, que ces sentiments sociaux ont leur source physiologique ou organique dans autant de sentiments individuels, dont ils ne sont qu'une manifestation généralisée; que les uns sont altruistes, sources de la bienveillance, de la bonté et de la justice; que les autres sont égoïstes ou de conservation personnelle, sources du mal et de l'injuste dès qu'ils sont excessifs; mais que cet excès ne se rencontre que sur le moindre nombre et n'est malgré son intensité qu'un obstacle temporaire aux influences humanitaires persévérantes des instincts altruistes.

« Notre place dans les mondes planétaires n'est plus celle que la tradition nous accordait. Elle est bien plus humble; ce n'est plus pour nous que les

astres évoluenl, dans l'infini, l'atome humain ressemble à toutes les créatures que dédaignait son orgueil; mais l'homme n'a rien perdu, car une confiante adhésion à des lois fixes et permanentes lui donne une force qui défie l'arbitraire et le surnaturel : il trouve dans ces lois des garanties pour lui et ses descendants, et apprend d'elles une résignation impossible devant une Providence qui distribue le mal d'une façon plus large que le bien. Dénoncée comme subversive de la société et de la morale, la philosophie positive renvoie aux théologiens les accusations qu'ils profèrent. Elle prouve que ses prosélytes lui arrivent sans provocation, détachés qu'ils sont spontanément des anciennes croyances, affligés de leur isolement, découragés dans le vide de leur ame, et demandant à la science un refuge, une consolation, une espérance. Quelle que soit la complexité de l'histoire, en dépit des difficultés qu'elle présente aux investigations laborieuses qui cherchent le progrès, on y reconnaît une incessante accumulation de procédés et de théories s'étendant à l'industrie, aux arts, à la morale et au bien-être collectif (1). »

Il n'est guère de découverte achéologique actuelle qui ne vienne confirmer ces données générales de l'histoire.

(I) E. Bourdet, ouvrage cité, p. 8, 12.

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« Il faut d'ailleurs, ici, ajoute M. Bourdet faire la remarque que les religions, qui ne sont jamais en elles-mêmes ni fausses ni vraies devant la philosophie, ne constituent pas par elles-mêmes le régime appelé théologique.

» Les religions sont choses sentimentales et non pas rationnelles, surtout dans le début; de sorte, que le fétichisme, la zoolâtrie, l'astrolatrie, n'ont pas fourni le vrai régime théologique, lequel, dans les religions avancées, tient sous sa dépendance les mœurs, l'éducation et la politique sociale. Le travail de l'esprit créateur de la théologie débute historiquement avec le polythéisme gallo-romain, et la durée de ce polythéisme, jusqu'à la synthèse monothéiste, fut pour l'humanité aussi glorieuse que profitable : mais l'inféodation des intelligences au surnaturel devait céder devant les progrès de la science qui réduit les phénomènes aux lois permanentes accumulées par l'observation, dédaigne les trompeuses tendances de l'imagination aux prises avec l'inexplicable infini.

» L'histoire peut enregistrer des encouragements ou des protestations, distribuer le blâme ou l'éloge, la renommée, la gloire ; mais rien n'entrave la résultante nécessaire des forces de forganisme social vers un but commun et progressif, qu'il s'agit de reconnaître et de signaler comme étant la loi, c'est-

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à-dire le vrai et le bon ainsi que le beau, splendeur du vrai. C'est en vain que l'intolérance théologique s'en prend à notre orgueil, parce que nous envisageons les croyances comme autant de phénomènes transitoires, utiles d'abord, puis inféconds ensuite, enfm hostiles et dangereux par leur présence obstinée, La haine des théologiens correspond à l'immobilité dogmatique où s'enferment les prêtres de chaque religion se refusant à toute transaction.

» Souvent dupes d'eux-mêmes et de leur imagination, ils ressemblent à ces maîtres en prestidigitation qui simulent une surprise joyeuse, quand ils exhibent aux yeux du vulgaire des objets du fond d'un sac oii la prévoyance métaphysique les avait disposés. Mais si, au lieu de partir de Thomme pour aller vers le monde, ils commençaient par l'étude patiente des faits cosmiques, ils en verraient bientôt les lois étroitement superposées, et reconnaîtraient qu'il n'y a pas moyen d'intercaler entre les faits le moindre arbitraire divin, la plus petite action surnaturelle; ils observeraient, ils expérimenteraient, ils n'inventeraient plus. Jusque-là, ils ne sont pas les j'Uges compétents de la philosophie positive; ils ne peuvent décider qu'elle manque à la morale, à l'idéal et au respect d'une cause suprême dans un ciel inconnu. Elle n'offense personne et

s'inquiète fort peu qu'on la prenne en pitié : nous constatons que l'homme est peu de chose en ce monde, mais au moins qu'il ne dépend pas d'un arbitraire providentiel; et ce que les théologiens ne peuvent nous pardonner, c'est d'avoir affirmé la grandeur de ces lois éternelles, dont le caprice divin n'interrompra plus le cours depuis qu'il est défendu au miracle d'intervenir et au surnaturel de nous entraver.

» S'il y a orgueil de l'intelligence, c'est du côté de ceux qui insistent sur une croyance sans preuves, sur une doctrine créée sans matériaux et sans rapports avec les choses.

» Pour ceux qui n'admettent rien sans démonstration et n'ajoutent rien de leur fonds pour remplacer ce qui ne se prouve pas, ils n'ont rien à changer à leur situation, ils se maintiendront audessus des menaces des anathèmes et des dénonciations (1). »

Mais ils comprennent fort bien que ne croyant à rinfaillibilité de personne, ils soient toujours considérés comme de grands coupables devant ceux qui crient à la déchristianisation. Seulement la déchristianisation ne vient pas des encyclopédistes ni de leurs continuateurs : les uns et les autres, lorsqu'ils sont nés, l'ont trouvée largement commencée et les

(1) Bourdet, ouvrage cité, p. 15.

^li L'ÉTAT ET LE CLERGÉ DEVANT L'ENSEIGNEMENT.

positivistes en particulier n'ont jamais établi de polémique tendant à l'accroître.

La déchristianisation vient de ceux qui ne suivent pas les progrès de l'humanité, conséquence du travail et de la science; elle vient de ceux qui s'efforcent même de retourner aux époques qu'il n'est plus possible de retrouver, où les sciences développées depuis cent cinquante ans n'existaient pas encore; aux époques du moins où elles n'étaient représentées que par des tentatives empiriques, sans le guide logique donné par la notion de l'immanence des propriétés à la substance de chaque corps. Elle vient de ceux qui ne veulent pas voir que l'action des forces de ht nature n'inspirait aux anciens que la teri'eur et que, loin de chercher à les utiliser, ils ne songeaient qu'à s'en défendre; tandis que, grâce aux progrès des sciences, elles sont devenues, depuis cette époque encore récente, un moyen puissant et docile de faire travailler les outils remplaçant les esclaves, les serfs et les galériens des religions dissidentes comme agents propulseurs et moteurs des navires, des véhicules terrestres, des instruments agricoles et industriels. Or qui ne sait que pour la mise en œuvre des outils et la production des mouvements en général, l'utilisation des propriétés physico-chimiques de la matière est, en présence des moteurs précédents, un des progrès

qui modifient le plus la direction des intelligences, dès qu'elles saisissent comment au lieu des hasards indéterminés, de l'action du vent par les voiles par exemple, l'opportunité dans l'action est obtenue à volonté par la vapeur, etc.

La déchristianisation vient aussi et surtout de ceux qui refusent d'incorporer à leurs doctrines les données de ces sciences et leurs conséquences, parce que ces doctrines ils les supposent éternelles, immuables, infaillibles, ce qui n'est pas; elle vient de ceux qui refusent de voir que ce que faisaient les Grecs et les Romains a eu une grande influence sur la constitution de ces doctrines. Elle vient de ceux qui ne veulent pas voir que les nations , comme les individus, sont solidaires; que, ces doctrines étant interprétées tout autour de la France autrement qu'ici, ce fait influe sur les croyances d'un grand nombre, sans que les simples aftirmations du Syllabiis puissent l'empêcher. Elle vient de cet ensemble de faits sociaux; les doctrines considérées comme sa cause, ne sont elles-mêmes depuis longtemps qu'un effet.

Effet pris pour la cause, telle est l'illusion.

De l'illusion des partis vient l'imprévoyance de l'avenir, qui fait porter tous les efforts sur une rétrogradation vers le passé, dont les changements évolutifs, saisissables de génération en génération.

sont laissés comme non avenus; dussent même ces efforts amener une révolution. Cette impossibilité de déterminer ce qui dans les conditions présentes peut être fait, conduit ces partis à agir politiquement en dehors de toute préoccupation de l'état du pays, de ce qu'il veut, du but vers lequel il se dirige ; en dehors de toute appréciation sur la considération dont il jouit en face des autres peuples et sans faire entrer en ligne de compte quels sont les événements qui élèvent sa dignité ou l'abaissent.

Il n'y a sans doute aucune mauvaise foi de la part de ceux qui agissent ainsi; mais il y a là le résultat malfaisant de l'ordre de convictions rétrogrades et absolutistes que donne la méconnaissance d'une partie des choses qu'il importe tant de posséder avant de parler et d'agir.

Il y a ce que la France perd à cette inertie d'une partie considérable d'elle-même. Il y a que, comme disait déjà il y a quatre ans M. Scherer, « le danger pour nos classes dirigeantes, ne vientpas de M. Tolain ou de ses pareils, il vient d'elles-mêmes, et ce qu'il y a de douloureux dans notre situation, ce n'est pas do voir l'ouvrier qui monte, c'est de voir la couche supérieure qui descend.

» L'heure qui sonne en ce moment, l'épreuve qui se fait, sont probablement décisives. La noblesse, elle aussi, a tenu jadis entre ses mains la

destinée du pays et, avec la destinée du pays, son propre sort. Relisez Retz, Madame de Motteville, et vous verrez que la Fronde fut la crise de la liberté française, parce qu'elle fut le moment où les grandes lamillps de notre pays pouvaient saisir le rôle qu'a joué l'aristocratie anglaise, c'est-à-dire défendre les droits populaires contre la royauté. Que leur at-il manqué pour cela? Le sérieux, la moralité politique, le patriotisme qui s'élève au-dessus des préjugés de classe. Mais n'est-ce pas justement là le spectacle que la majorité de l'Assemblée nous donne en ce moment! Ne retrouvons-nous pas dans sa conduite la même légèreté, le même égoïsme, la môme infatuation, je ne sais quelle imperméabilité — passez-moi le mot — à toute idée neuve et toute franche impulsion?

» Ces terreurs enfantines au seul nom de République, ces mesures réactionnaires au moyen desquelles nos législateurs s'imaginent changer le cours des choses, cette inintelligence profonde de tout mouvement, cette aversion instinctive pour toute innovation, cet effort pour se rejeter soimême en dehors du courant du progrès, tout cela ne vous semble-t-il pas le sceau terrible qui marque la déchéance historique? Et connaissez-vous un plus grand sujet de tristesse, ou une cause plus légitime d'appréhension? Car, enfin, ces classes qui

abdiquent ainsi volontairement, ce sont celles qui nous gouvernent depuis quatre-vingts ans : l'éducation de celles qui les suivent est encore tout entière à taire, et cette éducation qui la fera, si les directeurs et les instituteurs naturels du peuple manquent à leur fonction la plus sacrée (i)? »

Enlever la croyance que l'inspiration suflit à l'action, ou qu'avoir tel sentiment sur une question équivaut à la possession de renseignements vérifiables, semble aux uns une atteinte à la morale ; pour d'autres, c'est mettre une entrave à la liberté de l'esprit humain.

Rien de plus dangereux que cette illusion. Aussi et comme conséquence inévitable, le clergé qui s'en fait un dogme voit le plus grand nombre des esprits, mieux éclairés, lui échapper, quels que soient les miracles et les visions ou amulettes fétichiques qu'il appelle à son secours; ne saisissant, d'autre part, ni d'où vient ni où va la société actuelle, il s'alarme, demande où nous allons, cherche à communiquer son effroi et s'en prend aux détails, sans grand souci des dogmes, dans l'espoir de ramener à lui, au moins les ignorants. Mais à sa demande nous pouvons répondre que nous allons régulièrement vers un état évolutif supérieur à celui du catholicisme, qui en a été le préparateur et l'initiateur.

(t) Schérer, journal le Temps. 16 janvier 187i.

Arrivé ici, on peut poser la question de savoir si c'est par conviction, système ou habileté fpi'est réclamé tout ou partie dans la direction de l'instruction et de l'éducation: car, malgré la très-sincère illusion d'un certain nombre de catholiques que la foi guide avant tout, il est certain que la liberté de l'enseignement et la collation des grades accordée au clergé ne vient appuyer aucun dogme. Aucun principe religieux n'avait besoin, pour être soutenu et rendu plus saisissant, de voir les sciences physico-chimiques et biologiques enseignées et collationnées par des prêtres. Peut-être même ces principes ne gagneront-ils rien quand ils se trouveront posés en face de ceux qui surgissent de la science inductive.

Sur ce point le cléricalisme réclame la liberté avec autant d'énergie que le faisaient les révolutionnaires de 93 qu'ils maudissent. Plus d'une de ces réclamations pourrait porter à croire qu'ils tiennent à prendre la plus large part au perfectionnement du pouvoir spirituel, afin de regagner ce qu'ils ont perdu en fait de pouvoir temporel. Mais ce n'est pas au nom de ce principe mal déterminé de liberté qu'il faut agir ici. La liberté n'est pas un principe absolu; c'est un droit, et, comme tous les droits quelconques, celui-ci est soumis à certaines restrictions inévitables, tant matérielles ou cosmo-

logiques qu'organiques et sociales. La liberté se trouve ainsi nécessairement réduite à n'être que le droit de faire tout ce qui n'est pas nuisible aux autres. Et inévitablement encore, sous quelque forme que grandissent les applications de ce droit, s'accroît la responsabilité de celui qui en use; liberté et responsabilité ne sont que les deux faces d'im même phénomène social.

Pour dissoudre la conjuration ourdie contre ceux qui portent l'habit religieux, pour que cesse la guerre qui leur est déclarée, pour que le ministère ne les offre plus en holocauste à la libre pensée, tous faits affirmés par les évêques d'Orléans et de Paris (mars et avril 1876), il est un remède. C'est « la liberté pour tous, et la stricte justice exige que l'on supprime le budget de l'Université de la France, parce qu'une subvention exclusivement réservée à un seul corps est encore un monopole. Un monopole atténué, diminué, si l'on veut, mais c'est un monopole; et l'Etat n'a pas le droit de nous imposer sa science ou plutôt ses dogmes scien H figues, au moyen d'un écrasant budget (1). »

Or, les universitaires auxquels l'Etat délègue le droit d'enseigner, les non-universitaires aussi,

(Ij De Marmiesse, V Enseignement scientifique e< médical de l'Etat et l'Organisation des Universités catholiques. Paris, 1870, in-8o, p. 134.

dont les travaux scientifiques de tous les ordres sont propagés par les premiers , n'imposent aucun dogme à qui que ce soit. C'est le savoir humain acquis par les recherches des libres penseurs, des israëlites, des protestants, des chrétiens grecs, nullement catholiques, aussi bien que des catholiques, qui s'impose. Dès l'instant où il n'y a pas deux principes d'activité dans l'univers, il n'y a qu'une sorte de science, et l'Université n'a pas ses dogmes scientifiques, parce qu'elle ne saurait en avoir. Ce sont, au contraire, bien manifestement les catholiques qui, dès l'enfance, imposent leurs dogmes religieux; ce sont eux qui, voyant ces dogmes ébranlés par les progrès de la science affluant de toutes parts, voudraient subordonner les conséquences de ces progrès à leurs dogmes, en constituant le parti clérical ou ligue des gens de bien par le régime du gouvernement de combat.

Ce n'est pas que bien des choses qu'enseigne l'Université ne puissent être aussi bien apprises et mieux peut-être parfois par l'enseignement libre, ainsi qu'on le voit dans plus d'un établissement, ou si l'on veut encore par l'intermédiaire de répétiteurs.

C'est une des raisons qui ont conduit A. Comte à dire qu'en principe il fallait que l'enseignement fût absolument libre, hors celui qui exige des dissec-

lions humaines, et que, par conséquent, il fallait supprimer le budget de l'Université. Mais, comme conséquence inévitable, il demandait aussi la liberté des cultes, la suppression du monopole de l'enseignement des dogmes, entraînant par suite la suppression du budget du clergé; budget bien plus écrasant que celui de l'Université. Quant aux grades, il en réservait, comme de droit, la collation à l'Etal (I). En fait, il faut présentement conserver les insli' tutions universitaires, comme il faut même conserver les églises et les divers cultes chrétiens, encore nécessaires à certaines intelligences; car cette nécessité dérive, soit de leurs dispositions organiques naturelles ou héréditaires, soit de l'éducation qu'ils ont reçue et qui a créé en eux des disposilions intellectuelles qu'il ne serait plus possible de remplacer par d'autres, davantage en rapport avec l'état actuel du savoir humain. Sans rien détruire de tout cela, il faut faire que chacun soit libre de fonder les institutions rendues nécessaires par les progrès sociaux, scientifiques, agricoles, industriels, commerciaux et financiers, afin qu'elles fonctionnent parallèlement à celles qui ont été fondées par l'État. Les institutions qui en viendront

(I) Voyez Rapport sur la nature de l'Ecole poailive; docleur Segond, rapporteur. Paris, in-S», p. 23. 1" édition, 1849 et 2^ édition, 1850.

L'ÉTAT ET LE CLERGÉ DEVANT L'ENSEIGNEMENT. 2>;i

à n'attirer personne s'éteindront sans violence, si elles continuent à ne pas être maintenues au niveau des exigences de ces progrès. On est porte même à croire, par bien des résistances dont j'ai cité les causes et les effets (p. 229 et suiv.), qu'il sera long, sinon impossible, d'amener administrativement les établissements d'enseignement primaire et secondaire à satisfaire aux besoins pressants qui se font sentir; c'est-cà-dire à prendre les arrangements et à introduire les modifications voulues pour que l'instruction qu'ils donnent soit au niveau de celle des autres pays.

Pour l'enseignement des sciences, les résistances sont moindres; toutefois les progrès y restent fort lents, quoique réels. Les établissements de cet ordre sont, de plus, difficiles à créer (1).

Néanmoins, les difficultés d'apprendre, dès surtout qu'on arrive aux études physiques, chimiques et biologiques, sont si grandes pour tous, les variétés intellectuelles conduisent à tant de manières d'étudier les mêmes choses, d'un individu à l'autre, que chacun doit être laissé libre d'aller chercher son savoir où il trouve le mieux ce qui lui convient pour l'acquérir.

(1) Comme il n'existe pas en France et n'existera jamais de Faculté de Médecine catholique (capable du moins d'équivaloir à celle de l'État!, il est faci.e de voir qu'il n'y a rien de personnel dans ce qui précède et dans ce qui suit, touchant aux Universités libres.

De quelque part qu'il vienne, le savoir est bon ; mais à la condition de ne pas prendre le mystère pour principe, en ne tolérant les données de l'observation et les clioses rationnelles que comme exercices ou jeux de l'esprit. Le but de la science est au contraire de réduire de plus en plus le domaine du mystérieux, qui restera toujours assez grand en ce qui touche les origines et la fin des individus ou des espèces terrestres, sans compter ce qu'il y a pour nous d'inconnaissable, à cet égard, dans les autres planètes et au-delà du système solaire.

Donc, quand on parle du savoir, encore faut-il constater s'il est dans l'ordre des fictions, des mystères systématisés ou dans celui des réalités conduisant à la prévoyance, et de la prévoyance à l'action.

Du savoir de cet ordre, c'est à l'État que doivent être données les preuves; il doit s'en réserver la constatation, la collation des grades lui revient.

Il doit en être ainsi parce que le devoir de l'Etat est de veiller aux intérêts du plus grand nombre quant aux relations individuelles réciproques, et spécialement de l'ensemble de la nation par rapport à toutes les autres. Il faut qu'il remplisse ce devoir, non-seulement en ce qui touche les intérêts malériels, mais aussi et surtout par rapport aux intérêts intellectuels et moraux; non pas sous un vain

prétexte de gloire nationale, mais parce qu'une des conditions d'existence de chaque État est de ne pas rester inférieur aux autres Etats à ces divers égards. Possédant mieux que les particuliers les moyens voulus pour être plus exactement renseigné que ceux-ci sur ces questions, les gouvernants sont responsables devant le pays de toute négligence des devoirs que leur imposent ici les progrès des sciences, des arts et de l'économie politique.

Dès l'instant où, comme le reconnaissent les cléricaux, le devoir de l'État est de protéger les études et d'en favoriser le développement, que ce soit par la simple liberté pour chacun d'enseigner, que ce soit par délégation rémunérée, le devoir de l'État, dans un cas comme dans l'autre, est de s'assurer si ceux qui veulent agir directement sur l'homme en fait d'instruction, d'éducation, d'hygiène ou de médecine, ont le savoir voulu. Plaçant les intérêts du plus grand nombre, de ceux surtout qui, hors des villes, sont voués à la production agricole, audessus des intérêts individuels, l'examen demandé par l'Etat est une garantie nécessaire, garantie dont il constate l'existence par un diplôme.

Le clergé, comme l'armée, hommes et matériel, coûte en France un million par mille individus environ. Or, le nombre de ses membres qui ont fait progresser les sciences pour l'enseignement des-

quelles il veut choisir des professeurs ayant droit de conférer grades et diplômes, ce nombre, dis-je, est tellement minime qu'il y a lieu, pour l'Etat, d'aviser ici; et autant pour ce qui regarde les sciences et les arts agricoles, industriels, etc., qu'en ce qui touche l'art médical.

On remarquera, en effet, que malgré le nombre de ses représentants, qui dépasse 40000 hors des séminaires, le clergé n'a pu parmi eux trouver les professeurs nécessaires aux Facultés des sciences et de droit qu'il vient de fonder; c'est ainsi aux laïques qu'il a dû recourir pour|))'0!a'^r à tous que la vérité religieuse ne saurait différer de la vérité scientifiqueAl hui lui rendre cette justice, du reste, que par ce recours, il a montré que le traitement des professeurs des écoles de l'État, est au-dessous de ce qu'il devrait être; car par la supériorité des appointements donnés aux professeurs de ses Facultés, il a pu en détacher un de la Faculté de médecine de Montpellier et quelques autres des écoles de droit de la province.

Pas plus que par le passé, l'intervention de l'Etat dans la collation des grades n'empêchera chacun d'aller chercher des conseils et des soins pour sa santé où il voudra, comme chacun à peu près étudie les mathématiques, l'astronomie, la physique, etc., où il veut, à ses risques et périls,

avant de se présenter pour entrer aux écoles polytechnique et autres. On n'évitera pas que tel, suivant sa propre sagacité ou ses instincts de conservation seuls, ait recours aux médecins qui ont été reconnus compétents, ou, au contraire, aux invocations, aux prières, aux amulettes, aux sortilèges en actes ou en paroles, aux rebouteurs, à l'homœopathie, aux prêtres ou aux forgerons faisant de la médecine, aux vendeurs de spécifiques, à tous ceux, en un mot, en lesquels on voit nombre de personnes avoir une foi absolue, parce que le savoir médical et chirurgical qu'on leur attribue, ils le posséderaient de par quelque mystère, sans avoir fait aucune étude qui s'y rapporte. Il y aura toujours une minorité de débilités intellectuelles qu'on ne pourra pas faire disparaître plus complètement qu'on ne peut faire disparaître les autres faiblesses de constitution. Mais on doit veiller à ce que, par l'instruction reconnue la meilleure, cette minorité diminue elle-même de plus en plus; en tout cas, les inspirations de ceux-là, non plus que de ceux qui les encouragent, ne sauraient primer les intérêts des autres. « Le but des catholiques demandant la liberté de l'enseignement est de prouver à tous que la vérité religieuse ne saurait différer de la vérité scientifique; car il n'y a pas deux vérités. C'est aussi de contribuer à ce perlèctionnement de l'intelligence

«V,6 L'f.TAT ET LE CLERGÉ DEVANT L'ENSEIGNEMENT.

et de la moralité humaines par l'amélioration des méthodes d'enseignement et le développement de la science.

•)•) Voilà leur ambition ; ils n'en ont pas d'autre (1). » Si réellement les catholiques n'ont pas d'autre ambition que celle-ci, ce que se plaisent à espérer ceux qui envisagent la question dans son ensemble, comme l'ont fait les pages précédentes, s'ils n'ont pas d'autre but, nul ne peut voir en quoi la collation des grades, attribuée au clergé comme à l'Etat ou à des jurys mixtes, peut être indispensable à cette démonstration. Il n'est pas exact en tout cas de dire avec M. Dupanloup que le droit de collation des r/rades est l'essence même de la loi sur la liberté de renseignement (2).

L'enseignement et la collation des grades sont deux choses essentiellement ^listinctes. Confondre ces deux choses est montrer qu'on ne les connaît pas; ou le faire, alors qu'on les connaît, laisse supposer quelque arrière-pensée.

Le savoir, c'est-à-dire l'exercice et par suite le développement des facultés intellectuelles, c'est-àdire le développement dans l'ordre fonctionnel de ce qui existe organiquement, apporte inévitablement dans tous les esprits une telle rectitude de

(1) De Mariniesse, loc. cit., p. 134..

(2) Dupanloup. Lettre du 2'2 mars 1876.

jugement que nul savant ne redoute la dilTusion de la science de quelque part qu'elle vienne; nul ne redoute que le droit et la liberté d'enseigner (à leurs risques et périls), ne soit accordé à tous ceux qui en sont capables ou qui croient l'être.

Mais si l'instruction, l'acquisilion du savoir est chose indispensable, l'acquisition d'un grade est tout autre chose : c'est chose facultative ou chose professionnelle. Il n'est personne qui ne connaisse des hommes qui, par les enseignements qu'ils ont reçus ou se sont donnés, sont devenus des plus instruits, sans avoir pris aucun grade. 11 importe même on ne peut plus pour notre pays que le nombre de ceux-là augmente et que les moyens voulus pour atteindre ce but soient de plus en plus répandus partout.

Tous ceux aussi qui ont été appelés à prendre part aux déterminations d'équivalence effective des diplômes, savent bien que leur possession peut ne répondre à aucun savoir réel; que, si le savoir est bon de quelque part qu'il vienne, il n'en est pas de même des diplômes.

Toutes ces données ne sont pas neuves; elles ont été exposées bien des fois et de divers côtés en dehors de toutes préoccupations, soit politiques, soit congréganisles.

Les médecins, ayant ou non participé à l'ensei-

gnement libre et à l'enseignement officiel, ont été des premiers à en montrer rimporlancc.

Ils concluent qu'on ne peut guère, dans Vintérêt de tous, dans Vintérêt des études, concevoir autre chose qu'un jurt/ homogène (1).

Un jury homogène peut seul empêcher les jalousies, les défiances et les sources d'injustice.

On peut tout d'abord établir que ce jury homogène doit être : un jury nommé par l'État, représentant l'État, réunissant l'indépendance la plus complète possible à la compétence indispensable.

La compétence ne pouvant être pleinement jugée par l'État, c'est-à-dire par le ministre, son représentant direct, elle l'est par ses délégués; mais c'est l'État qui, par le ministre, délivre le diplôme, marque de garantie de la capacité, attestée par le certificat qu'ont accordé ces délégués constitués en jury d'examen.

C'est bien là un jury d'État, car c'est le ministre qui en nomme les membres, et les décisions de ce jury n'ont de valeur qu'après que le ministre les a confirmées.

Par les raisons indiquées plus haut, il est incontestable que les choses doivent être ainsi.

Seulement aujourd'hui les mêmes hommes sont chargés d'engseiner et de s'assurer si le savoir a

(1) Richelot, Union médicale, 1876.

été acquis; les mêmes hommes remplissent les deux fondions de professeurs et de démonstrateurs, d'une part, d'examinateurs, de l'autre.

Cette manière d'agir a des inconvénients. Les uns tiennent au caractère individuel. Telle est la propension à ne considérer comme véritable savoir que ce que l'on a professé, tendance à devenir indifférent aux réponses qui sortent d'un certain programme. Mais pourtant, en somme, les résultats obtenus sont satisfaisants et cette manière de faire peut être continuée.

Un jury d'Etat dont le choix serait laissé à l'arbitraire ministériel seul, serait la ruine de l'enseignement et des Facultés, que ses membres fassent ou non soumis à un renouvellement annuel. Il n'a du reste jamais été question de faire les choses ainsi.

Il faut donc que les actes probatoires, les examens continuent à être subis devant les Facultés de l'Etat, représentant un jury d'État permanent; sans arbitraire dans sa constitution ni variations avec les changements de ministres et avec leurs tendances politiques.

Mais il faut bien savoir aussi que le nombre de ceux qui ont à subir des examens va en augmentant, plus que le nombre des professeurs; qu'on doit tendre à ce que cette augmentation se déve-

loppe de plus en plus. Or, déjà présentement, pour ce qui concerne l'étude des sciences, du moins, il est certain que dans les Facultés de Paris les heures prises par les examens ne laissent plus à renseignement et aux démonstrations correspondantes le temps qu'ils exigent pour être bien faits.

Il est donc certain que dans telles et telles Facultés, la séparation des deux ordres de fonctions est déjà indispensable et deviendra de plus en plus inévitable. Que cette séparation soit complète ou partielle, la nécessité de l'adjonction d'examinateurs à ceux qui enseignent, ou alors celle du dédoublement des chaires d'un même ordre dans une même Faculté, vient s'imposer de plus en plus.

Pour les sciences, ce n'est aucunement réduire le rôle du professeur à la portion congrue et enlever quoi que [ce soit à sa dignité que de l'amener à n'être que l'homme de l'enseignement sans être examinateur.

Il est certain que, dans les Facultés des sciences et de médecine de Paris, les cours sont faits à un point de vue plus élevé et plus général que celui qui régit la nature des questions souvent plus techniques ou pratiques posées dans les examens. L'examinateur y interroge tant d'élèves qui ne peuvent pas avoir suivi son enseignement, qu'on n'y cite pas d'exemple d'actes de partialité dérivant

de ce qu'un élève aurait prouvé par ses réponses qu'il n'a pas assisté à son cours. Aussi nombre d'élèves se présentent après n'avoir pris de leçons que près des professeurs particuliers, non examinateurs.

C'est une erreur, du reste, de croire que pour être bien faits, c'est-à-dire instructifs aux points de vue, soit dogmatique, soit technique, les cours doivent être professés dans le but plus ou moins direct de conduire à subir quelque examen. Il suffit de citer, d'une paît, les cours du Collège de France et, de l'autre, ceux de l'Ecole des arts et métiers.

Rien ne sera plus facile, du reste, que de constituer dans chaque Faculté où ce sera nécessaire un corps d'examinateurs dépendants de cette Faculté et non de l'arbitraire ministériel, remplissant à la fois les conditions de compétence et d'indépendance voulues.

La compétence sera jugée par la présentation au ministre d'une listé de candidats choisis par la Faculté et d'une autre liste, contenant ou non les mêmes candidats, formée par l'Académie de médecine. Ces présentations, en un mot, seront faites suivant les règles déjà en usage pour celles qui se font lors des vacances aux chaires du Collège de France et du Muséum. Sur ces listes, contenant un nombre de candidats double de celui des vacances.

le ministre choisira, le conseil supérieur de l'instruction publique entendu, s'il est besoin.

Si parfois il devenait nécessaire, dans l'intérêt de l'enseignement, que l'examen restât lié à ce dernier, rien ne s'opposerait à ce que le professeur soit président des examens à côté de deux examinateurs proprement dits, c'est-à-dire non chargés de cours. Il y aurait là certainement de grands avantages obtenus au point de vue de l'homogénéité dans la direction de l'ensemble des études.

L'indépendance serait obtenue en ne laissant à l'examinateur aucune attache avec un corps enseignant quelconque, soit officiel, soit libre, si elle avaii existé antérieurement. La réciproque existe'rait pour le cas où l'examinateur passerait à l'enseignement; déjà, du reste, dans les Facultés de médecine les agrégés deviennent assez souvent professeurs après avoir été examinateurs seulement, sans professorat, pendant la durée totale de leur exercice.

Pour les Facultés de médecine, il n'y aurait donc dès à présent aucune difficulté de trouver le nombre d'examinateurs nécessaire. 11 suffirait de constituer en examinateurs les agrégés, lors de la fin de leurs six années d'exercice. Étant bons examinateurs dans l'état actuel des choses durant l'exercice de leurs fonctions, ils ne sauraient èlre infé-

L'ÉTAT ET LE CLEIîGÉ DEVANT L'ENSEIGNEMENT. 293

rieurs à cette tache après six années, plus que pendant leur durée.

Et comme ici nul détail n'est puéril, comme il est certain que le grade constaté par un diplôme n'est pas simplement chose d'ordre spirituel et moral, mais bien d'ordre temporel et administratif, il n'est pas inutile de signaler quelques-uns des dangers de la multiplicité des Sources d'obtention d'un droit, lorsqu'il y a en fait unité dans le parti qu'on en tire, en tant que moyen d'existence, aux dépens du public.

Dans l'intérêt du plus grand nombre, l'Etat doit tendre à ce que l'unité de diplôme soit autant que possible une expression d'un certain summum dans le savoir; or il est d'expérience qu'à cet égard la multiplicité des sources d'obtention entraîne des inégalités flagrantes. Il est d'expérience qu'elle se prêle aux confusions les plus dangereuses, en médecine particulièrement, de la part du public mal renseigné : elle se prête ainsi à des tromperies individuelles sans nombre.

Il n'est pas de médecins ni de légistes qui ne connaissent des corporations religieuses donnant des consultations médicales et des remèdes véritables, des prêtres voulant savoir la médecine ou la pratiquant, pour porter des secours à l'àme par l'intermédiaire de ceux que demande le coi'ps. Il

n'est pas difficile d'apercevoir le danger des diplômes de même nom, donnant les mêmes droits professionnels accordés par les Facultés catholiques à côté de ceux que confère l'État. Le danger devient plus évident encore lorsqu'on observe qu'en France (et en France seulement), les ministres conservent encore le droit que s'étaient réservés les pouvoirs autocratiques, d'accorder les équivalences dégrades quelle qu'en soit l'origine et même les autorisations do pratique professionnelle, avec ou sans diplôme.

Ce que les (catholiques affichent hautement comme étant toute leur ambition, prouver qu'il n'y a pas deux vérités, développer Vinlelligence, ne diffère pas de l'ambition de tous ceux qui, dès les premiers progrès de la civilisation, ont fait de la science et de l'enseignement, avec ou sans octroi de grades, question de vérité religieuse à part. Il y a déjà loin de la question ainsi posée à l'affirmation si souvent répétée sur l'accord parfait entre la vérité scientifique et la foi absolue en tous les dogmes bibliques, qui devraient être maintenus avant tout et à quelque prix que ce soit, croyance hors de laquelle il n'y aurait ni morale, ni honnêteté.

Mais, d'un autre côté, si la vérité religieuse ne dilTère pas de la vérité scientifique, il n'est pas douteux que la preuve non encore donnée de ce fait

L'ÉTAT ET LE CLERGÉ DEVANT L'ENSEIGNEMENT. !29r.

conduira dans l'avenir comme dans le passé à l'absorption de la religion par la science; car, suivant l'expression de Rémusat, s'il y a plusieurs manières d'apprendre, il n'y a qu'une manière de savoir.

On voit déjà, il est vrai, qu'il n'y a pas deux vérités. Mais ce n'est pas par la religion que les premières preuves de ce fait sont venues. Là, en effet, où l'on admettait au moins deux principes d'existence, de Blainville, Auguste Comte, M. Glievreul, M. Claude Bernard et autres ont montré, au contraire, qu'il y avait unité d'activité fondamentale et nullement dualisme, au moins dans notre système solaire.

C'est ici le lieu de reproduire ces principes de philosophie positive rappelés en ces termes par M. Cl. Bernard (1) : « Nous ne pouvons remonter au principe de rien, et le physiologiste n'a pas plus affaire avec le principe de la vie, que le chimiste avec le principe de l'affinité des corps. Les causes premières nous échappent partout, et partout également nous ne pouvons atteindre que les causes immédiates des phénomènes. Or, ces causes immédiates, qui ne sont que les conditions mêmes des phénomènes, sont susceptibles d'un déterminisme aussi rigoureux dans les sciences des corps vivants que dans les sciences des corps bruts. // n'y a au-

(1) Revue des Deux Mondes, 15 mai 1875, p. 338-339.

cune différence scientifique dans tous les phénomènes de la nature^ si ce n'est la complexité ou la délicatesse des conditions de leur manifestation qui les rendent plus ou moins difficiles à distinguer et à préciser. Tels sont les principes qui doivent nous diriger. Aussi conclurons-nous sans hésiter que la dualité établie par Vécole vitaliste dans les sciences des corps briits et des corps vivants est absolument contraire à la science elle-même. L'unité règne dans tout son domaine. La science des corps vivants et celle des corps bruts ont pour base les mêmes principes et pour moyens d'étude les mêmes méthodes d'investigation. »

Il est manifeste que la vérité religieuse dont parlent les catholiques est celle de leur religion et ne saurait être la vérité de la religion des siècles ayant précédé notre ère, ni celle des bouddhistes, des juifs, des mahométans, ni même celle des chrétiens grecs. Si donc la première ne fait qu'un avec la vérité scientifique, elle ne peut que venir se fondre dans celleci. Les hommes de toutes ces religions ne sont en eiTet venus qu'après Pline, Yitruve, Galien, Archimède, Euclide, Aristote, Pythagore, Thaïes, Ilippocrate, et tant d'autres de nos prédécesseurs, fonder la vérité scientifique, et cela sans se préoccuper de la vérité de la religion des uns ni des autres. Il serait injuste aussi d'oublier que déjà bien des siè-

des avant notre ère, plusieurs centaines de millions d'hommes, dans l'Inde, la Chine, le Japon, l'Egypte, l'emportaient sur ce que nous étions il y a 1 ,000 ans en ce qui touche l'agriculture, l'industrie, le commerce, les finances, la navigation, l'architecture et tant d'autres arts encore.

En traitant ces questions les catholiques oublient trop qu'ils ne sont que 130 millions à côté de 200 millions de protestants, de chrétiens grecs et d'israélites, qui tous les jours apportent ensemble une part dépassant celle que nous, catholiques, ajoutons aux progrès de la vérité scientifique. Il ne faut pas oublier enfin qu'en apportant celte part ils se préoccupent autant que les chrétiens et les librespenseurs des perfectionnements de l'intelligence et de la morale.

Il est certain que si le principe d'égalité devant la loi, doit plus au christianisme qu'à toute autre doctrine, le protestantisme, les encyclopédistes et la révolution de 1789 ont eu leur part dans ce progrès. Ils ont aussi leur place à côté du catholicisme dans cette évolution rapide des sciences physico-chimiques et biologiques, qui se dessine depuis cent à cent cinquante années surtout et dont les apphcalions techniques et esthétiques ont amélioré notre état social, d'une manière si saisissante dès qu'on le compare à ce que tout cela était auparavant. Quoi

qu'on dise, l'Église et la croix ont tort lorsqu'elles affirment que tout le mérite leur en est dû.

Elles oublient trop aussi que la vérité scientifique se développe et se répand plus, même sous ses formes abstraites chez les musulmans et les bouddhistes que la vérité religieuse catholique; l'Inde €t le Japon le montrent tous les jours, alors que ni le catholicisme, ni même le protestantisme, n'y font des progrés sensibles. Ce sont, au contraire, plutôt des conversions à l'islamisme qui ont lieu (1).

De même en Algérie où les catholiques ont pu prêcher leur vérité religieuse librement depuis trente ans, ils ont baptisé un certain nombre d'orphelins et quelques malheureux mourant de faim, mais il y a eu plus de chrétiens adultes qui par intérêt ou plus rarement conviction se sont faits mahométans, que de mahométans adultes ne se sont faits chrétiens.

Dans cet ordre de choses capitales, les catholiques, se placent sur un étroit point de vue qui les empêche par trop de voir les relations de la patrie avec les autres nations; il semble que celles-ci leur importent peu dès l'instant où elles ne sont pas catholiques, comme si, encore une fois, le catholicisme n'avait pas eu les civilisations égyptienne ,

(1) Voyez dans la Revue de philosophie positive, mars 1876, p. 311 : Littré, Mahomélisme et Christianisme dans l'Inde.

grecque, judaïque et romaine comme précurseurs, comme s'il avait régi l'aclivité politique, scientifique, esthétique, intellectuelle et morale du monde grec.

Réduire l'étendue des questions à celle du point de vue auquel l'on se place semble être tout pour 6UX et leur civilisation est donnée comme n'ayant pas eu d'antécédents. C'est pourtant toujours une malheureuse situation que celle qui amène, sciemment ou non, à renier son passé. Il ne faut pas que les sentiments religieux soient à l'âge adulte, comme le voudrait l'Eglise, la continuation de ce balbutiement oral et social qui, dans la vieillesse reprend sous le nom de rechute à l'état d'enfance.

La question de la collation des grades a en effet un côté politique dont l'examen ne doit pas être négligé. Ce côté est la situation donnée à la France par la loi instituant des jurys mixtes, comparativement à ce que sont les Etats qui nous environnent. Or la faute politiquement commise par esprit de parti clérical , anti-républicain , et dommageable pour le pays, a été d'imiter la Belgique, quoi qu'en disent les souteneurs de cette loi. La faute ne tient pas à ce que ce dernier Etat est petit. Elle tient à ce que ce système y a donné de mauvais résultats scientifiques, y a conduit à un abaissement marqué des études et du nombre des savants prenant part aux

progrès généraux de la science; y a conduit enfin à des changements fâcheux dans les relations sociales de famille à famille par suite des dissidences d'opinion, de parti à parti. Cela étant, l'Allemagne, l'Angleterre, le Danemark, l'Italie, la Suède se sont gardés, cet exemple devant les yeux, d'adopter de tels procédés. En se laissant aller à cette dangereuse imitation, alors qu'il voyait les autres Etats l'éviter avec soin, le parti clérical a commis une faute politique qui met en évidence son esprit rétrograde.

Parmi les universitaires, le nombre de ceux qui croient et même de ceux qui pratiquent, dans le sens catholique, ce nombre reste encore plus grand que celui des libres-penseurs. Les intérêts des doctrines chrétiennes ne sont donc nullement en danger dans l'Université. Il n'y avait à cet égard aucunement besoin de prendre des mesures légales particuUères et nouvelles pour veiller à la sauvegarde d'intérêts qui n'étaient nullement menacés par ceux qu'on soupçonne ainsi. Sous ce l'apport la loi votée par le Sénat était et reste absolument inutile pour l'État, et dangereuse parle côté faux qu'elle présente ici. Si elle lui devient utile, ce ne sera qu'indirectement par l'emploi à la diffusion d'un savoir qui pour être réel ne saurait être autre que celui que donne l'Université, de sommes d'argent qui recevraient une tout autre direction. Mais ce que moralement celte

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loi a de plus grave, c'est qu'elle est une loi de suspicion qui pèse injustement sur ceux qui dans l'Université conservent et soutiennent les croyances catholiques, et que pourtant elle considère soit comme insuffisanls à cet égard, soit comme ennemis. Elle est, d'autre part, une loi de suspicion non moins injuste contre la droiture de caractère de ceux que l'esprit de libre examen a conduits à des croyances autres que celles du Syllabus.

Il faut en ces questions se garder d'être agressif, car la science apprend que rien ne met aussi loin de l'état mental voulu pour un raisonnement droit et démonstratif, que la critique et l'esprit de polémique, qui cherchent à imposer, au lieu d'exposer pour convaincre; c'est ainsi qu'on a pu voir ce qu'il y avait de ridicule dans ce qu'on a voulu appeler le cjouvernemenl de combat, comme s'il était possible de commander et de se battre tout à la fois.

Mais cependant, on ne saurait sentir trop vivement, dans la situation où le césarisme, suivi de la ligue des gens de bien, ont mis notre pays, que nous ne devons rien néghger pour nous défendre de céder à ceux qui veulent subordonner la politique et la S(îiencc qui se propagent, ta leur religion qui ne recrute personne, dans le but évident d'élayer ainsi cette dernière.

Ils considèrent comme dues à une conjuration

inconsciente, où manquent les conjurés, les résistances à leurs injonctions. Mais il ne faut pas oublier que la conjuration réelle et consciente est celle qui est si évidente contre la constitution républicaine et les institutions qu'elle exige. L'effroi jeté clans la bourgeoisie riche, dans la magistrature et dans l'administration, par les résultats des élections dernières, ne s'est pas éteint sans laisser un ensemble hostile des plus influents. Parmi ceux qui flattent, comme parmi ceux qui se taisent par habileté, la majorilé eherche à entraver ou à retarder toute action, attendant avec espoir que quelque faute commise par violence ou par inadvertance, jette la masse pauvres ou riches, restée sans lumières, et peureuse conséquemment, dans les bras de la politique ullramontaine, de guet-apens ou d'ordre moral, peu importe.

Il n'est pas d'homme de science à l'étranger, il est peu d'hommes de tout rang en France qui ne puissent voir ce que ces hostilités sourdes, ces fins de nonrecevoir fondées sur l'ignorance de l'état actuel des sciences, puis ce que l'absolutisme administratif et clérical ont empêché de résultats utiles malgré les efforts les mieux dirigés.

Dans tout ceci, comme dans ce qui suit et ce qui précède, une indication des faits tels qu'ils sont pour montrer qu'il est possible de faire mieux, est le but que je vise et non la critique même.

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