KASPER LE DOUANIER
— Écoutez, brigadier Kasper, à votre place, ce soir je n'irais pas au col de la Schlucht. On se doit à sa consigne, je le sais comme vous : j'ai été soldat. Mais, ce soir, vous êtes seul : votre compagnon de route est malade. J'ai entendu dire, à Munster, à l’auberge de YOurs blanc, que ces brigands de contrebandiers prussiens préparent un coup pôur cette nuit. Vous tout seul, que pourrez-vous? Si vous étiez plusieurs, je ne dis pas. Croyez votre vieil ami, brigadier Kasper.
C’est ainsi que le vieux Mathis, le tonnelier de Stosswirr, essayait de détourner Kasper du danger. Il était venu exprès jusqu’à RetournemeVy à la maisonnette de son ami, et il le suppliait de toutes ses forces.
Kasper ne l’écoutait pas.
— Femme, dit-il, prépare ma houppelande : il fera froid cette nuit. Donne-moi mon fusil, que j’y mette une cartouche avant de sortir. Ces Prussiens, c’est traître ; il faut se tenir prêt dès qu'on a le pied dehors. Les enfants dorment, ne les réveille pas : je vais les embrasser dans leur lit.
Et Kasper se dirigea vers la chambre voisine, où sommeillaient ses trois petits: Pierre, seul dans son lit; Louise et Marie-Rose, serrées l’une contre l’autre, dans le leur. Il les embrassa doucement: — Bonsoir, fillettes ; bonsoir, petit soldat, dit-il à demi voix. Puis il rentra dans la salle, où Mathis était resté.
LE RESPECT DES PERSONNES
— Je vois bien que vous ne m’écoutez pas, brigadier. Songez, songez-y bien! Vous êtes mari et père, cependant!
— Est-ce une raison de manquer à mon devoir, Mathis? Pour que Thérèse rougisse de moi, n’est-ce pas?
— Bonsoir, fillettes ; bonsoir, petit soldat, dit Kasper à demi voix.
Pour qu’on dise un jour à mes enfants : — Vous êtes les enfants d’un lâche?
Allons, Mathis, vous n’y avez pas pensé. Votre main, mon brave ami. Au revoir ou adieu, ma Thérèse. Veille sur nos enfants.
— Ce soir et toujours, dit Thérèse. Va, et fais ce que tu dois, mon Kasper.
DEUXIÈME RÉGIT
KASPER LE DOUANIER [sUlte)
Kasper sortit. Le fusil sur l’épaule, il se mit à remonter les petits sentiers raides qui mènent, le long de la
140 l’instruction morale a L’toLE
Moselotte, à la Schlucht. C’est une longue route, et il fallait les jarrets d’acier d’un ancien chasseur à pied pour franchir en une heure et demie cet espace. Quand il arriva au sommet, il s’orienta : le brouillard l’enveloppait; un rayon de lune enfin lui permit de se reconnaître : adroite, c’était la Honeck, à gauche ldi -Schlucht.
— Filons vers la Schlucht, se dit Kasper. Par un temps pareil, ils n’oseront pas se risquer à descendre tout court de la Honeck : ils seraient capables de tomber droit dans le lac de Retournemer. Piquer une tête de trois mille pieds de haut ! Ges renards prussiens ne s’y exposeront pas.
A trois kilomètres de là, le. col se rétrécit : ce n’est plus qu’une prairie, d’une centaine de mètres èn largeur. A gauche sont les escarpements du Tanet, à droite des précipices énormes, au fond desquels on voit briller les lumières de Stosswirr^ à mille mètres plus bas. La frontière est à deux pas; une ruine, placée à vingt mètres de la route, offre non pas un abri, mais une cachette.
— L’endroit est bon, dit en lui-même Kasper.
Et il alla s’installer dans la ruine, où il s’accroupit derrière un reste de mur, les yeux fixés du coté de la route, l’oreille au guet.
Dans sa cachette, Kasper songeait.
Il se rappelait les paroles du brave Mathis. — C’est pourtant vrai, se disait-il : pauvre Thérèse, pauvres enfants, si je leur manquais, que deviendrait tout ce petit monde?... Bah! Thérèse est une femme courageuse ; avec la petite pension que le gouvernement fait aux veuves de ses serviteurs morts pour l’État, elle saura les élever tous. Étant nés d’elle, ils ne peuvent devenir que de braves gens.
Et puis il songeait à d’autres veillées, jadis, quand il sortait à peine du service, et qu’il était douanier du côté de Thionville :
— Un beau pays , pensait Kasper : des collines en pente douce, des plaines. C’était plus facile à garder
LE RESPECT DES PERSONNï^
qu’ici : comme toute la Lorraine^ d’ailleurs. Maintenant, les Prussiens l’ont pris. VAlsace aussi. Dire qu'il y a moins de huit ans, tout le pays au bas de ces monts-^ tout ce qu'on découvre, au lever du jour, jusqu'au Rhin, était France!... Eh bien! non, ce u'estpas laterre prussienne : c'est seulement une terre que la Prusse tient sous son talon. Mais c’est toujours la France!...
TROISIÈME RÉCIT
KASPER LE DOUANIER [suitè)
Kasper songeait ainsi, le brave douanier, lorsque tout à coup, un bruit léger frappa ses oreilles. C’était un
— Halte ! cria tout à coup Kasper.
grincement de gravier, comme si quelques individus marchaient doucement sur la route. La nuit était noire : on ne voyait rien à quinze pas.
Kasper sortit à pas de loup de la ruine : en se glissant sur l’herbe, il pouvait arriver sans bruit jusqu’au bord de la route. Là, les yeux grands ouverts, il distinguait
l’instruction morale a l’école
un peu : plusieurs ombres, qu’il apercevait à peine, s’avançaient à pas lents. Il en compta quatre.
Ces individus paraissaient lourdement chargés.
— Halte ! cria tout à coup Kasper, se dressant résolument au bord de la route. Puis comme les contrebandiers faisaient mine de hâter le pas, il se jeta au milieu du chemin, et là renouvela son cri; enfin presque aussitôt, d’un bond se précipitant dans le fossé à droite, il fit entendre un qui-vive! énergique, en même temps qu’il armait son fusil.
Tous ces mouvements avaient été accomplis si vite, que les contrebandiers purent croire à la présence de toute une escouade de douaniers. Au hasard, ils déchargèrent de droite et de gauche plusieurs coups de revolver; puis ils se replièrent à quelques pas en arrière, pour tenir conseil.
Trois minutes ne s’étaient pas écoulées qu’ils revenaient, longeant la route, se glissant dans les fossés. Ils arrivèrent sur Kasper, lorsque la lune, se montrant tout à coup entre deux nuages, le leur fit voir, accroupi dans l’herbe.
— Il est seul, gronda leur chef. En avant I
Et tous quatre, ils se jetèrent sur lui.
QUATRIÈME RÉCIT
KASPER LE DOUANIER {fin)
Kasper ne bougeait pas. Une balle tirée à l’aventure l’avait atteint au ventre : la blessure était horrible; le sang coulait en abondance, et les entrailles se seraient échappées, si le vaillant douanier ne les avait retenues de la main gauche. Il voulait retarder sa mort, pour utiliser au service de son pays jusqidà la dernier e seconde de sa vie.
Il tenait son fusil tout chargé dans son poing : quand le chef des fraudeurs fut sur lui, il lâcha son coup. L’Allemand tomba. Les autres arrivèrent : Kasper n’avait
LE RESPECT DES PERSONNES
plus la force de charger, mais il avait entre les dents son sabre-baïonnette. Gomme il était étendu, les contrebandiers s’approchèrent pour l’achever : au moment où l’un d’eux se penchait pour lui tirer son coup de revolver dans l’oreille, Kasper agonisant se redressa, et, d’un furieux coup de pointe, il pei^ça la poitrine du brigand...
Le lendemain matin les gens de l’auberge de la Schlucht ramassèrent deux Prussiens morts. Kasper avait encore un souffle de vie; on le porta à sa maisonnette de Retournemer. Il expira en y arrivant; mais il avait eu le temps d’embrasser Thérèse et les enfants .
Ceci est arrivé en 1878. Depuis, Pierre est entré au collège de Saint-Diéy avec une bourse de l’Etat ; c’est un solide garçon et un bon élève, également bien noté en classe et au bataillon scolaire. L’année dernière, comme il arrivait à ses quatorze ans, on lui a remis son fusil d’exercice, un vrai fusil de soldat. Il l’a regardé avec soin, et le sergent, qui était tout près, l’a entendu qui disait :
— Te voilà, enfin, mon fusil! A nous deux maintenant. Souvenons-nous de ce que nous avons à faire: il s’’ agit de venger le douanier Kasper; il s'agit de remettre la frontière là ou elle n'aurait jamais dû cesser d'être, làbas, vers le Rhin. Va, mon père, les contrebandiers prussiens n'en ont plus pour longtemps à faire leur métier d' assassins, sur les sommets de la Schlucht, dans notre AlsdiCe\
CINQUIÈME RÉCIT