‹ L'instruction obligatoireChapitre 14 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE ET LA GRATUITÉ REPOUSSÉES PAR LE CONSEIL DES MINISTRES. DÉSAVEU OFFICIEL DU RAPPORT DE M. DURUY. MOUVEMENT D'OPINION (1865).

La Note du 6 mars. — M. le marquis de Boîssjr au Sénat. — Discours de M. de Parieu, commissaire du Gouvernement, au Corps législatif. — Démission envoyée par M. Dùruy et refusée par l'Empereur. — Pablication, au Bulletin officiel ,du ministèref de déclarations conformes aux conclusions du rapport de M. Duruy. — Nouvelle discussion de U Société d'économie politique de Paris. — Observation de M. Audiganne. — Vœu des instituteurs de rOhio pour l'obligation. — Discours de M. Guizot contre l'obligation et la gratuité. <^ Le projet de loi sur l'enseignement primaire au Corps législatif. — Discours de M. Duruy C2 mars 4867). Projet de loi sur le travail des enfants des manufactures.— Rapports delà Commission du Budget.

L'émotion produite, on s'en souvient, fut très-vive. Le Rapport éveilla d'ardentes sympathies et souleva de plusieurs côtés de vives colères. Le Monde e^iX Union allaient s'indigner. Certains journaux, de l'opposition libérale^ devaient éprouver une satisfaction mêlée de surprise. La mesure proposée répondait sans doute à leurs vœux, mais l'arsenal des revendications révolutionnaires n'allait-il pas perdre un de ses meilleurs engins de démolition?

Tandis que les naïfs, amis entêtés du progrès social, se montraient, sans arrière-pensée, joyeux jusqu'à l'allégresse, d'autres, irrités et soucieux, murmuraient tout bas ou se répandaient en menaces. L'un tonnait, l'éclair dans les yeux. L'autre gémissait, avec des larmes dans la voix. «Si j'avais là, disponibles, disait à M. Duruy un adversaire de la gratuité.

L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE. o7

les trente millions qu'il faut pour votre projet, je ne les donnerais pas^ ! »

Quant à Forgane officiel ^ gouvernement, il lui était réservé d'étonner le monde. Le soir même, faisant succéder la proscription à Thospitalité la plus, large, il désavouait avec éclat le document qui avait tenu le matin dans ses colonnes une si grande place : l'expulsant en quelque sorte après coup de la Partie officielle^ il le réduisait aux proportions d'un simple article inséré sur la demande de l'auteur, et incapable d'engager la responsabilité de la rédaction.

Une note, publiée par le Moniteur du soir du 6 mars et par le grand Moniteur du lendemain, annonce, en effet, le renvoi au Conseil d'État d'un projet de loi dont elle indique les bases : suppression du brevet pour l'enseignement libre; écoles de filles dans les communes de plus de 500 âmes; primes d'assiduité; minimum du traitement des institutrices fixé à 500 fr. ; amélioration du traitement des adjoints; gratuité facultative pour toutes les communes, moyennant le vote de deux nouveaux centimes.

« Ce projet de Ipi, dit la note, ne repose pas sur les prin- « cipes développés par le ministre de l'instruction publique, « mais son rapport a été livré à la publicité comme expression (( de son opinion personnelle et à raison de l'importance des « renseignements qu'il contient. »

t. La Gazette d'Augsbourg du 9 mars, dans une correspondance parisienne^ écrite sans doute avant la Note du Moniteur du soir, disait :

« Dans le rapport du ministre de l'instruction publique, renseignement gratuit et obligatoire est présenté surlout comme un vœu et une conviction de TEmpereur et de son ministre, mais de là à une loi spéciale, il y a loin. La majorité des députés et des sénateurs n*y est pas inclinée, ce qui, en vérité, ne serait pas Tobstacle le plus sérieux, car on ne vit plus dans le parlementarisme. M. Duruy cherche à tourner la difficulté..., mais renseignement obligatoire ne peut en aucune façon être local et facultalif. . . Quant à l'enseignement obligatoire sans la gratuité, c'est à peine si un Français peut le comprendre; aussi faut-il que celle^i précède l'obligation, afin de pouvoir la compenser par de nombreux avantages. M. Duruy voudrait avoir la gloire de réaliser de cette manière les vues du projet de loi de M. Guizot. Son rapport produit en général une bonne impresfiion; on regrette seulement qu'il doive rester, longtemps encore, à l'état de projet, n

Les journaux hostiles à renselgnemenl; laïque triomphaient. Du même coup, échapper à l'obligation, garder seuls, dans les écoles congréganistes, la gratuité absolue, et obtenir la suppression des garanties de capacité : quelle bonne fortune t Le JoumcU des Débats S de son côté, prétâ!idait voir dans la suppression du brevet Tœuvre d'un ministre habitué à servir la cause de la liberté industrielle et commerciale, et faisait remarquer, avec malice, que le Rapport inséré au Moniteur n'avait pas été revêtu de Y Approuvé d'usage. Au Sénat, on se déchaînait contre le Rapport. Dans une séance tenue peu de jours après, M. le marquis de Boissy, cherchant à flétrir cet ulile et honnête travail, lui jeta publiquement l'épiihète de socialiste:

« Il n'y a pas de responsabilité ministérieUe, disait M. le marquis de Boissy; vous en avez vu, il y a deux jours, un petit exemple, qui vous prouve ce qu'est l'isolement déâ ministres... S'il y en avait un seul ici, je lui demanderais si, après avoir été consulté, il aurait contresigné certain rapport socialiste que vous avez pu lire au Moniteur, mais qui a été heureusement, le lendemain, flétri par un démenti officiel...* ^

Le gouvernement était représenté au Sénat, mais les ministres à porteieuille n'as^staient pas encore aux séances parlementaires et personne ne répondit.

Après des alternatives de vive espérance et de découragement, il fallait s'incliner devant la force des choses : la bataille était perdue. L'idée de se retirer vint sans doute à M. Duruy; mais, lui absent, la défaite de la cause à laquelle il s'était voué sans réserve eût été plus grande. Responsable devant l'Empereur et soutenu par lui, le ministre pouvait encore lutter et triompher, peut-être, plus tard. Il lui restait, n'est-ce pas une grande force? sa conviction inébranlable et le droit de la proclamer.

Enefi'et, dès le 42 mars, dans une allocution, dont l'insertion

Page 1