CHAPITRE VIII
Nouveau programme d'enseignement pour les écoles primaires d* Alsace. Émigration des institotenra. — Arrêté du 48 août 4874.
« Nous Tavons enfin, écrivait, il y a quelques jours, M. Auguste DoUfus, sous la présidence duquel la Société industrielle de Mulhouse avait délibéré et voté sa pétition de 1867, nous l'avons enfin, cette instruction obligatoire que nous désirions si ardemment, mais à quel prix. 1 »
Elle devait être en efiet, pour l'Alsace, non pas le fruit glorieux d'une victoire morale remportée en Fra nce par Topinion publiqu e, mais le résultat de l'occupation étrangère et de nos défaites I
Le compte rendu triomphant où le comité de Strasbourg parlait avec tant d'espoir des 250,000 adhésions recueillies, en si peu de temps, pour demander l'instruction obligatoire, est du 3 juillet 4870.
Dès le 24 septembre, un préfet allemand, installée Wissembourg, prétendait traiter nos écoles primaires en chose conquise et se faire adresser des rapports par les inspecteurs français I
Le 14 avril dernier fut publié, à Strasbourg, un nouveau programme d'enseignement pour les écoles primaires d'Alsace. La langue allemande remplacera à l'avenir le fran-
çais comme langue obligatoire de Técole. Toutes les matières devront être enseignées en allemand, sauf dans les districts frontières où le français est langue usuelle. Ailleurs, le français ne pourra être enseigné que dans les classes supérieures de l'école et pas plus de quatre heures par semaine. Pour les écoliers plus jeunes, comme dans les salles d'asile, le français devra être exclu complètement. De nouveaux livres de classe sont prescrits. Injonction est faite aux instituteurs et institutrices de se conformer scrupuleus^nent à cet ordre, surtout en ce qui concerne la langue allemande. « L'autorité sévira énergiquement en cas d'infraction. »
L'Annuaire de tinstructionpublique dam les Vosges pour 1 871 i, raconte qu'un grand nombre de maîtres de TÂlsace-Lôrraine, ne voulant pas entrer au service de la Prusse, ont emballé leurs effets et leur mobilier pour aller chercher du pain, soit dans la Lorraine française, soit dans la Franche-Comté, de sorte qu*il y a aujourd'hui au moins un tiers des villages en «Alsace sans maîtres d'école. D'après la Nouvelle Gazette de Mulhouse, journal officieux prussien, le gouvernement se décide à faire un appel aux instituteurs de la Suisse pour les engager à venir se fixer en Alsace.
Un grand nombre d'aspirants au brevet imitent les instituteurs. A Nancy, à la dernière session de la commission d'examen pour le brevet de capacité, on comptait 106 aspirants et 99 aspirantes, la grande majorité venant de l'Alsace, surtout parmi les jeunes personnes.
Nos vainqueurs se heurtent, dit le même recueil, à des difficultés imprévues. Un inspecteur prussien visitant l'asile de ïhann et voulant offrir aux enfants de jolis syllabaires aile- /
mands, commença par une petite fille de quatre ans, qui se mit à pleurer en disant qu'elle ne voulait pas devenir Prussienne. Pensant être plus heureux dans une autre tentative,
1. Par M. Gh. Merlin, secrétaire de l'inspection académique des Vosges, Epinal, cliez Biuy frères.
il se tourna vers un brave petit garçon de trois ans qui lui fit à peu près la même réponse. Le malencontreux inspecteur n'insista pins.
C'est dans ces douloureuses circcMistaBces que fut promulgué l'arrêté, en date du 48 août 4874, p^r lequel le gouverneur général de TAlsace y déclare l'instruction obligatoire 1
D'après cet arrêté, tout entant de 6 ans doit fréquenter une école publique ou libre et y être instruit d'après le programme des écoles publiques, î moins qu'il ne reçoive une instruction correspondante dans sa famille* La fréquentation dure jusqu'à 14 ans pour les garçons, jusqu'à 13 ans pour les filles. Un examen intervient alors; il est suivi de la délivrance d'un certificat de sortie. L'enfant tenu de fréquenter l'école ne peut être admis à travailler dans une fabrique ou ailleurs, qu'après approbation de l'autorité scolaire. En cas d'infraction, les représentants légaux de l'enfant sont passibles d'un avertissement officiel, d'une amende qui ne peut dépasser 10 francs, de la privation des secours publics, et, s'il y a récidive, d'un emprisonnement de huit jours au plus. En cas d'insolvabilité, l'amende se transforme en prison, sur le pied de six heures de prison pour un franc d'amende. L'approbation du Directeur du cercle est nécessaire pour excuser les absences motivées par d'autres causes que la maladie ou la force majeure. L'instituteur peut accorder trois jours de congé par mois. Il transmet tous les mois au maire la liste des absences. En cas d'infraction, il est statué par le maire après assignation à bref délai. Le jugement est motivé brièvement. S'il y a acquittement, le jugement doit être approuvé par le Directeur du cercle qui peut le casser et fixer lui-même la peine encourue. Le recours est ouvert devant le Directeur du cercle contre la décision du maire ; mais, sauf le cas de condamnation à la prison, le Directeur du cercle juge sans appel. La procédure est sans frais.
Un article spécial, l'article 13, dit que « les dispositions de l'arrêté sont applicables aux élèves qui négligeraient de fré-
quenter l'instruction religieuse donnée par le ministre du culte. »
Ainsi, l'introduction de renseignement obligatoire en Alsace coïncide a^ec la proscription de la langue française et une violation possible de la liberté de conscience.