‹ L'instruction obligatoireChapitre 29 sur 39 · D'ÉCOLE ET UN HOMME D'ÉTAT · texte numérisé non relu

D'ÉCOLE ET UN HOMME D'ÉTAT

L homme dÈtat, — La prorogation de l'Assemblée me fait des loisirs dont je veux profiter pour m'instruire. Aux combinaisons politiques, si souvent infécondes, je préfère l'étude des questions sociales. On a souvent remarqué que les débats les plus retentissants laissent moins de traces dans Thistoire qu'une réforme utile accomplie en silence. Le peuple ressemble à une vaste mer tour à tour agitée ou paisible. Que d'autres s'amusent à faire des ricochets à la surface! Je voudrais pouvoir en sonder les profondeurs pour y découvrir les gouffres menaçants, les richesses cachées et les courants inconnus. Parmi les problèmes diflSciles et nombreux que nous sommes tenus de résoudre à notre retour, il est une question qui m'obsède. Je la rencontre partout. L'enfant déguenillé <iui mendie m'en parle, l'ivrogne qui m'a coudoyé dans la rue m'y fait penser. Si je feuillette, un journal ou un livre, elle s'y est glissée et elle m'interroge. J'ouvre ma fenêtre : l'affiche d'un candidat placardée sur la muraille m'y ramène encore. Je la retrouve au tribunal sur les lèvres du juge, et c'est l'accusé qui répond. Le général d'armée, occupé d'obéissance passive, le prélat, soucieux des intérêts de la foi, le philosophe qui veut émanciper la raison, l'économiste, méditant sur la création et le partage des fruits du travail, tous ces , hommes se lèvent le matin pour chercher le mot de cette énigme implacable et se couchent le soir avec l'espérance d'en être délivrés pendant quelques heures.r Hélas! elle se

<lresse alors à leur chevet comme au mien, tour à tour vision rayonnante et cauchemar odieux. D*abard.de nobles figures, la Religion, la Paternité, la Liberté, la Paix, la Conscience, entourées des plus saints emblèmes, semblent escorter une fée brillante pour Taider à vaincre l'Ignorance aux longues oreilles; mais, tout à coup, la fée se change en sorcière, les puissances vénérables la maudissent, elle disparaît, et je m'éveille.., glacé d'effroi! L'imagination n'a pourtant rien à voir en cette affaire; il s'agit purement et simplement de lois, de règlements et dç décrets. La question dont je parle n'est pas le îiujet d'un poëme épique ou d'un drame, mais elle n'en passionne pas moins les esprits et les cœurs*. Elle vous intéresse autant que moi sans doute, mon cher instituteur, et vous louche de plus près. Il s'agit de l'instruction obligatoire. Qu'en pensez-vous ? .

Le maître d'école. —Monsieur. le député, je vais peut-être vous scandaliseï* ou tout au moins vous surprendre : je sais ce qu'on peut dire contre l'instruction obligatoii'e ; mais j'y ai réfléchi, et je la désire.

L'homme d'Etat, — Eh bien!' mon ami, abordons ensemble cette matière délicate. Depuis bien longtemps vous habitez la commune. Beaucoup de générations ont passé par vos mains et reçu votre empreinte. Vous avez été le premier précepteur de mon fils. Vous méconnaissez, vous savez que j'aime l'instruction ; mais vos écoles primaires, convenez-en, ont de maladroits amis 1 Beaucoup de réformateurs, qui veulent tout, changer d'un ti*ait de pfume, ignorent que le mieux est parfois Pennemi du bien. A les en croire, ce n'est pas pour arrêter les factieux, les perturbateurs de Tordre et les malfaiteurs qu'il iaut quadrupler la gendarmerie, c'est pour mener les enfants à l'école. D'autres grands citoyens nous parlaient jadis du travail attrayant! Ceux-ci, au contraire, veulent faire avaler l'alphabet à coups de procès- verbaux ! Ils demandent le travail forcé, l'instruction obligatoire/

Le maître d'école, — J'aurais plus d'espoir de l'obtenir s'ils ne la demandaient pas, mais c'est une mesure indispensable.

L'homme d'Etat, — Quoi ! vous, homme d'expérience et de sens rassis ; vous, qui vivez depuis tant d'années de la vie mrale, vous voulez aussi l'instruction obligatoire? Vous la demandez, et vous y croyez !

Le maître décale, — Mais, Monsieur, comment la demanderais-je, si je n'y croyais pas? En mon âme et conscience, Monsieur, et de tout mon cœur, j'y crois.

L homme dEtat. — Et la gratuité absolue?

Le maître décale. — Ce n'est pas la même chose. J'y crois aussi, mais autrement.

L'homme dEtat. — Eh bien ! puisque vous me répondez du ton dont vous me réciteriez, votre Credo^ laissez-moi vous interroger comme aii catéchisme et dites-moi d'abord pourquoi vous croyez à l'instruction obligatoire?

Le maître décale. — Parce que le père doit Tinstruction à ses enfants; parce que l'ignorance est la mère-du vice et remplît les prisons et les bagnes ; parce que l'éducation primaire et professionnelle est pour un peuple une richesse aussi précieuse que les fleuves, les moissons, les ports de mer et les mines, et à cause du suffrage universel.

L homme d Etat. — J'ai beaucoup pensé au suffrage universel, et ridée de suspendre l'exercice du droit de souveraineté pour ces polissons de dix à douze ans qui ne sauront ni lire ni écrire à vingt et un ans, et qui passent leurs journées dans l'oisiveté, le vagabondage, le maraudage et le vol, ne me déplairait pas. Ma seule crainte est que cette privation ne leur soit indifférente. J'admets, en théorie, que le père a un devoir légal à remplir; je reconnais avec vous que l*îgnorance, la misère et le crime sont souvent trois anneaux de la même chaîne ; je ne nie pas que l'instruction puisse augmenter la prospérité matérielle d'un pays, pourvu qu'elle soit bien donnée et que l'école primaire ne fasse pas dédaigner la charrue et abandonner les champs pour la ville. Mais est-il nécessaire, pour répandre l'instruction, d'user de contrainte, d'avoir recours à de nouvelles pénalités? Pourquoi employer ce moyen violent? pourquoi se presser? Il y a

chaque année progrès dans le nombre des conscrits sachant lire et écrire.

Le maître d'école. — C'est vrai. Monsieur; mais on a calculé , qu'en suivant la progression habituelle il faudrait attendre le xxe siècle et 1910 pour arriver à Pétat de la Prusse, c'est-àdire à n'avoir plus, d'illettrés.

L homme d'Etat. — J'ai lu dans les documents officiels que 600,000 enfants de 7 à 13 ans n'allaient pas à l'école en 1863, et que 150,000 n'ont été et n'iront à l'école à aucun moment de leur enfance. S'ensuit-il qu'il faille rendre l'instruction obligatoire?

Le maître d'école. — A cette absence cortiplète de l'école, à ce mal déjà très-grand, s'ajoute la fréquentation insuffisante. Beaucoup d'enfants qui vont à Técole n'y séjournent presque pas. Ils y passent quatre mois d'hiver par an pendant deu!L ou trois ans. Ils oublient tout en été et sortent de l'école ne sachant presque rien. Je me rappelle qu'un jour, au Gorp^ législatif, un député de l'Auvergne, M. du Mirai, je crois, dit qu'il était impossible de comparer à des intérêts fondamentaux de TEtat, tels que les finances et l'armée, la notion plus ou moins complète, plus ou moins parfaite de renseignement primaire. Qu'importe, dit-il, dans la réalité, au point de vue de l'ordre public, qu'un enfant sur cent ne sache pas lire ou écrire, ou qu'il yen ait trois, ou qu'il y en ait quatre, ouqu'il y en ait cinq? En quoi la société est-elle compromise, paive qu'un enfant n'a pas reçu l'éducation scolaire? C'était en 1865. J'admets qu'en Auvergne l'ignorance ou le vagabondage ne menace pas l'ordre public, mais en est-il de même ailleurs, dans les grandes villes par exemple? Les enfants abandonnés ne deviennent-ils pas les soldats de l'émeute? Ah, Monsieur, je lisais, il y a quelques jours à peine, dans un compte rendu du 3® conseil de guerre de Versailles, que, le 23 septembre, les Pupilles de la Commune de Paris, enfants de 10 à 15 ans, au nombre de 16, avaient comparu devant ce conseil, comme accusés d'avoir lutté les armes à la main, derrière les barricades, contre l'armée nationale. Ces enfants ignoraient

leur âsre exact, leur lieu de naissance, et savaient à peine lire. Chez beaucoup des inculpés, disait Tacte d'accusation, on a trouvé le germe de bons sentiments, qudcpiefoîs même chez les plus coupables, et quand on cherche à s'expliquer la faute commise, on en trouve la cause première dans les mauvais exemples reçus au seiA de la famille et dans Toubli des ôe-^ voirs paternels I

L'homme (tEtat. — le suis loin d'approuver les paroles de M. du Mirai. Il n'a pas été adroit; mais, au fond, il y a dans ce qu il a dit quelque chose de ATai. Quand j'entends représenter votre instruction primaire, votre épellation, vos pages d'écriture, vos récitations par cœur et votre arithmétique comme une panacée universelle propre à enrichir, à fortifier, à orner, à pacifier et à sauver la société, je pense aux char* latans des carrefoui*s, et j'ai envie de hausser les épaules, je vous le dis franchement 1

Le maîtrtt (Técoie. — De telles exagérations nuisent en effet à notre cause. Monsieur, je le reconnais bien volontiei*s.

L'instruction primaire, considérée en elle-même comme la simple connaissance de la lecture et de récriture, n'est qu'un instrument un outil, une machine, une arme, dont on peut se servir pour le bien comme pour le mal ; c'est tellement vrai que le principe de l' obligation a été soutenu, en même temps, parles hommes qui veulent en faire un élément d'ordre, de progrès pacifique et de discipline morale, et par les communez^x eux-mêmes, par de méprisables démagogues, dans le but avoué d'inoculer du poison à de pauvres âmes pour leur donner le goût de la destruction et du bouleversement. Maii^ vous savez, Monsieur, que je suis un vieux disciple de Pestalozzi. L'école primaire peut être, selon moi, un moyen de salut pour la société lorsque le maître, par son aptitude et son autorité, par de continuelles exhortations, parle choixdes lectures, par les conversations de chaque jour, parvient à ouvrir les cœurs et les esprits, à redresser le jugement, à développer la conscience; il fait alors de sa classe un sanctuaire où régnent

l'instruction obligatoire. in

Tordre, la discipline, le respect, le travail, et où les enfants subissent, à leur insu, Tinfluence irrésistible d'un milieu bienfaisant. Tant vaut le maître, tant vaut l'école. Faites de bons instituteurs. Améliorez nos écoles normales, réformez la pédagogie, offrez de bons traitements, et, dans un quart de siècle, vous aurez en France des écoles merveilleuses et des générations transformées.

L'homme d'Etat. — Un quart de siècle !

Le maître d'école. — Peut-être davantage. Il ne suffit pas aujourd'hui de dire Fiat lux\ pour que tout le monde y voie clair. La couche d'ignorance, de mauvais vouloir et de routine qui nous sépare de la vraie civilisation est plus difficile à percer que leMont-Cenis. J'ajoute que nous venons de faire un grand pas en arrière. Il ne s'agit pas seulement d'une année perdue. Nos récentes épreuves. Monsieur le député, n'ont pas contribué à moraliser la jeunesse. La suspension du travail, les clubs, l'insubordination, le cabaret, le venin distillé chaque jour par une presse abjecte qui pénètre maintenant jusqu'au fond de nos villages , toutes ces influences détestables ont réveillé les mauvais germes encore endormis dans beaucoup* d'âmes. «A Paris et autour de Paris, me disait le directeur des belles écoles publiques de Saint-Denis, l'esprit de licence s'est développé d'une feçon surprenante chez nos adolescents. Au moment du siège , derrière les fascines, à deux pasde l'ennemi, on entendait nos gardes mobiles de vingt ans, les fils de bourgeois comme les ouvriers, faire assaut de cynisme, tenir les propos les plus ignobles et révéler un état de révolte intérieure et de corruption qui m'effraye ! » Mon digne confrère, Monsieur, n'est pas une petite maîtresse ; un gros mot ne suffit pas pour le scandaliser; il connaît et fréquente depuis de longues années la population des usines qui entourent son école : ses craintes méritent d'être remarquées. Si, comme je le crois. Monsieur , l'enseignement peut contribuer à guérir ou au moins à prévenir le mal, ayez-y recours ! Efforcez-vous de placer tous les enfanta, pendant plusieurs années, sous le regard et la parole d'un bon instituteur. Rendez

rinsiruction obligatoire au nom de cette morale éternelle- sur laquelle reposent vos codes et vos lois I

Lhomme dEtax. — Est-il encore temps?

Zc maîire (Técole. — II n'est jamais trop tard pour faire son devoir et payer ses dettes. Qui peut sonder le mystère de l'avenir ? Ne prophétisons pas : agissons. Pendant que les flatteurs du peuple, propagateurs de la fausse lumière, et les tristes plagiaires du moyen âge, qui prétendaient sauver le monde en le couvrant de ténèbres, se retireront ensemble à l'écart, pour se frapper la poitrine et réciter leur meâ culpây délibérez, Messieurs, vous qui êtes aujourd'hui souverains! Lisez ou relisez la vie de mon illustre maître Pestalozzi. Fougueux patriote, démocrate plein. d'enthousiasme et de tendresse pour les classes souffrantes^ embrasé d'un saint amour pour la liberté, Pestalozzi, alors très-jeune, voulait réformer brusquement, dans le canton de Zurich, les abus, la misèr«, l'Église et l'État. La révolution éclata ; ses vœux étaient exaucés! Mais lorsqu'il vit se déchaîner aussitôt les passions brutales, semblables à des bêtes fauves dont on a ouvert la cage, ses illusions disparurent; il proclama « que l'éducation est le centre d'où tout doit partir, » et ajoutai que l'État ' doit considérer cet objet comme le plus essentiel et lui subordonner tout le reste. » En septembre 1798, refusant les hautes dignités politiques qu'on lui offrait, il se bornait à répondre : Je veux devenir instituteur ^ »

L' homme d Etat. — Je suis très-perplexe!

Le maître d' école. -r-Ahl Monsieur le député, n'hésitez plus! Est-il vrai, oui ou non, que l'influence du milieu peut beaucoup, en bien ou en mal, sur l'homme et surtout sur l'entant? L'Église le sait bien. Par son culte, par ses pratiques, par ses prières fréquentes, par ses lectures prescrites, elle agit trèspuissamment sur toute âme docile; elle crée ou développe des sentiments, elle entretient dans l'esprit des pensées habituelles.

1. Voir les Études sur fa vie et les travaux de Pestalozzi j par Ph. Pompée. Paris, PerroUn, 1850.

Cet état intérieur produit autour du iidèle comme une atmosphère de piété, comme un nuage bienfaisant dans lequel il vit, qui raccompagne partout et qui souvent résista à toute action du dehors. La volonté bien dressée se dirige alors d'elle-même dans un xîertain sens, et quand le pli est bien pris» il est très-exact de dire que l'homme est régénéré, qu'il naît une seconde fois, qu'il devient une nouvelle créî^ture !

L homme éCEtat, — Peste, mon cher ami, quel prédicateur vous faites! Votre bon curé va être jaloux! Admettez-vous les adultes à vos sermons ? J'irais bien volontiers vous entendre.

Le maître d école. — Monsieur le député, je ne me permettrai) jamais d'empiéter sur le domaine du pouvoir spirituel. Je me borne à faire réciter le catéchisme, ainsi que le règlement me l'ordonne ; mais je considère comme un devoir sacré de mêler à toutes mes leçons d 3S conseils, des observations, des récits qui ont un but moral. Sans toucher aux mystères de là foi, je m'adresse au cœur et à la conscience de mes élèves; je leur parle d'honneur, de loyauté, de probité, de bonté, décourage, de charité; en agissant ainsi, je ne fais que remplir honnêtement ma tâche de maître d'école.

Lhomme dEiat, — Tous vos confrères devraient faire de même» mais je suis sûr qu'un certain nombre ne réussiraient pas comme vous.

Le maître d'école. — Notre métier. Monsieur, est rude et difficile; mais, je le répète, il dépend de vous d'avoir de bons maîtres : améliorez les écoles normales I Faites en sorte que, dans chaque département, l'école normale primaire soit une copie réduite de l'admirable École normale de Gluny et reçoive de Ciuny des professeurs. Tout est là.

Lhomme éCEtat, — Je me place pour un instant à votre

point de vue. Le problème étant de faire une loi qui, tout en

établissant l'obligation, seul moyen, suivant vous, d'obtenir lé

développement de l'instruction primaire, ne blesserait pas

la liberté des pères de famille, comment s'y prendre pour le

résoudre ?

H4 I/INSTRDCTION OBLIGATOIRE.

Le maître décale. — Ah, Monsieur, les problèmes d'arithmétique sur lesquels mes écoliers sa creusenl la tête sont moins difficiles pour eus que ne l'est pCMir moi, pauvre homme, celui que tous me posez ! Ai-je donc les lumières nécessaires ? Que puis-je faire dai^s cet entretien qui me trouble et, où à chaque instant, je sens ma faiblesse? Tout au plus vous dire comment les choses se passent, dans un village, autour d'une école, vous citer des faits, et me taire, pour vous laisser à vous, législateur, le soin et l'honneur de conclure! L'homme (TFtat, — Il faut absolument éviter de froisser les paysans. Allez donc rendre la fréquentation de l'école obligatoire pour des enfants qui auront à faire, aiin de s'y rendre, 5 ou 6 kilomètres et plus, dans la boue ou dans la neige! Il y a des populations disséminées sur d'immenses territoires. Vous allez, sous prétexte de progrès^ imposer aux enfants des corvées telles que leurs ancêtres du moyen âge n'ont jamais rien vu de pareil. On prétend qu'un certain seigneur féodal, une fois par an, se faisait apporter une alouette . sur un char à bœufs; il était réservé aux libéraux du xix^ siècle de condamner de pauvres petits malheureux, afi[amés et demi nus, à faire tous les jours, en hiver, deux ou trois lieues» à pied, aller et retour, pour rapporter le soir, dans la chaumière paternelle, avec le germe de plusieurs maladies et le dégoût du métier de leur père, quelque savante définition grammaticale de \dc proposition incidente déterminative ! \v2i\' ment, il y a de quoi faire bouillir le sang de Thomme le plus calme, et si les paysans de ces contrées-là me ressemblaient, ils seraient tentés de faire une jacquerie coûtre votre instruction obligatoire et vos insupportables férules !

Le maître d'école. — Mais, Monsieur le député, il faudrait être fou pour décréter de telles jchoses ! Avant d'imposer le devoir scolaire aux enfants d'un hameau éloigné, on pensera naturellement à leur donner une école, à louer au besoin une chaumière, à y mettre des bancs et à y installer un instituteur adjoint. Ayez, comme en Suède, des instituteurs ambulants. S'il s'agit, non d'un hameau, mais d'une maison isolée au milieu

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des bois, des landes ou des montagnes, Tentant de cette maison-là pourra être dispensé, comme les enfants boiteux, para-

lytiqueSjatteintsd'infirmitéscontagieuses.ou simplement idiots.

L homme d Etat. — La pauvre femme dont Tenfant en haillons va conduire à l'herbe la vache ou la chèvre maudira votre réforme démocratique! Le petit garçon ira pieds-nus à l^école, mais les animaux pâtiront, la mère ne pouvant trouver les deux sous qu'il faut pour les confier à un autre berger! Les rôles sont renversés, mon cher instituteur! C'est moi, le citadin, qui dois rappeler à l'homme des champs les nécessités de la vie rurale !

Le maître d'école. — Monsieur le député, la caisse des écoles trouvera peut-être des souliers ou des sabots pour ce gamin. Quanta la pauvre mère,. il y à un moyen de la consoler et de payer la conduite au pâturage de la vache ou de la chèvre. On fait bien des quêtes pour racheter les petits Chinois à leurs parents, afin de les baptiser. Organisons dans les communes V Œuvre du rachat des petits écoliers!

L homme éCEtat. — Vous avez réponse à tout î Quelles mesures administratives faudra-t-il employer pour qu'il y ait assez d'écoles ouvertes à tous les enfants, garçons et filles ?

Le maître d'école. — M. Tinspecteuî" primaire serait plus capable que moi de répondre là-dessus, mais j'ai lu la loi du 10 avril 1867, et je crois qu'il suffirait d'appliquer cette loi, à la seule condition, bien entendu, de dépenser beaucoup d'argent. Dire qu'on va se lancer à grande vitesse sur la voie du progrès et rappeler, un instant après, d'un ton dolent, la situation précaire de nos finances, c*est vraiment fouettera tour de bras un cheval attaché. Si l'on n'est pas décidé à faire les sacrifices nécessaires, qu'on s'^évite la peine'de parler d'instruction publique. Ce sera pour vous. Messieurs de la Chambre, une économie de temps !

L homme d'Etat. — Vous êtes impatient, absolu, radical, tout d'une pièce ! On voit bien que vous n'avez pas été ballotté par l'océan politique. J'étais comme vous dans ma jeunesse; mais tandis que, pareil à un caillou roulé, j'ai perdu l'un

après l'autre tous mes angles, les années passées par vous, mon brave ami, seul, dans ce village, en tête à tête ^vec une idée fiie, n'ont pu que pétrifier, dans sa raideur, votre conviction immobile. Appliquer Tobligation en France, dans des régions si diverses, se heurter aux mœurs, aux usages, c'est une œuvre chimérique, c'est tenter l'impossible !

Le maître d école, — Ah ! Monsieur, il est bien certain que mon opinion ne date pas d'hier, mais de 1840. C'est M. Cousin qui m'a converti. Aussi, n'est-ce pas moi qui vais vous répondre : c'est le savant philosophe, ministre et pair de France. Voilà un passage que j'ai copié dans son livre intitulé : De rinstruction publique dans quelques pays de f Allemagne et particulièrement en Prusse^ écrit à la suite d'un voyage fait en 1831 : — « Le plus difficile était d'obtenir des nouvelles provinces, et particulièrement de celles du Rhyi si récemment annexées à la monarchie, l'exécution de l'article de la loi qui impose aux parents, sous des peines rigoureuses, l'obligation d'envoyer leurs enfants à l'école. Le ministère eut la sagesse de suspendre pour ces provinces cette partie de la loi, et il s'efforça d'arriver à peu près au même résultat par la persuasion et à force de zèle : puis, quand il eut répandu le goût de l'instruction dans ces provinces et qu'il les jugea suffisamment préparées, il rendit la loi obligatoire en 1825, et dès lors tint la main à sa stricte exécution. Partout la loi a été appliquée, dit M. Cousin, mais avec un mélange habile de douceur et de sévérité. » Il me semble. Monsieur, que nous pourrions suivre cet exemple.

L'homme d'Etat. — Même en prenant ces précautions, une pareille loi n'irait-elle pas porter le trouble dans toutes les chaumières? Établir des distinctions entre les communes ne suffirait pas,, il faudrait se rendre compte des embarras qui surgiront dans chaque foyer domestique! D'autres mesures n'aflectent qu'une catégorie de personnes ou n'atteignent les intéressés qu'à de longs intervalles. Celle-ci, universelle dans son application comme l'impôt, personnelle comme la loi militaire, va frapper toutes les familles qui n'envoient leur

enfant ni au lycée ni au séminaire! Comment être sûr, d'ailleurs, que Tobligation ne va pas dégénérer en oppression, (|u*el]e ne donnera pas lieu à une ingérence fâcheuse de l'État dans la vie intime?

Le maître d* école. — Il me semble que l'application delà loi sur l'instruction obligatoire pourrait être confiée^ à une commission de pëjres de famille choisis par le conseil municipal. Si les choix étaient mauvais, les habitants ne pourraient s'en prendre qu'à eux-mêmes et feraient justice de leurs mandataires aux prochaines élections.

L'homme d'Etat. — Si jamais nous devions en être réduits à accepter l'instruction obligatoire, il faudrait, en effet, se garder d'une organisation administrative qui augmenterait le pouvoir, l'influence et la responsabilité de l'État; l'école doit rester, à cet égard, une affaire communale; mais le point délicat, c'est la manière de constater l'instruction acquise par l'enfant qui aura été élevé à domicile ou dans une école privée.

Le maître d'école. — Cette difficulté est plus apparente que réelle. Dans beaucoup de communes où des Certificats d études primaires sont délivrés aux enfants de l'école publique après examen, les élèves des écoles privées viennent d'eux-mêmes ileraander, comme une faveur, d'être admis à subir Tépreuve. En Allemagne, en Suisse, la constatation dont*il s'agit ne donne lieu à aucune difficulté.

Lhmnme d'Etat. — Toujours l'Allemagne et la Suisse ! Saf chez donc que les descriptions qui célèbrent l'état de l'instruction primaire à l'étranger sont exagérées ou même tout à fait inexajDtes ! Sous Tempire, le gouvernement l'a déclaré plusieurs fois t

Le maître d'école, -j- Le Rapport de M. Duruy affirme le contraire. Je suis bien sûr. Monsieur, que M. l'inspecteur général Rendu, M. le général Morin, membre de l'Institut, M. Frédéric Monnier, ancien maître des requêtes au Conseil d'État, M. l'inspecteur général Baudouin, pourraient dissiper vos doutes. Ils ont vu les choses dont ils parlent.

il8 L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE.

r homme iEtat. — Vous citez rAIlemagne, mais vous semblez ignorer que les lois faites à l'étranger pour robligatioa sont des lois tyranniques, datant de l'ancien régime, d'une époque oii Ton n'avait aucun souci de la liberté. Ainsi, les lois de la Prusse datent du grand Frédéric. Comment ces lois oppressives seraient-elles appliquées de notre temps? Ce serait reculer au lieu d'avancer t Pour que vos exemples prouvassent quelque chose, il faudrait les trouver chez des peuples très-libres, où le respect de l'individu est plus grand encore que chez nous t

Zc maître d'école. — Mais, Monsieur, c'est une erreur ; les lois allemandes n'ont ni celte seule origine, ni ce caractère ! Si ces lois sont vieilles, elles ont été rajeunies par les désastres de l'Allemagne pendant les guerres de l'Empire. D'après un écrivain anglais, M. Kay, qui a bien étudié l'Allemagne, c'est de 1815 que datent surtout ses progrès. C'est lorsque la paix fut rétablie en Europe, que les gouvernements allemands devinrent moins despotiques et sentirent l'importance des questions relatives à la condition du peuple. D'ailleurs, la plupart de ces lois n'ont rien de tyrannique. En prenant l'Allemagne et la Suisse dans leur ensemble, on peut dire que les choses se passent ainsi : D'abord^ admonition ou avertissement par simple teuille, envoyée par la poste pour 10 centimes; ensuite, citation à comparaître devant la commission scolaire, remise par le garde-champêtre. Exhortation du président de cette commission. Le& commissions scolaires de pères de famille sont un rouage admirable, qui concilie l'action morale a^ec la contrainte légale et qui rend tout facile. Si l'exhortation ne suffit pas, plainte est adressée par ce président, sur papier timbré, sans frais, au magistrat local, au juge. Enfin le magistrat prononce. Ici, grandes divergences : dans les pays libéraux, le père est passible d'amendes en argent de 1 fr. 50 c, 2 francsjet 4 francs; on peut aller à 8 francs s'il y a récidive, mais ce cas est bien rare. Le juge de paix de Baie disait à M. Monnier n'avoir jamais vu de récidive depuis huit années! Dans les pays aristocratiques on est plus sévère. On

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condamne les gens à 24 heures de prison, même sans amende préalable. Il en est ainsi en Bavière. Maintenant, Monsieur, si vous voulez des exemples pris chez des peuples très-libres, je vous citerai les États-Unis, d'abord, mais surtout la dernière loi anglaise, la loi qui rend l'instruction primaire obligatoii^. Elle porte la date du 9 août 18701 La loi qui va régénérer les écoles anglaises a été votée au moment même oii nos armées succombaient à Wissembourg, Reischoffen et Forbach t

L homme dEtat. — Un Anglais serait fier de vous entendre, et, en même temps, votre langage est celui d'un admirateur de la Prusse. Je vous croyais meilleur patriote !

Le maître d! école. — Ohl Monsieur, ne parlez pas ainsi, même en plaisantant 1 J'ai vu de près les Prussi^is et d'autres AllemaïKls. Quelque chose manque à ces gens-là du côté du cœur. Ce que nous appelons grandeur d'âme, générosité, loyauté, est plus rare chez eux qu'ailleurs. — a J'ai i)eaucoup d'amis à l'étranger, me disait une dame, élevée en Allemagne, Madame de Longpont, qui habile le château voisin; depuis bien des années, c'est dans mes relations allemandes, et là seulement, que je pratique le fameux précepte : Songe, en parlant à ton ami, que, demain peut-être il sera ton ennemi! » — Qui l'aurait cru. Monsieur? les Allemands sont cruels ! Mon neveu Philippe, qui arrive d'Alsace, a vu de ses yeux, à Molsheim près Strasbourg, le 4 septembre, huit orphelins pleuianl leur mère; il a vu leurs larmes et entendu leurs sanglots. La malheureuse paysanne conduisait une voiture. Au lieu d'obéir à un règlement sur la peste bovine qui prescrivait de s'arrêter, elle passa outre. Une sentinelle fit feu et la manqua, mais les hommes du poste prirent les armes, tirèrent, et elle tomba morte. Il faut cependant être juste, Monsieur, même envers les Allemands. S'ils observent parfois la consigne d'une façon impitoyable, ils ne sont pas Jpujours à l'épreuve du remords. En voici un exemple... Mais je m'arrête, Monsieur, je me laisse entraîner à de trop longues

digressions...

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L'homme d'Etat, — Continuez, je vous en prie. J'écoule avec iniéj et vos récits. Les éloges excessifs qu'on prodigue à FÂIlemagne m'exaspèrent. L'histoire, en signalant les actes (le perversité diabolique dont cette affreuse guerre a été l'occasion, montrera, je Tespère, qu'une race peut entretenir des écoles obligatoires, avoir le premier prix de lecture et d'éeriture à l'Exposition universelle et descendre cependant fort bas dans l'estime des peuples!

Le maître cFécok. — Très-bien, Monsieur le député! J'allais vous dire que cette dame dont j'ai déjà parlé, madame de Longpont, a logé au cbâteau, dès le début de la guerre, un officier supérieur bavarois qui avait pris part à la destruction de Bazeilles. C'était un homme de cinquante à soixante ans, grand et fort, un beau type de gentilhomme et de guerrier, mais il était singulièrement taciturne et toujours muet. Un soir, après le repas, sa langue parut se délier. «C'^st horrible, dit-il, comme se parlant à lui-même, c'est horrible de faire ainsi la guerre aux populations! Oui, tout brûlerl tuer des femmes et des jeunes filles!... » Le lendemain, son front paraissait encore plus sombre, et, sans être interrogé, il reprit son monologue : « L'incendie de leur maison ne les effrayait pas! elles étaient là, armées de leurs couteaux, et comment ne les aurait-on pas tuées ? :» et, d'une voix plus basse, il répétait : « Tuer ces femmes, celait la loi delà guerre! o En vain chercha-t-il à s'étourdir en buvant : sa mélancolie augmenta de jour en jour et bientôt il tomba malade. Le délire le prit. On sut alors qu'il était père de famille, liais au lieu de voir, dans son rêve, ses enfants chéris lui sourire, cet exécuteur militaire des hautes œuvres du roi de Prusse se débattait sous l'œil immobile et vitreux des jeunes victimes de Bazeilles. On l'emporta hors du château sur une civière, et c'est un peu plus loin qu'il alla mourir.

San^ nous vanter. Monsieur, nous pouvons dire que cette race allemande n'est pas supérieure à la nôtre; elle avait su prendre un masque sentimental et bonhomme qui nous a trompés, et, à cet égard, nous ne pourrons jamais l'imiter^

I/INSTRCCTJON OBLIGATOIRE. l2i

puisque c'est avec le nom même de notre pauvre pays qu'on a fait le mot franchise^ mais nous ressemblons à notre terre liaiale, si féconde, si riche, où tout serait beau et parfait, si l'agriculture ne restait vouée à la routine. Quant à nos vain- (|ueurs, je les compare à ces jardins, oii, au milieu des plaines stériles et sablonneuses de leur Poméranie, un horticulteur habile, à force de temps, de science, d'argent, de patience et de fumier, obtient artificiellement et à grand'peine des fruits présentables. Ces réflexions me font regretter plus amèrement encore que Tinstruction obligatoire n'ait pas été établie, chez n&v^ aiis&L, depuis un siècle ou deux, mais dans Tei^prit (l'Henri IV et sans recourir aux dragons de Louis XIV.

L'homme (TEtat. — Sans les événements qui viennent de se dénouer pour nous d'une façon funeste, vous en seriez encore à pous citer ces bons Germains, qui aiment tant les livres et surtout la Bible, comme des modèles d'humanité et de vertu !

Le maître cPécole, — Certes, Monsieur, si jamais il a été démontré que tout n'est pas dit quand l'homme est instruit, c'est par leurux^mple! A Rastadt; ne poussaient-ils pas l'indélicatesse jusqu'à couvrir <ie drapeaux, à la nouvelle d'une (le nos défaites, les tristes demeures de nos officiers prisonniers ? D'insolents pétards venaient éclater tout exprès sous les fenêtres closes et, pour mieux narguer les vaincus, le drapeau ennemi pendait si bas et obstruait si bien la porte que nul ne pouvait sortir ni rentrer sans en subir le contact odieux. Un jour, dans cette citadelle, passait un cortège de blessés français. L'un d'eux, couché sur une brouette, laissait voir un os brisé sortant d'une plaie béante. De blondes jeunes filles, semblables à la Marguerite de Faust, debout sur le pas d'une porte, regardèrent et sourirent. Quant aux livres, certes. Monsieur, les Prussiens les aiment et en voici la preuve. Un visiteur qui, après le départ des troupes ennemies, parcourait l'école normale de Courbevoie, y a trouvé plusieurs exemplaires de ces petits livres d'édification et de prière qui font partie des effets d'équipement du soldat prussien. ^Détériorés et mï?.

hors d'usage par un service quotidien, ces pieux débris avaient été abandonnés par Tannée allemande et remplacés dans ses bagages par d'autres oiTjels. Lors de l'occupation de la préfecture de Versailles par le roi de Prusse, on a vu, pendant plus de quinze jours, arriver dans Tune des cours de ThôteU de nombreux fourgons venant de Saintr-Cloud. Ils ne contenaient pas seulement les lustres, les pendules, les objets d^art ou d'ameublement du palais, mais aussi les livres et les collections de la bibliothèque. Ce butm littéraire, qu'auraient peut-être dédaigné certainsgénéAux delà Commune de Paris, ne pouvait manquer d'être apprécié par la cour de Berlin, et fut libéralement distribué aux personnages appartenant à la maison du roi. L'un d*eux, M. le conseiller Schneider^ Thistoriographe de Sadowa, reçut sa part de cette bonne aubaine ; il manitèstait ouvertement sa joie de posséder de belles éditions richement reliées. Après ce démâiagement, qui valait pour nous plus qu'un incendie, le palais de Saint-Cloud a été brûlé!

Oui, Monsieur, pendant cette triste guerre, les Allemands ont été presque toujours pillards et souvent féroces. Est-ce une raison pour ne pas reconnaître que leur organisation militaire et leur organisation scolaire sont toutes deux excellentes et pour ne pas établir, comme la Prusse, l'instruction obligatoire ?

L homme d'Etat. — J'ai un ami, tête exaltée, qui a signé avec enthousiasme, en 1870, une pétition couverte déjà, disait-il, de 250,000 signatures en faveur de l'obligation ; mais aujourd'hui, lorsqu'il relit les programmes révolutionnaires de la Commune, lorsqu'il songe que les courtisans de la vile multitude et les démagogues de toute nuance, dont il a horreur, demandent aussi l'instruction obligatoire, le dégoût le saisit et il n'en veut plus. P(Tur l'y ramener, il faut lui dire que les chevaliers du drapeau blanc et les jésuites la détestent.

Le maître d'école, — Votre ami, Monsieur le député, est trop passionné pour devenir jamais un grand ministre ou un instituteur passable. 11 faut juger les projets de loi comme les en-

fants, en eux-mêmes, et nullement d'après le mépris ou le respect que peuvent inspirer les parents. Autrement, où en seraisje moi-même? Il me serait impossible détenir ma classe!

Uhcrnme dEtat. — Les écoles prussiennes obligatoires sont sans doute partout très-supérieures aux nôtres?

Le maître d'école. — Non, Monsieur. Un juge de paix prussien, qui faisait partie de Tarmée allemande, a écrit, d'un village de la Haute-Marne, à un journal pédagogique de son pays \ ses impressions sur les écoles rurales françaises. Voici - la traduction de sa lettre dans un recueil que j'ai reçu hier. Voulez-vous me permettre de vous en lire un passage ?

Lhomme d'Etat. Certainement.

Le maître d'école. — ... « Voilà quinze jouis, dit-il^ que nous nous trouvons dans ce pauvre village... Dans tous les villages j'ai porté tout particulièrement mon attention sur les maisons d-école, et, autant que possible, sur Técole, sur le maître, sur le dfegré d'instruction des enfants et des paysans. Mon opinion sur l'école française n'est plus celle que je m'étais faite d'après ce que j'en avais lu jusqu'ici. La Prusse a exposé en 1867, à Paris, une maison d'école de village. Mais nos maisons d'école de village ne peuvent absolument pas rivaliser avec la plus grande partie de$ locaux scolaires que j'ai vus jusqu'ici en France. Le plus petit village possède sa maison d'école bien bâtie, massive, très-suffisante. Quant aux instituteurs ruraux, ils supportent parfaitement la comparaison avec les nôtres. Ce sont des hommes alertes, vigoureux, instruits, qui jouent un rôle dans leurs communes; ils sont très-utiles au sein du conseil municipal. Nous avons trouvé partout les en«* fants des écoles courageux, éveillés, habiles dans l'expression de leurs pensées, de beaucoup supérieurs à nos petits campagnards. A Trampot, dans les Vosges, *j'ai vu les cahiers de devoirs des élèves. Si les compositions sont réellement des travaux faits librement, comme on me l'a assuré, il me sem-

I . V AUgemeine deutsche Lehrerzeitung , numéro clu 1 1 juin 1871, cité par le Bulletin de l'inslruclion primaire de la Meurlhe, n* de septembre 1871, I». 118.

ble que nos écoles, en général, n'arrivent pas aux mêmes résultais. Moi-même, pendant quelques années, le premier dans mon école, je n'aurais pas su faire aussi bien une composition, ni écrire une lettre aussi habilement, avec autani de facilité de style et aussi correctement. A Hautes-Saulncs, dans la Moselle, j'ai lu la lettre d*un fils de paysan prisonnier chez nous. Cette lettre répondait complètement à ce que j'avais vu à Trampot dans les cahiers des élèves. > £h bien ! Monsieur, voilà un témoignage arraché par l'évidence à nos ennemis mortels et qui fait plaisir t

L homme d'État, — Et qui donne raison à ceux qui trouvaient fort exagérées les appréciations pessimistes du rapport de M. Duruy ?

Le maître d^ école, — Ah ! permettez. Monsieur I La Haute- Marne, les Vosges, la Moselle, avaient, en 1867, les numéros 1 , 3 et 6 sur la liste des départements classés d'après le degré d'instruction des conscrits! L'impartial ennemi qui admire avec raison nos écoles de l'Est aurait-il tenu le même langage dans l'Ouest et le Midi ? Jç ne le crois pas. J'ai connu des instituteurs que l'insalubrité de leur école a tués. Dans le concours de 1861, soixante-quatre instituteurs sur cent se plaignaient de la situation actuelle des maisons d'école. L'un d'eux, installé dans un bouge non planchéié ni carrelé, et sans bancs ni tables, se mita en fabriquer en terre, et cela, en creusant le sol même de la salle d'école, de sorte que les élèves étaient assis sur des bancs de terre et écrivaient sur des tables en terre. C'était il y a dix ans, dans le Midi. Ahl Monsieur, qu'on prenne donc le parti de régénérer tout cela, coûte que coûte î Depuis un siècle bientôt, notre pauvre pays tombe de révolution en révolution, de chute en chute, et toujours sous prétexte de liberté 1 C'est par Tinstruction et l'éducation convenablement propagées qu'on préparera l'avènement d'une liberté pacifique et légale !

Lhommje d'Etat, Vous avez des idées généreuses ! Vous êtes naïf!

Le maître d école, — Est-ce un reproche, Monsieur ? Quand

L'INSTROCTION OBLIGATOIRE. 125

je tiens la plume au conseil municipal comme greffier de mairie, je suis là au milieu de gens très-honorables, mais habitués le plus souvent à voir les choses du côté du gain et de l'intérêt. Où serait le mal, si, sur une douzaine d'hommes réunis autour d'une table, on en trouvait un qui ne fût pas complètement tanné et cuirassé contre l'émotion et le sentiment ?

U homme d'Etat. — Ne me disiez- vous pas que l'obligation est appliquée en Bavière plus sévèrement qu'en Prusse ?

Le maître d'école. — Oui, Monsieur, j'aurais dû ajouter qu'en Bavière Técole est placée sous la surveillance immédiate du clergé ; le prêtre est inspecteur de Técole, directeur de Tenseij^nement. Puisqu'on juge l'arbre par ses fruits, que dire des écoles cléricales d'où sortent les soldats bavarois, lorsqu'on lit, en frémissant, le récit des crimes affreux commis, après le combat de Wissembourg, par ces brutes sanguinaires. C'est une page d'histoire ! voulez-vous l'entendre ?

V homme d'Etat. — Lisez, lisez! ces épisodes de la guerre de 1870 sont étroitement liés à la question scolaire qui nous occupe. Si les générations sortent sauvages ou perverses d'écoles bien suivies, c'est que la race est inférieure ou l'éducation mauvaise.

Le maître d'école. — Il s'agit d'un article du Journal la L /tertjé du 24 septembre dernier, signé par M. Albert Duruy, qui, après avoir combattu à Wissembourg, est allé revoir le champ de bataille et a ouvert une sérieuse enquête sur le§ faits et gestes de l'ennemi : « C'est une histoire édifiante^ dit-il, et qui mérite d'être dédiéeà SonHypocrisierempereurGuillaume...»

Voici quelques passages:

a Quand nous avons commencé notre mouvement de retraite, une nuée de Bavarois, qui $' étaient jusque-là tenus cachés dans les î;îjr/îe«,'S'élancèrent jusqu'aux maisons.... où avaient été transportés nos blessés... On avait beau leur dire qu'il n'y avait plus un homme valide, que touâ les soldats et officiers transportés là étaient blessés ; ils ne voulaient rien entendre. Dans une chambre qui garde encore la trace des balles, se

trouvait le lieutenant de ma compagnie, le brave Yuillemin, blessé, dès le commencement de raction» d'une balle audessus du genou, qui lui avait fracassé l*os. Il était étendu sur un lit : cinq ou six turcos, tous grièvement blessés, gisaient par terre auprès de lui. Les Bavarois entrent : dix au moins se jettent sur ces malheureux et les achèvent à coups de baïonnette. Ils prennent Vuillemin, le jettent à terre, le tirent hors de la maison^ et se mettent à le traîner par sa jambe cassée, en poussant des exclamations de joie féroces, jusqu'au pied d'un arbre où Ton s'apprêtait à le fusiller, quand, par bonheur, un docteur (pas un officier) .arrive et met tin à cette scène de boucherie. Ce récit, je le tiens du lieutenant Vuillemin que j'ai retrouvé là-bas sur son lit de dotileur, commençant à peine à marcher.... Dans une autre maison, trois turcos s'étaient réfugiés au grenier et cachés dans la paille. On les découvre, on les saisit, on ouvre la fenêtre; on les précipite sur le pavé de la cour, où ils se brisent les reins.... A côté, dans une auberge, se trouvait le capitaine Tourangîn. Blessé d'une balle à la jambe etd'une autre à la poitrine, il n'avait pas une heure à vivre ; ils la lui ont volée. Quand ils arrivèrent, il lit signe à la lille de l'aubergiste, qui était bravement demeurée près de lui à le soigner, et voulut lui remettre un portefeuille qu'il destinait sans doute à sa jeune femme. Les Bavarois arrachèrent brutalement des mains de la jeune fille ce portefeuille qui contenait peut-être un dernier adieu ; puis à coups de baïonnette, ils l'achevèrent, malgré les supplications et les cris d'horreur des gens de la maison. Un peu plus loin, le lieutenant Grandraont gisait dans un champ de pommes de terre. Le malheureux avait les deux bras cassés, une jambe fracturée et deux balles dans la poitrine. Des soldats l'aperçoivent, remuant encore et criant au secours. Ils le prennent pour cible, déchargent leurs armes sur lui et lui fracturent l'autre jambe... » Je m'arrête. Monsieur le député, mais je n'ai pas fini. Vous aviez raison de dire que tout ceci est lié à la question scolaire. Un ancien fonctionnaire de l'université m'a communiqué, en me priant de vous la montrer, une let-

L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE. i2

tre, en date du 13 septembre \ 871, de M. l'inspecteur primaire Jost qui était à Wissembourg pendant Toccupation ennemie. Ecoutez ce passage :

a Le maître d'école prussien a battu le maître d! école autrichieni), répétaientàl'envi, en 1 866, les journaux pédagogiques de TAlIeraagne et de la Prusse. On peut dire la même chose, mais dans un autre ordre d'idées, de Tinstituteur prussien et de l'instituteur français en 1870. Notre instituteur vaut certainement et dépasse même Tinstituteur'prussien par la capacité, l'aptitude, la tenue, le caractère. Je puis en parler de visu. Ce qui constitue la grande différence entre l'instituteur français et son collègue prussien, c'est l'application persévérante, — digne d'une plus noble cause, — de ce dernier à enseigner la haine de la France : « Voyez-vous, disait un soldat prussien qui logeait dans ma maison, on nous a inculqué dès notre âge le plus tendre qu'il faudra que nous nous vengions Une fois de la France. » ( Man hat uns von Kindesbeinen an eingeprœgt dass tvir unseinmal an Frankreich rœchen miissen.)

L'homme d'Etat. — Le monde est mal conduit!

Encore un mot sur Tobligation. Dans une commune oii existent beaucoup d'écoles rapprochées, publiques ou libre >, catholiques ou protestantes, congréganistes ou laïques, le père peut choisir. Sa conscientîe reste libre, son autorité presque entière. Mais supposons, c'est le cas le plus fréquent, que ce père habite un village où n'existe qu'une seule école. C'est récole publique tenue par un institiîteur communal, congréganiste ou laïque, dont ce père, à tort ou à raison, se méfie. Instruire ^on enfant lui-même, à domicile, ce paysan, cet artisan ne peut y songer I Pour lui, l'instruction obligatoire, cette belle théorie qui respecte, en principe, le choix dti père, peut devenir, en fait, l'école obligatoire du frère Grillandus ou du citoyen Carmagnole, c'est-à-dire la tyrannie dans ce qu'elle a de plus personnel et de plus douloureux !

Le maître décote. — Ici, Monsieur, vous êtes dans le vrai. Aussi vais-je peut-être vous étonner. J'ai le brevet supérieur, je voudrais que toute personne qui enseigne au nom de l'État,

comme titulaire ou même comme simple adjoint, tut pourvue du brevet simple. Je ne comprends ni ces centaines d'écoliers menés par un bataillon de congréganistes sans brevet, avec un seul frère breveté pour servir d'enseigne légale à l'école, ni ce privilège exorbitant qu'on appelle lettre d'obédience. Eh bien ! si l'instruction obligatoire était proclamée, j'accepterais, je demanderais même pour les écoles libres la suppression du brevet. Alors le premier venu, laïque ou non, sans autorisation, sans di{)lpme, sans certificat, même sans lettre d'obédience, à la seule condition de n'être ni repris de justice, ni taré, ni malhonnête, pourrait enseigner. Dès lors, si, dans le village dont vous parlez, l'instituteur communal inspirait en effet à quelques pères de famille une défiance plus ou moins fondée, rien n'empêcherait un voisin, un vieux soldat, un petit marchand, une femme, de donner à ces enfants des leçons, payées ou non, de lecture, d'écriture, etc. C'est aujourd'hui un délit qui pourrait entraîner procès-verbal^ poursuite et condamnation.

L'homme dEtat. — Ma question vous a paru topique ? Eli bien I à mon tour, je me déclare satisfait de votre réponse. Cependant j'ai encore un doute. En fait, il arrivera certainement qu'un protestant ira, bon gré mal gré, dans une école catholique, ou réciproquement. Comment concevoir la présence obligatoire d'un ou plusieurs -dissidents, ou même de l'enfant d'un libre penseur, dans une école où la récitation du catéchisme fait nécessairement partie4u programme ?

Le maître décote. — Vous me conduisez, Monsieur, sur un terrain brûlant. Le langage impie, la conduite Révoltante de certains révolutionnaires à l'égard de renseignement religieux dans les écoles, embarrasse les honnêtes gens qui voudraient, à leur tour, traiter cette question et concilier le respect absolu des croyances de chacun avec la réunion de tous les enfants dans la même classe... Un jour, en Algérie, le maréchal de Mac-Mahon a rencontré, dans une école, un petit chrétien, un petit juif et un petit arabe, assis côte à côte sur le même banc et apprenant à lire ensemble dans le même li-

vre. La loi de 1833 sur rinstruction primaire, la loi-Guixoi» (lisait que le vœu des pères de famille sera toujours consulté et suivi en <*e qui concerne la participation de leurs enfants à rinstruction religieuse. L'application large de ce principe suffirait.

V homme cTÉtat. — Ce principe-là nous mènerait, en ligne droite, à rendre exclusivement laïque renseignement public l Jamais les congréganistes n'accepteront ce libre choix des pères de famille qui aurait pour conséquence de diviser leurs écoliers, devant le crucifix suspendu dans la classe, en deux catégories nouvelles : les enfants du Syllabus et ceux de la libre pensée, les fils de Dieu et les infidèles, les brebis et les boucs t II faudrait donc décider que, dans toute commune, il y aura au moins une école laïque et y tolérer la formation de deux camps opposés, triste reflet, dans l'école, des disputes religieuses du n^onde f En Amérique, en Angleterre, l'embarras naît de la multiplicité des sectes, il y a dans ces pays, cent manières d'être croyant ; chez nous, la question se pose entre la foi des ancêtres et le doute absolu. La demi-mesure à laquelle je pense serait pleine d'inconvénients et de dangers, et vraiment je craindrais moins, peut-être, ia séparation complète de l'Église et de l'école ! L'enseignement religieux et le catéchisme sortant alors des règlements scolaires officiels, deviendraient une affaire intime de foi et de conscience entre les familles et le ministre du culte, mais ce serait déchaîner les tempêtes. Celui qui proposerait une telle réforme serait excommunié par le clergé, dénoncé comme ennemi du culte national, compromis par les acclamations des Frères et AmiSf montré au doigt par les badauds comme athée ou voltairien, et approuvé, discrètement, par quelques sages dépourvus d'influence et d'autorité. La force des choses tranchera ce nœud gprdien. Laissons cela, et parlons maintenant, s'il vous plaît, de la gratuité absolue. D'après la loi actuelle, ne reçoiton pas gratuitement dans l'école tous les enfants dont les parents sont hors d'état de payer la rétribution scolaire ?

Le maître d'école. — Oui, Monsieur. Ma grande raison pour

i3(> L'INSTRUaTION OBLIGATOIRE.

souhaiter la gratuité absolue, c'est mon désir d*éviter tout échec à l'obligation. Pour moi» robligation est un principe, et la gratuité un expédient.

Lhùmme dEtat. — Un avocat, plein de ressources, me disait qu'il est Ci>ntradictoire de proclamer le devoir du père par robligation, et de le remplir, à sa place, par la gratuité.

Le maître d école.--' Eh bien. Monsieur, Toilà un raisonnement qui me met en colère. C'est là, sans doute, un écban* tillon des jeux d'esprit qui servent d'amusement à vos messieurs du barreau, mais je leur préfère ce que dit le simple bon sens. L'obligation, qui prive le père du travail de son enfant, \\A impose un sacrifice. La gratuité rendra naturel I^cnent ce sacrifice moins pénible. Prenons pour exemple un paysan qui n^envoyait pas son enfant à l'école, pendant le mo^ d'avril, pour le faire travailler aux champs. Supposons que ce travail ait une valeur de cinq francs par mois et que la rétribution mensuelle soit de trois francs. L'obligation, sans la gratuité, imposera à cet homme un sacrifice de huit francs par mois. La gratuité absolue le dispense de payer trois franes, et l'obli* gation ne lui impose alors qu'une privation moins sensible.

Lkomme d'Etat. — C'est |uste ; il faut, en effets se méfier des considérations spécieuses familières aux avocats. Ilestrare^ en France, qu'une réunion d'hommes occupés des affaires publiques ne contienne pas d' avocats. Or, par la prestesse de leur parole souple et déliée, ils s'emparent trop facîlemenl des esprits. Tel juré de cour d'assises, couvé par le regard d'un éloquent défenseur, ébloui par ses gestes, ressemble à Foiseau immobile sous l'œil fascinateur du serpent ; surpris, inquiet, charmé peut-être, rassasié de beau langage, épuisé d'attention, il n^est pas convaineu, mais il sent tournoyer dans sa tête ahurie toutes les notions du juste et de l'injuste, du faux et du vrai. L'aplomb surnaturel de l'orateur le confond, et le brave homme va douter de lui-même plutôt que dé refuser sa confiance à un si merveilleux artiste. Us parlent comme on chante, ou comme on joue du violon. ^ Je traite-

i^ ^Wf *mm-m

L'INIÏTRUCTION OBLIGATOIRE. ^3f4

rai volontiers ce sujet, disait Tun des plus célèbres, il est assez dans ma corde. » Une longue pratique a révélé h favocat tous les secrets de la stratégie ; aucune banalité ne Teffiraye pourvu qu'elle réussisse ; il sait trouver le défaut des cuirasses, ety le moment venu, il appuie au bon endroit. Sous ses mains agiles, le plus misérable embryon d'argument devient un formidable colosse, et la subtilité la plus fiivole arrête la vérîiËé dans sa course en troublant la conscience des simples. Que ê^ lois, malgré ma vieille expérience et mes cheveux blancs, fàï &illi moi-même être séduit par ces jongïeuiPs t J'ai dû me boutcher les oreilles et me cramponner de toutes mes forces att bon sens, comme Ulysse an mât de son navire, pour échapper à la métamorphose de mes opinions!

Le maître d'école, — * D'après ce que vous dites là, Monsieur, les avocats sont de grands enjôleurs. Je les crains tellement^ \ présent, que pour éviter à Finsii-uction obligatoire les attaques d'un seul d'entre eux, je sacrifierais volontiers les plaidoiries que les autres pourraient être tentés d'apporter eii sa faveur. L'avocat qui se trompe doit faire plus de mal à la véri^^'qtte l'autre ne lui fait de bien.

Lhomme étEiat, — Vous avez peut-être raison. L'habitude de r^arder tour à tour la face et l'envers des dossiers, de plaider le pour et le contre, et de viser à l'effet, engwidre chra beaucoup d'avocats un scepticisme inquiétant, dont ils ne peuvent se défaire en arrivant au pouvoir. Admirables orateurs, doués des plus précieuses facultés, ils présentent alors l'étrange contraste d'une puissance extérieure irrésistible et du doute intime passéà l'état chronique. L'un d'eux, que j'ai connu dansma jeunesse et qui était aloi-s au gouvernail, me désolait. « Qu'en pensez-vous? lui disais-je avec anxiété en parlant de telle ou telle grande question du jour. — «Moi? répondait- il invariablement, je m'en.,, ris f »

Le maître d école. — Vos confidences. Monsieur, me donpeiït le frisson.

Lhomme d*Etat. — Laissons de côté les avocats et leurs finesses. Dites-moi vos raisons en faveur de la gratuité absolue.

\ZÎ I/INSTRUCTION OBLIGATOIRE.

Le maître d'école. — Monsieur, elle existe ici et nous nous en trouvons bien. Mon école est très-suivie...

Vhùmme dCEtat. — Oui, parce que, grftce à vous, elle est exceptionnellement bonne. C'est une école modèle.

Le maître i école. — Vous nous avez bien souvent encouragés, Monsieur, par vos visites et vos dons généreux. La gratuité absolue! Nos populations sont riches, grâce à Dieu, et nous pourrions, à la rigueur, nous en passer ; mais, dans les pays pauvres, on la désire, on la réclame avec ardeur. Faire la liste des indigents n'est pas toujours facile. Que de familles sont sur la limite de la gêne ou de la pauvreté! Choisir à coup sûr ceux qui ont droit à la gratuité est aussi embarrassant que de fixer la minute où le jour fait place à la nuit. De là des froissements faciles à deviner. D'autre part, un élève payant rapporte aujourd'hui au maître plus ^u'un élève gratuit. P'i l'on n'établit pas la gratuité absolue, il faudra au moins faire disparaître cette inégalité et n'avoir qu'un taux unique, que la rétribution soit payée par la famille aisée ou par la commun», au lieu et place de la famille indigente ou gênée. Tous les élèves ont droit aux mêmes soins. Mais donnez la gratuité auxcommunes rurales. Les ouvriers des villes, qui touchentsouvent de forts salaires, ont la gratuité pour leurs enfants, tandis que le paysan est obligé de se priver d'un plat de viande pour faire instruire les siens. Puis l'écolage est souvent beaucoup trop cher. Un de mes confrères du Ooubs me racontait, il y a de cela dix ans, que lorsque, dans ce département, on a porté la rétribution scolaire de 50 centimes par mois à \ tr. 50, les paysans ont dit : le gouvernement veut nous empêcher d'instruire nos enfants 7 Nous les garderons !

En Allemagne, la gratuité n'existe presque nulle part, mais l'école ne coûte guère plus de 3 à 6 francs par an, m'a-t-on dit. Dans beaucoup de départements français, la gratuité rend populaires ceux qui la proposent.

L* homme dEtat. — J'y réfléchirai..., mais je me demande toujours pourquoi l'on mettrait ainsi à la charge du budget une dépense essentiellement individuelle?

Le maître décote. — Cette question est au-dessu»4e ma portée ; si j'osais répondre, je dirais que, si l'instruction est une denrée salutaire, d'autant plus consommée qu'elle devient moins coûteuse, l'État qui la distribue doit en réduire le prix autant que possible, et même jusqu'à zéro. Pourquoi l'État paye-t-il le curé? La religion, qui touche à la conscience, aux mystères delà foi, et qui n'est pas la même pour lè catholique, le protestant et le juif, est, il me semble, quelque chose de bien plus individuel que le B, A, BA. Je n'entends rien .aux affaires d'État, mais j'ai remarqué, en lisant mon jouinal, que là gratuité absolue est surtout réclamée par les politiques, tandis que les hommes d'école se préoccupent avant tout de l'obligation.

L homme d'Etat, — Ce serait, a-t-on dit, une grande et belle chose que de faire de l'instruction primaire un service public; mais la justice, elle aussi, est un service de l'État et elle est cependant fort chère.

Le maître décole, — Je sais, Monsieur, que le timbre, l'enregistrement, les frais d'avoués et d'huissiers représentent souvent de grosses sommes, mais on m'a toujours répété que, d'après le droit public français, nos juges, payés par l'État, rendent la justice gratuitement.

Vhomme dEtat. — C'est vrai, en principe, mais il n'eu faut pas moins payer les frais. Il en est de même pour la religion : en fait, le culte n'est pas gratuit; les cérémonies du baptême, du mariage et des funérailles sont payées à part à Téglise.

Le maître d'école. — Eh bien f si l'État supprimait la rétribution scolaire et payait les instituteurs, on pourrait dire aussi que l'enseignement est un service public comme la justice et le culte, mais qu'il n'est pas gratuit, parce que les enfants au raientencore à payer leurs cahiers, leurs plumes et leurs livres de classe. Le prix de ces fournitures est quelquefois supérieur au montant de l'écolage f

L homme d Etat. — Vos inspecteurs généraux ne veulent pas de la gratuité absolue et, au fond, ils n'ont peut-étre pas tort. L'homme est ainsi fait, qu'il n'apprécie guère que ce qui lui

i34 L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE.

a coûté quelque chose, effort, privation, sacrifice ou argent. Aandre l'école gratuite, c'esteu éloigner les élèves; e^est diaiiniser la fraquentaiion régulière, c*est provoquer l'ouverture d'écoles libres payantes, et alors vos écoles publiques deviendront des écoles de pauvres, des écoles déguenillées, semblables aux ragged schools de Londres. De là, nouvelle cause de séparation entre les pauvres et les riches !

Le maître d'école. — Monsieur le député, on peut appliquer à la gratuité des écoles le mot de Pascal : « Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne !... Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » D'une commune à l'autre, les effets de la gratuité changent du tout au tout. Ici, elle fera les affaires des instituteurs libres. Un peu plus loin, elle leur fait jeter les hauts cris. De ce côté, elle a rendu les élèves assidus et nombreux. Là-bas, elle a fait déserter Técole. Questions d^ espèce^ Monsieur, comme diraient vos Démosthènes des palais de justice ! Ne posons pas de règle absolue en présence de faits changeants et complexes. On n'estime que ce qu'on paye, disiez-vous. Monsieur, pour expliquer Tabsence des écoliers gratuits. Cette raison, pardonnez-moi ma hardiesse, m*a toujours paru banale et fausse. S'il en est ainsi, c'est que le tra-< vail de leurs petits bras est un soulagement pour les familles excessivement pauvres auxquelles ils appartiennent... Les écoles congréganistes reçoivent infiniment plus de gratuits que les écoles laïques. Gomment se fait-il, si cette raison par laquelle on combat la gratuité est fondée, que ce soit justement dans les établissements congréganistes gratuits que la tenue et l'exactitude des élèves sont plus satisfaisants, et la désertion moins sensible ?

JJhomme dEtat. — Ah ! ah I Monsieur l'instituteur laïque, voilà un aveu que certains de mes collègues de la droite noteraient soigneusement sur leura tablettes !

Le maître d école. — Chacun sait, Monsieur le député, que les frères sont privilégiés et que nous luttons rarement à armes égales. Pour qui connaît le fond des choses, leur enseîguement laisse beaucoup à désirer; mais ils s'établissent dans

les bons postes, et là, rien ne leur manque : belles écoles, matériel classique et mobilier complets, personnel suffisant (je parle au point de vue du nombre], patrons influents, protecteurs tout puissants et gratuité absolue t Le conseil municipal les choie, le conseil général les considère d'un œil favorable, et beaucoup de personnes pieuses et âgées ne les oublient ni dans leurs prières ni dans leur testament. Aussi, lorsqu'il s'agit d'installer quelque part les chers frères, rien n'est assez beau. N'allez pas me croire injuste, Monsieur! J'admire de tout mon cœur le zèle et la vertu de beaucoup d'instituteurs congr^anîstes. Je sais avec quel courage hé-* roïque et modeste plusieurs frères des écoles chrétiennes sont tombés dans la neige, autour de Paris., sous les balles prussiennes, en relevant nos blessés !

Lhomme d'Etat. — Vous êtes trop loyal pour avoir recours, dans une lutte quelconque, au dénigrement systématique; mais je crois comprendre, n'est-ce pas, que l'existence de la gratuité absolue, dans les écoles de frères, est une des raisons qui vous la font souhaiter pour les écoles laïques ?

Le maître (T école ^ — Ouï, Monsieur; la suppression complète de toute rétribution scolaire est souvent le seul moyen de lutter contre l'envahissement de l'enseignement public par les congrégations. Que de fois j'ai vu, dans ce département, l'école publique laïque payante attaquée, minée, battue en brèche, et ruinée en quelques mois par une école libre congréganiste gratuite, installée comme une batterie de siège en face d'elle I L'école laïque bien morte, celle des frères devenait communale à sa place, et le tour était joué 1

Lhomme dEtat. — J'ai trouvé bien souvent, dans les rapports officiels, une objection à laquelle je ne crois pas qu'on puisse répondre. L'enfant indigent est aujourd'hui reçu gratuitement dans l'école publique. Si l'on établit la gratuité absolue, il faudra, probablement, établir des centimes additionnels aux contributions directes, et le père indigent en payera sa part. Supposons qu'on veuille procéder ainsi : quel serait l'effet produit sur les contribuables, et notamment sur les

pères de famille dégrevés de la rétribution scolaire, mais fi*ap- ])és d'un surcroit d'impôt?

Le maître i école, — Je ne serai pas embarrassé pour vous^ répondre. J'ai eu la curiosité de faire ce calcul sur les rôles du percepteur d'une commune voisine. J'ai supposé d'abord que, pour établir la gratuité absolue, conformément à la loi du 10 avril 1867, il fallait ajouter 4 centimes additionnels au principal des quatre contributions. J'ai constaté qu'il y a, dans cette commune, 700 habitants, dont 288 inscrits au rôle des contributions; que le principal des quatre contributions est de 8,800 francs; qu'ainsi le centime vaut 88 francs; que la rétribution scolaire à supprimer produit 839 francs par an. Quatre centimes qui font 352 francs, sont votés; l'Ëtat fera le reste. Vous allez voir Teffet produit sur diverses catégories d'habitants.

Quarante-cinq pères de famille payent la rétribution. Quarante-trois en sont dispensés.

M. Drainé, propriétaire-cultivateur très-aisé, qui envoie ses enfants à l'école, imposé aujourd'hui à 437 francs, au lieu de 36 francs de rétribution dont il sera dégrevé, ne payera que 5 fr. 50 centimes de nouvel impôt. Il y en a trois dans une position analogue.

Il y a 16 pères de famille payants qui sont dans une aisance médiocre. Ils vont profiter d'un allégement considérable. En voilà un, M. Rabot, menuisier, imposé à 64 francs. Au lieu de 30 francs de rétribution, il ne payera que 2 fr. 56; un autre, M. Ducep, propriétaire- vigneron, imposé à 23 francs, au lieu de 12 francs de rétribution qu'il paye pour son fils, ne payera que 92 centimes fie surcroît d'inipôtl

Je passe à 25 pères de famille payants qui sont dans une position gênée. Ce sont les plus intéressants. J'en prends trois: Georges La Houe, cultivateur, imposé à 21 francs, au lieu de 24 francs d'écolage, payera 85 centimes. N'est-ce pas un dégrèvement énorme ? Pierre Bonhomme, aussi cultivateur, est imposé à 7 francs; au lieu de 12 francs d'écolage, il ne payera que 30 centimes. Enfin, voilà un exemple curieux :

Ducloux, marëchal-ferrant, n'est imposé qu'à 17 francs; mais le pauvre homme, qui n*est pas indigent, tire cependant le diable par la queue; il paye 36 francs de rétribution scolaire dont il sera dégrevé. Les quatre centimes additionnels représentent pour lui quatorze sous !

Mais, disiez- vous, Monsieur, ceux qui ne payaient rien, les pauyresdont les enfantsétaient admis gratuitement, vont payer quelque chose par les quatre centimes additionnels, et ainsi on va faire payer au pauvre Tinstruction du riche. Oui, comme les pauvres dépourvus de voitures et d'instruction payent l'entretien des routes où roule le carrosse du riche et les cours gratuits du collège de France ; mais dans quelle proportion ? Dans la commune dont je parle, 23pèresde famille, au lieu de recevoir l'admission gratuite comme une aumône, la payeraient 0,02 centimes à 0,40 centimes par an, sous forme d'impôt. Le Sueur, laboureur, imposé à 10 francs, payera 40 centimes en sus; Masure, jardinier, au lieu de 4 francs d'impôt, payera 4 fr. 45 centimes; Malechance, journalier, taxé h 50 centimes d'impôt, payera environ deux liards de plus. Ils pourraient d'ailleurs demander remise ou modération de la taxe, mais, le plus souvent, il faudrait prendre un microscope pour apercevoir cette surcharge; 20 autres qui envoient leurs enfants à l'école ne sont pas contribuables, et ne payeront rien. N'y a-t-il pas plus de trois millions de pères de famille qui ne payent aucune contribution personnelle ou mobilière? ^

Ah i il est vrai que les 220 contribuables, riches ou pauvres, de cette commune qui n'envoient pas actuellement d'enfants à l'école seront taxés comme les autres; il est vrai aussi que les gros bonnets du pays, négociants, propriétaires, les plus imposés, payeront un impôt supplémentaire : ainsi M. Potdefer, ancien entrepreneur, taxé à 401 francs, et dont le fils est au lycée, payera 46 francs; M"« d'Escarbagnas, qui a mis le sien chez les Pères Jésuites, payera 4 fr. 75 centimes, etc. Mais où est le mal si l'instruction est un service public? Ne contribue-t-on pas au traitement de Févêque et

du cure, aloi*s même qu^on ne mettrait jamais le pied à l'église 1

Maintenant, Monsieur, si nous supposons qu'on veuille établir la gratuité dans cette commune sans aucune subvention, il faudrait 9 centimes additionnels, et toutes ces augmentations d^impôt seraient plus que doublées. Toujours dégrèvement et satisfaction pour les 45 pères de famille payants, mais, peut-être, mécontentement chez les 243 autres contribuables plus ou moins surtaxés.

Si, au contraire, allant à Tautre extrême, on pourvoit à toute la dépense au moyen des fonds généraux du budget, sur le produit des nouveaux impôts, il est évident qu'aucun contribuable ne sentira le poids d'une aggravation spéciale, et que, pour tous les pères de famille qui sont les clients de l'école de village, la gratuité serait un cadeau magnifique.

Pardonnez-moi, Monsieur, d'avoir abusé de votre temps en insistant sur ces détails avides.

L* homme dEtat. — Mai» je vous remercie, au contraire, de m'avoir communiqué le résultat, très-instructif, de votre iravail. Un Suisse que j'ai rencontré récemment m'a dit que la gratuité sans l'obligation est une chose absurde. N'est-ce pas là une affirmation bien absolue?

Le maître d école. — Je n'irais pas aussi loin, car je connais des écoles gratuites excellentes et très-bien suivies. Les écmes publiques sont gratuites aux Ëtats-Unis sans être partout obligatoires, mais je suis persua^Jé que, si la gratuité absolue était proclamée d'une manière générale en France, le défaut d'assiduité serait bientôt signalé comme la cause d'une dila-^ pidation des fonds de TÉtat; il serait impossible de rétablir la rétribution scolaire sans froisser beaucoup de gens et on aurait très-probablement recours à l'obligation.

L'homme dEtat, — Tout cela est fort bien, mais pourriezvous me dire ce que coûteraient de pareils projets?

Le maître décote. — Pour supprimer la rétribution scolaire, il faudrait plus de 20 millions. Élever le traitement des instituteurs, les classer hiérarchiquem^t, les empêcher de quitter

la carrière pour nourrir leur famille, créer les écoles de filles en grand nombre, ^nultiplier les écoles des hameaux, les maîtres adjoints, les salles d^asile, les caisses des écoles, les bibliothèques, coûterait bien, ne vous fôchez pas. Monsieur, je répète ce que d'autres disent, 20 autres millions. Pour bâiir des maisons d'école, j'ajouterais 5 à iO millionFpar an, à l'extraordinaire, pendant dix ou vingt ans.

Lkomme dEtat. — Si je pouvais prendre vos chiffres au sérieux, vous m'épouvanteriez! Mais je vous reconnais bien là. Vous taillez en plein drap dans les ressources du budget, comme si nos finances n'étaient pas ruinées. Vous vous imaginez qu'un tel fardeau pourra êlre supporté par la France, après les désastres qui nous ont accablés!

Le maître d'école. — Pardonnez-moi, Monsieur, je parle en imprudent ! Mais si l'obligation de l'instruction est mise chez nous, comme en Prusse, sur la même ligne que l'obligation du service militaire, si nous croyons sérieusement que la réforme scolaire intéresse notre honneur et notre salut, l'argent ne fera jamais défaut. A l'intérêt des cinq milliards que nous payons à l'étranger, le pays ajouterait volontiers le crédit nécessaire pour régénéra dans nos écoles les personnes et les choses. J'ose dire que ee serait même pour les contribuables une sorte de consolation que de mêler, au souvenir d'un tribut humiliant, la rançon qui nous délivrera de l'ignorance. Je suis téméi'aire de parler ainsi, mais je me permets de dire qu'ici vouloir c'est pouvoir. Ne trouvera-t-on pas les millions nécessaires pour le service militaire obligatoire ?

L homme dEtat, — Un souci me reste. Dans ces pays d'Allemagne dont vous parliez, il y a généralement accord entre les grandes influences sociales. L'église, l'école, la municipalité, la noblesse poursuivent, avec ensemble, le même but, politique ou religieux, et les jeunes générations grandissent entre le maître d'école et le pasteur sans être mêlées prématurément, comme chez nous, aux conflits qui divisent trop souvent nos petites communes. Le clei^ acceptera-t-il l'obligation ?

Le maître décote. — Pourquoi pas, Monsieur? Si j'en juge par mon excellent curé, il y a dans le clergé français beaucoup de prêtres éclairés qui veulent concilier le progrès de l'instruction populaire avec le maintien de la foi, et qui y parviennent. Le respectable desservant de notre paroisse y a fait lui-mâne des cours de science appliquée; il a initié nos vignerons aux secrets révélés par M. Pasteur pour la conservation des vins, et, un soir que la lumière nous manquait, il m*a offert les flambeaux de Tégiise pour éclairer ma classe d'adultes ! Aussi est-il adoré dans la commune. Instruit par de fortes études et de lointains voyages, il connaît le monde et les «hommes. Il a peu de goût pour les pratiques superstitieuses, encore habituelles dans nos campagnes, et, avec beaucoup (le tact, il en détourne doucement ses ouailles. Catholique fidMe, prêtre obéissant, il n'a jamais donné lieu à personne de soupçonner son orthodoxie ; mais, lorsqu'il monte en chaire, il évite à dessein de parler à nos villageois de théologie et de politique: il prêche surtout TÉ vangile. Sa sévérité pour tout ce qui touche à la morale est inflexible. C'est un vrai pasteur des âmes. Notre Seigneur Jésus-Christ chassait les vendeui*s du temple. Je suis bien sûr que si Tiustruction obligatoire l'y autorisait, notre bon curé donnerait la chasse aux petits vagabonds pour les faire entrer à Técole. Vous m'objecterez peutêtre, Monsieur, que c'est là malheureusement un fait isolé ; vous me rappellerez sans doute les répugnances bien connues de l'épiscopat et l'opposition implacable qu'il faisaitii la personne et aux projets de M. Duruy. Mais l'esprit de conciliation n'en- ^endre-t-il pas des miracles? On dit que le ministre des cultes nomme à présent des évêques dévoués au principe de l'infaillibilité du Pape. Pourquoi supposer que le clergé ne voudra faire en échange aucune concession? Après avoir reçu de tels gages, comment se refuserait-il encore à donner au ministre de l'instruction publique, par une juste réciprocité, son adhésion au principe de l'instruction obligatoire et gratuite, pratiqué d'ailleurs à Rome, avec une exagération que je repousse, sur le petit Mortara?

Lhmnme d'Etat, — Je connais des hommes de parti, des fanatiques, qui iraient au-devant des libertés les plus illimitées et des réformes les plus téméraires, sous cette unique réserve qu'ils seront seuls à en profiter. Leur théorie s'appelle la liberté du bien. L'un d'eux, qui, à ma grande surprise, se déclarait, l'autre jour, converti à l'instruction obligatoire, me faisait cet aveu d'un air si étrange, avec des yeux si flamboyants, que, réellement, il m'a fait peur 1

Le maître d'école. Le lointain reflet de quelque bûcher mal éteint brillait* sans doute dans ce regard enflammé?

Lhwnme â^Etat. — De Tauto-da-fé des siècles de foi aux incendies et aux massacres d'un siècle de doute, la pauvre humanitése traîne, affolée et sanglante, à travers l'histoire i Tan* dis que nous cherchons ensemble le moyen de relever nos ruines, de reconstruire et de fonder, quelque monstre aux aguets médite encore peut-être sur l'art de brûler une ville).. Revenons à notre sujet : si l'on disait demain à votre conseil municipal qu'il a le droit, comme en Amérique ou en Angleterre, de décréter souverainement l'instruction obligatoire pour les gens de la commune, que ferait-il?

Le maître d école. — Je crois qu'il n'oserait pas proposer l'obligation. Vous connaissez, Monsieur, les cultivateurs. Ils ont de grandes qualités, mais leur extrême prudence les rend quelquefois timides mal à propos. Nos conseillers municipaux sont tous excellents, très- zélés pour l'instruction. Rien ne nous manque ici, et, en hiver, on va jusqu'à donner, à midi, la soupe chaude aux enfants des écoles et de la salle d'asile. Le conseil a voté des fonds pour procurer des livres et des fournitures de classe aux indigents, pour la distribution des prix, pour l'orphéon, pour la bibliothèque, pour le cours du soir, pour la caisse des écoles : il a fait, et de très-bon cœur, tout ce qu'on lui a demandé; mais, devant une mesureaussi importante que l'obligation, il hésitera, j'en suis sûr. Si, au contraire, la loi établissait l'instruction obligatoire, sauf le droit pour les conseils municipaux de prouver qu'elle ne peut être appliquée tout de suite dans la commune, notre conseil accepterait Fin-

iAl L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE.

novaiioa sans soager un instant à réclama*. La popnlalîan est agglomérée ; nous avons déjà ane école pour le hinirin voisin ; nos classes pour les garçons et les filles sont spacieuses, aérées, chaudes en hiver, fraîches en été. Poar nous, Tobligation sera un grand bienfait, mais qu^on ne force pas le conseil monicipal à la demander !

L homme dC Etat. — Singulière réforme, en effet, que ToUication solennellement offerte par le législateur à des conseils jiiunicipaux qui n'en voudront pas!

Le maître cT école. — Ne croyez' pas. Monsieur, qu'il en serait ainsi partout I A Mulhouse, on aurait voté l'obligation, dès 4860, si on l'avait pu. Au Havre, on a longtemps cherché, mais en vain, les moyens d'éluder la loi en décrétant l'instruction obligatoire, sous la forme de règlements de police municipale contre le vagabondage des enfants. Le maire de Sérécourty commune des Vosges, avait préparé, il y a quelques années, uu projet d'arrêté municipal, où, se fondant sur les devoirs des parents, rappelés dans le Code civil, il disait carrément qu'à partir du 1" janvier suivant tous les pères de famille de la comnuine seraient tenus de faire instruire leurs enfants; que la justiticatifHi sei-ait faite par un certificat d'instituteur visé par rinspecteur, et qu'en cas de contravention, il serait dressé procès-verbal contre les parents qui seraient poursuivis comme ayant violé un règlement municipal de police. Il y a des communes éclairées où le besoin de répandre l'instruction est tellement senti, qu on y a rendu l'instrudiaii obligatoire sans attendre le vote de la Chambre. Dans un des départements voisins de Paris, le conseil municipal a établi r(d>ligation au moyen d'une amende d'un franc, imposée aux parente qui n'envoient pas leurs enfants à Fécole. Une commission de pères de famille statue. Les délinquants payent Vamende au percepteur qui transmet au maire, powr l'employer à des dépenses d'ordre scalaire, et sans la mett* tionner dans ses registres, celte i*ecette un peu irrégulière: Vous savez^ Monsieur, mais ceci est parfaitement légal,, ({ue dans le l*" arrondissement de Paris nul indigent ne peut

voir de secours s'il ne justifie qu'il envoie ses enfants à Técole ou s'il refuse de les faire vacciner.

L homme dtEtat. — Mon opinion est faite maintenant. L'ignorance du peuple a deux effets auxquels on ne pense pas assez. Elle contribue à rendre difficile le recrutement du clergé et empêche les colonels de nos r^ments de trouver de bons caporaux. Je soumettrai à l'Assemblée nationale une proposition de loi dont voici les bases.

Je place en tête le principe de l'obligation.

Je proclame qu'à partir du 4^' janvier 4880, tout citoyen arrivant à sa majorité sans savoir lire et écrire est frappé d'incapacité électorale.

Le système de la loi anglaise, l'obligation votée par les conseils locaux m'avait d'abord séduit; mais ce régime suppose des habitudes d'initiative que nous n'avons pas. Mieux vaut établir une règle générale et décider que le conseil général, par des décisions spéciales et motivées, pourra en ajourner l'application dans chaque commune où les distances, l'état de récole^ etc., comporteraient une exception temporaire.

Quant à la sanction, je proposerai de faibles pénalités: l'avertissement, la réprimande par le juge de paix, la condamnation par ce juge à quelques journées de prestation. £n cas de récidive la peine serait plus forte, mais n'allons pas tomber, par excès de zèle, dans de ridicules exagérations. Pas de législation draconienne» pas de perquisitions administratives, pas de visites à domicile^ pas de baccalauréat primaire subi une fois par an, pas de rapports, pas de tracasseries, pas de paperasses! J'abhorre tellement l'inquisition que je lui ferai toujours une guerre acharnée, alors même que, pour mieux se déguiser, elle emprunterait le visage respectable, les lunettes, les manières polies, Tair paternel de votre digne inspecteur primaire»

Je donne à une commission scolaire locale, composée de pères de famille et d'habitants notables, élus parle conseil muniôipal, le droit d'avertir, de provoquer la poursuite et d'intervenir dan^ les examens nécessaires pour jui^tifiejr de l'in-

I4i L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE.

struction donnée à Tenfant. Loin de moi la pensée d'exclure le curé! Mais il siégera au même titre que les autres membres, en vertu de l'élection.

Afin de pousser jusqu'à la plus extrême limite le respect et l'autorité paternelle et de la liberté de l'enseignement, je supprime^ dans les communes où l'instruction, sera obligatoire, la nécessité de justifier du brevet pour ouvrir une école libre ; mais, dans des délais prudemment fixés, j'exige ce brevet, à l'avenir, de tout titulaire ou adjoint employé dans une école publique de France. J'étends cela aux écoles des filles.

Quant à la gratuité absolue, je la propose, mais seulement pour faire mieux accepter l'obligation. {Jlle ne sera établie aux frais de l'État que dans les communes où l'instruction deviendra immédiatement obligatoire. Je vous dirai même que, si cet article de mon projet rencontre trop d'objections, j'y renoncerai, me réservant de le reprendre plus tard dans des temps meilleurs. Si quelques collègues à courte vue crient trop fort contre la gratuité absolue, ce sera pour eux un os à ronger : je la sacrifierai à leurs instances et les autres articles de mon projet passeront plus facilement.

Malgré les charges financières qui nous accablent, je proposerai à rAssemblée de ne pas marchander à l'instruction primaire les ressources dont elle a besoin, d'élever le minimum du traitement des instituteurs, de telle sorte qtie le fixe et l'éventuel réunis ne donnent jamais moins de 1,200 francs, de les diviser en classes, d'établir l'avancement sur place, d'appeler toute l'attention du gouvernement sur la réforme pédagogique des écoles normales, de créer partout et de bâtir sans retard autant d'pcoles, petites ou grandes, qu'il en faudra.

Le maître d'école. — C'est un plan admirable, Monsieur, tous mes vœux vous accompagnent ! Mais permettez-moi de vous adresser une prière. En mon nom, au nom de tous mes confrères qui se joindraient à mois'ilspouvaientm'entendre, je vous supplie de protester contre l'idée de livrer aux conseils municipaux le choix des instituteurs. L'intérêt -public s'unit

ici à notre sécurité personnelle. L'adoption de ce système, souhaité par les congrégations et par jeurs puissants et éminents protecteurs, serait mortel, croyez-le bien, pour l'enseignement laïque f

Vhomme d'état. — J'allais oublier de vous dire que j'ajoute un article à ma proposition pour ôter aux préfets et remettre à l'autorité académique le choix des instituteurs.

Ne parlez à personne, mon ami, de notre entretien confidentiel... Ma conviction est acquise désormais à la cause qui vous est chère : oubliez mes doutes et ne songez plus qu'à ma conclusion. Répétez autour de vous que l'instruction obligatoire n'est pas ce régime tyrannique et odieux auquel on se plaît à donner la Convention de 1793 pour grand'mère et la Commune de i874 pour marraine. Dites bien qu'il s*agit d'attribuer aux pères de famille de chaque localité, et non à l'État, le contrôle du devoir d'éducation. Ne manquez pas d'ajouter surtout que la France, affaiblie et vaincue, a besoin de se relever par ses écoles. Donnez à vos élèves pour modèle d'écriture et pour sujet de récitation ces paroles mémorables que prononçait le philosophe allemand Fichte en 4807, un an à peine après la bataille d'Iéna : « L éducation seule peut nous sauver de tous les maux qui nous écrasent I i>

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