Par M. Gharles Robert. Montbéliard, Henri Barbier
Le dépôt de ces pétitions, la distribution, faite à un grand nombre d'exejupl aires, du mémoire joint à la pétition de la Société industrielle, appelèrent de nouveau l'attention du public sur la question de renseignement obligatoire.
A en juger par les conversations recueillies çà et là, l'accueil fait aux pétitions de TAlsace n'était pas très-favorable. Dans les salons, dans les entretiens familiers, dans certains journaux^ on pouvait constater des symptômes d'inquiétude et de méfiance. Est>il bien sûr, disait un personnage politique en baissant la voix^ que la population devienne plus morale quand elle est plus instruite ? Un écrivain religieux, plein d'amour, pour le bien, qui consacrait ses études et sa vie à méditer sur les plaies sociales, ne voyait pas sans une sincère tristesse se poser cette question importune. Il avouait franchement qu'en présence du débordement de la mauvaise littérature à bon marché, il lui était impossible de souhaiter un rapide développement de l'instructioû. Il citait deux communes limitrophes : dans l'une, où l'on ne sait pas lire, les mœurs sontbonnes ; dans l'autre, où il y a de l'instruction, elles sont mauvaises. L'impatiente ardeur des partisans de l'obligation l'affligeait. A les en croire, ajoutait-il, il faudrait donc, tous tant que nous sommes, quitter nos travaux pour ne songer qu'à l'instruction du peuple! Ils n'aperçoivent donc pas la difficulté qu'on trouve à concilier Tinstruction avec Téducation ! Trop souvent, chez nous, on n'aime pas le prêtre dans les campagnes ; on le repousse. Ceux qui occupent les premiers rangs dans notre société, les riches, les bourgeois, ne sont pas pieux et le peuple les imite. Au lieu de rêver le syllabaire obligatoire et d'attribuer au maître d'école un rôle qui n'est pas fait pour lui, ^u lieu de songer témérairement à accroître la puissance énorme et menaçante de l'État, qu'on s'efforce d'agir sur les classes élevées pour qu'à leur tour elles fassent descendre, sur les classes inférieures, l'influence des bons conseils et surtout des bons exemples!
Plusieurs, trop émus pour donner des motifs, se contentaient d'exprimer par de véhémentes apostrophes leur sur-
prise, presque leur indignation : « Rendre rinsiruction obligatoirel mais c'est iinpossiblel — Il faut respecter la libeiaé, même la liberté de l'ignorance ! » De fervents catholiques se plaignaient de la tendance qui veut faire à l'école une place trop grande, suivant eux, eu égard à celle qui appartient à l'Église.
Il serait fort injuste de conclure de là que le principe de l'obligation est repoussé, en France, par les personnes pieuses et par le clergé catholique tout entier. La brochure publiée par M. Eugène Rendu, en 1853, prouverait à elle seule qu'il n'en est pas ainsi, et lorsque parut la pétition de la Société industrielle de Mulhouse, un ecclésiastique éminent, qui occupait une haute situation à l'archevêché de Paris, disait ne pas voir d'inconvénient à ce que l'instruction primaire fût rendue obligatoire.
(( L'instruction gratuite et obligatoire ) s'écriait brusquement un financier, cela sent bien 1848 ! Quant à moi je m'y oppose. Que ces Messieurs d'Alsace fassent des associations privées pour instruire leurs ouvriers, rien de mieux ; mais qu'on laisse donc les autres faire ce qu'ils voudront 1 Punir les parenis si les enfants ne vont pas à l'école; employer l'argent du Trésor à la gratuité absolue, à payer la rétribution scolaire pour des gens à leur aise, au lieu de limiter les dépenses et de les régler sur les ressources! c'est inadmissible 1 La pétition de ces Messieurs d'Alsace ne m'intéresse pas du tout. »
D'autres, au contraire, semblaient mieux disposés. Celuici, sympathique à l'obligation, gardait rancune à la loi du 15 mars 1850, conçue dans un espritqu'il réprouvaithautement ; celui-là trouvait utile que quelqu'un attachât le grelot sur cette question épineuse. Le projet .d'organiser une campagne en règle en faveur de l'obligation préoccupait certains membres des grands corps de l'État. Quelques hommes considérables applaudissaient à la pensée de soulever devant le Sénat un débat de cette importance. Mais l'instruction obligatoire était vivement attaquée, aussi, au nom des idées libérales. « Certes, disait quelqu'un avec impétuosité, je désire que
L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE. i?
l'instruction soit répandue autant que possible, mais faire intervenir la contrainte I augmenter encore les pouvoirs déjà exorbitants de l'État, c'est créer un nouveau despotisme^ c'est nous mettre sous une calotte de plomb t C'est une question énorme, car il s'agit de l'avenir de notre société fran- <?aise ! Établir des pénalités, réunir des juges, faire des procès ! Non, non ; dire, comme en Italie, que celui qui ne saura pas lire ne sera pas électeur, c'est possible, mais comment songer à aller au delà ? »
Le président Bonjean, cet homme de bien, dont une 'mort tragique vient d'illustrer davantage le nom vénéré, était de ceux qui, tout en désirant provoquer une discussion approfondie, conservaient des doutes sur les bienfaits d'un grand développement immédiat d'instruction proprement dite qui ne serait pas accompagné, à un degré suffisant, d'éducation morale. Un des amis les plus intimes de l'honorable sénateur, magistrat et penseur profond comme lui, avait manifesté à cet égard des craintes, fondées sur des faits dont il avait été témoin, et voici la reproduction exacte du tableau qu'il traçait un jour, en mars 1861, en s'adressant à M. Bonjean : a Je viens de passer plusieurs années, disait-il, dans le département de *** en contact permanent avec les paysans, faisant valoir mes terres, et nem'occupant que d'agriculture. Leur grossièreté est extrême. Ceux qui savent lire ne lisent que des romans, et, parmi les romans, ce qu'il y a de plus mauvais et de plus immonde : nous n'avons pas en France de littérature populaire. Les écrits qui se piquent de morale sont souvent stupides et ennuyeux ; les seuls ouvrages amusants sont mauvais, ils produisent un plaisir malsain ; on ne recherche que ceux-là. L'homme de talent, ou plutôt de génie, qui créera chez nous la vraie littérature populaire n'est pas encore venu. J'ai voulu faire lire les gens de mon village ; j'ai fait une bibliothèque, j'ai réuni de petits livres d'histoire, de voyages, des manuels d'agriculture, de sciences; ils me les ont rendus deux ou trois ans après, non coupés. Leur ignorance est complète. Des ouvriers, auxquels je disais que la terre tourne, me répon-
daient: « Allons donc, M'sieurf cest pas possible; si elle tournait, ça renverserait not' soupe I » Il faut envisager la question à un point de vue général : pour que la diffusion de l'instruction soit bonne, il est nécessaire qu'elle se combine avec une certaine éducation morale et religieuse. Or c'est difficile chez nous, en France, à cause de l'insuffisance fréquente de notre clergé. Les mœurs de nos prêtres sont bonnes ; mais souvent il résulte de leur éducation du séminaire, de leur origine, du caractère donné à leur apostolat, qu'ils ont peu d'influence sur la population. On se contente d'apparences : tout va bien pour certaines personnes, si le curé a pu pendre un rideau neuf à la fenêtre de l'église, y faire peindre quelque chose et s'il y a du monde le dimanche. Les paysans n'ont pas de religion : que de fois, dans un village, on trouve une ou dens. femmes superstitieuses, et tout le reste indifférent I Us vont à l'église le dimanche, les femmes pour montrer leurs atours, les hommes, pour causer affaires comme au marché, et s'asseoir ensuite au cabaret. Dans la localité que j'habite, disait l'ami de M. Bonjean, il y a entre eux une sorte de coalition contre le riche, fût-il bienfaisant. Nous avions cherché de notre mieux à leur venir en aide : ma femme allait soigner les malades, nous avions organisé une pharmacie; nous avons dépensé beaucoup et de bon cœur, mais les bienfaits inspirent à certaines natures dépravées une sortede colère plutôt que de la reconnaissance. Si un mouvement révolutionnaire éclatait, il se trouverait dans ce village des gens prêts à nous piller et à nous couper le cou I Mes récoltes étaient constamment volées. Je ne rentrais que 500 mesures au lieu de 3000 ! Je comptais le soir i 00 gerbes sur mes champs ; le lendemain matin il en manquait 45 ou 20. Poursuivre les voleurs ? Impossible de trouver des témoins. C'était le vol organisé. Ailleurs il y a des brigands ; là calculent des larrons prudents et rusés. Dans certaines régions, nos campagnes, qu'on le sache bien, sont pénétrées par le communisme le plus brutal. La fortune des classes supérieures me sembleplacée sur un volcan. Je ne saurais trop le répéter : peu de religion dans les habi-
tants, aucune autorité chez le prêtre ; on considère comme très-mal employé l'argent qu'il reçoit de TÉtat. Du reste on pense de même à l'égard de l'instituteur. J'ai entendu des enfants de 42 ans, qui suivent le catéchisme depuis deux ans, rire ensemble de la confession et se déclarer entre eux qu'ils se gardent bien de tout dire au curé. Notre race gauloise donne de brillants soldats, des hommes d'imagination, des artistes, des poètes; mais il est bien difficile d'en faire sortir de vrais citoyens. Ce qu'il y a encore de meilleur dans le pays, ce sont quelques vieillards de l'ancienne génération : ceux-là ne savent ni lire ni écrire, mais ils ont gardé un peu de respect pour la hiérarchie sociale ; ils conservent de bons sentiments 1 »
£t voilà pourquoi, disait M. Bonjean, après avoir entendu son ami, si je ne veux pas dire non^k la Société industrielle de Mulhouse, j'hésiterais cependant beaucoup à dire oui.
Tandis que ces controverses privées, dans lesquelles se révèlent, mieux qu^à la tribune, les arguments décisifs, servaient d'aliment à de nombreuses conversations, la conférence Mole, berceau et gymnase d'un grand nombre de personnages politiques contemporains, discuta la question de l'obligation ; le débat s'ouvrit, le 45 février 4861, à la suite d'un rapport imprimé présenté par un des membres de l'assemblée, M. Roulleaux, au nom d'une commission favorable à ce principe. Antonin Lefèvre-Pontalis présidait la séanpe dans laquelle M. Guillaume Guizot attaqua vivement le mémoire joint à la pétition de la Société industrielle de Mulhouse. L'obligation fut néanmoins votée par 28 voix contre 22.
Cependant la commission du Sénat s'était réunie, et M. le baix)n de Chapuys-Montlaville avait été nomnié rapporteur des trois pétitions réunies de l'Alsace et du Doubs.
Des observations étaient fréquemment échangées entre les pétitionnaires et l'honorable rapporteur : oi^ane de ses collègues, il indiquait diverses objections. Il y a en France, disaitil, des com^lunes qui manquentd'école ; d'autres, où la réunion des deux sexes, dans la même école, est très«^fâcheuse; d'autres»
OÙ le local aifecté à la classe est beaucoup trop étroit pour recevoir tous lesenfantsenâgedefréquenterrécole; d'autres, ou les habitations sont tellement disséfninées que beaucoup d'entants sont trop loin de Técole pour s'y rendre. Souvent les chemins sont impraticables; dans d'autres localités enfin, ou la population est très-pauvre, le travail des enfants est une ressource indispensable à la subsistance delà famille; ailleurs les anciennes habitudes sont tellement invétérées que toute idée de changement rencontrerait d'insurmontables résistances !
«Cette objection, répondait-on au rapporteur, au nom des pétitionnaires, est si bien fondée que, loin de vouloir la réfuter, nous proposerions d'y faire droit dans la mesure nécessaire et cela par un moyen extrêmement simple : la loi poserait le principe général, «-et un crédit considérable serait voté pour faire face, dans le plus bref délai possible, • à tous les besoins; mais un article final pourrait dire que la mesure ne sera mise à exécution, dans chaque commune, qu'après une enquêle administrative. C'est à peu près ainsi que les choses se sont passées dans la Prusse rhénane en 18125, 1826 et 1827. »
Dans une lettre adressée au nom des pétitionnaires, le 9 avril 4861, au président de la section de l'intérieur et de l'instruction publique du conseil d'État, on disait encore : « Nous ne pouvons nous dissimuler que, malgré les efforts du gouvernement, les progrès de l'instruction primaire ne sont pas en France ce qu'ils devraient être. Lorsqu'un Français s'entretient sur ce sujet avec des Allemands, des Américains ou des Suisses, l'impression qu'il éprouve ne ressemble en rien à cet agréable sentiment de fierté nationale dont nous avons contracté la légitime habitude; des faits trop connus lui ferment la bouche. Pour le passé, on lui montre les générations adultes nées sous la Restauration, et dont l'adolescence n'a pu profiter de l'impulsion donnée à l'instruction primaire par la monarchie de Juillet. Comment nier que la moitié environ des hommes et des femmes de cette catégorie ne sait ni
lire ni écrire et qu'un grand nombre ont foi aux sorciers? Pour le présent, les interlocuteurs étrangers opposent.au Français confus les statistiques du ministère de la guerre ; ils citent cetfe classe de 1858 qui, sur 305,339 jeunes gens, compte 402,340 illettrés; ils rappellent que la génération dont il s*agit avait dix ans lorsqu'à éclaté la révolution de Février 1848. Tout en haussant les épaules au souvenirde certaines exagérations, ils insinuent que tout n'est pas à dédaigner cependant dans les idées qui prévalaient à cette époque en matière d'enseignement, et ils demandent, non sans malice, si la loi votée le 45 mars 4850, sous les auspices de M. le comte de Falloux, se traduira dans quelques années par une amélioration bien sensible? On nous objecte que le législateur qui voudrait rendre l'instruction obligatoire en serait réduit à opter entre une déclaration vaine et un arsenal de pénalités ridicules. 11 y a un moyen très-facile d'échapper à ce dilemme : proclamer le principe; en confier l'application à des commissions scolaires communales, dans lesquelles on ferait une place plus' ou moins large à une délégation élective du conseil municipal, et qui saurait tenir compte des habitudes agricoles ou industrielles, des nécessités inhérentes à la situation des lieux, des usages anciens et des susceptibilités locales ; n'arriver à una amende prononcée par le tribunal que dans des cas exceptionnels et comme une sanction extrême, après avoir épuisé les interdictions temporaires des droits civiques, la réprimande publique par le juge de paix et les avertissements officiels et officieux de la commission scolaire; donner enfin à la loi un caractère plus paternel que répressif. »
La conimission du Sénat, présidée par M. Mimerel (de Roubaix), se réunit le 8 mai pour entendre la lecture du rapport, qui concluait à l'ordre du jour. M. Bonjean combattit ces conclusions ; il demandait le renvoi au ministre de l'instruction publique, non pour approuver d'une manière absolue le principe de l'obligation, mais afin de provoquer l'étude sérieuse de la question. Malgré ses efibrts, la commission, à la presque unanimité, se rangea du côté du rapporteur, en l'engageant
toutefois à tempérer la forme trop vive dont il avait revêtu ses opinions.
La commission avait reçu la veille des contre-pétitions qui repoussaient énergiquement l'instruction obligatoire.
Quant au ministre de l'instruction publique, il se renfermait dans une attitude expectante. On a vu que la pétition^ adressée à l'Empereur avait été renvoyée à son examen. Le 6 avril i861, il avait répondu aux pétitionnaires : <r Je vous prie d'être persuadés que les considérations de tout ordre que vous faites valoir seront examinées avec la sérieuse attention qu'elles méritent et avec le désir de répondre, dans la mesure du possible, à des nécessités morales et matérielles dont, autant que personne, j'apprécie la gravité. »
Cette déclaration courtoise n'engageait pas beaucoup le gouvernement, mais la réserve extrême avec laquelle s'exprimait le ministre de l'instruction publique et des cultes n'a rien qui doive surprendre; ce langage prudent était calculé. L'honorable M. Rouland ne pouvait s'engager, disait-il, qu'à examiner la question, sujet très-grave à cause de sa connexité nécessaire avec la gratuité absolue. Il devait, d'ailleurs, se préoccuper nécessairement des difficultés qui pouvaient naître de la question religieuse. A la possibilité de rendre l'instruction obligatoire par le vote des conseils municipaux, il objec-. tait que la France a de trop petites communes. Il ajoutait qu'il ne faut pas brusquer les choses par une secousse qui pourrait compromettre les progrès réels; que c'est une matière des plus délicates à étudier à tête reposée, au point de vue de la dépense, de l'organisation et du personnel.
Le rapport de M. de Chapuys-Montlaville fut présenté au Sénat dans la séance du 29 mai*. Nous n'entreprendrons pas l'analyse de ce Tolumineux document, dont la lepture dura près d'une heure, et dans lequel, après avoir rendu hommage aux bonnes intentions des pétitionnaires, l'honorable rapporteur, espérant donner ainsi plus de force à sa réfutation,