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CHAPITRE DEUXIÈME

Le bien public. — Erreurs et méprises à son sujet

Combien de fois entend-on dire et répète-t-on soi-même à propos de lois, de projets de réforme, de restrictions de droits et de libertés: «C'est pour le bien public.»

Cet:e expression couvre à la fois une vérité et une erreur, selon les cas où on l'emploie et l'interprétation qu'on lui donne.

De là, souvent, méprises pour les simples, qui sont légions en pareille matière si difficile et qui, sans la comprendre, lancent cette formule pour justifier à leurs propres yeux d'injustes atteintes portées à la liberté. De ià également l'abus délibéré qu'en font les statolâtres pour séduire et ï tromper les naïfs.

4 J'ai dit plus haut que, d'après le droit naturel, et suivant l'enseignement catholique universel, la société n'est pas pour les membres qui la composent une fin, mais un moyen, un instrument nécessaire de paix et de prospérité temporelle. Et l'État lui-même doit être le serviteur des citoyens.

Mais ceci admis, il y a lieu encore de se demander: est-ce que, au moins, le bien public que l'État est chargé de promouvoir constitue à

pronrement parler une fin en soi, c'est-à-dire, un bien vers lequel on doit tendre pour lui-même et qui se subordonne tous les autres ? En d'autres termes, est-ce que la grandeur et la richesse de la patrie, sa prospérité économique et commerciale sont une fin en soi qui prime toutes les autres et que l'État peut atteindre, coûte que coûte, au prix même du sacrifice des biens et des droits privés ?

Sens erroné

Les philosophes allemands Schelling et Hegel, qui ont vécu au der .ier siècle, l'affirment carrément. C'est qu'ils considèrent la société comme un «organisme absolu et divin». La société pour Hegel, c'est le «Dieu présent, fin absolue en sois. Selon les panthéistes contemporains, «la société est la suprême évolution de la divinité, c'est-à-dire de l'absolu», c'est «un surhomme muni de pouvoirs». Enfin, également partisans de cette doctrine sont ceux qui, sans limites, donnent comme fin à la société: «la perfection elle-même de toute la société» (Leibniz, Wolff) «la perfection du peuple» (Mohl) «l'accroissement de la culture» (Hartmann et Lasson).!

Cette doctrine, bien que plus ouvertement, plus brutalement professée par les auteurs allemands, ne leur est pas spéciale. Elle est pratiquement concenue, sinon formellement exprimée, dans celle de Rousseau, puisque, selon le «Contrat social», tous

1 Cité par Cathrein, S J Philosophia moralis. p 407

les droits particuliers sont abdiqués et remis aux mains de l'État et que, par suite, tout est subordonné à la volonté et au bien de l'État.

Que faut-il penser de cette doctrine? Il faut, avec tous les auteurs de la philosophie catholique, la réprouver comme impie et génératrice de despotisme.

En effet, elle suppose que la société est indépendante de Dieu et est sa propre fin à elle-même: en principe et en fait elle applique à la société «l'autonomie» que le philosophe Kant attribue à l'individu. Or, la collectivité, pas plus que l'individu, ne saurait être sa fin à elle-même.

Que parmi ceux qui la professent, plusieurs prétendent reconnaître l'autorité divine et ne pas verser dans l'autonomie kantienne, je l'admets: mais cela n'y fait rien. Dès qu'ils subordonnent tout à fait le bien et les droits des individus au bien public comme fin en soi, ils en font implicitement la fin dernière de l'homme. Ce qui est faux et contraire à la dignité humaine.

De plus, cette doctrine conduit au despotismr. Car si l'on admet que l'évolution de la société ou du genre humain, que le progrès et la culture du peuple soient une fin en soi, tous les individus avec leurs biens et leurs droits sont subordonnés à cette fin et en devicnnent les instruments, si bien que, pour le bien public, un gouvernement peut alors exiger tout de ses sujets. Selon une semblable théorie, l'État pourrait, sans injustice, s'il croit que cela importe au bien public, aller jusqu'à introduire la communauté des épouses, des biens,

des enfants. La proposition en a déjà été faite par des communistes qui, en cela, ont eu au moins le mérite d'etre logiques.

Condorcet, pourtant libéral docirinaire, disait que «les motifs d'utilité publique ne sauraient contre-balancer un véritable droit. La maxime contraire a été trop souvent le prétexte et l':xcuse des tyrans»!

Lorsque de braves gens, même instruits, s'en vont répétant: «Il faut que cela se fasse. c'est juste, car c'est pour le bien public»—savent-ils bien toujours ce qu'ils disent ? Savent-ils quelle est la doctrine qu'ils énoncent souvent par cette formule ? Croient-ils par là professer et propager Une erreur condamnable ?

Quand donc cet argument, si à la mode, est-il recevable ? et quand est-il une sottise inconsciente dans la bouche d'un catholique ?

C'est une sottise, quand, n'en sachant pas plus, il l'emploie tout au moins implicitement dans le sens réprouvé plus haut, dans le sens allemand, dans le sens d'une foule de législateurs contemporains imbus des doctrines allemandes combinées avec celle de Rousseau, qui prônent la suprématie de l'État majoritaire, qui placent au-dessus de tout l'évolution et le progrès général de la société, le perfectionnement et la culture de ses membres, —évolution et progrès intellectuel, économique et commercial — et qui

1. Cité par M Landry, Revue de métaphysique et morale. janvier 1903 p. 136.

L'argument revêt-il ce caractère quand on claironne à propos de l'instruction obligatoire ? Nous l'examinerons plus loin.

Sens légitime

Quand donc l'argument du bien public a-t-il un sens recevable? L'argument a un sens légitime et admissible, si on veut signifier par là que dans mains cas le droit d’un individu ou d'une société particulière, venant en conflitavec celui d'un grandnombre, doit céder et suspendresonexercice.. pour le bien public. C'est un inconvénient qu'il faut subir pour jouir des grands avantages de la vie en commun.

Il vaut encore à propos de restriction de liberté individuelle, quand, par exemple, l'exercice entier de-ma liberté, bien que licite en soi, comporterait une gêne et une :ntrave à"celle de beaucoup d'autres, entraînerait pratiquement des désordres, etc., etc. Alors l'autorité peut édicter une loi restrictive de ma liberté... pour le bien public.

Ainsi, par exemple, une grande compagnie a la liberté, licite en soi, de rédiger ses imprimés de contrats, de connaissements, etc., en la langue qu'il lui plaît. Seulement, en certains pays comme le nôtre, il peut en résulter de graves inconvénients et préjudices pour une foule de clients qui transigent leurs affaires avec elle. Alors le gouverne-

1 Encore une fois, je ne veux aucunement incriminer la bonne foiet es ntentions de personne. Je traite la question seulement à son mérite.

subordonnent à tout cela les droits des individus. et des familles. si e

ment peut intervenir et restreindre sa liberté en l'obligeant à avoir des imprimés bilingues. C'est pour le bien public, dans l'équitable sens du mot.

Donc, défions-nous de la formule: c'est pour le bien public. Beaucoup de gouvernements persécuteurs y font appel pour se donner l'apparence du droit, beaucoup de braves gens se font à son sujet illusion et y recourent candidement pour se justifier de violer les droits les pl ; sacrés de leurs concitoyens.

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