ET DANS LES CAMPAGNES ENVIRONNANTES
Nous ne pouvons clore une étude dont le but spécial est de rendre hommage à tous les bienfaiteurs de notre enseignement populaire, sans consacrer quelques pages à celui qui s'en montra constamment le protecteur le plus dévoué et le plus généreux.
Les générations se succèdent ; les secousses sociales ébranlent le sol de la patrie, et produisent ce déplorable résultat d'effacer de la mémoire et de déraciner des cœurs des souvenirs dignes d'y rester gravés à toujours. Vivant en des temps nouveaux où il ne reste guère de vestiges des œuvres anciennement instituées par nos aïeux, il arrive parfois aux fils de notre XIX e siècle de ne pas soupçonner qu'à une centaine d'années en arrière, il y eut, au sein de la cité qu'ils habitent, un de ces hommes auxquels l'antiquité païenne eût élevé des autels et qui, plus encore qu'Aristide, eût mérité d'être appelé le Juste, Si ce titre magnifique — en lequel se résumait pour la Grèce idolâtre l'expression du respect et de la reconnaissance. et qu'un Dieu a divinisé en se l'appropriant — n'a pas été donné à M. de la Manerie, ceux de père des pauvres et de modèle des riches, que lui a
décernés sa ville natale, sont encore assez grands pour sa gloire, et des qualifications plus pompeuses ne sauraient en rien l'augmenter.
Jean-Baptiste Masson de la Manerie naquit k Orléans vers 1686, d'une antique famille de bourgeoisie originaire de la province Dunoise ; mais son aïeul paternel s'était fixé a Paris. Il parait toutefois que les deux alliances successives contractées k Orléans par Jean Masson, son père, l'avaient amené a choisir cette ville pour sa principale résidence, car c'est dans l'église de Saint-Paul qu'il fut enseveli, et c'est aussi a Orléans que naquirent ses cinq enfants (1).
Issu d'une race profondément chrétienne et possesseur de biens considérables, Messire J.-B. Masson de la Manerie, chevalier et gentilhomme ordinaire de la maison du roi, s'était formé dès l'enfance a la pratique des bonnes œuvres. Demeuré célibataire, il distribuait en charités une si large portion de son revenu que Jousse, éminent magistrat Orléanais, son contemporain, ne crut pas se servir d'expressions exagérées en écrivant de lui : « Il surpassa en générosité pour les pauvres tous ceux qui l'avaient précédé. » Et cependant M. de la Manerie avait eu d'illustres modèles : MM. Tranchot, Jogues de Bouland, Perdoulx, Antoine Masson, son frère ; mais il trouva le moyen de faire plus qu'eux tous encore.
C'est surtout sous le rapport de l'important appui qu'il
(1) M. Jean Masson avait son habitation dans la paroisse Sainte- Catherine. Il eut de M lle Fontaine, sa première femme : Antoine, qui fut secrétaire du roi ; Jean-Baptiste, auquel nous consacrons cette courte notice ; Pierre Masson-Sablon, Anne-Thérèse et Madeleine.
prêta MX écoles instituées pour les esËnits de b clisse indigente qne no» touIom Teniisager ici, bien que sa charité embrassât les objets les plus nombres! et les plus divers.
A l'époque où. pour la première fois, il consigna par écrit ses dispositions testamentaires fi août 1749), il n'avait guère que quarante-trois ans, et déjà depuis longtemps il était comme le pivot d'une multitude de bonnes œuvres.
Ce magnifique testament, que nous ne nous fussions pas refusé la satisfaction de transcrire ici s'il n'eût ét< ; pour ainsi dire reproduit dans l'acte du 16 juin 1750, qu'on lira ci-après ( 1), contient les plus pressantes recommandations touchant les écoles de charité qui, ditil, lui avaient toujours été chères. C'est avec les plus vives instances qu'il demande a ses héritiers de soutenir « surtout les maîtres et maîtresses de la sainte doc (ri no romaine approuvée, » car sa religion, a laquelle il était fermement attaché, respirait l'orthodoxie la plus pure, et la rectitude de son esprit lavait heureusement préserve des erreurs qui séduisirent un si grand nombre de ses contemporains.
Il recommanda donc qu'avant tout autre emploi des fonds de sa succession, dont 950,000 liv. devaient être
(1) Voir cet acte à nos pièces justificatives, sous le n° XX. — Qu'il nous soit permis d'adresser ici nos remercîments à M. Eugène Vignat, ancien maire d'Orléans et ancien député du Loiret, qui avec la plus gracieuse obligeance nous a fourni, d'après le< titres du château de la Salle, dont il est aujourd'hui propriétaire, les renseignements qui nous ont mise à même de retrouver en l'étude de M e Oarapin, successeur do Julien, le testament olographe de M. de In Manerie, et aux archive* nationales l'acte du 16 juin 4750.
affectées a la continuation de ses aumônes, 120,000 liv. fussent prélevées pour l'entretien des écoles de charité, tant de la ville d'Orléans que des paroisses environnantes, dans un rayon de trois lieues (1). Et comme l'administration d'un legs de cette importance aurait clé, dans ses détails, impossible à un membre de sa famille, les héritiers de M. de la Manerie provoquèrent rétablissement d'un bureau forme de six personnes, et dont nous avons déjà indiqué la composition, pour administrer les deniers de cette donation quasi-royale.
Les principaux articles relatifs à l'emploi des revenus furent déterminés dans un acte passé a Paris, le 16 juin 1750, entre tous les neveux et héritiers du vénérable défunt ; mais on n'y voit pas encore l'exposé complet de sa libéralité. Pour en connaître l'ensemble, il est indispensable de se reporter a une série d'autres contrats du même genre, souscrits isolément, a des
(1) M. de la Manerie, en effet, fut sinon le fondateur, du moins le soutien de quarante-cinq de nos établissements primaires, pour ne parler que d<\s donations qui sont venues à notre connaissance. En voici rénumération :
Écoles urbaines : Notre-Dame-du-Chemin, une; — la Conception, deux; — Saint-Donatien, une; — Saint-Pierre-le-Puellier, deux ; — Recouvrance, deux ; — Saint-Paterne, une ; — Saint-Paul, une; — Saint-Victor, une; — Saint-Laurent, deux; — Saint-Marc, une ; — Saint-Marceau, deux ; — Saint-Vincent, deux.
Écoles rurales : Boigny, une ; — Ghaingy, deux ; — Chanteau, une ; — La Chapelle, deux ; — Ghécy, deux ; — Combleux, une ; — Ingré, deux ; — Olivet, deux ; — Ormes, une ; — Saint- Gyr, une ; — Saint-Denis-de-rHôtel, une ; — Saint-Hilaire-Saint- Me8min, deux; — Saint- Jean- de-Braye, deux; — Saint- Jeande-la-Ruelle, deux ; — Saint-Jean-le-Blanc, deux ; — Saint-Pryvé, une ; — Saran, deux ; — Semoy, une.
dates diverses, où Ton retrouve des donations qui ne sont exprimées ni dans les testament et codiciles, ni dans l'acte du 16 juin. En effet, H. de la Manerie s'était borné k fixer la quotité des aumônes qu'il entendait faire; mais il avait laissé a ses exécuteurs testamentaires le soin d'en régler la distribution.
Tout en accordant k ses héritiers une semblable latitude quant k l'emploi des 120,000 liv. destinées k l'institution d'écoles primaires, il voulut cependant que la paroisse de Boigny, où il possédait le fief de la Salle (1), et celle de Combleux, où le lieu seigneurial de Poinville lui appartenait, fussent l'objet de dons spécialement exprimés, afin qu'elles pussent, immédiatement après son décès, pourvoir k l'organisation de l'enseignement primaire, au cas où jusqu'alors elles en auraient été l'une et l'autre dépourvues.
Les archives des diverses fabriques urbaines et rurales, légataires de M. de la Manerie, renferment presque toutes l'indication des dons qu'il avait faits aux écoles et aux pauvres de ces paroisses. Nous les avons indiqués en leur lieu, autant que nous avons pu en retrouver la trace, les complétant de notre mieux par les recherches que nous avons faites simultanément k Paris,
(1) Le fief de la Salle, sis dans la mouvance du duché d'Orléans, possédait, dès le XII e siècle, le droit de moyenne justice. La basse lui fut attribuée à une époque plus récente. Plusieurs vassaux, au nombre desquels étaient le seigneur de Villefavreux, l'église de Boigny, etc., lui portaient foi et hommage comme à leur seigneur dominant. De nombreuses censives en dépendaient aussi, tant dans la paroisse de Boigny que dans celle de Ghécy. — C'est encore à M. Eug. Vignat que nous sommes redevable de cette nouvelle communication.
dans l'étude de M* Baudrier, aujourd'hui successeur de H e Duval. C'est par un de ces actes passés isolément pour deux ou trois donations, souvent même pour une seule, et non plus sous la forme collective qu'affecte celui du 16 juin 1750, que nous avons eu connaissance d'un renseignement dont la pièce qui s'y rapporte fait défaut dans les fonds paroissiaux de Notre-Dame-du- Chemin, de la Conception et de Saint-Pierre-le-Puellier. . Il en résulte que, par donation reçue le 26 avril 1750, la fabrique de Notre-Dame-du-Chemin était mise en possession d'un capital de 20,000 liv. dont 4,000 affectées à l'école gratuite de filles, 10,000 a la subsistance des pauvres de la paroisse et 6,000 à l'apprentissage des enfants indigents. La mémoire de ce don est consignée au rapport de 1792 sous la rubrique ordinaire de : Secours ou allocation de la Société philanthropique. C'est la nouvelle dénomination qu'avait reçue le bureau de charité de M. de la Manerie.
La crainte de frustrer les pauvres en usant de son patrimoine pour lui-même avait été, pendant sa vie, la préoccupation constante de M. de la Manerie; aussi, dans son testament, se montra-t-il d'une générosité presque sans limites envers les indigents et les hôpitaux.
« Je donne et lègue, disait-il, à l'hôpital d'Orléans, paroisse Saint-Laurent,, pour le bouillon des pauvres, ma maison de Paris, rue des Capucines, acquise de M. de Laage en 1724, et qui a coûté plus de 130,000 liv. sans les frais, et à l'Hôtel-Dieu d'Orléans, près de Sainte- Croix, pour le même objet, ma maison de Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs, qui m'a coûté 80,000 liv. »
Enfin 1 hôpital de Sainte-Hélène, à Cadix, devait participer à ses dons pour une somme de 10,000 liv.
11 n'est pour ainsi dire pas, dans l'acte qui contient ses recommandations suprêmes, de page où les pauvres honteux ne soient l'objet de sa plus vive sollicitude et de son affectueuse prévoyance. « Entendez bien, répètel-il k plusieurs fois, que lorsque je nomme les pauvres, j'entends les pauvres honteux. » Et il leur fait des legs d'une incomparable munificence. L'on en verra le détail dans l'acte du 16 juin 1750, que nous avons voulu reproduire ci-après en entier. Mais nous tenons aussi a faire connaître les legs particuliers contenus dans ses testament et codiciles rédigés à différentes époques :
3,000 liv. aux prisons d'Orl&ps.
3,000 liv. pour délivrer trois prisonniers.
2,000 liv. aux pauvres honteux de la paroisse où il décédera.
2,000 liv. aux pauvres honteux de la paroisse de Sainte-Catherine.
800 liv. pour doter dix-huit jeunes filles, dont six de l'Hôpital, six de l'Hôtel-Dieu et six choisies dans les familles de pauvres honteux.
20,000 liv. aux pauvres honteux et aux malades de Saint-Eustache de Paris, sa paroisse.
20,000 liv. à ceux de Saint-Roch, à Paris.
2,000 liv. à ceux de Saint-Sauveur, à Paris.
27,000 liv. pour faire apprendre des métiers à dix-huit enfants de pauvres honteux d'Orléans.
6,000 liv. aux dames de Tapothicairerie des pauvres d'Orléans, dont : 2,000 liv. pour leur acheter du linge de toile, 2,000 liv. pour drogues et 2,000 liv. pour aumônes en nature.
5,000 liv. pour distribuer aux blessés soignés par les dames de l'apothicairerie.
1,500 liv. pour les remèdes des pauvres aux soins de M Ue Boitet {sic).
500 liv. pour être distribuées aux blessés pendant Tannée.
Enfin, au cas où la pharmacie n'aurait pas de local à elle appartenant, il lui donne une petite maison séparée de son habitation par une cour, et que M me de la Châtre et sa fille occupaient, comme locataires, k Tépoque où il écrivait ces dispositions.
Cette pharmacie ou apothicairerie des pauvres, comme on disait alors \ comptait parmi les œuvres auxquelles M. de la Manerie était le plus affectionné. Il en était le fondateur, comme nous l'apprend Jousse, et MM lle " Anne- Thèrèse et Madeleine Masson, ses sœurs, la dirigeaient avec l'aide de quelques autres dames. Il l'avait établie rue d'Escures, dans une salle basse de l'hôtel qu'il habitait, et qui portait le nom de Grande-Babylone (1).
Nous avons déjà fait connaître, dans les articles consacrés aux paroisses de Saint-Paul et de Recouvrance, de quels capitaux importants elles étaient donataires ; mais nous n'avons pas dit que les exécuteurs testamentaires de M. de la Manerie avaient inséré, dans le contrat des donations les plus considérables, la clause obligatoire pour les fabriciens de faire poser dans l'église de la paroisse légataire une table de marbre noir, avec inscription commémora tive de la fondation. Les marguilliers de Saint-Paul s'étaient conformés a cette clause ; mais le monument qu'ils avaient érigé a payé un fatal tribut
(1) Nous avons déjà dit que cette maison était attenante à l'Hôtelde- Ville.
a la dévastation et au pillage de 1795. PU»
l'église de Recouvranee a pu conserver b inscription qu'y avaient Tait graver les paroissiens
connaissants (1) :
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