‹ L'instruction primaire avant 1789 à Orléans et dans les communes de l'arrondissement d'après desChapitre 56 sur 71 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'instruction publique dans l'arrondissement d'orléans durant la période révolutionnaire.

Au point où nous voici parvenue, il semble que nous touchions au terme de nos recherches, puisque nous avons déroulé la succession de nos écoles depuis leur fondation jusqu'à l'époque où un nouveau régime, sorti des ruines de la société effondrée, vint les frapper d'un arrêt de mort légal. Nous eussions donc pu terminer ici cette étude ; mais nous avons pensé qu'il nous restait encore quelque chose à dire. Après avoir indiqué le sort que la Révolution fit au bel édifice élevé par la religion et la charité de nos pères, nous avons cru qu'il nous serait permis d'examiner, a l'aide des seuls témoignages de ceux qui furent les destructeurs de l'enseignement, s'il est vrai que cette même Révolution puisse revendiquer l'honneur de l'avoir établi.

Il est incontestable qu'en fait d'histoire et de tradition les écrits contemporains équivalent aux attestations verbales de témoins oculaires. Il semble donc que la longue suite de monographies de nos écoles, dressées d'après les documents officiels, suffit a apporter la preuve certaine de la continuité de l'enseignement dans cette portion du diocèse. Cependant, fidèle k la

promesse que nous en avons faite au début de cette étude, nous avons voulu reproduire les aveux successifs de ceux mêmes qui prêtèrent leur concours k toutes ces destructions. Nous saurons alors s'il convient ou non de gratifier la Révolution du titre de fondatrice de l'instruction primaire.

En 1792, nous l'avons vu, tous les établissements pédagogiques dont nous avons pris à tâche d'étudier la vie scolaire, tous, moins quelques-uns que 1790 avait vus disparaître, répondaient a l'appel, et tous étaient debout. « Un sentiment confus du besoin de l'instruction avait déterminé la bienfaisance de nos pères k fonder un grand nombre d'écoles, de collèges, d 'universités. » Ainsi s'exprime Romme, dans son rapport du I e ' décembre 1792. — « Les villes fourmillaient de maisons religieuses où l'on recevait des jeunes filles pour y former leur éducation, dit Calés dans un discours prononcé au mois de juillet 1793. Ces maisons n'étaient pas rares dans les campagnes ; on rencontrait partout des congrégations séculières, des maîtresses de pension. » • L'éducation, ajoute Daunou, était vicieuse, sans doute; mais elle était organisée... Ne soyons pas ingrats envers les hommes laborieux qui remplissaient dans nos écoles des fonctions trop infructueusement pénibles (1). »

(1) Rapport présenté à la Convention le 27 vendémiaire an IV. — La loi du 7 brumaire an II reconnaît explicitement que renseignement primaire s'exerçait antérieurement à l'ère révolutionnaire, puisqu'à l'art. 21 elle formule la défense aux anciennes maîtresses d'enseigner à l'avenir : ce Les femmes ci-devant nobles, les ci-devant religieuses, ainsi que les maîtresses d'école qui au-

Ainsi, c'est bien un fait unanimement proclamé : « l'enseignement était organisé ; » — « les villes et les villages fourmillaient d'écoles. »

Mais la Révolution survient; elle juge cet enseignement « défectueux, » et elle le renverse. Elle va sans doute établir sur ses ruines des écoles modèles. Instruite par l'expérience de plusieurs siècles, elle va réaliser Tidéal qu'elle rêve : du même coup tous les abus seront réformés ; les lumières succédant à l'obscurantisme se répandront a flots et, pénétrant les masses, produiront une régénération complète de l'enseignement dans toutes ses ramifications. Que lui manque-t-il d'ailleurs? Toutes les fondations charitables qui alimentaient autrefois l'enseignement ne sont-elles pas centralisées en ses mains? Les esprits d'élite ne se disputent-ils pas l'honneur de la servir? N'accourent-ils pas a sa voix avec un choix varié de systèmes d'éducation les « mieux intentionnés, » les plus « fortement conçus ? » Lanthenas, Talleyrand, Condôrcet, Grégoire (1), Daunou, Lakanal, Fourcroy, ne proclament- ils pas k l'envi « le moment venu d'établir en France l'instruction primaire? » Mais l'on voit se succéder rapports et projets; aucun plan d'éducation ne semble satisfaisant. La loi du 27 brumaire an III meurt d'anémie avant d'avoir pu produir ses effets; tout

raient été nommées dans les anciennes écoles par des ecclésiastiques ou des ci-devant nobles, ne pourront être nommées institutrices dans les écoles communales. » Et la loi du 22 août 1792 : f Aucune partie de l'enseignement public ne continuera d'être confiée aux maisons de charité. »

(1) Il est bon de se souvenir que le décret pour l'abolition de tous les établissements d'instruction fut rendu sur la proposition de Grégoire.

se résume en discussions; et tandis que les enfants attendent, l'ignorance élargit son cercle de ténèbres. Encore une fois, ce n'est pas nous qui le disons : 1789 fut le prélude de l'anarchie (1). « L'anarchie, dont les farouches regards étaient offusqués des restes de toutes les gloires, s'empressa de démolir, de disperser les débris des corps littéraires. Si son règne eût été plus long, elle les eût tous consommés (2). » Tout en essayant de justifier les motifs de toutes ces destructions, Fourcroy avoue que « si des changements étaient nécessaires dans toutes les parties de l'administration publique, imprudemment étendus jusqu'à tous les établissements d'instruction, ils lui ont porté des coups funestes; ils ont presque fait reculer la raison humaine. Il est bien temps, ajoute-t-il, d'arrêter les progrès trop rapides de cette désorganisation qui, plaçant une génération tout entière fort au-dessous de celle qui l'a précédée, menaçait de plonger la France dans la barbarie (3). »

L'Assemblée constituante, Daunou vient de nous rapprendre, n'avait signalé son pouvoir que par des ruines : « Enorgueillie et fatiguée k la fois de toutes ces destructions, [elle] était arrivée sans force et sans courage au moment des grandes créations, lorsqu'on vint proposer k la tribune un plan d'instruction publique. Elle en écoula la lecture comme si elle n'eût été qu'une

(1) Malouet va plus loin, et, considérant l'état des choses et des esprits à cette époque, il écrit cette appréciation sévère : « Pour tout esprit impartial, la Terreur date du 14 juillet 1789. » (Malouet cité par M. Taine, la Révolution, t. I, p. 65.)

(2) Rapport de Daunou à la Convention, le 27 vendémiaire an IV.

(3) Rapport de Fourcroy à la Convention, 4 vendémiaire an IV.

Académie...; l'instruction publique fui renvoyée k l'Assemblée législative. Ce fut un spectacle curieux et instructif, mais affligeant pour les observateurs, de voir alors l'Assemblée législative cherchant des moyens d'écarter la puissance executive de la Constitution, sans avoir l'air de la détruire, et des moyens de trouver un pouvoir exécutif de l'éducation plus digne de sa confiance, sans avoir l'air de le eréer. Le temps se consuma dans ces recherches... La Convention parut, et le plan d'instruction de l'Assemblée législative ne fut plus qu'une brochure. La Convention a fait quelques essais pour l'instruction publique ; elles les a abandonnés (1). »

Ce fut alors que Daunou, après avoir, a son tour, constaté l'inanité de toutes les tentatives de l'Assemblée pour reconstituer l'instruction sur des bases durables, vint, lui aussi, soumettre à la Convention les projets d'éducation qui servirent de base à la loi du 5 brumaire an IV, loi dont le citoyen Bailly disait : « Nous avons un beau système métaphysique sur l'instruction; mais il nous manque des maîtres d'école pour apprendre aux enfants k lire et k écrire. » — Fourcroy, comme les autres, avoue que tout est encore k faire; mais il a aussi son plan, et avec les moyens qu'il propose « il serait difficile, dit-il, que les petites écoles ne fussent point établies. Le gouvernement a recherché les causes qui en ont, jusqu'à ce jour, empêché l'organisation (2). » — Or, c'était le 30 germinal an X que Fourcroy apportait k la tribune cet instructif aveu d'une impuissance que tant d'essais successifs n'avaient fait qu'accentuer. — « L'instruction

(1) Rapport de Lakanal â la Convention, le 2 brumaire an III.

(2) Discours de Fourcroy sur un projet de loi du gouvernement consulaire, le 80 germinal an X (20 avril 1802).

est nulle depuis dix ans, » s'écriait Portalis. — « Depuis la suppression des corps enseignants, ajoutait Lucien Bonaparte, l'instruction est 'a peu près nulle en France. » Et Chaptal : « Depuis la Révolution, l'instruction est presque nulle partout.... Le corps législatif s'est constamment occupé d'instruction publique ; beaucoup de projets ont été proposés, discutés ; aucun n'a été arrêté... Le plan de Daunou lui-même, quoique simple et fortement conçu, a partagé le sort de tous les projets émanés des deux premières assemblées. »

Tel était l'état lamentable où la Révolution avait réduit l'instruction publique. « Si elle a fait quelques pas h Paris et dans un petit nombre de départements, dans presque tous les autres elle est languisante ou nulle. Si nous ne sortons de la route tracée, bientôt il n'y aura de lumière que sur quelques points, et ailleurs ignorance et barbarie. » Ce passage d'un rapport officiel présenté au corps législatif le 1 er vendémiaire an XII (24 septembre 1803) est non seulement l'exact résumé de toutes les plaintes dirigées contre les tâtonnements stériles des précédentes assemblées ; mais il est assez aftirmatif pour nous permettre de conclure que, loin d'avoir fondé l'instruction en France, la Révolution, au contraire, l'a tuée et n'a même pas su utiliser ses dépouilles.

Le tableau que nous venons d'esquisser sommairement est de lui-même assez sombre pour qu'il soit inutile d'insister davantage. Certes, nous ne prétendons pas accuser les législateurs qui, durant ces temps malheureux, disposèrent sans prévoyance et sans contrôle des destinées du pays, d'avoir méconnu la nécessité de l'instruction publique. C'eût été un non sens de leur part, car

ils comptaient dans leurs rangs plusieurs esprits d'élite. Nous dirons plus : ils s'en sont même beaucoup occupés ; mais il ressort nettement de l'unanimité de leurs appréciations, textuellement reproduites, que leurs plans n'était que de pures chimères, des conceptions idéologiques complètement inapplicables hors du domaine purement spéculatif. C'est avec des expressions équivalentes aux nôtres que nous les voyons qualifier mutuellement leurs systèmes. Puis lorsque, faisant un choix parmi tous ces plans d'éducation frisant plus ou moins l'utopie, le gouvernement les érigeait en lois, Ton ne tardait pas a s'apercevoir qu'ils ne contenaient pas assez de puissance vitale pour sortir de l'état d'embryon et pousser de vigoureux rameaux. Pendant les dix années que nous passons en revue, l'on vit plus de quinze de ces lois (1) s'étioler à leur naissance et périr étouffées

(1) Voici, d'après leur succession chronologique, la série des principales lois révolutionnaires relativement à l'enseignement :

1. 22 décembre 1792. — Décret sur l'organisation des écoles primaires.

2. 14 février 1793. — Décret fixant le traitement provisoire des professeurs.

3. 30 mai 1793. — Décret pour l'établissement d'écoles primaires dans les lieux d'une population de 400 à 1,500 âmes.

4. 21 octobre 1793 (30 vendémiaire an II). — Organisation et distribution des premières écoles dans les communes.

5. 28 octobre 1793 (7 brumaire an II). — Placement des premières écoles ; nomination des maîtres, leur traitement.

6. 30 octobre 1793 (9 brumaire an II). — Détermination par les commissions des districts des arrondissements des premières écoles qui ne peuvent se former.

7. 19 décembre 1793 (29 frimaire an II). — Dispositions relatives au premier degré d'instruction.

8. 19 décembre 1793 (29 frimaire an II). — Promulgation des décrète rendus sur l'organisation des écoles.

dans la froide atmosphère du despotisme. C'est que l'anarchie est un sol stérile où ne pénètrent point ces effluves vivifiantes et généreuses qui font éclore le patriotisme. Si, malgré une si longue épreuve, la France a pu reconquérir le bienfait de l'instruction, si son sol, comme par le passé, est à présent couvert d'écoles, elle le doit aux gouvernements réparateurs qui, s'inspirant des exemples d'une époque tranquille et florissante, replacèrent avec honneur sur leurs antiques bases la religion, l'ordre et enfin la liberté.

Ne l'oublions donc pas, sous peine de renier Tune des plus belles pages de notre vieille et glorieuse histoire : les fruits de la jeune moisson que la génération d'aujourd'hui recueille avec tant de profit ne sont, après tout, que le regain de l'antique semence jetée dans le sillon depuis plus de dix siècles par nos pères.

9. 22 lévrier 1794 (4 ventôse an II). — Salaires des instituteurs.

10. 7 septembre 1794 (21 fructidor an II). — Plan pour l'organisation de l'instruction.

11. 17 novembre 1794 (27 brumaire an III). — Nouvelles dispositions sur l'organisation des écoles.

12. 22 août 1795 (5 fructidor an III). — Objet de leur institution.

13. 26 août 1795 (9 fructidor an III). — Projet de décret sur les objets à y enseigner.

14. 25 octobre 1795 (3 brumaire an IV). — Nouvelle organisation des écoles ; — leur division en deux sections, Tune de garçons, l'autre de filles.

15. 17 novembre 1797 (27 brumaire an VI). — Mesures pour le développement de l'instruction publique.

16. 5 février 1798 (17 pluviôse an VI). — Décret plaçant les écoles sous la surveillance immédiate des administrations municipales de chaque canton.

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