ASPECT GÉNÉRAL DES ÉCOLES
Le système des écoles publiques est arrivé, successivemenl et par degrés, à l'organisation aujourd'hui généralement adoptée. On distingue, eo Amérique, les écoles classées et les écoles non classées. Dans ces dernières, dont quelques districts offrent encore des exemples, chaque élève ayant déjà reçu un commencement d'éddcatiob, apporte un degré d'instruction et des livres différents, et l'instituteur, obligé de s'occuper de chacun en particulier, perd beaucoup de temps sans grand profit pour les élèves. Il existait, en 1862, dans l'état de Pennsylvanie, 1,245 écoles de ce genre; ce nombre, en 1864, était réduit à 198 et l'on s'efforce partout de le diminuer de plus en plus.
Les écoles classées sont celles dans lesquelles les élèves sont répartis en -plusieurs sections , d'après
leur degré d'instruction ; mais ces sections ne forment pas encore des séries s'élevant graduellement depuis les plus élémentaires jusqu'à celles où Tinstruction est la plus élevée.
C'est ce qui a lieu dans les écoles graduées. Les élèves peuvent y parcourir successivement un cercle complet d'études, réparties entre les classes des différents degrés, Técole primaire, l'école de grammaire etrécole supérieure [Primary School, Grammar ou Secundary School et Bigh School) . Dans certaines localités les écoles des différents degrés sont établies dans des bâtiments séparés et distincts. Dans d'autres, elles occupeat les différents étages d'un bâtiment unique assez vaste pour les contenir. Les élèves ne sont admis dans une section qu'après des examens constatant qu'ils ont convenablement suivi les cours de la section immédiatement inférieure.
La durée totale de cet enseignement, depuis l'âge de cinq à six ans jusqu'à celui de dix-huit, est de quatre années environ pour chacun des degrés dont il se compose. ^^
Gomme dans chacune de ces trois séries il est nécessaire d'établir des subdivisions, d'après la force des élèves, il n'est pas rare de trouver dans certaines écoles quelque contusion à cet égard. La répartition des élèves ne s'opère d'une manière régulière que dans les écoles dirigées conformé-
ment aux programmes indiquant d*une manière précise ce que l'élève doit savoir pour être admis dans un cours. C'est ce qui se pratique dans les bonnes écoles graduées, où Ton établit cinq à six degrés pour Técole de grammaire. Tous les élèves appartenant à la même division sont réunis dans une salle et se servent des mêmes livres.
Chaque salle est composée de deux divisions, dont l'une prépare la leçon pendant que l'autre écoute le maître ou répond à ses questions.
Cette organisation est excellente, si le maître tient sévèrement à ce que les élèves ne passent d'un degré dans un autre que lorsqu'ils y sont suffisamment préparés. C'est surtout dans le passage de l'école primaire à l'école de grammaire, et de celle-ci à l'école supérieure, qu'il a besoin de toute son énergie pour résister à l'impatience des élèves et souvent aussi aux sollicitations des parents. Qu'il se garde bien aussi de céder au désir qu'il pourrait éprouver lui-même de pousser ses élèves, afin de les faire avancer plus vite. Les avantages accordés aux bons élèves des deux degrés supérieurs sont par eux-mêmes des stimulants assez puissants, et l'on remarque surtout leur influence sur les jeunes filles, dont l'ardeur surpasse celle des garçons et qui mettent leur amour-propre à les devîmcer. Plus d'un instituteur m'a avoué que très-souvent l'excès du travail compromettait leur
santé. À ce point de vue, rien n*est plus salutaire que la pratique dans presque toutes les écoles des exercices gymnastiques et la musique vocale, qui apportent une agréable diversion aux occupations de la classe. On a smn d'ailleurs de rendre les leçons attrayantes par leur variété et leur courte durée.
Le système des écoles graduées et des examens réguliers, qui n'est en vigueur que depuis un petit nombre d'années, a déjà produit les meilleurs résultats. Les familles y trouvent le gage d'une éducation bien dirigée, le nombre des élèves qui les suivent s'accroît d'année en année, et l'établissement des écoles normales doit accroître celui des instituteurs capables d'appliquer les procédés et les méthodes, È[ue vulgarisent les savants rapports publiés tous les ans par les surintendants.
Je me contenterai d'indiquer ici, d'une manière sommùre, les objets dont se composent les écoles publiques des trois degrés. Je donnerai dans Vappendice les programmes complets de chacun d'eux tels qu'ils sont établis dans les meilleurs institutions :
1** Enseignement primaire: Lecture, écriture, calcul, dessin, géographie, .musique, leçons de choses.
2** Classe de grammaire : Lecture, écriture, cal-
lîgraphîe, grammaire pratique, définitions, étymologies, analyses, études des racines, histoire ancienne, histoire moderne, géographie, composition littéraire, langue latine, arithmétique, tenue des livres, géométrie et trigonométrie, levé des plans, algèbre, physique, astronomie, physiologie, hygiène, dessin d'architecture, musique vocale, langues latine, française et allemande (cours facultatifs), leçons de choses.
3** École sttpérieitre [high school) : Continuation de l'enseignement donné dans la grammar school, mais d'une manière plus scientifique et plus complète. On distingue presque partout Técole supérieure anglaise, English high school, €i l'école supérieure latine. Elles ne diffèrent, ainsi qu'on peut le juger par les noms sous lesquels on les distingue, que par une plus grande attention apportée dans les dernières à l'étude des langues anciennes, comme devant préparer spécialement les élèves aux cours des collèges et des universités. Les premières constituent ce que nous désignons chez nous sous le titre ^'éducation professionnelle. Je ferai remarquer seulement que l'étude des sciences mathématiques, physiques, chimiques et naturelles y est poussée très-loin ; que la littérature, la philosophie, la morale, l'histoire politique, la géographie industrielle et commerciale y sont l'objet d'un enseigne-
ment plus approfondi et plus sérieux que celui que les Allemands ont depuis longtemps organisé dans leurs écoles réelles^ et qui, en ce moment même,
tend à se généraliser en France, sous le nom d'cwseignement secondaire spécial.
Comme ce n*est pas sur retendue des programmes, auquels la réalité ne répond pas toujours, que Ton doit apprécier un système d*études, mais bien sur la méthode avec laquelle on les applique, je me hâte de me placer sur le terrain de la pratique, en essayant de faire connaître les impressions que j'ai rapportées des différents établissements que j'ai visités.
La seule inspection des chjffres indiquant les sommes consacrées à la construction et au mobilier des écoles peut faire juger de leur importance ; ridée que l'on s'en fait d'avance est dépassée par la réalité. Toutes les villes semblent rivaliser de zèle pour donner à leurs établissements l'aspect le plus grandiose et pour réunir à l'intérieur toutes les conditions de l'élégance et du comfort. On pourrait considérer quelques-uns d'entre eux comme de vrais palais de l'enfance et de la jeunesse. J'aurai tout dit lorsque j'aurai affirmé que les plus modestes écoles rurales n'ont, sur ce point, rien à envier aux écoles primaires des grandes villes de l'Europe, et qu'aucune de celles-ci n'en possède qui puissent soutenir la comparaison avec celles de
New-York, de Brookling, de Boston, de Baltimore, de Washington, de Saint- Louis, de Chicago. M. Henri Barnard me faisait visiter, à Hartford, petite \ille qui n'a pas plus de 1S,000 habitants, une école en construction pour laquelle on ne dépensera pas moins de S00,000 francs. Il trouvait, comme moi, que c'est dépasser le but, et que l'amour du confortable poussé jusqu'à l'exagération a entraîné le bureau d'éducation dans un luxe ^ condamne la saine raison. ^-^
Les écoles, pour la construction desquelles lesi architectes cherchent à se surpasser les uns les autres, sont bien loin de présenter cette uniformité qui leur donne chez nous assez souvent l'aspect de couvents ou de casernes. L'art, dirigé plutôt par rimagination et le^ caprice que par les règles d'un goût sévère, donne aux bâtiments les formes les plus variées. Il y a des écoles qui, comme celle des orphelins de Girard, à Philadelphie, sont construites avec le plus beau marbre, sur le patron du Parthénon ; d'a,utres ont pris pour modèle une basilique ; celle-ci, avec ses tours et ses créneaux, ressemble à un château normand ; celle-là, avec ses fenêtres et sa grande porte à ogives, représente tfii manoir gothique ; d'autres rappellent les édifices de la Renaissance. C'est dans TOuest surtout que ces maisons, élevées à grands frms, et d'un goût douteux, contrastent, par la richesse de leurs orne*
ÉCOLES PUBLIQUES. J,l
menls et la splendeur de leur architecture, ayec la destination qui leur est donnée. L'esprit positif et utilitaire reprend son empire dans les dispositions de rintérieur.
Généralement, après avoir franchi un large perj^oe^ le visiteur est introduit dans un spacieux péristyle, au milieu duquel est un grand escalier conduisant aux étages supérieurs ; à droite et à gauche, des codoirs aboutissant à des cours, des préaux ou des salles couvertes destinées aux récréations des enfants. Le sous-sol est disposé de manière à recevoir les calorifères, Teau chaude et autres appareils servant £iu chauffage, à Téclairage ou à la ventilation des classes. La maison se compose ordinairement de trois étages, distribués d'une manière uniforme : à droite et à gauche de Fescalier, deux salles garnies de champignons où les élèves déposent leurs chapeaux, les châles ou les manteaux ; tout autour, des lavoirs munis de robinets ; un peu plus loin, les chambres des instituteurs et des institutrices. Au centre, un vaste espace, divisé en autant de compartiments qu'il doit y avoir de classes. Celles que Ton préfère sont séparées par des cloisons vitrées. A Tune des extrémités est une estrade, d'où le principal ou la directrice surveille toutes les classes, six ou huit ordinairement, contenant chacune 50 à 60 élèves des deux sexes. Chaque élève est assis sur un siège fixé au sql^ devant une
petite table ou bureau ayant un tiroir où se mettent les livres, crayons, règles, papier, ardojses. Un tableau noir, des cartes, pour la lecture, le calcul et la géographie, sont suspendus aux murs. Tous ces objets, propres, élégants, commodes, sont ran* gés avec beaucoup d'ordre.
Ordinairement les filles occupent le côté droit et les garçons la gauche. Dans un grand nombre d'écoles cette séparation n'existe pas. Rien n'est plus agréable que la vue de toutes ces classes à la {ois réunies et divisées, ayant chacune leur enseignement et leurs maîtres distincts et opérant simultanément sous les yeux du directeur qui d'un coup d'œil peut en embrasser l'ensemble. Plusieurs fois dans la journée les cloisons sont écartées et les différentes classes n'en forment plus qu*une seule. Le piano se fait entendre : tous les enfants exécutent des marches et des contremarches, puis ils reviennent reprendre avec ordre leurs places, soit pour chanter des chœurs, soit pour exécuter des mouvements gymnastiques. L'un d'eux est appelé sur une estrade d'où il commande et fait une série de gestes conçus dans le but de donner de la souplesse aux membres. Il n'est pas d'école ou le chanl, les marches militaires et les exercices gymnastiques ne constituent une partie nécessaire de l'éducation. Il n'en est pas aussi où les smns hygiéniques les plus minutieux ne soient pris dans l'intérêt de la santé et
du bien-être oes enfants. La tenue générale des élèves, des plus petits comme des plus grands, est telle qu'il serait difficile de distinguer ceux qui appartiennent aux familles pauvres de ceux dont les parents sont les plus riches.
Réuigir dans les mêmes écoles, faire asseoir sur les mêmes bancs et participer à une éducation commune les enfants de toutes les conditions, est le moyen le plus assuré de conserver dans la nation cet esprit d'égalité qui est la loi suprême des institutions véritablement démocratiques. On n'y connaît pas ce sentiment d'orgueil et de vanité qui établit une distinction blessante entre les écoles où sont gratuitement admis les enfants des classes inférieures et les écoles payantes ne recevant que les enfants des classes aisées ou riches.
L'école primaire des États-Unis est un premier trait d'union entre les différentes classes de la société, tandis que l'école primaire des nations européennes établit et consacre en quelque sorte le point de départ de l'inégalité et la séparation des classes. La grajtuité pour tous est un bienjait qui n'humilie personne, la gratuité pour quelques-tms n'est qu'un demi-bienfait dont souffre l'amourpropre de ceux qui en sont l'objet. L'exemple des États-Unis répond encore d'une manière péremptoire aux objections présentées quelquefois au sujet de la réunion dans les mêmes écoles des enfants de
la bourgeoisie et de ceux du peuple. Le système qui met en contact des jeunes gens et des jeunes filles apportant des manières distinguées et un langage correct et pur, et des enfants du même âge appartenant à des parents qui n'ont pu leur donner qu*unô éducation imparfaite, a pour efiPet, non de faire perdre aux premiers les avantages qui les distinguent, mais d y faire participer les seconds ; non de faire descendre les premiers, mais de faire monter les seconds à leur niveau.
Les vrais Américains ne s'y trompent pas ; et, si quelques riches parvenus préfèrent aux écoles publiques, où les rangs sont confondus, certains établissements particuliers, où ne peuvent entrer que les enfants des familles des classes élevées, c'est une faiblesse aristocratique, heureusement rare encore, que l'on craint d'avouer, et qui, dans tous les cas, ne sera longtemps qu'une exception.
OHAPITRE IV
ENSEIGNEMENT PRIMAIRE. — SON CARACTéRE GÉNÉRAL.