LKÇONS DB CHOSES. — LESSONS ON OBJECTS
La théorie d*après laquelle les philosophes exposent Tordre d'acquisition de nos connaissances, étant le point de départ de toute méthode d'enseignement, a conduit les instituteurs de l'enfance à donner. une part de plus en plus considérable à ce qu'on appelle aux États-Unis les leçons de choses, object tessons ou lessons on objets^ ou encore teaching abjects. Depuis le premier degré de l'éducar tion jusqu'au dernier, ce genre d'enseignement oral s'élève graduellement des notions les plus simples aux connaissances les plus importai^tes. Il mérite donc d'être exposé ici avec quelques développements.
C'est une Anglaise, miss Jones, qui, dans une institution de Londres {the home and colonial iraining institution), a la première exposé d'une manière méthodique et mis en pratique cet enseignement qui, introduit plus tard en Amérique, s'y est rapidement propagé.
Plusieurs manuels, parmi lesquels se distinguent ceux de M*^ Elisabeth Mayo, du professeur Krusi et de M. Sheldon, surintendant des écoles publiques d'Oswego, ont popularisé ce genre d'instruction, suivi aujourd'hui dans presque toutes les écoles publiques.
Il fallait avant tout y prépareras instituteurs* Les leçons de choses sont établies diaprés les principes suivants, dont les maîtres ne sauraient trop se pénétrer, et que Ton cherche à leur inculquer dans toutes les écoles normales :
Cultiver les facultés d'après Tordre naturel de leur développement ; commencer en conséquence par les sens ; ne rien dire à Tenfant de ce qu'il peut découvrir de lui-même. Réduire chaque sujet à ses éléments les plus simples. N'expliquer qu'une difficulté à la fois ; marcher pas à pas sans s'arrêter, la mesure de Vin formation n'étant pas dans ce que le maître peut donner, mais dans ce que l'élève peut recevoir; assignera chaque leçon un but déterminé, immédiat ou procjjain. Développer l'idée^ puis le mot, perfectionner le langage, procéder du connu à l'inconnu, dy particulier au général, du concret à l'abstrait, du simple au composé ; d'abord la synthèse, puis l'analyse; suivre non l'ordre du sujet, mais Tordre de la nature.
Les leçons de choses ne peuvent donner une instruction réelle que si les notions que Ton fournit ou
que l'on fait découvrir aux enfants sont justes, exactes et conformes à la vérité. De là, pour l'instituteur, la nécessité d'une préparation sérieuse. Il doit avoir soin de déterminer le sujet de la leçon et le but dans lequel elle doit se faire, enfin établir son plan, divisé en autant de points qu'il sera nécessaire.
On peut, d'après ces préliminaires, juger de l'importance que les Américains attachent à cette partie de l'enseignement dans les écoles primaires. Us le considèrent comme un moyen assuré d'exercer utilement et de développer chez les élèves l'attention, l'esprit d'observation, la réflexion et le raisonnement. Ce que les méthodes anciennes essayent de produire, au moyen de l'étude des langues considérées jusqu'à présent comme la meilleure des gymnastiques intellectuelles, les instituteurs des États- Unis croient l'atteindre plus directement et avec plus de fruit par l'étude des choses.
Pour procéder méthodiquement, l'instituteur considère l'éducation de l'école comme la continuation et la suite de celle que l'enfant reçoit dans sa famille. Celui-ci arrive déjà pourvu d'une foule de connaissances naturellement acquises qu'il est bon de lui remettre sous les yeux et dont il faut l'habituer à se rendre compte. Les premiers objets dont on lui parlera seront donc ceux qui déjà lui sont devenus familiers : une chaise^ une table, un coU"*
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teau, du pain, du lait, du vin, un livre, une montre, etc. Il s'agira d'abord de l'habituer à regarder l'objet, d'en énumérer et d'en nommer les différentes parties ou les propriétés. Voici, par exemple, une orange : chaque enfant appelé à son tour en nomme et en montre les différentes parties, la peau, le jus, la pulpe, les graines, les divisions^ le dedans, le dehors, la surface, etc. ; puis les qualités : elle est d'un jaune rouge, ronde en forme de boule, la pulpe en est douce, rafraîchissante, d'une odeur agréable, etc. Voici un livre : l'élève en fait remarquer l'extérieur, l'intérieur, les bords, les coins, la reliure, le papier, le dos, les côtés, le haut, le bas, le titre, la préface, l'introduction, les parties, la fin, les feuilles, les pages, la marge, les lettres, les chiffres, les mots, les phrases, les syllabes, les lignes, les paragraphes ; tous ces mots dont s'enrichit son langage sont autant défaits acquis par sa mémoire, de matériaux de connaissances sur lesquelles pourra s'exercer son jugement.
Voici une leçon de ce genre, faite dans une classe d'enfants de huit à neuf ans, à laquelle j'assistais dans une école de Boston.
Le maître avait placé sur la table une montre, et les élèves répondirent tour à tour aux questions qui leur furent posées. — Le maItre : Quel est cet objet? — L'élève : C'est une montre. — Le maître : Maintenant regardez^la, et faites-moi oonnattre le
nom de quelques-unes de ses parties? — L'élève : Le verre. — Une autre partie? — Les aiguilles. — Tous LES ÉLÈVES : Une montre a un verre et des ai* guilles. — Le maître : A-t-elIe d'autres parties? — L'élève : Un bord. — Le maItre : Y a-t-il d'autres parties que vous ne pouvez pas voir lorsque je vous présente la montre? — L'élève : Oui, le dedans. — Le maItre : Regardez-bien, et vous pourrez encore me nommer quelque chose?— L'élève : Le dehors. — Tous LES élèves : La montre a un dedans et un dehors. — Le maître : Vous m'avez dit que la montre a des aiguilles ; où ces aiguilles se touchentelles? — D'abord dans le milieu. — Le maître : Dans le milieu de quoi? — L'élève : Dans le milieu de la face de dessus, — Le maître : Vous venez de me nommer deux autres parties de la montre. Elle a un dessus et un petit trou dans le milieu ; maintenant dites-moi combien il y a d'aiguilles? — L'élève : Deux. — Le maître ; Sont-elles semblables? — L'élève : Non. — Le maître : Pourquoi ne sont-elles pas semblables? -— L*élève : L'une est longue et l'autre est courte. — Le maître: Dites donc : la montre a deux aiguilles dont Tune est longue et l'autre courte. Voyez-vous quelque autre chose sur le dessus? — L'élève : De petites figures autour de sa circonférence le long de son bord. — Le maître : Dites-moi une autre partie que vous avez déjà nommée? — L'élève : Le verre.
«-- Le MAtTRE : Combien une montre a-t-elle de verres? — L'élève : Un seul. —Le maItre : Et qu'est-ce que couvre ce verre? — L'élève : Le dessus de la montre. — Le maître : Très-bien. Puis* que vous avez regardé cette montre et que vous m'en avez nommé quelques parties, quel est celui d'entre vous qui pourrait me dire comment il peut reconnaître qu'une montre est près de lui sans qu'il la voie? — Un élève : Moi, Monsieur; la montre fait du bruit, elle fait tic-toc. — A quoi sert une montre? — A faire connaître quelle heure il est. — C'est vrai ; mais n'y a-t-il pas d'autres objets qui marquent l'heure? — Oui, la cloche. — Eh bien, chantons donc en chœur la chanson de la cloche. Les élèves chantent :
The neat liltle dock in the corner it stands*
« La jolie petite cloche est là-bas dans son coin. » Telle est dans toute sa simplicité le premier degré de ces leçons de choses.
On continue, et le second pas que Ton fait faire aux élèves consiste à leur montrer des objets plus complioués ou moins communs, et à leur faire connaître les termes techniques qui expriment leurs propriétés diverses. C'est ainsi qu'ils prennent une idée de toutes les figures géométriques des corps élastiques, flexibles, transparents, opaques, rudes,
polis, lumineux; c'est ainsi qu'ils apprennent à distinguer ceux qui sont solubles (le sucre), demi-transparents (gonune arabique), poreux (réponge), etc., etc. A cette classe d'objets appartiennent le se], une plume, de la cire, une bougie, etc.
En étudiant des objets d'un ordre différent, l'enfant est amené à y distinguer les qualités autres que celles qui tombent sous les sens. En lui montrant, par exemple, de la laine et un morceau de drap, on lui fait reconnaître les objets naturels et les objets artificiels ou fabriqués^ indigènes et exotiques, minéraux, végétaux, animaux, etc., etc. Telles sont les notions qui fournissent les remarques à faire sur la chaux, le charbon, une allumette, une feuille de rose, le miel, un papillon, une huître, une aiguille à coudre, etc.
Après avoir, au moyen de ces exercices qui peuvent être multipliés et variés à l'infini, développé ce que les psychologues ont appelé les facultés perceptives et intuitives^ source et origine des idées sensibles, on doit songer, nou plus seulement à nommer et à distinguer les objets, mais à découvrir les analogies ouïes différences qui peuvent exister entre eux au point de vue physique et moral.
Les élèves sont assez avancés pour pouvoir mettre par écrit sur l'ardoise ou le papier les résultats de leurs observations. On choisit, par exemple, pour
en faire faire la description et en expliquer les propriétés, des objets appartenant à une même classe : les épices (poivre, muscade, gingembre, giroffe, piment, etc.) ; les liquides (eau, vin, huile, bière, encre, lait); les métaux (or, argent, mercure^ plomb, fer, étain). Puis viennent les principaux objets appartenant aux grandes divisions des règnes minéral, végétal et animal. Enfin, les explications ont pour objet les principaux tissus de fil de coton, de laine, de soie, les objets manufacturés,- porcelaine, aiguilles, ciseaux, limes, plumes, etc. Ces observations, ces informations, ces explications, ces comparaisons, continuées et méthodiquement graduées, n'ont pas seulement pour résultat de fournir les éléments d'un savoir réel, de pourvoir l'intelligence de connaissances positives, d'une utilité incontestable; elles n'ont pas seulement remplacé heureusement pour les enfants cette science purement verbale que donnent les études grammaticales commencées avant l'âge où elles peuvent être profitables; elles n'ont pas seulement, enfin, intéressé, attaché, charmé souvent les élèves, dont la curiosité a constamment été soutenue et surexcitée.par l'immense variété des objets mis tour à tour sous leurs yeux; elles ont servi surtout à éveiller, à mettre en jeu, à développer, à fortifier toutes les facultés de l'entendement; il n'y est entré aucune de ces idées vagues ou mal définies, qui ne sont pour la plupart
des enfants que des sons ayant frappé sans profit leurs oreilles, des mots vides de sens acceptés de confiance, inutile fardeau dont se surcharge la mémoire. Les leçons de choses les ont habitués à voir et à bien voir, à observer, à distinguer, à juger, à comparer et à raisonner. Les leçons de choses ne constituent pas encore la science ; mais elles préparent merveilleusement Tesprit à un enseignement scientifique. Lorsque plus tard les élèves étudient sérieusement la physique, la chimie, la géologie, la minéralogie, la zoologie, la botanique, etc., ils n'entrent pas dans un monde inconnu; ils connaissent les principales productions de la terre, les procédés de fabrication employés dans la plupart des manufactures où le travail de Thomme transforme les produits de la nature ; ils apportent dans les professions commerciales et industrielles des notions qu'ils auront plus d'une fois à mettre à profit'.
Tel est surtout le but que les Américains veulent atteindre au moyen de cette méthode, qui s'applique d'ailleurs à toutes les parties de l'enseignement et dont l'esprit se retrouve, même dans les hautes études des collèges et des facultés.
1. Un grand nombre de livres à Tasage des maîtres et des élèves ont été pabliés aux Élats-Unis, dans ces derniers temps; je mentionne particulièrement ceux de M. E.-B. Scheldon : ie»sons on Objecls, graduated séries, New-Yorl£, Charles Scribner, 1868 ; Manuel of elemeutary instruction for the use of public <md private SchoolSf and normal classes. 1868, même librairie.
L'habitude de procéder par voie d'information et d'enquête, de raisonner sur des faits positifs, ne peut que produire d'utiles résultats dans le domaine des sciences ; mais, transportée dans l'art, la littérature, la philosophie, l'histoire, elle laisse dans l'ombre une des facultés les plus brillantes de l'esprit, l'imagination, qui, comme nous le verrons, ne joue dans le système général de l'éducation publique aux États-Unis qu'un rôle secondaire. Cette faculté ne manque nullement à Tenfance, et il est bon de ne pas la laisser dormir. C'est une chose excellente, sans doute, que ces leçons d'objets dont l'introduction dans nos écoles serait fort désirable ; mais il serait dangereux de leur donner une importance exclusive. En apprenant par cœur les fables de notre La Fontaine, les enfants n'acquièrent pas seulement sur les plantes, les animaux et l'homme, les notions utiles que leur fournit ce grand observateur de la nature ; ils trouvent de plus le charme du récit, la vivacité des peintures, les piquantes allusions^ la finesse des réparties, la délicatesse des sentiments. Les leçons de morale pratique et les impressions qu'ils en reçoivent laissent dans leur esprit des traces profondes. Ainsi se forment et se développent chez eux ces qualités de l'esprit et du cœur, sans lesquelles aucun progrès n'est possible dans le domaine de l'art et de la poésie.
On ne s'occupe pas avec assez de soin, dans les
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écoles des' Ëtats-Unis, des études propres à donner ]*essor au sentiment et à former le go&t. On y abuse de l'observation, on y aLuseduniAeV est in intellectu nisi quod fuerit prius in sensUy ce qui conduit l'instituteur à insister sur des moyens souvemt puérils. Dans une école de Brooklyn, parfaitement dirigée d'ailleurs, j'assistais à une instruction morale. Le maître se proposait de faire comprendre aux enfants la nécessité de Tordre. Il avait fait apporter sur la table un verre, une soucoupe, une cuiller, des mouchettes, une bougie, un chandelier. Tous ces ; objets étaient placés en désordre sur la table. Un ' enfant, appelé par lui, fut invité à ranger ces diffé- * rents objets dans un ordre convenable, ce qu'il fit en plaçant le verre au milieu de la soucoupe, la cuiller sur le côté droit de la soucoupe, la bougie dans le chandelier et les mouchettes sur le plateau. Lorsque ces objets étaient éparpillés sur la table, ils Téncombraient d'une façon désagréable; mis chacun à leur place et rangés symétriquement, ils dégageaient la table dont on pouvait alors se servir. Les yeux avaient été frappés du double spectacle de l'ordre et du désordre^et l'intelligence avait compris pourquoi le premier est préférable au second. J'aime mieux la leçon qui suivit celle-ci. On apporta et on mit sous les yeux de la classe un nid d'oiseau. Après les questions d'usage : Quel est cet objet? quelles en sont les parties? avec quoi, par
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qui est-il fait? où Ta-t-on trouvé? après quelques observations «ur Tiodustrie des oiseaux, sur la bouté et la sagesse de Dieu, qui leur a donné Tadmirable instinct avec lequel ils trouvent et disposent avec tant d'art les divers matériaux qu'ils emploient, etc., le maître raconta comment des enfants sans pitié avaient pris un nid où se trouvaient cinq pauvres petits oiseaux, sous les yeux mêmes de la mère, qui voletant autour de sa chère couvée, faisait entendre des cris plaintifs, capables d'attendrir les cœurs les plus insensibles. Ce récit était fait d*une manière simple et touchante. Les enfants paraissaient émus. Le maître leur demanda ce qu'ils pensaient de la conduite des dénicheurs ; elle fut unanimement condamnée. La leçon était bonne; mais elle aurait eu toute sa valeur, quand bien môme on ne se serait pas cru obligé de parler préalablement aux sens des enfants en leur montrant un nid. Un instituteur français^ en lisant ou en faisant réciter une fable de Florian, aurait produit sur les écoliers la même impression* — Ces observations n'ont nullement pour but de condamner un système d'instruction, qui, sur beaucoup de points, s'approprie merveilleusement aux dispositions naturelles de l'enfance. Je constate seulement ce qui lui manque. Tout en reconnaissant, d'un autre côté, l'utilité des exercices par lesquels nos instituteurs développent les facultés intellectuelles et morales de leurs élèves,
je ne saurais trop leur recommander Tusage de la méthode américaine de l'enseignement au moyen des objels; elle est extrêmement profitable. On obtiendrait assurément d'excellents résultats, si chacun des deux pays, empruntant à l'autre ce qui lui manque, faisait marcher de front les deux méthodes d'enseignement.