CHAPITRE \n
ENSEiGNEkSNT SDP£f<IBUR DBS JEUNES Flf.LES. — PACKEB
C0LLE6IATE INSTITUTE.
RUTGER's FBMALB COLLEGE. — VASSAR COLLEGE.
Tandîs qu'en Angleterre, en France et dans plusieurs États de TEurope, on agite la question de savoir jusqu'à quel point doit être poussée l'instruction des femmes, que Ton révoque en doute leur droit à une éducation supérieure à celle qu'elles reçoivent aujourd'hui, que l'on va jusqu'à leur refuser une intelligence suffisante pour les hautes études scientifiques, il est ui^g nation pour laquelle la question est depuis longtemps résolue. Les États-Unis, habitués à donner Texpérience pour base à toutes les théories, n'ont pas commencé par se demander quelles pourraient être pour la famille et pour [a société les conséquences d'une grande extension donnée à l'éducation des femmes. Ils leur ont ouvert toutes les écoles ; ils ont voulu qu'elles ne demeurassent étrangères à aucune des branches de l'enseignement scientifique et littéraire,
et ils ont pu juger ensuite, en connaissance de cause, s'ils avaient bien ou mal kit d'admettre leur droit à rinstruction, fondé sur Tégalité des intelligences et des aptitudes. Les admirables résultats qu'ils ont obtenus sont la réponse la plus victorieuse que l'on puisse faire aux objections qui se produisent partout où la question de l'émancipation intellectuelle des femmes, n'ayant pas été résolue par la pratique, n'est pas encore sortie du domaine de la discussion.
Ydici*, du reste, comment le cours naturel des choses a donné aux femmes dans les divers États de rUnion, antérieurement à toute réflexion et indépendamment de tout esprit de système, une part considérable à l'éducation publique, et leur a assuré, par suite, une importance et un degré de considération qu'elles n'ont obtenu nulle part. Dans les circonstances tout exceptionnelles où s'est fondée la société américaine, ayant à se répandre librement dans les vastes et magnifiques contrées ouvertes à son activité, elle a compris que l'éducation populaire devait être le premier de ses devoirs; que partout où s'établissait une commune, une école devait s'élever à côté de l'église. Une église, une école, un journal, tels sont pour elle les trois éléments essentiels de toute civilisation. Dans les premiers temps, les maîtres étaient rares et ne pouvaient suffire aux besoins des populations. Les Américains firent donc
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appel aux femmes que leur savoir pouvait rendre aptes à la profession d'institutrices. Peu de localités possédaient les ressources nécessaires à la construction de deux écoles : le même établissement dut donc recevoir les enfants des deux sexes. L*égalité démocratique étant exclusive de toute distinction de classes, les enfants des riches et des pauvres vinrent s'asseoir sur les mêmes bancs et recevoir le même enseignement, depuis le premier degré jusqu'au plus élevé. L'on ne tarda pas à s'apercevoir non-seulement que les jeunes filles, instruites â côté des jeunes garçons, ne leur étaient inférieures ni en application ni en intelligence, mais encore que les institutrices appliquaient à l'enseignement des qualités et des aptitudes que l'on ne trouvait pas au même degré chez les instituteurs.
Ces différences devinrent peu à peu d'autant plus manifestes, que les jeunes gens, étant pour la plupart obligés d'abandonner» dès l'âge de quatorze à quinze ans, les études commencées pour entrer dans les affaires» tandis que rien ne s'opposait à ce que les jeunes filles les continuassent» celles-ci se trouvèrent en possession d'une instruction plus solide et plus étendue, et se firent ainsi dans la société une place plus élevée que celle qui leur est assignée chez les nations européennes. Le respect et la considération dont elles étaient l'objet en Amérique, s'accrurent encore lorsqu'au milieu des
ÉCOLES PUBLIOUES.
grands événements dont les États-Unis fu théâtre, elles montrèrent que leur courage et patriotisme ne le cédaient en rien à ceux des hommes.
On sait quel admirable dévouement les femmes et les jeunes filles des États du Nord ont déployé pendant les cruelles années où la plus terrible guerre que nous oifrent les annales des temps modernes a mis les armes à la main aux deux parties de rUnion ; on les a vues accourir sur les champs de bataille , porter des secours et des consolations aux blessés^ et se transformer pour eux en véritables sœurs de charité. Les instituteurs payèrent à la mort un large tribut. Dans plusieurs États, il ne revint qu'un petit nombre de ceux qui s'étaient enrôlés dans Tarmée du Nord. Les institutrices se multiplièrent pour les remplacer, et, à Theure qu'il est, leur nombre dans les écoles des États Unis est, comme nous l'avons déjà dit, eu égard à celui des instituteurs, de 70 Vo *.
Les résultats de la guerre ont mis leurs talents et leur ardeur à une nouvelle épreuve. La victoire du Nord sur le Sud a eu pour conséquence l'affranchissement d^une population de noirs que l'on n'évalue pas à moins de 4 millions d'âmes. La religion et
1. Sur 350,000 instituteurs ou institutrices, on compte 200,000 temmes et 150.000 iiomme.^; à Kaltiinore, en 1867, il y avait 500 institalriees et 50 instilutours.
iOO PREMIÈRE PARTIE.
rhumanité se sont aussitôt préoccupées du sort des enfants des affranchis d'hier, repoussés par leurs maîtres et obligés de demander au trayail des moyens d'existence. De nombreuses associations formées dans les États du Nord songèrent à fonder des écoles pour ces enfants des deux sexes. Un appel chaleureux fut fait aux riches, habitués à s'associer à tous les actes de bienfaisance, et, depuis 1862, plus de 4,000 écoles pour les jeunes nègre^ ont été établies dans les principaux États du Sud. C'est à des femmes qu'a été confié cet enseignement, et ces généreuses missionnaires 'de la science n'ont pas hésité à quitter leur pays et leur familles pour aller se vouer à un travail rendu plus pénible par l'opposition qu'elles ont rencontrée d^ns la plupart des villes où elles se sont établies. Je les ai vues à l'œu* vre, et j'ai été aussi émerveillé de leur zèle intelligent que des résultats qu'elles ont obtenus. Les rapports fournis chaque année par les surintendants des écoles publiques reconnaissent unanimement que les femmes apportent dans l'exercice de leurs fonctions une intelligence, une habileté, un tact que l'on rencontrerait difficilement chez les hommes : s'il est un reproche qui puisse leur être adressé, c'est de se livrer avec trop d'ardeur à leur laborieuse tâche, et de compromettre trop souvent leur santé par un excès de travail.
Plusieurs établissements d'instruction supérieure,
destinés aux jeunes filles, jouissent en Amérique d une juste célébrité. Je puis citer pour exemples le Packer collegiate institutede Brooklyn, le Rutgers female collège^ à New- York, et surtout le Vassar -iollege^ à Poughkeepsie.
M. Crittenden, un des plus habiles instituteurs des États-Unis, dirige le Packer collegiate institute^ qui doit son existence à la libéralité de M*"* Packer, dont rétablissement porte le nom et révère la mémoire. Situé dans la rue Joralimon, sur les hauteurs de Brooklyn, il réunit toutes les conditions réclamées par Thygiène, en même temps qu'il possëde toutes les ressources nécessaires à un haut* enseignement scientifique et littéraire.
La maison a une valeur de 500,000 fr. ; Yappa^ ratus classique et la bibliothèque ont été acquis au prix de 40 à 80,000 fr. Il s'y dépense annuellement 228,000 fr., sur lesquels 124,000 sont employés pour les salaires des maîtres. Celui du principal est de 18,750 fr. L'établissement comptait, au mois d'octobre 1868, 750 élèves formant trois divisions : le département préparatoire, le département collégial, le département académique; 156 élèves suivaient les cours de latin ; 140 apprenaient la langue française.
Lors de ma première visite, j'étais arrivé dans l'établissement, dont j'avais admiré l'élégante architecture, à l'heure où les exercices commencent. Je
fus conduit par M. Crittenden dans la chapelle, où déjà toutes les élèves s'étaient réunies. Cette cha* pelle, éclairée par de hautes fenêtres ogivales, est assez vaste pour contenir 1,200 personnes. Une galerie circulaire en occupe la partie supérieure. La vue de cinq à six cents jeunes filles, d'une mise très-convenable et d'une tenue parfaite, présentait le plus agréable spectacle. J'y remarquai un grand nombre de figures spirituelles et gracieuses. Elles ne paraissaient nullement avoir ce ton de hardiesse et de sans façon, ces manières dégagées que Ton reproche ordinairement aux jeunes Américaines. Aussitôt que M. Crittenden eut annoncé à ses élèves le sujet de ma visite, le professeur de musique s'assit au piano, et toutes les élèves chantèrent à l'unisson- deux caotiques religieux, suivis de chants patriotiques, dont quelques-uns rappelaient les sou* vènirs de la dernière guerre. Ce fut sans doute pour faire honneur à un visiteur français que le directeur leur fit ensuite chanter en chœur la Marseillaise^ et je pus juger par l'expression qu'elles y mirent qu'elles étaient satisfaites de manifester ainsi leur sympathie pour la France. Je demandai au professeur si elles étaient asse^ , avancées pour exécuter quelques morceaux à preiôj^ vue. Il se hâta d'en désigner quelques-uns faisant partie du recueil que lés jeunes filles avaient entre leurs mains. L'un d'eux était à trois parties, exécutées d'abord sépa-
ËCOLES PUBLIQUES. lOd
rément et chantées immédiatement après en chœur. L'épreuve réussit et plusieurs autres exercices qui suivirent me prouvèrent que l'enseignement musical était sérieux. A un signal donné, toutes les élèves se levèrent et se mettant en marche au pas militaire, se rendirent, dirigées par le piano, dans leurs classes respectives.
Je commençai mon inspection par les classes élémentaires que je trouvai excellentes. Je parcou* rus successivement les cours das différents degrés. Parmi les particularités dont je fus frappé, je signalerai la prédilection que les élèves leg plus avancées manifestent pour l'étude des sciences et particulièrement pour la géométrie et l'algèbre. Jkloins fortes en latin, préparées d'une manière insuffisante pour l'étude de la langue française, elles suivent en général avec succès les cours d'histoire, de géographie et de littérature. Dans la classe supérieure du département académique, je les trouvai occupées à lire à haute voix et à commenter quelques^ passages du Paradis perdu, de Milton. J'ai déjà fait remarquer avec quel soin sont dirigés dans les écoles les exercices de lecture. Je ne fus donc pas étonné de leur entendre réciter avec beaucoup d'intelligence et d'expression les beaux vers du poète anglais. La maltresse leur adressa plusieurs questions sur le texte, la valeur des expressions, le rhythme poétique, etc. Je lui dema:ndai si les élèves
iOft PREMIÈRE PARTIE.
pourraient faire connaître quelqus détails sur la yie de Milton, son caractère, le temps où il a vécu, etc. Elle m*engagea à les questionner moi-même sur tous ces points ; c'est ce que je m'empressai de faire. Elles savaient que Milton, né à Londres, en 1608, y était mort en 1674, qu'il avait visité l'Italie et la France; qu'il avait, outre le Paradis perdu^ composé Y Allegro et le PenserosOy un commencement d'histoire d'Angleterre, des pamphlets politiques, etc., qu'il avait été ami et secrétaire de Cromwell, etc.
La maîtress^ pria l'une d'elles d'apprécier la conduite politique de Milton ; à propos de la mort de Charles I*', e]l^lui demanda ce qu'elle pensait de cet événement. EUfî« ne répondit pas. Une autre, plus hardie, dit que Charles I" avait mérité la mort, parce qu'il avait violé les lois de sa patrie ; cette réponse parut satisfaire les autres élèves. L^une d'elles cependant se leva et dit que pour son compte A^Ue désapprouvait d'une manière absolaelapeine de mort, et qu'il aurait été beaucoup plus convenable de bannir Charles I" ou de le tenir en prison, que de faire tomber sa tête. Il paraît que si je n'avais pas été présent à cette discussion, elle se serait prolongée, et que chaque élève aurait soutenu avec chaleur ses opinions. La jeune fille qui s'était montrée si sévère envei:s le roi d'Angleterre avait 17 ans, l'autre 19. Je venais d'assister à l'un des exercices
V4 pn::MinUE rAnTiE.
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Ëcole normale primaire, ii Vinon
CoHége Ratger, pfUf les jeunes RUbs, U ^Se■«-"i^.T^t,
ÉCOLES PUBLIQUES. f05
familiers dans les écoles d'Amérique , où dès les premières années on croit qu'il est utile de laisser à la pensée le droit de s'exprimer librement, où le maître avertit, conseille et dirige, mais ne se croit pas le droit d'imposer ses idées et ses sentiments. On ne peut nier que si cet appel à la raison individuelle, à la réflexion, au libre examen, peut contribuer à donner aux jeunes filles et aux jeunes gens une confiance exagérée et quelquefois un ton de suffisance qui a été relevé avec assez d'aigreur par mistress TroUope, il doit contribuer à leur développement intellectuel d'une manière plus efficace que renseignement dogmatique qui pendant si longtemps a donné pour critérium de la vérité la parole du maître.
J'ai rapporté les mêmes impressions de ma viSte au Rutger's female collège à New- York. Une vaste construction, en forme de château du moyen âge, avec tourelles, mâchicoulis et créneaux, appelle d'abord l'attention. L'intérieur est moins riant que celui du Packer institute el présente un aspect plus sévère. L'étude des mathématiques y est aussi poussée plus loin ; les jeunes filles, dans la quatrième année, étudient la trigonométrie, la géométrique analytique et le calcul différentiel; le grec el le latin leur sont enseignés de manière à les rendre capables de traduire quelques auteurs faciles. Elles donnent plus de
lOG PREMIÈRE PARTIE.
temps aux langues modernes, à l'allemand et au français.
J ai assisté à une classe d'une trentaine de demoiselles, prononçant et parlant le français d'une manière fort remarquable. Elles ont pour maîtresse Mlle de Wailly, appartenant à une famille bien connue dans notre monde universitaire, qui enseigne sa langue maternelle comme il serait à désirer qu'on enseignât dans nos lycées l'allemand et l'anglais, s'appliquant beaucoup plus à faire parler ses élèves qu'à leur faire connaître les difficultés grammaticales.
Sous le nom de Philosophie domestique. Borne philosophy, yai vu, avec plaisir, s'organiser un cours analogue à ceux que l'on commence à comprendre parmi les cours d'enseignement secondaire institués en France pour les jeunes filleâf II est encore tout récent. Le programme, qui me paraît rédigé d'après un livre publié par Mlle Beecher S est, comme les programmes de toutes les écoles, trop étendu pour que les jeunes élèves puissent l'embrasser dans toutes ses parties. Ils comprennent l'anatomie, la physiologie, l'hygiène, la science culinaire, l'esthétique, l'arboriculture et l'horticulture. Ces différents cours sont placés sous
1 . À Teatrise on domestic economy for the use of yonng ladieê athome and at school, By miss CulheriueE. Btecher. New-York, Harper and Brolhors, 18G7.
ÉCOLES PUBLIQUES. 1j07
la direction d'un médecin. En somme, bien que le point de \ue pratique doive dominer dans cet enseignement, il me parait peu propre à former d'habiles ménagères et d'utiles maltresses de maison. Si ces jeunes filles étaient chargées, chacune à leur tour, de la direction de quelques-unes des branches de l'administration matérielle de rétablissement, comme cela a lieu dans de bonnes institutions de demoiselles, et si le cours d'économie domestique avait pour objet spécial l'enseignement de tout ce qu'une femme doit savoir pour le gouvernement de l'intérieur de la famille, il me semblerait beaucoup mieux entendu et il rendrait certainement plus de services que ces études d'anatomie, de physiologie, d'horticulture, etc., qui ne peuvent qu'être fort superficielles *.
La durée des études est de six années, dontles deux premières sont le département préparatoire et le département académique ; les quatre autres années sont celles qui appartiennent spécialement à l'enseignement collégial. Les élèves, après avoir terminé leurs études, obtiennent un brevet correspondant au grade de bachelier es arts.
1 . On pourra juger de la différence des points de vue où se placent les deux nations pour renseignement de V Économie domestique en consullant le livre dans letiuel M™e Hippeau a résumé les leçons qu'elle a faites aux jeunes filles de renseignement secondaire de Paris. Cet ouvrage vient d'êlrede la part de l'Académie française l'objet d'une Qulteuse distinction.
i08 PREMIÈRE PARTIE
La peinture, la musique instrumentale et vocale se payent à part. Le principal actuel, M. Pierce, s'occupe de faire établir, dans le voisinage du collège, des maisons particulières, où les jeunes filles pourront trouver le logement et la nourriture pour 2,S00 fr. environ.
M. Mathieu Yassar, enrichi par le commerce, conçut la pensée de consacrer sa fortune à la création d*un grand établissement d'éducation pour les jeunes filles. Elles devaient y recevoir la même instruction que celle qui est donnée aux jeunes gens dans les meilleurs collèges des États-Unis. Pour l'accomplissement de ce projet, mûrement réfléchi, M. Yassar se mit en rapport avec les savants et les hommes des différents pays qui s'étaient occupés le plus activement d'élever le niveau de l'enseignement des femmes, et ce fut en 1861 qu'il mit à exécutiop le plan d'éducation qui avait été pour lui l'objet de longues études et de sérieuses méditations.
Le moment où la législature de l'État de New- York, acceptant l'offre qui lui était faite par M. Vas* sar, prononça l'incorporation de ce collège de jeunes filles à l'Université, est une date importante dans l'histoire de l'éducation publique aux États- Unis. Le droit des femmes à une instruction supérieure y était reconnu. Elles étaient déclarées dignes de participer à toutes les études jusqu'alors réser-
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vées aux hommes, et cet acte proclamait solennellement l'égalité d'intelligence chez les deux sexes.
M. Vassar accomplit l'acte généreux qui couronnait une longue et honorable carrière d'une manière simple et digne. Il choisit avec soin vingthuit administrateurs qui devaient composer le bureau de surveillance [board of trustées) du nouvel établissement, les réunit, le 26 février 1861, dans une des salles publiques de la cité de Pôughkeepsie, et, après leur avoir exposé avec émotion le but qu'il s'était proposé en créant l'œuvre qu'il confiait à leur patronage, il leur remit un coffre sur lequel, pendant qu'il leur parlait, sa main s'était iappuyée ; il contenait, en diverses valeurs, la somme de S00,000 dollars (deux millions cinq cent mille francs de notre monnaie). C'était aVec cette dota«tioli, faite à sa patrie par un simple brasseur de bière, qu'allait se construire, sur le modèle du palais des Tuileries, une maison dont aucun établissement d'instruction publique n'avait, ni dans TAncien-Monde, ni dans le Nouveau, égalé à beaucoup près la magnificence, et cette maison est un collège de jeunes filles.
Admiaà le visiter dans toutes ses parties, j'avoue
que rien de tout ce que j'avais vu jusque-là dans
les villes des États-Unis, dont j'ai examiné les écoles
^e tous les degrés, n'avait produit sur moi une
plus vive impression.
Pendant que la seule pensée d'éleyer tant soit peu le niveau de Tinstruction donnée aux jeunes filles est encore considérée en France comme une dangereuse utopie^Yoilà que dans une modeste cité rurale, située au bord de THudson, je voyais un palais construit tout exprès pour leur assurer une éducation égale à celle que Ton donne aux jeunes gens dans les Universités les plus célèbres. 400 jeunes filles y étaient réunies de toutes les parties de rÂmérique. Toutes les découvertes de la science moderne avaient été mises à contribution pour assurer leur bien-*étre matériel, et elles trouvaient accumulées autour d'elles toutes les ressources propres k leur faciliter Tétude des différentes branches des connaissances humaines auxquelles elles devaient être initiées.
Le collège, construit sur un plateau, à quelque distance de la ville, et au milieu d'une riante campagne, d'où l'œil découvre un vaste horizon, s'étend sur une façade de 500 pieds, dont le centre est un édifice large de 200 pieds, et dontles deux extrémités sont coupées à angle droit par deux ailes de 164.
Il a été richement pourvu de toutes loB servitudes que comporte un tel établissement, dont le sous-sol contient une foule de conduits savamment disposés, correspondant à tous les étages «t y distribuant l'air, le gaz, l'eau froide et l'eau chaude.
Le second étage, traversé dans tous les sens par de vastes corridors, est occupé par des classes, des salles d'études, des cabinets de chimie, de physique et d'histoire naturelle, de minéralogie et de géologie, des galeries de dessin et de peinture. Autour du corps de logis principal se groupent plusieurs édifices particuliers, un observatoire possédant un puissant télescope et les instruments les plus perfectionnés pour l'étude de l'astronomie ; un gymnase [calisthenium)^ un manège, des jardins, des parcs, des bois au milieu desquels coulent de frais ruisseaux, servent de lieux de promenade et de récréation.
Les jeunes filles sont admises dans rétablisse'» ment à rage de 14 ans. Le cours d'études est de quatre années* Pour être en état de suivre celui de première annéCj il faut pouvoir expliquer César (4 livres)} Cicéron (4 discours), Virgile (6 livres), avoir étudié l'algèbre jusqu'aux équations du second degré, la rhétorique, et .les éléments de l'histoire générale.
Pendant ces quatre années, Renseignement embrasse : les langues latine, grecque, française, allemande, italienne, les mathématiques, la physique, la chimie, la géologie, la botanique, la zoologie, l'anatomie, la physiologie, la rhétorique, la littérature anglaise, les littératures étrangères, la logique et l'économie politique.
Il ne faut pas s'étonner à l'aspect d'uu prô-. gramme aussi formidable, comprenant, comme c'est l'usage en Amérique, une véritable encyclopédie. Les élèves ne sont pas obligées d'en suivre toutes les branches. On distingue d'abord dans l'enseignement la partie classique et philosophique. Tous les cours se faisant séparément et à des heures distinctes, les élèves peuvent faire un choix parmi les études, et s'appliquer de préférence, sous la direction du principal et des professeurs, à celles qui leur conviennent le mieux. Sil'instruction perd en profondeur ce qu'elle offre en étendue, si même sur un grand nombre de points elle ne peut être qu'assez superficielle, ce défaut que l'on peut signaler dans presque toutes les écoles des États-Unis frappe assez les hommes qui veillent sur l'instruction publique, pour qu'il doive tôt ou tard s'amoindrir. On comprend la nécessité d'opérer de notables retranchements parmi les parties les moins essentielles. Du reste, nous n'avons pas le droit d'être trop sévères sur ce point à l'égard des États-Unis, si nous faisons un retour sur les programmes de notre enseignement classique, contre la surabondance desquels de nombreuses protestations se font chaque jour, et que nous avons tant de peine à réduire à des proportions raisonnables.
La remarque la plus importante à laquelle donne lieu le collège Yassar, c'est que les jeunes filles ne
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paraissent inférieures, sous aucun rapport, aux jeunes gens du même âge, quel que soit le genre d'étude auquel elles s'appliquent. C'est ta conclusion que j'ai dû tirer, en assistant comme je l'ai fait à toutes les classes et en trouvant les élèves préparées à répondre, avec la plus grande facilité, à toutes les questions qui leur étaient adressées.
Le droit des femmes à un enseignement supérieur et au partage des ressources que trouvent les jeunes gens dans les collèges et les universités gagne donc chaque jour du terrain.
Dans son rapport annuel, M. 0. Haven, président de l'université de Michigan, rappelait, le 29 septembre 1868, que la législature de l'État avait pris en ^ 867 la résolution suivante :
a Besoin que, d'après l'opinion de cette législature, le but élevé pour lequel l'université de Michigan a été fondée, ne sera atteint que lorsque les femmes seront admises au partage de ses droits et de ses privilèges. »
<c Si les jeunes gens et les jeunes filles, ajoutait le président, partagent les mêmes études dans nos écoles publiques, nos écoles supérieures et notre école normale, il n'est pas juste que ces dernières ne puissent être admises à jouir des privilèges de Tuniversité. Je ne vois aucune raison à ce qu'on les prive des avantages qu'offrent nos bibliothèques, DOS musées, nos laboratoires, nos conférences et
tous les autres moyens d'instruction. Si cette admission présente quelques difficultés, il faut les étudier ; elles ne sont pas insurmontables. Les cours de notre université ne perdraient rien de leur force et de leur importance, si les jeunes filles participaient à ce haut enseignement. Les habitudes studieuses ne pourraient qu'y gagner. Cette communauté d'études pour les deux sexes, loin de diminuer l'honneur de l'université, ne pourrait au contraire que raccrottre (1) . »
Pendant mon séjour, aux États-Unis, les jeunes filles de Crawfordsville, État dlndiana, adressaient au directeur du collège de Wabash la demande d'être admises à en suivre les cours. c( Cet établissement, disaient- elles, est le seul, dans la petite ville qu'elles habitent, où elles puissent recevoir l'enseignement supérieur dont elles comprennent l'importance. Elles ne pourraient, sans être obligées de faire des dépenses hors de proportion avec la fortune de leurs faniilles, aller le chercher dans les collèges ou les écoles existant dans les villes éloignées. Trouvant au sein de leur ville natale une insti^tion pourvue de tout ce qui leur offre les
1. L*honorab1e président, croyant rue les cours nouvellement ouverts à Paris pour les jeunes filles n'étaient pas distincts de ceux des étudiants Trançais, tirait de certaines circonstances un argument en faveur de son opinion : « Est-ce que les cours de la Sorborne, disait-il, ont perdu de leur valeur depuis que les jeunes filles sont admises à les suivre ?
ÂGOLES PUBLIQUESé US
avantages d'un cours complet d'instruction, elles se croient en droit d'en profiter. i>
A toutes les objections, à toutes les fins de non* recevoir opposées à leurs prétentions, elles ont répondu avec fermeté que déjà dans plusieurs États le principe des collèges mixtes .avait depuis longtemps reçu son application ; que, dans l'État d'Indiana, deux collèges, {dus importants que celui de Wabash, ouvraient leurs cours, sans distinction, aux élèves des deux sexes. Le succès a couronné les prétentions des jeunes filles de Crawfordsville.
On ne doit pas s'étonner, du reste, de voir triompher en Amérique la cause de l'éducation supérieure des femmes, lorsque l'on voit les mêmes tentatives faites dans le pays du monde où l'on s'attendait le moins à les rencontrer, en Russie. Pendant que les jeunes filles de Wabash rédigeaient leur requête, M. Stuart-Mill écrivait la lettre suivante aux dames de Saint-Pétersbourg, qui, elles aussi, demandent pour les deux sexes un égal accès à k culture intellectuelle :
« J'ai appris avec un plaisir mêlé d'admiration qu'il s'est trouvé en Russie des femmes assez éclairées et assez courageuses pour demander, en faveur de leur sexe, une participation aux diverses branches du haut enseignement historique, physiologique et scientifique, y compris l'art pratique de la mé-
lia PREMIÈRE PARTIE.
decine, et pour gagner à cette cause des appuis importants dans le monde scientifique. C*est ce que demandent avec une ardeur toujours croissante, mais sans l'avoir encore obtenu, le» gens les plus éclairés dans les autres pays de l'Europe.
« Grâce à vous, Mesdames, la Russie va peutêtre les gagner de vitesse ; ce serait une preuve que les civilisations relativement récentes recueillent quelquefois, avant les anciennes, les grandes améliorations.
«c L'égal accès des deux sexes à la culture intellectuelle importe non-seulement aux femmes, ce qui est assurément une recommandation suffisante, mais encore à la civilisation universelle.
« Je suis profondément convaincu que le progrès moral et intellectuel du sexe masculin risque beaucoup de s'arrêter sans cela, non-seulement parce que rien ne peut remplacer les mères pour l'éducation de leurs enfants, mais aussi parce que l'influence sur l'homme lui-même du caractère et des idéps de la compagne de sa vie ne peut pas être insignifiante : il faut que la femme le pousse en avant ou qu'elle le retienne en arrière.
a J'applaudis de tout mon cœur à vos efforts et à ceux des hommes éclairés qui les appuient, et je compte sur la persévérance dont vous avez déjà fait preuve, comme garantie que vous ne vous découragerez pas, et que vous ferez valoir par tous les
moyens la justice de votre cause, qui, dans un siècle de lumières, promet sous peu de temps un succès assuré.
« Veuillez agréer, Mesdames, l'expression sincère de ma haute estime et de ma vive sympathie.
(X J. Stuart-Mill.
« Avigooo, 18 décembre 18C8. •
On sait qu'une association, organisée dans le même but, vient de se former en Angleterre. Malgré l'opposition qu*a rencontrée, en France, la généreuse pensée d'élever le niveau de l'enseignement des femmes et d'établir pour elles des cours scientifiques et littéraires, les mères de famille en ont compris l'importance. L'impulsion est donnée, et le mouvement qui s'est manifesté à Paris et dans un grand nombre de villes ne se ralentira pas. Ce n'est pas seulement le droit à une instruction égale à celle que reçoivent les hommes qui, dans les divers États de l'Amérique, ne rencontre maintenant qu'un très-petit nombre de contradicteurs. L'opinion qui tend à. leur ouvrir, comme conséquence nécessaire de l'éducation supérieure devenue leur partage, toutes les carrières dont l'accès leur avait été fermé, y fait de jour en jour de
grands progrès. Déjà elles ont été admises à suivre
ii8 PREMIÈRE PARTIE,
les cours faits dans six facultés de médecine ; plus de trois cents docteurs du sexe féminin exercent maintenant, dans les diverses parties de FUnion, la médecine et la chirurgie, avec un talent et un succès réels. A Philadelphie, six doctoresses sont inscrites sur les registres où sont établies les taxes sur le revenu {income taxe)y pour une somme variant de 10,000 à 50,000 fr.
Enfin, j'ai eu le. plaisir de voir, à New-York, une de ces habiles doctoresses à la tête d'une clientèle qui lui assure un revenu annuel de 80,000 fr. \
t. Je constate avec plaisir les faits établissant que l'Amérique n*est pas le seul pays qui se fasse un devoir de reconnaître aux femmes le droit d*aspirer aux carrières scientifiques de l'ordre le plus élevé.
Une résolu lion royale du 3 jpin 1870 a ouvert en Suède la carrière delà médecine aux femmes. Elles auront le droit <}*exercer la médecine après avoir subi les épreuves exigées des étudiants. Un cours spécial sera créé pour elles à l'institut Garolin, et les professeurs de l'Université devront . prendre leurs mesures pour (yie les cours publics et privés puissent être suivis par les fenmiea se destinant à la médecine.
Un acte royal de 1863 leur avait déjà donné le droit d'administrer à 25 ans leurs biens personnels, quand elles ne sont pas soumises à la puissance maritale, tandis que l'ancienne législation les condamnait à une minorité perpétuelle.
Sur 6,150 écoles publiques comptant 462,000 élèves (l'instruction primaire est obligatoire en Suède), deux tiers sont confiées à des institutrices et un tiers à des instituteurs. A Stockolm, cent institutrices contre vingt instituteurs se partagent le soin d'instruire 5,000 enfants des deux sexes de 6 à 12 ans. Le nombre des médecins en Suède est insuffisant : 11 n'y en a pus aujourd'hui un par cinq mille habitants et chacun d'eux doit desservir mille kilomètres carrés, l'étendue d'un arrondissement français.