CHAPITRE YIII
CO^OUCATION DES SEXBS. — COLLÊQE D*0DERL1N.
La réunion des jeunes gens des deux sexes dans les mêmes établissements et leur participation à une éducation commune sont aujourd'hui généralement considérées comme présentant beaucoup plus d'avantages que d^inconvénients.
La visite que j'ai faite à Oberlin pour y étudier de près une question qui ne pourrait pas même être posée pour la France, où de pareilles institutions semblent de tout point impossibles, me permet d'exposer avec assez d'étendue les faits dont j'ai été témoin, et les raisons sur lesquelles se fondent les hommes les plus honorables pour en démontrer Texcellence au point de vue américain.
Le collège d'Oberlin doit sa naissance au zèle pieux du révérend John Shipperd, assisté d'un ancien missionnaire chez les Cherokees du Mississipi, M. Stewart, et d'un savant prédicateur, le révérend
Charles Finney, associés pour travailler à la régénération de rÉglise, au moyen de la création d*une maison d'instruction publique.
Le collège et le village où ils rétablirent reçurent d'eux le nom d'Oberlin, le vénérable pasteur français du Banc de la Roche.
Les commencements furent bien modestes : quelques chaumières, un presbytère, une salle construite en bois réunissant 30 écoliers : tels étaient, en 1833, les éléments du village qui compte aujourd'hui S,000 habitants environ et un collège possédant un capital de 800,000 fr., 7 vastes bâtiments, 20 professeurs et i,2S0 étudiants des deux sexes. L'enseignement embrasse six divisions : le département théologiqice ayant 11 étudiants; le collège classique dont les cours sont de quatre années, suivis par 117 élèves, dont 9 filles; le cours classique spécial pour les filles, aussi de quatre années, et comptant 120 élèves ; les divisions scientifiques^ dont les cours sont de trois années, sliivis par 34 étudiants ; la division préparatoire pour les jeunes gens, au nombre de 484; enfin, une divi^ sion préparatoire spéciale ayant 214 élèves.
Les élèves des classes les plus avancées sont chargés de venir en aide aux élèves moins âgés et de diriger leurs travaux. La surveillance qu'ils exercent contribue au maintien de Tordre et de la discipline. Pendant les deux dernières années, il n'y a pas eu
un seul étudiant dont la conduite ait motivé son renvoi de rétablissement. Le patriotisme des élèves, pendant la guerre de sécession, a été admirable. Trois jours après Tappel de 7S,000 hommes fait par le président lincolo, le village d'Oberlin avait déjà formé deux compagnies et souscrit une somme de 50,000 fr. 41 élèves des classes de philosophie et de théologie s'étaient enrôlés. Us ont pris part à un grand nombre de batailles et se sont fait remarquer autant par leurs sentiments religieux que par leur courage. Un grand nombre ont été tués ou blessés. Les régiments qui furent levés ailleurs comptèrent 850 anciens élèves d'Oberlin. £n 1861, sur 166 élèves du collège, 100 sont entrés comme voloutaires dans Tarmée.
Les bâtiments appartenant au collège ont une •valeur de près de 800,000 fr. Le plus grand et le plus beau est celui des dames, Ladies hallj contenant des chambres particulières pour loger 100 jeunes filles et une salle à manger pour 200 couverts. L*hôtel Tappan {Tappan hall) construit en 1833 et en !836, grâce aux libéralités d'Arthur Tappan, est organisé pour recevoir 100 jeunes gens internes. On y trouve aussi une salle de lecture et des classes. C'est lui qui occupant le centre du collège devait en être le principal édifice ; mais sa construction a été faite à si peu de frais qu'elle manque de solidité et a besoin d'être refaite, pour répondre aux besoins
actuels. La chapelle contient, indépendamment de la salle consacrée au service religieux, des salles i pour les conférences théologiques et une grande salle de réception dans Tétage supérieur. Quatre bibliothèques réunissant environ 10^000 volumes sont mises à la disposition des élèves.
Le nombre des gradués sortis du collège d'Oberlin, sans compter Técole normale des instituteurs, est de 1,190 : 244 pour la Faculté de théologie, 444 jeunes gens et 86 jeunes filles pour les études classiques. L'école spéciale, pour les jeunes fiJles, eu a fourni 416. Parmi les gradués du collège, 186 sont entrés dans le sacerdoce, 46 dans la car- * rière judiciaire, 27 dans la médecine et 122 dans le professorat. Le quart de ces élèves habite TÉtat d'Ohio, un tiers réside dans les États de l*Ëst et de l'Ouest.
La division qui prépare, non-seulement pour le collège, mais pour l'enseignement et pour les affaires, est celle qui compte le plus grand nombre d'élèves. C'est de cette section que sort le plus grand nombre des instituteurs et des institutrices qui chaque année se présentent aux examens.
Au collège d'Oberlin sont annexés une écoie d'arts et d'agriculture et une écoie normale pour les instituteurs {teachers institut é)^ réunis pendant six semaines chaque année pour recevoir des leçons et des conseils sur la tenue et l'enseignement des
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écoles ; une école (T hiver et un conservatoire de musique dirigé par un professeur du conservatoire de Leipsig.
Ce qui distingue particulièrement le collège d'Oberlin, c'est la réunion dans la même maison, dans les mêmes classes, dans la plupart des exercices scientifiques et littéraires, de jeunes gens et de jeunes filles de Tàge de 1 S et 18 ans, recevant le me me degré d'instruction.
Dans les premières années, le petit village d'Ober-
lin, dépourvu d'habitants, ne pouvait offrir aux élèves l'avantage de ces pensions de famille qui s'organisent d'ordinaire dans le voisinage des collèges. Le nouvel établissement dut donc adopter le système des dortoirs; et des édifices séparés reçurent des pensionnaires des deux sexes. Dans celui qui était destiné aux jeunes filles furent établis des réfectoires où les jeunes gens furent admis à prendre leurs repas aux mêmes tables que leurs compagnes d'études.
Aujourd'hui, le nombre des habitations s'est accru et les élèves peuvent, en grand nombre, trouver leur pension dans des familles particulières. Pourtant le collège des jeunes filles a encore 100 chambres, et 200 élèves prennent place dans les réfectoires. Il y a des familles qui ne reçoivent que des filles en pension, d'autres reçoivent des pensionnaires des deux sexes.
Dans le collège, il y a un directeur pour les jeunes gens, une directrice pour les jeunes filles, objet d'une surveillance particulière de la part de plusieurs dames, la plupart veuves d'anciens professeurs. Quant à Tordre, à la discipline, à la régularité des études, on s*en rapporte généralement au bon sens et à la sagesse des élèves. Les jeunes gens peuvent être admis dans la maison habitée par les jeunes filles, à certaines heures, depuis celle du thé, par exemple, jusqu'à sept ou huit heures du soir. De leur côtf, celles-ci peuvent assister aux lectures, aux conféi^ences faites le soir dans les salles du col* lége. La réunion n'a pas lieu lorsqu'il s'agit de matières religieuses. Les élèves des deux sexes peuvent faire ensemble des promenades à pied ou à cheval, pourvu qu'ils ne sortent pas des limites du village, excepté dans certains jours de fête. Du reste, dans le passage d'une classe à l'autre, ils marchent ensemble, par groupes, librement et sans être astreints à d'autre discipline que celle que leur impose une . habitude d'ordre et de convenance qui leur est devenue naturelle.
Un pareil système d'éducation, objet de quelques objections, ne manque cependant pas en Amérique d'apologistes convaincus. Il n'offre, d'ailleurs, rien d'étrange aux habitants d'un pays où la plupart des écoles d'enseignement primaire, élémentaire et supérieur sont mixtes.
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C'est la règle à New-York. Elle a cependant de nombreuses exception». A Baltimore, les classes, à tous les degrés, sont séparées ; à New-Haven et à Chicago, toutes sont mixtes; à Boston, en 1867, sur vingt écoles de grammaire, sept étaient pour les garçons seulement, sept pour les jeunes filles, et six étaient mixtes.
Quelques parents voudraient ne pas envoyer leurs enfants, et particulièrement leurs filles, aux écoles primaires, non parce qu'elles y sont en contact avec les garçons, mais parce qu'elles s'y trouvent en rapport avec des enfants des classes inférieures. Ils ne font pas de difficulté de les envoyer aux grammar schools^ où cet inconvénient, pensent-ils, est beaucoup moindre. D'autres, au contraire, pensent qu'il n'y a pas d'inconvénient à ce que les enfants des deux sexes se trouvent ensemble jusqu'à r&ge de dix à douze ans, tandis qu'ils en trouvent davantage lorsqu'ils ont cinq ou six ans de plus. M. Hager, principal de l'école supérieure de West-Roxbury, près Boston, un des maîtres les plus capables et les plus estimés du Massachusetts, atteste, d'après une expérience de seize années, que, lorsque les enfants des deux sexes sont réunis dans les mêmes écoles, il y a beaucoup moins i^ attraction entre eux que lorsqu'ils sont élevés dans des écoles séparées. Us sont, les uns pour les autres^ comme des frères et des
sœurs. A New-York, dans beaucoup d'autres villes, les trois écoles sont réunies/ dans le même local, mais les classes, les récréations et les entrées sont distinctes . Au premier étage , par exemple, il y aura une école primaire mixte ; à Tétage supérieur, une grammar school de filles, et dans l'étage audessus une grammar school de garçons . Dans les écoles mixtes, les garçons sont d'un côté et les filles de l'autre ; dans les classes où les filles et les garçons reçoivent le même enseignement, les filles sont congédiées avant les garçons.
Dans l'école secondaire de Bigelow, South-Bos-* torij école très-bien dirigée, les sexes sont réunis, et même dans les classes les pupitres sont entremêlés. Dans les classes supérieures, le nombre des filles est le plus souvent plus grand que celui des garçons.
A Providence, où toutes les écoles sont mixtes, le nombre des filles est double de celui des garçons. A Springfield [Massachmetts)^ il y avait, en 1868, 85 filles et 45 garçons.
Les directeurs du collège d'Oberlin allèguent, pour justifier la réunion des jeunes gens des deux sexes dans un même établissement et leur participation commune aux mêmes études, une expérience de plus de trente années. Ils ne seraient ni assez aveugles pour ne pas voir les abus, ni assez dépourvus de moralité pour les
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tolérer. Il résulte d'abord de cette réunion une grande économie d'argent et de forces. Tous les moyens d'instruction, tant en ce qui concerne le matériel des classes et les instruments de travail, qu'en ce qui touche le nombre des professeurs choisis parmi les hommes les plus distingués, devraient être doublés si les sexes étaient élevés séparément. L'organisation du collège donne donc le plus haut degré ' d'instruction au plus grand nombre d'élèves avec le moins de dépense possible.
Ce système est tout à fait à Tavantage des familles. Le plus souvent, les frères et les sœurs viennent à OberUn suivre ensemble les cours d'études, ce qui, pour les uns comme pour les autres, produit les meilleurs effets. Chacun d'eux est heureux de la présence de l'autre : la sœur trouve dans le frère un soutien naturel. C'est le désir de rapprocher ainsi les membres d'une même famille qui devient, dans beaucoup de localités, l'occasion de l'établissement d'une école supérieure de filles dans le voisinage d'un collège de garçons. L'un et l'autre gagnent à ce rapprochement ; seulement il faut beaucoup plus de surveillance lorsqu'ils étudient dans des établissements séparés que lorsqu'ils sont réunis dans le même.
Autre considération importante : il y a entre les élèves des deux sexes, s'appliquant aux mêmes études, ime émulation, une ardeur de bien faire
qui manquent dans les collèges où les sexes sont séparés, ou qu'on ne peut entretenir qu'au moyen d'honneurs et de récompenses qui ne produisent leur effet que sur un nombre très-restreint d'étudiants. Cette émulation, cet amour désintéressé du travail, résultat de l'influence mutuelle qu'exercent l'un sur l'autre les deux sexes réunis en société, ont pour le reste de la vie d'heureuses conséquences. Habitués à aimer le devoir pour lui-même, et non pour les distinctions qu'il peut procurer, ils portent dans le monde les qualités auxquelles ils ont dû leurs succès classiques.
Cette éducation en commun a encore des avantages plus dignes de considération. Les élèves n'auront pas, après avoir terminé leurs études, à employer beaucoup de temps pour acquérir cette tenue, ce ton de politesse et d'urbanité que tout jeune homme bien élevé doit apporter dans le monde. Ces qualités sociales, ces manières distinguées, cette égalité d'humeur, sont devenues son partage ; il les a acquises sans efforts. Les deux sexes, accoutumés à se trouver sans cesse en rapport, échappent à ces dispositions maladives, à ces mélancolies sans objet, à ce vague des passions, que l'on peut observer surtout dans les maisons où une défiance exagérée les tient scrupuleusement éloignés l'un de l'autre.
Le principal actuel du collège d'Oberlin, le ré-
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vérend James Fairchild, ayant à s'expliquer sur ce sujet dans une réunion de présidents de collèges, à Springfield (Illinois), exposait avec beaucoup de force combien la réunion des jeunes gens et des filles dans son établissement est favorable au maintien de Tordre et de la discipline. Garçons et filles se tiennent mutuellement en respect» L'esprit excellent de ces mille étudiants, apportant de toutes les parties des États-Unis des habitudes et des dispositions différentes, fait qu'ils se plient sans peine aux règles de la maison. Si quelques infractions à l'ordre se remarquent, parmi les nouveaux venus particulièrement, on peut dire qu'il n'y a pas de ville dans l'État dont les rues soient nuit et jour aussi calmes etaussi tranquilles que celles d'Oberlin. Sur les deux outroi^ cents jeunes filles qui suivent les cours supérieurs, il n'a été prononcé en moyenne qu'une exclusion tous les cinq ans. Les infractions aux lois de la propriété, ordinairement assez communes entre écoliers, cessent d'exister dès que l'élément féminin fait partie de la communauté.
M. Fairchild ajoutait à ces remarques des détails qui trouveraient plus d'un incrédule parmi nos étudiants français. La défense de fumer, partout prescrite et partout violée, est scrupuleusement observée à Oberlin, grâce à la présence des jeunes filles, envers lesquelles aucun élève ne voudrait manquer d'égards.
La bonne tenue n'est pas moins facile à maintenir dans les réfectoires, où jamais on n'a à signaler aucun désordre. Dans l'école, hors de Técole, régnent donc l'harmonie et la concorde. Point de ces jalousies qui existent* assez souvent entre la ville et les collèges.
On peut assurer, dit enfin l'honorable principal, en s'élevant à des considérations d'un autre ordre, que les jeunes gens déploieront dans le monde les vertus sociales qu'ils auront pratiquées pendiant la vie collégiale. Ils porteront dans la société une connaissance anticipée des exigences de la responsabilité de la vie* Us sauront accomplir leurs de^ voirs envers le monde ^ parce quHls n'auront, pour le monde ) que des sentiments d'amour et de sympathie.
Voici quelques-unes des objections que soulève le système d'éducation suivi au collège d'Oberlia et les réponses qui leur sont faites :
Ëst-on bien sur, disais-je à M. !l^airchild, que l'inteUigence des jeunes filles soit à la hauteur de l'enseignement si varié et si étendu auquel elles participent ? — J*en appellerai , me répondit-îl, à toa propre expérience* J'ai enseigné, pendant les huit premières années de mon séjour au collège d'Oberlin, le grec, le latin et l'hébreu ; j*ai, pendant la neuvième année, enseigné les mathématiques pures et appliquées, et enfin pendant les trois der-
nières annéeSi les sciences morales et philosophiques. Pour toutes ces différentes branches d'études, j*ai eu dans mes classes des jeunes filles aussi bien que des jeunes gens, et je n'ai remarqué entreles uns et les autres aucune différence. Les deux sexes ont une part égale parmi les forts élèves et parmi les faibles. Je ne yeux pas affirmer^ par là qu'il n'existe aucune différence normale entre l'intelligence des femmes et celle des hommes; je crois que la nature leur a donné des tendances et des aptitudes différentes ; je yeux dire seulement que toutes les fois que les uns et les autres ont appliqué leur esprit aux études du même ordre, ils l'ont fait avec un succès égaL Les uns et les autres ont la môme aptitude pour comprendre et pour exprimer le vrai. Dernièrement^ à l'université de Michigao, j'assistais à une leçon de grec. On expliquait Thucydide. C*était la fille du professeur de grec qui tenait la classe, etjepuis le dire, avec une supériorité dont j'aurais été étonné^ si je n'avais eu souvent à constater le même fait dans d'autres établisse-» ments:
A ceux qui craindraient pour lesi jeunes filles^ en raison de la faiblesse de leur constitution, les résultats du travail sérieuï qu'exigent des études supérieures, on fera observer que les cas de maladie ou de mortalité pour élèves du sexe féminin ne sont pas plus communs que pour les jeunes gens. En comp-
tant les élèves gradués des deux sexes pendant un espace de 34 ans, on trouve qu'il y a eu, pour tes hommes, 1 mort sur 9 1/2, et pour les femmes l sur 12. Poursuivons la série des objections.
Les deux sexes ayant à occuper dans le monde des positions différentes et ne devant point y remplir 1^ mêmes fonctions, n'est-U pas nécessaire de leur donner une éducation différente, et de faire suivre à chacun d'eux le genre d'études plus particulièrement conformes à leur destinée future? — Oui, sans doute, si les collèges avaient pour but de donner une éducation professionnelle et de préparer pour telle ou telle carrière spéciale. Mais l'enseignement littéraire et scientifique embrasse des études générales qui préparent les élèves à toutes les professions que l'avenir leur réserve. Il ne contient aucun élément qui ne soit de nature à orner l'esprit, à élever l'intelligence, à former le cœur de toute jeune fille ayant reçu une éducation libérale. De cette éducation commune^ tous, les élèves de chaque sexe sauront bien tirer toutes lès conséquences qui leur conviendront, et approprier à leur usage, selon leurs dispositions naturelles, les connaissances qu'ils auront acquises.
Assis à la même table et partageant la môme nourriture, les jeunes gens et les jeunes filles conservent néanmoins leur constitution propre, soumise à des lois différentes. La nourriture de l'esprit
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est comme celle du corps, elle produit sur les deux sexes des effets différents; chacun d'eux en profite h sa manière et selon ses besoins. On aura beau rendre entre les deux sexes Téducation parfaitement identique, jamais elle ne fera d*une femme un homme, ni d*un homme une femme.
Autre danger : Ne doit-on pas craindre de voir 8*altérer dans une réunion où chaque «exe devra nécessairement exercer sur Tautre une grande inr fluence lé caractère distinctif de chacun d'eux? Ne' verra-t-on pas les jeunes filles prendre la rudesse des manières, le laisser-aller et le sans-géne des garçons, ou ceux-ci devenir mous, efféminés et frivoles? — L'expérience prouve le contraire : d'un côté, la présence des jeunes filles n'inspire aux jeunes gens que des sentiments généreux, un esprit élevé et chevaleresque. Quant aux jeunes filles, la délicatesse, la ^âce et l'élégance, qui leur sont naturelles, perdraient bien plutôt dans une existence isolée, loin de la présence de ceux dont la vue contribue le plus souvent à développer les meilleures tendafices de leur nature. C'est dans l'isolement et dans des conditions exceptionnelles que se forment les viragos et les amazones ; c'est dans la vie com*mune que naissent et se manifestent les qualités sociales.
Toutes ces considérations s'effacent devant la plus grave de toutes, devant celle des mœurs. Com-
ment se figurer qu'il n'y ait pas plus d'un danger à redouter pour les jeunes filles dans les rapports journaliers qui existent entre elles et les jeunes gens dont elles partagent les études? Réunis dans les mêmes classes, souvent sous le même toit, comment les uns et les autres pourraient-ils échapper à ces attractions puissantes qui sont une loi de la nature, et qui, dans les âmes jeunes et sensibles, servent de point de départ à la plus irrésistible des passions humaines ?
Ici encore le fait pratique répond hardiment à la théorie : « Vous avez tort. » Ces attractions sont bien plus impérieuses et exercent de bien plus grands ravages dans les âmes, lorsque les jeunes gens et les jeunes filles vivent chacun dans un monde à part et ne commissent que ce que leur apprennent les uns sur les autres les rêves de leur imagination. Accoutumés à se voir dep^ès depuis l'enfance, à vivre à côté les uns des autres, à grandir les uns auprès des autres, comme les garçons et les filles dans la maison paternelle, ils ne sjaban** donnent point à ces sentiments romanesques, à ces désirs chimériques qui naissent bien plus naturel-» ment dans leurs cœurs , lorsqu'ils n'ont pas sous leurs yeux le spectacle de la vie réelle. Ils sont maintenus les uns à l'égard des autres dans les limites de la convenance et du respect; et ce qu'ils pratiquent avant tout, c'est la confraternité qui
na!t de la confonnîté des habitudes studieuses.
Est-ce à dire pour cela que les directeurs, les directrices, les professeurs se croient autorisés à s'endormir dans une fausse sécurité, et à négliger toutes les précautions qu'exige la prudence, quand il s'agit de jeunes gens et de jeunes ôUes, chez qui la réserve et l'amour de la régularité n'excluent aucun des sentiments que chacun d'eux porto naturellement au fond du cœur? Non, sans doute ; mais il y a un juste milieu entre une indifférence aveugle et une surveillance tracassière et soupçonneuse, de même qu'il y a un juste milieu à prendre entre la liberté sans contrainte et la séquestration absolue.
L'exemple de quelques établissements peut servir à résoudre une question si controversée. Il existe depuis bien des années, aans l'est et l'ouest des États-Unis , ' des maisons d'éducation ouvertes aux jeunes gens des deux sexes, mais on avait eu soin de les tenir entièrement séparés. On s'est aperçu depuis que cette séparation offrait dgnombreux inconvénients ; les murs ont été abattus, les élèves réunis, et les inconvénients ont disparu.
J'ai réservé pour la fin l'objection la plus forte que l'on ait coutume de faire à cette éducation qui met en contact les jeunes gens des deux sexes. Si monseigneur Dupanloup ^igtmj|ait, dans un de ses écrits publiés à l'occasion des cours de jeunes filles établis à la Sorbonne, le danger de voir plus d'un .
mariage devenir la conséquence des rapports établis entre de jeunes professeurs et déjeunes élèves, ce danger, si danger il y a , ne serait-il pas plus à craindre pour les jeunes hôtes du collège d'Oberlin?- Cette éventualité n'efFraîe nullement, à ce qu'il parait, les parents; ils ne craignent pas de placer leurs enfants dans un milieu si redoutable au point de vue des engagements qui, dans toute l'étendue des États-Unis, se contractent entre les jeunes gens et les jeunes filles avec une facilité bien connue. Qs ont vécu ensemble pendant plusieurs années et trouvé mille occasions de s'apprécier mutuellement à l'âge où nulle contrainte n'empêche les caractères de se produire avec leurs qualités ou leurs défauts. Il est assez naturel que se rencontrant plus tard dans le monde, ceux qui ont éprouvé l'un pour l'autre quelque sympathie s'en ^uviennent et se recherchent pour unir leur destinée. La question est de savoir si ce sont là des conditions moins favorables pour assurer des unions heureuses et bien assorties que celles dans lesquelles elles se contractent ordinairement. Quand on sait dans quelle faible proportion les parents américains interviennent dans le mariage de leurs enfants, laissés entièrement libreis dans leur choix, on conçoit qu'ils ne se préoccupent pas outl^TDisure d'une situation qu'ils savent être partout ailleurs absolument la même que dans le village d'Oberlin.
EnfiD, disent les directeurs des grandes institutions mixtes : tout compte fait, les unions entre les jeunes gens et les jeunes Qlles qui se sont connus dans ces écoles ne sont pas plus nombreuses que celles qui ont eu lieu entre des jeunes gens élevés loin les uns des autres.
On comprendra parfaitement , au reste, comment le contact journalier des jeunes gens et des jeunes filles, non -seulement dans Técole, mais encore dans le monde, n'oSre aucun danger dans un pays où ces relations sont placées sous la sauvegarde des mœurs publiques et d^lois. Partout où domine le principe d*autorité, le sentiment dont s*inspirent les législateurs est la défiance. De là, ce luxe de précautions contre des abus considérés comme inévitables; de là, cette surveillance minutieuse à laquelle sont asservis tous les actes de la vie. Chez les peuples libres, le point île départ de toutes les institutions est le sentiment contraire : le mal ne s'y suppose pas ; on ne cherche pas à en garantir la société par des mesures préventives; on se contente de le punir lorsqu'il se produit.
C'est en vertu de ces principes que les jeunes filles d'Amérique jouissent de bonne heure de la plus grande liberté. On n'attriste pas leurs âmes en y versant la défiance et la crainte, en les habituant à considérer les jeunes gens comme toujours
disposés à abuser de leur faiblesse; on ne les force
point à composer leur visage, à refouler dans leur cœur les sentiments les plus innocents ; à affecter enfin une pruderie qui enlève à leur physionomie son charme le plus attrayant. Elles grandissent au sein d'une sécurité complète, d'une noble confiance, et, lorsque les progrès de l'âge et de la raison leur ont fait comprendre la nécessité de la circonspection et de la prudence, elles se sentent assez fortes pour se défendre elles-mêmes, s'il en est besoin. On a compté sur leur sagesse, elles savent qu'elles doivent prévoir les conséquences des démarches, des paroles et déV actes dont la responsabilité pèse sur elles tout entière.
Elles n'ignorent pas surtout, et c'est là le point important, que la société veille sur elles; qu'elle les entoure de sa protection ; que toute atteinte à leur dignité ou à leur honneur sera rigoureusement punieT L'opinion publique ne prend point parti pour le séducteur contre la jeune fille égarée, et la loi, en ce cas, frappe avec raison l'homme, le vrai coupable. C'est sur cet accord de l'opinion publique et de la loi que se fonde la sécurité des familles; et quand on connaît l'Amérique, on peut affirmer que leur confiance est pleinement justifiée.
On conçoit que, pour apprécier un système si opposé à nos idées et à nos habitudes, il est nécessaire de tenir compte des différences caractéristiques qui existent entre notre État et celui de l'A-
mérique. Nos lois, nos mœurs, nos préjugés,. résultat de nos misérables traditions de galanterie, font considérer comme dangereuse la liberté avec laquelle sont élevées les jeunes filles, non-seulement en Amérique et en Angleterre, mais encore en Allemagne et en Suisse. L'idéal de l'éducation a été longtemps pour les nôtres celle du couvent, d*où elles ne sortaient que poui* se marier et accomplir des devoirs auxquels elles étaient bien peu préparées. Entre la réclusion absolue et une indépendance sans limites, il y a un juste milieu à prendre, et c'est ce que font merveilleusement aujourd'hui les mères de familles qui, comprenant le besoin de donner à leurs filles une instruction plus large et plus étendue, savent concilier la liberté et la surveillance.