‹ L'instruction publique aux États-Unis. Écoles publiques, colléges, universités, écoles spécialesChapitre 56 sur 134 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

COLLÈGE CORNELL.

UNIVERSITÉ D'ITHAGA.

De tous les établissements d'instruction supérieure récemment fondés aux Utats-Unis, il n'en est pas qui ait été créé sur une plus yaste échelle et où se manifeste avec plus d'éclat cet amour de la liberté et du progrès qui caractérise les Américains, que le collège ou l'université d'Ithaca, dû à la libéralité d'un des plus riches et des plus intelligents citoyens du pays, M. Ezra CornelU

Il semble qu'on ait voulu réunir dans cette admirable institution tous les avantages que depuis un demi-siècle les plus éminents promoteurs de l'instruction publique se sont efforcés d'assurer aux divers établissements de l'Union. On y a ajouté quelques innovations accueillies avec une grande

faveur par Topinion publique et sur le mérite desquelles le critérium suprême de toutes choses en Amérique, Texpérience , devra prononcer définitivement.

£n 1862,1e Congrès , comme on Ta vu précédemment, accorda des terres publiques aux États ou territoires qui fonderaient des collèges d'agriculture et d'arts mécaniques. La part de TÉtat de New-York, dans cette distribution, fut de 990,000 acres. L'administration voulant concentrer sur un établissement unique le revenu provenant de cette nouvelle allocation, au Ueu de l'éparpiller sur plusieurs, se détermina à la mettre à la disposition de M. Ezra Cornell , pour le consacrer à la création d'une université modèle. M. Cornell s'engageait à doter l'institution , comme il l'avait proposé luimême, d'une somme de 2,500,000 fr., à condition que l'on y instruirait gratuitement un étudiant pour chacun des 128 districts dont l'État de New- York se compose, en récompense de son mérite et de ses succès dans les écoles publiques et les académies. M. Cornell a ajouté depuis à ces 2,S00,000 fr. 200 acres (80 hectares) d'une excellente terre, avec des bâtiments et une ferme, pour le département d'agriculture ; les collections de géologie et de paléontologie de Jewet, acquises par lui au prix de 50,000 francs, et d'autres dons du même genre, montant à 1 25,000 fr. Il a payé, déplus, 1,500,000 fr.pour

le remboursement du landscrip représentant la valeur des terres données par le Congrès. Avant tous cesdons,il avaitdéjàfondé, dans le village d'Ithaca, au prix de S00,000 fr., une bibliothèque publique, ayant de larges salles et des salons pour les réunions et les lectures. Avec une pareille dotation, dont le chiffre s'élève à plus de 5 millions de francs, on conçoit qu'il était difficile de créer quelque chose d'incomplet et de médiocre. Aussi, l'université d'Ithaca a-t-elle pris aussitôt une place importante dans le système d'éducation des États-Unis, auquel elle se rattache par des liens officiels. Le gouverneur, le lieutenant-gouverneur, le secrétaire de l'État, le surintendant de l'instruction publique et l'orateur de la chambre [speaker) en sont les tuteurs ou trustées, ainsi que le président de la société d'agriculture. Le corps des tuteurs auxquels l'administration générale est conférée, ne se compose pas de membres nommés à vie ; ils sont élus pour cinq ans, renouvelés par cinquième chaque année. L'un d'eux est nommé par les élèves euxmêmes.

L'instruction doit être à la fois théorique et pratique. Mais le but principal que s'est proposé M. Ezra Cornell est que le système des études soit tellement complet, en toutes les branches, que chaque étudiant y puisse trouver une instruction dans quelque genre d'études que ce soit. Lui-même devra

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choisir dans le vaste programme de renseignement quelles sont les parties qu'il préfère , système qui tend de plus en plus à se généraliser. Les maîtres américains voient toujours l'homme dans Técolier; ils pensent donc que Ton ne pourrait jamais commencer trop tôt à traiter Técolier en homme. M. Ezra Comell crut que tout étudiant entrant dans l'université (il le considère non comme y étant envoyé par la contrainte, mais comme y venant de son plein gré) s'habitue à prendre conseil de lui • même. 11 s'inspirera sans doute des avis de ses parents et de ses maîtres, mais il demeurera juge du plan d'études qu'il doit suivre. Aucun choix ne lui sera imposé. Il sait dans quel but il veut acquérir la science, dans quelle mesure il lui convient d'en être pourvuj en raison de sa position actuelle, de l'avenir qu'il espère, de ses goûts et de ses tendances, des aspirations de son ambition. Cette confiance dans la raison des enfants doit nécessairement la rendre plus précoce, et l'on peut dire en effet qu'il n'est aucun pays où le jugement des jeunes gens et des jeunes filles mûrisse plus vite que dans les États-Unis.

Voici quelles ont été les dispositions du donateur, quant à ce qui concerne l'organisation générale des études auxquelles il a assigné avant tout un but pratique. Aucune préférence exclusive n'est donnée à tel ou à tel genre d'études ; elles sont

toutes tenues en égale estinie. Les sciences historiques et politiques et la littérature n*y sont pas moins que les sciences matliématiques, naturelles et agricoles, Tobyet de soins particuliers. Indépendamment des leçons données dans les classes par les professeurs ordinaires , des conférences sont faites de temps en temps par les professeurs les plus éminents appelés des autres États. Aucune prescription, aucune indication précise n'est déterminée pour les exercices de chaque jour. Les élèves sont habitués à aimer la science pour la science elle-même. Le désir du directeur est d'établir entre les maîtres et les élèves des relations plus affectueuses et plus sympatiques qu'il n'en existe ordinairement dans les collèges. La plupart des professeurs se rapprochent des étudiants par leur âge.

Le sentiment rehgieux doit y être développé, mais comme on le pratique dans tous les établissements d'instruction publique , où l'on tient à se mettre en garde contre l'esprit de secte. Toutes les croyances sont respectées, aucune contrainte n'est exercée sur ce point. Nul proftîsseur ne peut être choisi ou rejeté pour raison de ses opinions religieuses et politiques.

On y a établi les départements suivants :

1® Agriculture ;

2" Arts mécaniques ;

3^ Génie civil ;

4^ GéDÎe militaire et tactique ;

S"* Mines et géologie ;

6* Histoire, sciences sociales-politiques. . Ces divers enseignements sont répartis entre 46 classes ayant chacune leurs professeurs distincts. Elles embrassent :

La théorie et la pratique de Tagriculture.

La chimie agricole.

La chirurgie vétérinaire. — L'élève des animaux.

La chimie générale et analytique.

La botanique.

La zoologie, Tanatomie comparée.

La géologie et la minéralogie.

La physique et la mécanique industrielle.

Les mathématiques.

L'astronomie.

La physiologie et l'hygiène.

L'éducation morale et physique.

L'histoire.

L'économie politique.

La législation municipale.

Le droit constitutionnel.

La rhétorique , l'éloquence oratoire et la déclamation.

La littérature française.

La langue française et les langues du midi de l'Europe.

L'allemand et les langues du Nord.

Les langues anciennes.

L'esthétique. — L'histoire des beaux-arts.

Le génie militaire. — La tactique.

L'architecture.

La géographie physique et la géologie.

En appelant des professeurs appartenant aux différents États de l'Union à venir faire dans la nouvelle université des leçons temporaires et une suite de conférences, les fondateurs de l'université de Cornell ont cru rendre un service signalé aux professeurs résidants, aux étudiants et à l'établissement lui-même.

Un corps de professeurs éloignés des grandes villes ou des grands centres de l'action et de la pensée ne communique ordinairement au monde savant que par des livres. On peut craindre pour eux rétroitesse de l'esprit provincial. Mais lorsqu'on les met en rapport avec les hommes les plus éminents dans la science qui est l'objet spécial de leurs études, leurs idées s'élargissent, leur zèle reçoit une excitation nouveUe. Heureux d'entendre les leçons de professeurs renommés , ils ne peuvent rester froids et indifférents en leur présence et les moins laborieux sont constanunent stimulés.

Ces conférences, annoncées d'avance et faites par les maîtres de la science, les Agassiz , de Cambridge ; les Dana, les Gilman et les Noah Porter,

d'Yale ; les Siber , de New-York ; les Guyot , de Princeton ; les Park, d'Andover, etc., sont publiques. Les citoyens accourent en foule pour les entendre. L'université, déjà recommandée parle talent connu . des professeurs résidants , reçoit ainsi un nouveau lustre du concours que viennent leur prêter d'illustres étrangers. C'est pour Tinstitution une cause permanente de succès.

Ce serait une grande erreur que de considérer l'université d'Ithaca comme une école exclusivement scientifique et conçue dans le sens de ce positivismeet de cette prédominance del'esprit pratique dont les Américains se départent rarement, sans doute , mais qui devient chaque jour de moins en moins exclusif. On y proclame hautement la valeur et l'importance des études classiques. Le Comité des études n'hésite pas à déclarer que, pour ceux qui ont le temps de s'y livrer, le grec, en raison de son admirable perfection, le latin, par l'utilité pratique qu'il présente, comme étant la clef des langues romanes modernes et de la nomenclature des sciences, sont l'un et l'autre deux instruments pré^ cieux pour la culture intellectuelle. Il ne veut pas que l'on se méprenne sur cette culture deA'entendement, cett« discipline de Tesprit que certains écrivains voudraient que Ton demandât seulement aux études scientifiques. « Il faut, dit-il, donner à l'esprit

non-seulement de la netteté et de la précision, mais

encore de la largeur et de retendue. Si les mathématiques contribuent à développer les premières qualités, c*est à la littérature et à l'histoire qu'il appartient de faire naître les autres. Les hommes doués de pénétration et de sagacité ne manqueront jamais à T Amérique. Mais il y aurait danger à négliger ces nobles études, qui agrandissent Thorizon de la pensée humaine , inspirent le goût du beau et ouvrent à l'esprit un champ sans limites. La poésie, l'histoire, la philosophie, la politique ofiriront toujours assez d'attraits par elles-mêmes pour attirer un grand nombre de disciples. Us s'y livreront, d'ailleurs, avec d'autant plus d'ardeur et d'énergie, qu'ils s'y porteront de leur plein gré et sans qu'il soit nécessaire d'exercer à leur égard une contrainte qui n'amène que trop fréquemment la lassitude et le dégoût. y>

Il est inutile de faire observer que tout le maté* riel des études, les laboratoires, les bibliothèques, les musées, les gymnases de l'établissement sont en rapport avec la riche dotation qui lui a donné naissance. On y a commencé une collection de machines sur le modèle de celles du Conservatoire des arts et métiers de Paris. Il y aura des galeries de tableaux, de gravures et de photographies, de modèles d'architecture. Un bel observatoire, muni des instruments les plus précieux, s'y élève pour l'étude de l'astronomie, rivalisant avec ceux que

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possèdent déjà le& collèges d'Tale, de Yassar, les universités de Michîgan, de Chicago, d'Alabama.

Les avantages dont jouissent les élèves en attirent un grand nombre , venus de tous les États de l'Union. La rétribution qu'ils doivent payer est fort modeste. Elle est, pour le droit d'inscription et pour les frais d'étude, de 38 dollars par an (17S francs). Elle est de 85 dollars au collège d'Yale (425 fr.) ; à l'institut technologique de Boston, de 100 dollars la première année, de 125 la seconde, de 160 la troisième et la quatrième ; au collège Harvard, de 133 dollars; à l'école scientifique de Lawrence, à Cambridge, de 250 à 300 dollars; à l'université de Michigan, de 25 dollars pour les étrangers (l'enseignement est gratuit pour les jeunes gens appartenant à l'État) ; au collège de Darmouth, de 57 dollars à 63 ; au collège d'Hamilton, de 75 dollars.

Bien qu'on ait réservé un des bâtiments pour le logement d'une centaine d'élèves, afin de pourvoir aui premières nécessités d'une installation, le système des pensionnats, pour lesquels les États-Unis manifestent une juste répugnance, est tout à fait contraire à l'esprit libéral qui fonde l'espérance du succès sur l'indépendance des étudiants, se dirigeant et se gouvernant eux-mêmes. Entre la vie . casernée, qui nécessite l'emploi d'une discipline sévère, toujours considérée chez les élèves comme

un joug odieux, et la vie de famille que le système des externes rend seul possible, il n*y avait pas à hésiter. A Ithaca, comme partout, les étudiants trouvent chez les habitants, à des prix peu élevés, le logement et la pension.

Leurs rapports avec les professeurs sont toujours agréables. L'esprit de la nouvelle université tend à abaisser les barrières qui existent trop sou^ vent entre le disciple et le maître. Des petites* fêtes organisées toutes les semaines réunissent les uns et les autres dans les mêmes salons, et les rapports de société qui s'établissent entre eux contribuent à faire nattre des liens d'affection, des sentiments de confiance et de sympathie réciproques.

Enfin, l'un des traits les plus caractéristiques de l'école d'Ithaca, c'est l'organisation d'ateliers pour les travaux manuels, institués dans le double but de fournir aux étudiants le moyen de payer leurs dépenses et de fortifier leur santé par des exercices qui donnent au corps de la vigueur et de la souplesse.

Une pareille institution, déjà en vigueur dans plusieurs collèges, ne pouvait réussir que dans un pays comme l'Amérique, où le travail est en honneur et où personne ne croit déroger en maniant Iç . marteau, le rabot ou la scie, pour s'assurer des moyens d'existence. J.-J. Rousseau voulait que soa jeune gentilhomme apprit le métier de menuisier.

en vue de la Révolution dont il pressentait les approches, afin qu*au milieu du bouleversement gé^ néral des conditions sociales, il ne fût pas pris au dépourvu; Mais ce n'était là qu*un remède extrême et, dans tous les cas, exceptionnel. Les raisons sur lesquelles se fonde, aux États-Unis, le respect du travail sont beaucoup plus simples; c'est que le travail y a été et y sera longtemps encore une nécessité suprême et la loi même de la vie. Les jeunes gens qui, dans l'université d'ithaca, étudient les hautes mathématiques, la philosophie ou l'histoire, ne rougissent nullement de passer plusieurs heures de la journée dans les ateliers pour y gagner honorablement l'argent nécessaire à l'acquisition dé ce savoir qui les conduira plus tard peut-être aux fonctions les plus élevées de l'Étal. Un cinquième des élèves a profité l'année dernière de la facilité qui leur est donnée. Les travaux qu'ils ont exécutés ont été payés par l'université 15,000 fr., et les professeurs ont pu remarquer que ceux qui s'étaient ainsi livrés à un labeur physique avaient, tout aussi bien que les autres, profité des leçons données dans toutes les classes. Trois heures de travail manuel n'ont nullement nui aux travaux de l'esprit.

Voici, à ce sujet, quelques détails qu'on me transmet d'Ithaca : « Pendant les quinze jours écoulés depuis le 14 octobre dernier jusqu'au 31, 133

étudiants, travaillant trois heures chaque jour, ont reçu 1,286 fr. Ceux qui ont fait le plus d'ouvrage ont gagné 21 fr. par semaine. Pendant le même temps, 37 étudiants ont travaillé à l'atelier de charpenterie et ont reçu, suivant leur habileté, de 7 fr. 50 à 10 fr. par jour. Dans le pensionnat, 7 autres étudiants employés au service de la table , ont pu gagner ainsi leur nourriture. D'autres ont donné pareillement le concours de leurs bras dans divers ateliers de la ville. La dépense totale pour le logement, la nourriture et les frais d'études est, pour les jeunes gens vivant avec économie ^ de 735 fr. pour une année. Un bon travailleur, en employant trois heures chaque jour , parvient facilement h couvrir ses frais. »

J'ai vu, soit dans les classes, soit dans les rues de la ville, soit dans le monde, quelques-uns de ces jeunes gens, en compagnie de ceux qui, plus favorisés par la fortune, reçoivent de leurs familles de quoi subvenir amplement à toutes leurs dépenses. Je n'ai pas besoin de dire que leur mise et leur allure sont exactement semblables à celles de leurs camarades les plus riches, et qu'ils sont, de la part de ceux-ci, comme de la part de leurs professeurs et des habitants du pays, l'objet d'une sympathie respectueuse.

Voilà bien l'un des meilleurs symptômes de cet esprit vraiment démocratique, qui ne reconnaît et

n'estime d'autre supériorité que celle du trayaii et du savoir. Si le culte du roi dollar trouve , aux États-Unis, de nombreux adorateurs , il est, on le voit, des vertus morales qui y sont honorées et respectées plus qu'en aucun lieu du monde.

OIIAPITRE V

ÉCOLES D*AQRICULTURE ET DMNDUSTIME

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