C. HIPPEAU
Bien qu'il existe, entre les trois États compris sous le nom de Scandinaves^ les plus grandes analogies en ce qui concerne l'histoire de Tinstruction publique dans le passé et son organisation actuelle, on peut y signaler néanmoins assez de différences pour que chacun d'eux soit l'objet d'un travail distinct et spécial.
Un poëte suédois prétend que le seul aspect des contrées qui forment la Scandinavie peut faire juger du caractère, des trois nationalités :
c( Le hêtre domine en Danemark, dit-il ^ et l'épais feuillage, l'ombre si fraîche de cet arbre, ses formes, sa couleur d'un vert clair et ses rameaux mollement arrondis annoncent, au premier coup d'œil, lapaix et l'idylle.
« En effet, la nature n'a pas inutilement prêché en I^anemark sa riante philosophie. Elle y a créé une .
^ Boche, Tanne und Eiche, eîne Skizze nach Sturzenbetlxw , ^«ipsig, 1849.
race de bonnes gens, d'une complexion douce, avec quelque chose de blond dans le caractère comme dans la chevelure, avec la mélodie du cœur dans le son de la voix, avec le calme et le sourire dans le regard.
a Les forêts de pins de la Norwége forment un contraste frappant avec le hêtre arcadien de Séeland. L'aspect du pin ofire un mélange d'austérité et de mélancolie ; son attitude est fière ; il parle de luttes et de privations, et lève haut un front mâle contre la tempête. Il ne nous attire pas par la voix du rossignol ; il n'a que le joli chant de la grive et le frais gémissement des vents du nord qui remplit l'âme de mélancoliques pensées. Le pin est le type du nord primitif, disons presque du nord païen; il est aux autres arbres ce qu'est aux autres poésies le chant de guerre Scandinave. Et le caractère norvégien ne reflète-t-il pas ces différents traits? N'a-t-il pas quelque chose de rude et de peu amical? Ne respire-t-il pas la force et l'énergie?
<( Le chêne, dans les vallées de la Suède, forme la transition naturelle entre la pastorale des hêtres danois et l'Edda des pins norwégiens. Il n'offre pas l'aspect velouté et souriant du hêtre; il ne présente pas non plus la roideur et l'efflorescence du pin ; mais il réunit le caractère mâle de l'un et la douceur de l'autre. Sa forme est musculeuse, mais sa physionomie est plus gaie que celle du pin ; il étend des bras
nerveux, mais pour offrir une hospitalité chevaleresque. Dans toute sa structure se peint une noble assurance mêlée de franchise et d'affabiUté. Le chêne représente le chant de guerre chrétien ; à côté des deux autres il paratt le type verdoyant du vrai romantisme; et ne désigne-t-on pas, en effet, cet élément romantique comme le trait fondamental du caractère suédois?
c( Unis et mêlés, le hêtre, le pin et le chêne forment un paysage charmant, et le doux, le fort et le chevaleresque offrent dans leur union le plus beau sujet à la grande épopée de l'avenir*. »
Rien de plus ju^te et de plus vrai que celte poétique peinture d'une contrée que plusieurs historiens ont surnommée l'Espagne du Nord, et dont le climat ne diffère pas essentiellement de celui de la France, comme l'a constaté Malte-Brun. On sait combien de sympathies nous rattachent aux trois États sur lesquels des publications récentes ont appelé l'attention au point de vue de leur histoire et de leurs institutions politiques. Tout ce qui concerne l'organisation dé l'instruction populaire et les progrès accompUs dans les diverses branches de l'enseignement public n'est pas moins digne
1. Garaciérisant d'une manière moins poétique ebacun deg États réunis en 1397 sous son sceptre, Tillustre Marguerite de Walden>ar disait à son successeur : « La Suède vous nourm^^^Vai Morw^e tous liabiilera, le Danemark vous défendra. t>
d'intérêt. Cette étude a fait naître en moi une vive admiration pour le caractère élevé et les nobles sentiments de leurs habitants. J'ai tout lieu d'espérer que les personnes qui suivent avec attention le mouvement produit depuis plusieurs années chez les différents peuples en faveur de l'instruction ne refuseront pas à ce nouvel ouvrage la bienveillance qu'elles ont accordée à ceux que j'ai publiés sur le môme sujet.
Il m'a semblé utile d'exposer en quelques mots les institutions pohtiques généralement peu connues des trois États. Les nombreux rapports qui existent entre les institutionsr d'un pays et l'organisation de son instruction publique pourront donner quelque intérêt à ce résumé.
La Suède occupe environ les trois cinquièmes de la Péninsule Scandinave. Attachée au continent européen par un isthme resserré entre l'océan Glacial et le golfe de Bothnie, elle comptait à peine, il y a cinquante ans, deux millions et demi d'habitants. D'après le recensement de 1872, sa pôpîilation, de race Scandinave, sauf environ 16,000 Fincfiîs,
6,000 LaponsetlJOO juifs, est de4,204,177âmes. En 1867, la population générale se partageait en 3,673,833 (2.49 p. 100) à la campagne, et 821,853 (12.19 p. 100) dans les villes. Toutefois, la population des villes s'accroît depuis 1840: en 1867, Stockholm avait 140, 25 i habitants, Gôteborg, 48,217 ; Norrkôping 23,700; Malmô22,700; Gefleborg 12,900; puis viennent Upsala, Jonkôping, Lund. Toutes les autres villes étaient audessous de 10,000 âmes.
La Suède a l'avantage de joindre à l'unité de nationalité celle de la langue qui s'y parle. Le mélange des éléments dont se compose la nation est opéré depuis longtemps sur toute l'étendue de son territoire. Ce pays jouit aussi de l'unité religieuse : la nation professe le culte luthérien, et l'on ne comptait en 1860 que 1680 personnes, soit quatre sur mille, appartenant à d'autres cultes. A dater de la même année, la législation relative à l'exercice du culte a fait de notables progrès : chacun peut librement professer et pratiquer sa religion, moyennant certaines formalités peu gênantes, il est vrai, mais qui ne peuvent manquer tôt ou tard de disparaître.
D'après la loi de 1838, les sujets suédois du culte israélite ne pouvaient, sans la permission du roi, s'établir que dans quatre des plus grandes villes : ils ont aujourd'hui le droit de s'établk ^^t-
chie limitée , héréditaire dans Tordre agnatique^ Depuis la loi du 22 juin 1866, la représentation nationale n'a plus pour base, comme autrefois, le partage de la nation en quatre ordres, mais l'élection. La diète se compose de deux chambres ayant la même autorité. Les membres de la première chambre sont élus pour neuf ans parles assemblées provinciales [landstingen) et les conseillers municipaux des villes qui ne siègent pas dans le landsting. Il y avait, en 1868, 127 membres : 1 par 30,000 habitants. Sont éligibles, sans condition de domicile, les candidats âgés de 35 ans accomplis, possédant ou ayant possédé, pendant trois ans au moins avant l'élection, des immeubles évalués pour l'assiette de l'impôt à 80,000 rixdalers (120,000 fr. environ) au minimum * ; ou bien ceux qui, pendant le même temps, ontpayé l'impôt, soitpourleur capital, soit pour leur travail, sur un revenu actuel de 4,000 rixdalers au minimum. Les membres de la première chambre ne reçoivent pas d'indemnité. Ceux de la seconde sont élus pour trois ans ; chaque juridiction rurale élit un membre si la population n'y dépasse pas 40,000 âmes. Dans ce cas on fait deux
1. J'emprunte une partie de ces détails aux articles consacrés aux trois États Scandinaves dans le Dictionnaire général de la politique, par M. Maurice Block, dont les informations sont ordinairement si exactes et si sûres.
2. Le rixdaler ou couronne vaut 1 fr. 40 cent, et demi. Il y a dans le rixdaler 100 ôre^ et il faut 70 ore pour faire 1 franc.
circonscriptions, celles qui ont moins de 10,000 âmes étant groupées en districts électoraux d*au moins 6,000 âmes et de 12,000 au plus. Dans les villes assez peuplées pour envoyer à la diète un ou plusieurs membres , Téleclion est directe ; dans les autres , ainsi qu'à la campagne, elle se fait à deux degrés, à moins que les électeurs euxmêmes n'aient résolu par un vote de faire l'élection directe.
On n'est électeur et éligible pour la seconde chambre que dans la commune où l'on est domicilié. Est électeur quiconque possède, en toute propriété ou en usufruit, un immeuble à la campagne ou à la ville, évalué pour l'assiette de l'impôt à 1,000 rixdalers au moins; celui qui a affermé à vie ou pour cinq ans au moins un immeuble agricole, évalué pour l'assiette de l'impôt à 6,000 rixdalers au moins ; enfin celui qui paye l'impôt pour un revenu annuel d'au moins 800 rixdalers.
Pour être éligible à la seconde chambre, il faut être âgé de 25 ans accomplis et posséder depuis un an au moins le droit d'élire dans la commune ou dans une des communes où l'on se porte candidat.
Les motions faites pendant la session de 1873 en faveur d'un abaissement de cens ont été repoussées aussi bien par la seconde que par la première chambre. Les tendances démocratiques du pays
sont jusqu'à présent combattues par les appréhensions que fait naître l'application du suffrage universel. L'exemple du calme qui préside à son fonctionnement eu France exercera probablement une assez grande influence sur les résolutions futures de la diète.
Les membres de la seconde chambre reçoivent une indemnité de 1,200 rixdalers par an. La chambre en 1868 comptait 191 membres : 54 pour les villes, 1*37 pour la campagne.
La diète ordinaire se réunit chaque année le. 15 janvier, et ne peut être dissoute, à moins qu'elle n'en exprime le vœu, avant l'expiration du quatrième mois. Si les deux chambres s'accordent pour une résolution, elle devient résolution de la diète. Si elles sont d'avis contraire, c'est à l'un des comités réunis pour préparer les affaires de chercher à les mettre d'accord. N'y réussit-il pas, la question est ajournée à une autre session. Si toutefois cette question concerne les impôts, les dépenses publiques, la banque, les deux chambres votent chacune à part, et l'opinion qui réunit le plus de voix, sans distinguer entre les deux chambres, devient résolution de la diète.
La diète élit au besoin le roi, le successeur au trône, le régent. De concert avec le roi, elle fait la loi, elle vote l'impôt, arrête le budget, et exerce son contrôle sur le gouvernement et les fonction-
naires par rentremise de son procureur géMéral élu chaque année par 48 électeurs désignés à cet effet \ 24 pour chaque chambre. Quant aux libertés communales, jadis très-considérables en Suède, elles se sont affaiblies pendant les derniers siècles, surtout hors des villes, au profit de la centralisation ; mais elles ne se sont jamais éteintes. Elles sont réglées désormais par l'ordonnance royale de 1862. La plus remarquable des institutions communales qui ressuscite d'ailleurs, sous d'autres fonnes, une institution tombée en désuétude depuis deux siècles environ, c'est le landsting, dont les attributions, comme on l'a vu plus haut, ont beaucoup d'analogie avec celles de nos conseils généraux des départements.
Chaque diète règle le budget des recettes et des dépenses pour l'année suivante. Les dépenses en 1841 ayant été de 16,114,320 rixdalers et en 1867 de 38,202,629 r., il y a eu entre les deux époques une augmentation de 137 p. 100. Le budget de 1874 s'est élevé à 60 millions de rixdalers en dépenses ordinaires et extraordinaires.
L'organisation de l'armée suédoise est assez remarquable. Elle se compose de volontaires et de troupes de circonscription où chaque citoyen sert de vingt à vingt-cinq ans. Mais il y a de plus un corps de troupes créé en 1680 parle roi Charles XI, qui sont cantonnées sur le sol et obligées au service
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militaine. Elles sont désiffiiée$ sous le nom d7ndelta. Charles XI. ayant à sa disposition un grand nombre de propriétés, décida quelles seraient partagées, à titre d'usufruit, entre des militaires auxquels les produits de ces propriétés serviraient de solde. Depuis le général jusqu^au sous-officier, chacun dVux possède donc un domaine dont le revenu est autant que possible proportionné à son grade. On pense que cette institution est destinée à disparaître.
La marine royale se compose de 24 vapeurs et 237 bâtiments à voiles portant ensemble 1,215 canons. Elle est, on le voit, peu considérable, mais on s occupe de Taugmeuter.
L agriculture, l'industrie, le commerce extérieur sont depuis plusieurs années en progrès. Le produit des douanes a quintuplé depuis 25 ans. Le réseau des chemins de fer de l'État s*étend sur plus de 1.250 kilomètres, ceux des compagnies sur 660, et les lignes télégraphiques ont une longueur de 7.057 kilomètres.
La Suède a dû, par sa position même, jouer un râle important dans le commerce maritime du monde : « Les pieds dans la mer et la tête dans les bois *, » tout ce qui l'entoure semble créé pour lui faciliter sa mission. Malgré dix siècles de défri-