PREMIÈRE PARTIE
ORQAinSATION G^NlÊRALE
Il est peu de pays où TiDstruction populaire soit l'objet d'un soin plus général qu'en Suède.
Plusieurs causes ont contribué à cette diffusion extraordinaire du savoir dans les masses populaires de ce pays. Dès les premiers siècles de l'existence du royaume, les habitants des campagnes ont fait partie des Quatre États ou chambres dont se composait la diète. Une grande habitude de la liberté et une continuelle pratique de la vie politique ont donc été de bonne heure le partage du peuple suédois.
L'introduction de l'imprimerie en Suède en 1482 y répandit la lecture de la Bible, propagée paf la Réforme adoptée en 1527 par la diète de Wes-
feras. En iS31 il fut enjoint aux prêtres de l'église réformée de lire les prières en suédois et d'expliquer les dix commandements au moins deux fois par mois. Les moines furent chargés d'apprendre à lire aux enfants. Dans tout le pays s'étaient répandues promptement la traduction suédoise du Nouveau Testament (1816), celle du catéchisme et celle de l'Ancien Testament (1541).
C'est de Gustave Yasa que date la résurrection sociale de la Suède, et que date aussi son existence intellectuelle. Le premier soin de ce prince en montant sur le trône avait été d'instituer des écoles. L'œuvre qu'il a eu l'honneur d'avoir entreprise fut continuée et achevée par Gustave -Adolphe. Les grandes réformes qu'accomplit ce prince s'opérèrent au milieu des embarras de la guerre. En propageant l'instruction parmi les classes les plus élevées dff royaume, il pensait avec raison que les académies et les gymnases qu'il fondait formeraient des maîtres qui feraient plus tard profiter le peuple des précieux avantages qu'ils devaient à leur culture intellectuelle. C'est sous le règne de Charles XI que furent faites les 'premières tentatives d'enseignement populaire. Il fut décrété, en 1686, «que les parents seraient obligés de faire instruire leurs enfants, et que, dans chaque paroisse, les chapelains ou sacristains seraient chargés de cette instruction. » Cette loi ne produisant pas tous les
effets qu'on en pouvait attendre, il fut décrété : a Que personne ne pourrait se marier sans avoir été préalablement confirmé, et que personne ne serait confirmé s'il ne savait lire. »
Plus tard, en 1762^ sur les plaintes du clergé, que ce décret mettait souvent dans l'embarras, une résolution royale établit que chaque paroisse nommerait des maîtres pour instruire les enfants qui lui appartenaient. Cette mesure si simple et qui paraissait n'avoir, comme toutes celles qui l'avaient précédée, qu'un caractère transitoire, a servi de base aux lois qui ont eu l'enseignement public pour objet; toutes les modifications qu'on a pu y introduire dans la suite se sont renfermées dans les limites des principes qui venaient d'être posés.
C'est à un paysan de la Scanie, Nils Mansson, qu'appartient l'honneur d'avoir introduit dans la diète suédoise le premier bill en faveur de l'établissement d'un système d'instruction populaire. Ce bill fut présenté en 1828 à la Chambre des paysans. Son auteur le soutint avec autant de talent que de zèle : mais il ne put vivre assez longtemps pour eu voir l'accomplissement.
Des propositions du môme genre furent faites plus tard, à diverses époques, dans la Chambre des paysans. Elles y donnèrent lieu à des discussions qui éveillèrent l'attention publique, gagnèrent les suffrages des principaux habitants, et décidèrent le
gouvernement à prendre rinitiative d'une réglementation uniforme. Il envoya donc en 1839 des circulaires aux douze assemblées épiscopales * , invitant chacune d'elles à se livrer à une enquête sur les moyens d'organiser des écoles populaires; chacune de ces sissemblées se composait de l'évêque et de cinq professeurs de gymnase de la circonscription. Leur réponse ne se fit pas attendre ; et ce qu'il y a de singulièrement remarquable, si l'on se reporte vers l'époque où l'enquête eut lieu, c'est que toutes furent contraires à l'établissement de l'instruction populaire. Deux des réponses faites au gouvernement ont été livrées à l'impression; sept autres furent signées par les évêques et les membres de l'assemblée ; mais les cinq autres le furent seulement par les membres du conseil, soit à cause de l'abstention des évêques, soit par suite de la vacance de leurs sièges. Toutes étaient opposées à l'établissement d'un système d'enseignement populaire.
Des objections diverses furent mises en avant : quelques-uns prétendirent qu'il s'agissait d'une question essentiellement locale et dont l'État n'avait pas à s'occuper; d'autres que, lors même que Ton créerait des écoles, le peuple était trop pauvre
1 . La Saède est divisée en douze évêchés : Upsal, LinliOpingi Skara, Slrengnaes, Wesleras, WexjO, Lund, GOleborg, Kalmar, Karistad, HernOstand et V^isby.
pour y envoyer des enfants convenablement vêtus. Ils soutenaient qu'il y avait déjà assez d'écoles;
que les paysans n'avaient besoin d'aucune autre instruction que celle de la lecture et de l'écriture, des éléments de l'arithmétique et une connaissance suffisante de la religion : « D'après l'opinion du consistoire de l'évêque de Lund, siège de l'université de ce nom , un système d'école publique ne pouvait être introduit dans la Suède, sans que la question eût été résolue par le pays lui-même. » «En supposant, ajoutait-on, que nous pussions ainsi former un peuple instruit, il ne s'ensuit pas que nous aurions un peuple moral. Pourvu que la Suède ait une population craignant Dieu et honorant son roi, peu importe la science puisée dans les livres. »
C'est dans le même sens que répondit le diocèse de Wexjo. Mais sa réponse mérite d'autant plus d'être signalée , qu'elle avait eu pour auteur un des plus célèbres poètes de la Suède, Tegner, alors évêque de ce diocèse. A la demande : Qu'enseignera-t-on dans les écoles populaires? il répondit : « La culture des classes laborieuses doit avant tout être religieuse et par cela même morale. Si elle est donnée convenablement, toute autre connaissance peut être regardée non-seulement comme inutile, mais encore comme nuisible. » Tegner
avait alors 87 ans et il était depuis douze ans évêque
Ce raisonnement, digne de celui qui faisait brûler tous les livres autres que le Coran, comme superflus s'ils lui étaient conformes^ et nuisibles s'ils lui étaient contraires, n'était malheureusement pas une opinion isolée. Parmiles membres du clergé de tous les pays, ceux qui ont plus de zèle que de lumières, uniquement préoccupés du salut des peuples, sont toujours peu disposés à travailler à leur instruction, comme s'il y avait incompatibilité entre la religion et la science. Malgré l'opposition de l'Église établie, la cause de l'instruction populaire gagna cependant du terrain, et, trois ans après les réponses qu'elle avait faites au gouvernement, le système d'écoles en vigueur aujourd'hui fut sanctionné par un acte du Parlement.
La société constituée en 1771, sous le nom de Profide et Christimiismo^ engagea puissamment le clergé à répandre, dans l'intérêt même de la religion, l'instruction parmi le peuple. Le plan d'éducation qu'elle adressa aux communes jetait les bases de la constitution déQnitive qui a été adoptée et généralisée plus tard. La circulaire rédigée par cette société contenait les dispositions suivantes : « Une école sera établie dans chaque paroisse où il n'en existe pas. Les enfants y apprendront à lire le suédois et le latin, le style latin, les principes de la religion, les quatre règles de l'arithmétique, les comptes par doit et avoir, l'histoire
SUÈDE. — ENSEIGNEMENT PRIMAIRE. 3i
de la Suède, la géographie et la connaissance des produits et des lois du pays. On leur inspirera l'amour de la patrie. Les punitions corporelles seront interdites. Les enfants seront corrigés avec douceur, et l'instruction alternera avec des exercices corporels et des chants. Un fonds provenant de collectes annuelles servira à décerner des récompenses. Les instituteurs seront pourvus d'un logement convenable. Cette société a donné naissance à un grand nombre de bonnes institutions qui ont contribué à répandre la morale et la religion dans toute la Suède K
La Société de renseignement mutuel^ fondée par le comte des Gardies et l'archevêque Rosenstein , s'occupa de se procurer le matériel des écoles et de former des instituteurs instruits ; elle fit faire des tableaux d'école qu'elle vendit à un prix très-modique. Elle ouvrit aussi en 1830 une école normale à Stockholm, à laquelle elle joignit une école pédagogique pour les enfants des deux sexes. 171 institutem-s sont sortis de cet établissement. Une autre école normale fut établie à Lund. Enfin, avant 1842, 482 nouvelles écoles rurales avaient été fondées et plus de 95 écoles dans les villes. D'autres établissements d'enseignement ,
1. Vlnslruciion du peuple. Suède, p. 284. Je ne saurais trop recommander cet ouvrage de M. Emile de Laveleye, si instruclif et ai consciencieux.
écoles du dimanche , écoles de petits enfants et asiles, furent créés à cette époque par des particuliers.
PROGRÈS DE l'instruction PRIMAIRE
Jusqu'au règne de Charles-Jean (Bernadette), qui a gouverné la Suède de 18.18 à 1844, l'instruction populaire, objet des préoccupations de ses prédécesseurs, n'avait pas reçu néanmoins une organisation générale et définitive. En arrivant en Suède, ce prince avait trouvé sans doute des universités et des gymnases fonctionnant d'une manière admirable : les classes élevées y recevaient une instruction aussi brillante que solide. Mais il n'en était pas ainsi des classes inférieures, qui n'étaient nullement à portée de jouir des mêmes avantages. C'est de ce côté que se tourna toute la sollicitude du nouveau roi. « Je suis enfant du peuple, disait-il, et mieux que personne je puis apprécier les bienfaits de l'instruction, puisque j'en ai été privé. » La loi de 1842, objet de ses longues méditations, établit sur de larges bases cette organisation de l'instruction populaire qui est un de ses plus beaux titres de gloire.
Cette loi avait été proposée à la diète de 1840. Le système d'éducation qu'elle établissait était conforme à celui qui était en vigueur en Prusse et dans le Wurtemberg. EUe ne fut pas adoptée sans difficulté. De vives contestations eurent lieu entre les partisans de l'éducation dans la famille et ceux de l'éducation publique. L'enseignement y était déclaré obligatoire. Aux membres de la religion du culte incombait renseignement de la reli-^ gion, et un minimum d'instruction était exigé des enfants avant de quitter l'école. On se proposait d'organiser un séminaire d'instituteurs, Làrare seminarium^ dans chaque diocèse et de fixer un minimum d'appointements pour les instituteurs. Malgré l'opposition du parti conservateur, ce projet fut adopté par le vote de tous les États de la diète et promulgué le 18 juin 1842.
A dater de la promulgation de cette loi, le gouvernement a pu introduire dans l'enseignement populaire des améliorations qui ont fini par élever la Suède au rang des pays où l'instruction est le plus généralement répandue : « Mon désir le plus ardent, disait récemment aux représentants le roi actuellement régnant, est de procurée à notre peuple une éducation saine et forte, qui puisse étendre ses bienfaits jusqu'à la moindre des chaumières. »
On doit remarquer, pour l'honneur du pays, que les citoyens éclairés ont concouru avec un admi-
rable ensemble à seconder le gouvernement dans cette œuvre importante. Il arrive fréquemment que des dotations soient attribuées aux écoles par de riches particuliers. Un Suédois aisé oublie rarement de les inscrire sur son testament pour une part considérable , lorsqu'il ne leur lègue pas la totalité de ses biens, ce qui arrive principalement toutes les fois que le testateur ne laisse pas d'héritier direct. Il est peu de pays où des citoyens aiiimés par le sentiment du plus pur patriotisme se soient efforcés de disputer aux gouvernements la gloire d'avoir contribué aux progrès de l'éducation nationale. C'est à l'initiative individuelle que Ton peut attribuer une grande partie des succès qui ont été réalisés.
Les progrès accomplis par la Suède au point de vue de l'éducation populaire sont d'autant plus remarquables, que la rigueur de son climat, l'étendue de son territoire eu égard à la population, lui ofiraient les plus grandes difficultés. La densité moyenne n'est que de 6 habitants par kilomètre carré, et une de ses paroisses, celle de Gellivara, a une superficie égale à celle du royaume de Wurtemberg. En 1871, malgré l'accroissement du nombre des écoles, il y avait encore 22,000 enfants ayant plus d'une lieue à faire pour se rendre à l'école, et 75,000 plus d'une demi-lieue. L'année scolaire, en raison de la rigueur du climat, ne peut
être dans le sud que de 9 à 10 mois et de 8 dans le Dord.
<c Pour ceux qui ne connaissent pas exactement les conditions particulières de la Suède, dit M. de Laveleye, il ne sera pas inutile de citer le fait suivant pour faire comprendre l'influence que ces conditions exercent sur la fréquentation régulière de l'école dans le diocèse d'Upsal. Il y avait en 1865 sur une étendue d'environ 200 lieues carrées — la lieue suédoise équivaut environ à 8 kilomètres — S0,659 enfants en âge d'école, dont 21,9S2, c'est-à-dire près de la moitié fréquentaient les 282 écoles fixes du diocèse; et il n'y en avait que 8,074 dans les écoles ambulantes qui s'y trouvent; 10,224 enfants recevaient l'instruction à domicile. » On pourrait citer d'autres exemples des obstacles qu'oppose à la fréquentation des écoles la nature du pays. On ne doit pas cependant en conclure que les habitants de ces régions éloignées manquent entièrement de culture intellectuelle; grâce au zèle et à la capacité que la plupart des paysans déploient pour instruire leurs enfants, elles ont toujours compté parmi les contrées les plus éclairées de la Suède. On en voit une preuve manifeste dans le grand nombre d'hommes de science et de pasteurs qui en sont issus.
Pour remédier à ces difficultés locales, on songe à organiser comme en Norwége, à côté des écoles
jour, I erc^ ]
fixes, de petiles écoles d'arrondissement. Il avantageux d'y retenir les jeunes écoliers jusqu'j oeuf ans accomplis, non -seulement pour y appreo» dre h lire, comme cela s'est Fait jusqu'à ce jour, mais encore pour y apprendre à écrire, à s'exerce dans le calcul mental et à faire au moins l'addition et la soustraction sur le tableau.
Déchargés ainsi d'un quart de leurs élèves, les itt« stituleui's, pourraient se consacrer exclusivement i l'enseignement des élèves avancés, et donner pliM d'attrait à l'enseignement des branches supérieures. 11 eu résulterait que les enfants prendraient goùtà l'étude, et que par conséquent les plaintes sur leur négligence à se rendre à l'école cesseraient d'ellesmêmes.
Parmi les hommes qui ont rendu à l'enseignement public des services signalés, on doit citer le comte de Rudenschôld, qui, de 18.50 à 1860, a fait les plus grands efforts pour introduire des réformes dans l'organisation des écoles et dans les méthodes. I! s'occupa surtout de faire substituer à l'enseignement mutuel, presque uniquement pratiqué en Suède, des méthodes plus sûres et plus efficaces. Trouvant en effet que ce mode d'enseignement ne développe nullement les facultés essentielles des élèves, il voulait d'abord qu'un même instituteur n'eût pas plus de 30 à 40 enfants à iustruirc, qu'au lieu de se borner k leur apprendre la lecture ou
récriture, il les exerçât à parler, et que le maître, se mettant constamment en communication avec eux, sût les intéresser à l'étude, et saisît toutes les occasions de s'adresser à leur intelligence et à leur cœur.
Rudenschôld a imaginé le système des petites écoles^ qui ont été fort utiles dans les contrées peu populeuses. Un enfant de 10 à Jo ans allait puisar l'instruction dans une école fixe, puis, rentré chez lui, il était obligé d'instruire un autre enfant plus jeune. Le premier s'appelait élève supérieur, l'autre étaitl'élève iiiféineur. Toutes les semaines, le maître réunissait ses divers élèves pour les examiner, et c'était un spectacle touchant de voir arriver chaque élève supérieur amenant son inférieur. Il était obligé de fournir des renseignements sur son caractère, ses dispositions et, après cet examen, chacun se retirait en emportant un blâme ou une récompense.
Disciple de Rudenschôld, un autre homme d'un grand mérite, M. Siljestrôm, entra dans la même voie et sut donner d'heureux développements aux idées de son prédécesseur. Il avait visité les écoles des États-Unis sur lesquelles il a écrit un livre d'un grand intérêt. Son premier soin fut de faire remplacer les misérables maisons où Ton réunissait les enfants, par des classes vastes, aérées et saines. Il fit les plus grands efforts pour enlever l'enseigne-
ment au clergé et placer l'éducation populaire sous la surveillance et la tutelle des communes.
Un troisième bienfaiteur des écoles populaires est un simple instituteur , Meijerberg , qui avait fondé à Gôtenbourg une école modèle. Appelé à Stockholm par le conseil supérieur de l'instruction publique, il fut chargé d'exercer une surveillance générale, en qualité d'inspecteur, sur les écoles de la ville. On ne saurait rendre trop d'hommages à cet homme de bien, dévoué à l'enfance, qui, sans cesse en rapport avec elle, était, par la bonté de son cœur, la douceur aimable de son caractère, né pour comprendre ces jeunes et pures natures et s'en faire comprendre.
STATISTIQUE DES lÊCOLES — OBLIGATION, GRATUITiÉ,