Mémoire sur les écoles de Port-Royal
qu’en expliquant les auteurs qui sont comme un dictionnaire vivant et une grammaire parlante »
Remarquons bien que dans le pays même où l’étude des langues anciennes est cultivée avec tant de soin et où la philologie semble avoir établi son domaine, il existe une foule d’excellents esprits qui pensent que le développement intellectuel et moral attribué à l’étude des langues anciennes serait absolument le même si on le demandait à l’étude philosophique des langues et des littératures modernes. « Ces études, disent-ils, ne sont pas seulement utiles aux autres études du collège, elles le sont surtout à celles de toute la vie. Elles nous mettent dans une relation plus facile et plus directe avec les hommes et les choses d’aujourd’hui, avec les idées qui dominent notre siècle. Tous ces objets occupent une large place dans nos pensées et dans notre activité. Les études libérales qui ont avec eux le rapport le plus direct sont donc celles qui sont appelées à jouer dans notre vie le rôle le plus considérable ; elles touchent à ce qui nous intéresse le plus constamment et le plus vivement^. »
1 , Traité des études, 1, 3.
2. C’est justement la thèse soutenue avec un grand talent par un écrivain enlevé trop tôt à scs études de prédilection et trop peu connu, le regrettable C. Clavel, auteur de Lettres sur l'enseignement des collèges en France, où sont développées plusieurs des idées exposées depuis par M. Michel Bréal dans le beau tra-
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M. Baudouin, dans son excellent rapport sur l’enseignementspécial en Allemagne, expose ainsi quelle est à ce sujet l’opinion des Allemands. Ils ne croient pas que les langues anciennes, qui occupent tant de place dans l’enseignement des gymnases, soient seules propres à former l’éducation intellectuelle et morale de la jeunesse. L’étude des sciences et des ’ langues modernes, disent-ils, peut aussi bien que celle du grec et du latin faire des hommes instruits et de bons citoyens. Ils conviennent que les langues, en général, sont spécialement propres à ouvrir et à rectifier le jugement, à cultiver l’esprit et le cœur; mais ils nient que le latin et le grec soient les langues les plus belles et les seules capables de développer l’intelligence de la jeunesse. « Si vous voulez, disent-ils, donner pour base à l’enseignement des humanités une langue fondée sur un système grammatical simple, complet et synthétique, choisissez les langues modernes qui réunissent ce triple caractère et dont la connaissance devient de jour en jour plus nécessaire, à mesure que les relations internationales se multiplient et s’étendent. Elles offriront à l’esprit des enfants des difficultés assez sérieuses pour pouvoir leur servir de gymnastique intellectuelle, et elles renferment aussi de
vail que j’ai plusieurs fois cité : Quelques mots sur riiistrucfion publique en France,
magnifiques modèles de compositions en tous genres, d’où l’on peut extraire, pour orner leur ' mémoire, des maxfmes au moins aussi pures, aussi élevées que celles que l’on trouve dans les auteurs anciens. Que les cours de langues anciennes soient maintenus dans les gymnases et les séminaires; que les jeunes gens destinés aux carrières libérales, au barreau, à la médecine, au sacerdoce, étudient le grec et le latin, ceci est indispensable et logique, puisque les uns doivent chercher l’origine et dès lors le vrai sens des lois dans les fragments plus ou moins cicéroniens du Digeste; que les autres emploient toujours les formules latines et les étymologies grecques pour cacher leur science et le secret des préparations pharmaceutiques ; que le clergé, enfin, doit célébrer les offices en latin et étudier sans cesse la doctrine catholique dans les Pères de l’Église. Personne, en Allemagne, n’a jamais songé, personne ne songe à supprimer le culte des belles-lettres : ce serait découronner la patrie.
« Mais pourquoi forcer ceux qui ont le bonheur de pouvoir faire quelques études à consacrer huit ou dix de leurs plus belles années à se torturer la mémoire pour apprendre des langues qui ne se parlent plus et ne peuvent leur être d’aucune utilité dans la vie pratique? Pourquoi les contraindre à dépenser leur intelligence et leur temps, dont cha-
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que parcelle est si précieuse, dans des occupations ingrates, sans perspective d’avenir et qui ne peuvent leur inspirer que le dégoût du travail et des livres? Laissons donc à ceux qui en ont le goût, le besoin ou le loisir, la culture des langues anciennes ; c’est une étude utile et noble qui adoucit les mœurs et fait la gloire des peuples. Mais donnons à ceux que les exigences de la vie pressent et poussent en avant une connaissance complète de la langue maternelle et de celle des peuples avec lesquels nous avons les rapports les plus fréquents, et surtout hâtons-nous de développer de bonne heure en eux l’esprit d’observation, cette faculté importante sans laquelle ils passeraient à travers la vie en aveugles, sans distinguer aucune des merveilles dont la Providence l’a remplie.
« Or, cette précieuse faculté d’observation , ce n’est pas l’étude des langues et des sociétés disparues du mouvement général depuis plus de dixhuit cents ans qui est capable de la faire naître; ce sont les sciences, les sciences seules, qui appellent vers le monde physique les pensées et les regards et donnent ainsi à ce désir un aliment inépuisable et des modèles puissants.
« A mesure, en effet, que le jeune homme étudie les sciences mathématiques, physiques, chimiques, naturelles, il sent une curiosité scrutatrice s’éveiller eu lui ; il regarde autour de lui ; il s’accoutume
202 L’INSTRUCTION PUBLIQUE EN ALLEMAGNE, à voir, à se former des idées par lui-même, à recueillir les faits qu’il observe, à les soumettre au contrôle de l’expérience, à chercher leur enchaînement et les lois auxquelles ils sont soumis. Bientôt l’esprit de recherche s’empare de son intelligence, le porte à s’intéresser de plus en plus à tout ce qui l’entoure, à tout ce qui passe sous ses yeux, et lorsqu’il sort des Realschulen pour entrer dans la vie active, il n’est pas comme un étranger jeté au milieu d’un monde inconnu dont il n’aurait jamais entendu parler.
« Les langues modernes unies aux sciences physiques et naturelles, voilà l’instruction qu’il convient de donner aux jeunes gens que l’on veut préparer aux diverses conditions de la vie réelle et en même temps faire arriver à une certaine culture libérale.
« 11 semblerait, ajoute M. Baudouin, que le latin et le grec dussent être exclus de toutes les Realschulen et des Hohere Biirgerschulen. En effet, les premiers programmes ne contenaient que la langue maternelle, les langues modernes et les sciences ; mais le succès de ces écoles ayant dépassé les espérances de leurs fondateurs, on prétendit, en y établissant le latin, les transformer en écoles capables de faire concurrence à l’instruction classique et même de la remplacer. Dans d’autres États , en Prusse par exemple, certaines professions libérales,
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comme la médecine et la pharmacie, demandèrent à participer aux privilèges attachés à l’examen final des Realschulen, et l’on introduisit le latin dans ces écoles pour dispenser les aspirants à la médecine et à la pharmacie de suivre les cours des gymnases. »
C’est par des motifs analogues que, dans nos établissements français à' enseigriement secondaire spécial^ on commence à comprendre la nécessité d’ajouter aux programmes l’étude de la langue latine. C’est qu’en effet, comme j’ai eu plusieurs fois l’occasion de l’exposer, tout enseignement qui ferme aux jeunes gens auxquels il est donné l’entrée des classes supérieures des lycées, et par conséquent l’accès des professions libérales, perd une grande partie de ses avantages, et que les familles de la classe moyenne, pour lesquelles il est établi, préféreront toujours, malgré leurs inc.onvénients, les établissements d’instruction classique.
Une conséquence naturelle de cette introduction de l’étude des langues anciennes dans les écoles réelles effacera peu à peu, en grande partie, les distinctions qui existent entre elles et les gymnases.
C’est ce que l’on peut voir en examinant les programmes des meilleurs établissements de ce genre et entre autres de l’institution royale de Berlin dirigée par le docteur Ranke, et réunissant dans le
204 L’INSfRUCTlON PUBLIQUE EN ALLEMAGNE.
même local une école primaire, un Realgymnase élémentaire, un gymnase et une Realschule ordinaire. Les enfants passent de l’école primaire, qui a cinq classes, au Realgymnase élémentaire, sorte d’école mixte dont l’enseignement est celui d’un petit gymnase mêlé à celui d’une Realschule élémentaire. Ils y restent deux ans, pendant lesquels ils suivent des cours de religion, de grammaire, d’écriture, de français, de latin, de géographie, d’arithmétique, d’histoire naturelle, de dessin et de chant. Après ces deux années préparatoires ils choisissent l'école réelle ou le gymnase, suivant la carrière à laquelle ils sont destinés, et alors leurs études se spécialisent : religion, allemand, grec, latin, français, anglais, héhreu, histoire et les sciences ; s’ils se préparent à l’université, religion, allemand, latin seulement, langues modernes, dessin ef beaucoup de mathématiques, s’ils visent au certificat délivré après ïabiturienten examen et les privilèges qu’il confère.
Dans la Realschule de Crefeld (provinces rhénanes), considérée comme le modèle des établissements du même genre, le latin obligatoife pour les premières classes devient facultatif dans les deux dernières. II a donc fallu établir deux classes de seconde et de rhétorique, dites parallèles, pour occuper et retenir dans l’établissement les élèves qui reviennent à l’étude du latin. 11 y aurait peu de mo-
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diQcations à faire aux programmes de ces deux sections pour les réduire en une seule et empêcher ainsi la bifurcation qu'ils consacrent.
Ce qui établit entre les gymnases et nos collèges une différence capitale, et ce qui, selon moi, explique la supériorité des premiers, c’est que la presque totalité des établissements ne reçoit que des externes.
Les élèves vivent chez leurs parents, ou sont placés soit chez les professeurs des différentes institutions, soit dans des familles offrant toutes les garanties nécessaires et ordinairement recommandées par les autorités de la localité ou par les directeurs des écoles.
Quant aux exceptions, elles consistent dans un petit nombre de gymnases à internat [alumnat]^ parmi lesquels on cite en première ligne la célèbre école de Schulpforta, les kloster ou fürstenschulen dans les villes de Rossleben, de Grimna, et de Meissen et les quatre petits séminaires du Wurtemberg. Ces maisons ne reçoivent que des élèves internes ; leur régime diffère par conséquent de celui des autres gymnases.
D’autres établissements enfin possèdent à la fois
un externat et un internat, comme la plupart des ' lycées français. Citons comme exemples : le gymnase de Joachimsthal à Berlin, le gymnase de Saint-Thomas à Leipzig, l’orphelinat îSjà Franche à Halle, le gymnase de Unserer-liehen frau (Notre- Dame) à Magdebourg.
Dans les gymnases à pensionnats on a du naturellement se préoccuper des deux grandes difficultés contre lesquelles ont à lutter les directeurs et les maîtres pour maintenir l’ordre et la discipline parmi leurs élèves et surtout polir écarter les dangers auxquels ils sont exposés au point de vue des mœurs. Le système des maîtres d’études n’ôffrant pas, sous ce double rapport, des garanties suffisantes, c’est à 'professeurs adjoints, qu’est confiée la surveillance des études et des mœurs. Ils ont plus d’expérience et plus d’autorité que des hommes plus jeunes, plus étrangers aux écoles et plus occupés de leur avenir que de celui de leurs élèves. On ne donne à chaque chef de surveillance que dix à douze élèves : c’est une sorte de famille placée sous leur patronage ; l’influence qu’ils exercent est sérieuse. Ils sont d’ailleurs secondés utilement par les professeurs titulaires qui h tour de rôle interviennent dans la surveillance de l’intérieur. Au Pedacjogium de Halle, les élèves forment des pelotons de douze. Distribués par chaque peloton en plusieurs chambres contigües, ils se surveillent les
' GYMNASES, LYCÉES, PROGYMNASES. 207
uns les autres comme s’ils composaient une même famille.
Dans les pensionnats de Pforta, de Grimna et de Meissen, en Saxe, on a fait l’essai à' éducateurs ciaux, appelés gouverneurs. Ce sont des chefs dé chambrée. Il en est de même, avec des règlements plus étudiés et plus complets, dans l’école fondée à Dresde par les dynastes de Yitzthurn. Ces règlements ne pourraient produire que de plus heureux résultats s’il était aussi facile de les faire exécuter que de les écrire. Ils indiquent d’une manière précise les devoirs des élèves à l’égard du directeiir, du surveillant du jour, des camarades, de l’éducateur spécial et des domestiques. Ils tracent la conduite que doit tenir le jeune homme dans les exercices de tous les jours, le dimanche comme dans la semaine, pendant les vacances comme pendant le reste de l’année.
Ce n’est ni le bon vouloir ni la sagesse des instructions qui manquent aux jeunes gens chargés dans nos lycées des pénibles fonctions de la surveillance. Il est des inconvénients inhérents à la nature même, de l’internat contre lesquels, quoi qu’on dise ou quoi qu’on fasse, viennent échouer les bonnes intentions des directeurs célibataires ou mariés, laïques ou ecclésiastiques. Ces inconvénients compensent tous les avantages que l’on peut faire valoir en faveur des établissements de ce genre.
On a souvent attribué la persistance avec laquelle la France, malgré les exemples donnés par la plupart des nations civilisées, maintient l’usage de l’internat, à l’indifférence et même à l’égoïsme des parents. Les Allemands ont été jusqu’à y voir une des plus fortes causes d’un prétendu relâchement des liens de la famille. Je repousse de toutes mes forces un pareil reproche : il n’y a au contraire rien de plus touchant que le spectacle des témoignages de tendresse que les pères et les mères dans leurs fréquentes visites aux jeunes prisonniers des lycées leur [prodiguent. Ils sont les premiers à gémir d’un système de claustration dont les gouvernements ont pu avoir l’idée et dont la responsabilité doit peser sur eux seuls. C’est une des plus funestes institutions du premier empire, cfintre laquelle n’ont pas manqué les protestations éloquentes', et qui, nous l’espérons bien, finira par disparaître à mesure que les familles elles-mêmes prendront une part légitime à l’organisation et à la surveillance des établissements d’instruction, abandonnée encore aujourd’hui à la direction [exclusive de l’État.
Il ne serait pas plus difficile en France qu’en Allemagne, en Suisse, aux États-Unis, de trouver le moyen de remplacer avantageusement les internats.
1. Voir en particulier : tVducafion libérale, l’hygiène, la morale, les éludes, par Victor de Laprade. 1 vol., Didier et C'®.
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Partout où l’on y a renoncé, il s’est groupé autour des établissements publics des maisons privées, habitées par de modestes employés, des familles de bourgeois, d’honnêtes artisans môme, disposés à donner à trois, quatre ou six enfants, le vivre et le couvert, a veiller sur eux, à remplacer enfin leurs parents pour tous les' soins qui leur sont nécessaires. Ces maisons elles-mêmes sont ordinairement choisies sur la désignation des directeurs ou des professeurs intéressés à sauvegarder la moralité de leurs élèves. Rien ne s’oppose à ce que les professeurs se chargent de recevoir et de loger chez eux quelques enfants. C’est ainsi que ceux qui sont obligés de se séparer de leur famille ont l’avantage d’en trouver une autre au sein de laquelle les amis et les camarades ne leur manquent pas*. Leur existence est douce, ils disposent comme bon leur semble des heures où ils ne sont pas en classe, et les rigueurs d’une discipline sévère et d’une surveillance défiante ne leur font pas prendre en dégoût ces riantes et fécondes années d’études dont ils conservent toujours un agréable souvenir. Ce n’est pas à une autre cause qu’on peut attribuer cette persistance de l'amour de l’étude et de l’activité scientifique qui distingue les Allemands et qui, dans
1 . J’ai pu constater les heureux résultats dus à ce système dans la Tille d’Âvranches, en Normandie, où il a été mis longtemps en pratique.
toutes les classes de la société, fait considérer la culture de l’esprit comme le plus noble et le plus impérieux des besoins. Les maîtres, recteurs et professeurs, sont délivrés des soucis de la surveillance et d’une gestion financière et économique qui absorberait tous leurs instants. Ils peuvent continuer les travaux scientifiques ou littéraires qui les recommandent au respect des familles auprès desquelles c’est surtout leur érudition, constatée par des travaux d’un ordre supérieur, qui assure leur autorité et leur crédit*.
Un des plus grands avantages du système de l’externat, c’est que les frais d’entretien d’un gymnase allemand sont bien inférieurs à ceux des lycées français. 'La dépense totale pour tous les gymnases allemands, non compris ceux de l’Autricbe, s’élève à environ 13 millions de francs.
Non-seulement les Allemands n’ont pas à déplorer les funestes conséquences de l’internat, de ce , régime malsain qui tient à la fois de la caserne et du couvent, au point de vue de la moralité, de la santé des élèves, et, pourquoi ne pas le dire? au point de vue de leur bonheur. Mais le système de l’externat a encore pour résultat de mettre plus longtemps chaque jour les élèves en rapport avec leurs pro-
1. Dans les programmes des établissements d’instruction publique, on a toujours soin d’énumérer tous les ouvrages dus aux professeurs dont on fait connaître les cours.
GYMNASES, LYCÉES; PROGYMNASES. 2H
fesseiirs. Tandis que dans nos collèges à internat ils passent dans les études le double du temps qu’ils consacrent à la classe, les élèves des gymnases ont 6 à 7 heures de classe et n’ont à donner à l’étude que 2 ou 3 heures. On a presque partout adopté en principe la règle de ne faire durer chaque classe que trois quarts d’heure. A un signal donné tous les élèves se rendent dans les cours où ils jouent sous la surveillance d’un des professeurs. La classe suivante ne commence qu’un quart d’heure après, de sorte que les élèves ont eu le temps de prendre l’air et de se reposer. C’est le système suivi dans ’ toutes les écoles des États-Unis.
C’est surtout pendant la classe et sous la direction des professeurs que s’exerce leur intelligence et qu'ils apprennent à travailler avec profit. Pour eux peu de leçons à apprendre et à réciter, peu de devoirs à écrire, peu de travaux solitaires. La classe est véritablement une société en participation pour le plus grand avantage des études. Elèves et maîtres y sont sans cesse en action, c’est entre eux une perpétuelle communication d’idées, un échange incessant de questions et de réponses, et le professeur peut à la lettre y prendre ce* rôle d’accoucheur des esprits dont se faisait gloire le plus puissant instituteur de l’antiquité grecque. C’est la confection et non la correction du devoir qu’il importe au professeur de diriger, dit excellemment M. Bréal, qui oppose à la
tâche ingrate et souvent peu fructueuse de nos professeurs dans leurs classes, celle qu’accomplissent les professeurs des gymnases. « On vante avec raison, dit-il, les heureux effets qu’exerce sur l’intelligence l’effort nécessaire pour exécuter une traduction difficile. Mais encore faut-il que nous ayons conscience de la marche de notre esprit et que nous soyons en état de nous rappeler par quelle voie il nous a conduits au but... Mais n’est-ce pas trop demander à un élève de quatrième que d’exiger de lui une observation interne souvent malaisée pour le philosophe?... Les choses se présenteront tout autrement si nous avons avec nous un guide . qui commente à voix haute et qui découvre à nos yeux les mouvements de notre intelligence. Dans le travail en commun, le professeur montre où est le nœud des difficultés, énumère les partis à prendre, demande pourquoi vous choisissez pUitôt telle route que telle autre. A chaque étape parcourue il pose des principes qui servent pour l’avenir. En outre, l’élève voit ses camarades à l’œuvre; ces procédés de l’intelligence qu’il n’est point capable d’observer directement en lui-même, il n’aura point de peine à les suivre sur son voisin qui cherche tout haut devant lui. De bonnes copies lues en classe ne valent pas la vue immédiate d’un bon esprit qui travaille à découvert. »
Nous retrouvons encore ici, dans les procédés
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pédagogiques suivis en Allemagne, des idées émises soit parles écrivains de Port-Royal, soit par Rollin, et il est plus d’un professeur de nos lycées qui serait très-disposé à les mettre en pratique si le temps et les règlements le permettaient.
Les professeurs des gymnases allemands, plus heureux, peuvent modifier leur enseignement et leurs méthodes avec une liberté que l’omnipotence de l’État en fait d’éducation ne laisse pas aux nôtres. Le directeur d’un gymnase, qui en principe et le plus souvent est en même temps le professeur le plus distingué de l’école, doit s’entendre avec ses collaborateurs à la fin de chacun des semestres dans lesquels se divise l’année scolaire, sur l’organisation des classes pendant le semestre suivant et quelquefois pendant l’année scolaire entière. Quanta 1 exécution du plan d’études, les maîtres ont la plus grande latitude, en ce qui concerne la méthode, le choix des livres, le temps donné dans la classe à chaque exercice, etc. L
1 . L’institution des réunions et dos conférences mensuelles des professeurs des lycées contribuera, il faut l’espérer, à augmenter leur indépendance et à éveiller chez eux l’esprit d’initiative que, jusqu’à présent, l’administration centrale semblait avoir pris à tâche d'étouffer.
L’amour et le culte désintéressé de la science prennent leur source dans l’idée que l’on attache en général à l’enseignement des gj^nases. Il n’a pas, comme chez nous, pour but principal la préparation aux divers emplois de la vie publique. Ces emplois ne sont pas moins recherchés outre-Rhin qu’en France, mais il y en a moins, et ils ne sont pas si bien rétribués. On s’y prépare davantage, comme l’a très-bien fait remarquer M. Matter ', aux carrières de la vie privée, et l’on n’a pas cet examen si chargé, si condensé, d’une rapidité si chanceuse, d’une étendue si encyclopédique, examen qui, après tout, est peu significatif, et qui pourtant décide souvent de toute la destinée d’un jeune homme.
Au lieu du baccalauréat ès lettres, l’Allemagne donne des certificats d’études et d’examen qui confèrent le droit de suivre les cours des facultés. Délivrés d’après des interrogations plus approfondies, mais plus libres et moins réglementées qile les nôtres, ces certificats, rédigés d’après tout le cours
1. De l'état moral politique et littéraire de l’Allemagne, par M. Maller, inspecleur général honoraire et conseiller honoraire de rUiiiversilé. 1847.
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d’études de l’impétrant, sont évidemment plus complets que notre diplôme de bachelier, quoiqu’ils ne soient pas le résultat d’une aussi grande solennité.
Notre manière de "Voir est plus positive, notre but plus pratique, c’est avant tout à la carrière, c’est directement à l’emploi que préparent nos études. En Allemagne, on y aboutit sans doute; mais on y marche avec des vues plus spéculatrices. On est plus moraliste, plus philosophe, plus humaniste. On y a plus l’ambition de former la jeunesse, de développer les facultés morales et intellectuelles de l’élève;. en un mot, on désire faire de lui un homme avant d’en faire un emplhyé, et un homme qui soit en état de choisir une profession libérale, et de se faire une carrière utile.
En général, l’éducation des gymnases développe une grande liberté d’esprit. Examiner la raison de tout et remonter des développements à l’origine : telle est la règle. fondamentale de lu méthode allemande et la substance de tous ses procédés. On n’y craint pas d’affaiblir, par le rationalisme, l’enseignement religieux. Habitués à juger par euxmêmes, ils porteront plus tard, dans la critique historique ou littéraire, les facultés supérieures et l’aptitude que l’on ne peut refuser aux Allemands.
Dans toutes les écoles secondaires, Gymnasen^
21ü ‘L’INSTRUCTION PUBLIQUE EN ALLEMAGNE,
Écoles réelles et Écoles préparatoires^ on distingue trois calégories d’examens, l’examen semestriel, Texamen de passage et l’examen de sortie.
Le premier a lieu à la fin de chaque semestre. Il est public et les parents de tous les élèves y assistent ordinairement sur l’invitation que leur adresse le directeur de l’école. L’examen occupe plusieurs journées, les professeurs de chaque classe y interrogent leurs élèves sur les différentes matières de l’enseignement pendant le semestre précédent. Les cahiers des élèves, avec les devoirs écrits par eux, corrigés par les maîtres, sont en outre mis à Indisposition du public, et les parents peuvent ainsi se rendre compte des progrès et du travail de leurs enfants.
L’examen de passage, la plus rigoureuse des trois épreuves, décide si l’élève peut passer à la classe supérieure, ou s’il doit rester encore six mois ou une année dans sa classe.
L’examen de sortie est le plus irqportant, à cause des conséquences, qui en résultent. Pour les gymnases, il décide si le candidat est apte ou non à suivre avec fruit les cours d’une université qui seuls ouvrent la voie aux professions libérales (théologie, professorat, médecine et droit).
Les élèves des Realschulen du premier rang qui quittent l’école avec le diplôme Abiturientenzeug)iiss, constatant qu’ils ont satisfait à l’examen de
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sortie, peuvent entrer dans certaines carrières publiques, ou bien dans les écoles spéciales supérieures qui y conduisent.
L’examen de sortie du gymnase a une importance exceptionnelle à l’égard des universités étrangères, puisque la Commission, en déclarant l’élève apte à suivre les cours de faculté, lui confère, en signant le procès-verbal de l’examen même, le diplôme qui, appelé en Allemagne Zeugniss der Reife (diplôme de maturité), est en France et dans les autres universités accepté comme l’équivalent du diplôme de bachelier ès lettres, grade académique qui n’existe plus de nom en Allemagne.
Le candidat doit avoir passé deux ans dans la première classe du gymnase. Les sujets des compositions écrites sont une dissertation en allemand sur un sujet d’histoire et de littérature ; une dissertation en latin, une version d'un auteur latin ou * grec ; des questions de mathématiques et de physiques, et une dissertation française.
L’examen oral comprend l’explication'd’auteurs latins, grecs, français et anglais (hébreux pour les futurs théologiens), les mathématiques, la physique, l’histoire, la géographie et la religion. Ce sont à peu près les mômes épreuves que celles de notre baccalauréat ès lettres, à l’exception de la philosophie, qui n’appartient pas, comme je l’ai dit, à l’enseignement secondaire.
' Les examinateurs sont les professeurs du gymnase, qui deviennent, par conséquent, les juges de leurs élèves. 11 en était ainsi autrefois dans nos lycées. Le jury actuel, composé de professeurs de faculté, nous parait offrir de meilleures conditions d’impartialité.
Les élèves qui se présentent à l’examen final en subissent ordinairement avec succès les épreuves. Ceux qui sont parvenus jusqu'en prima ont travaillé uniquement pour apprendre complètement tout ce qu’on leur enseigne. Aucun d’eux, d’ailleurs, n’est admis à subir ces épreuves s’il n’est proposé pour l’examen par ses propres professeurs, qui depuis plusieurs années ont pu apprécier ses aptitudes et son savoir. Il arrive donc rarement qu’à l'épreuve finale les élèves trompent les prévisions de leurs maîtres.
La dernière solennité scolaire qui réunit encore une fois les futurs étudiants des universités avec leurs professeurs et leurs condisciples a lieu aU moment où ils prononcent leurs discours d’adieu {schul actus). Ces discours sont ordinairement au nombre de' trois : en allemand, en latin, en français ou anglais.
Les seules cérémonies publiques dans les gymnases sont celles de l’examen public de cette séance d’adieu, les distributions de prix y étant inconnues aussi bien que le fameux concours général, objet
GYMNASES, LYCEES,' PROGYUNASES. 219
des préoccupations des professeurs et des bons élèves de nos collèges français.
L’examen final, qui équivaut à notre bdccalauréat, ti’entraîne aucune dépense, si ce n’est que, dans certains gymnases, les élèves qui sortent de l’établissement pour entrer dans l’universitéj payent les frais d’impression du programme.
La rétribution scolaire payée par les élèves des gymnases varie dans les différents pays, et suivant l’importance des localités dans lesquelles les écoles sont placées. A Berlin^ au Friedrich-Wilhelms Gymnasium, les élèves de toutes les classes payent 27 thalers (101 fr. 23) par an; à Halle, 16, 18, 20 thalers, suivant les classes ; à Vienne, 18 florins (38 francs) ; à Ansbach (Bavière) , 1 8 florins ; à Leipzig {Thomasschule), 15, 18 et 24 thalers; à Hanovre, 23 et 27 thalers; à Stuttgard, 20 et 22 florins ; à lever (duché d’Oldenbourg), 6, 7 et 12 thalers, selon les classes.
Outre les gymnases proprement dits ou écoles latines , il y a ausfei, en Allemagne , un certain nombre de gymnases mixtes [Realgymnasien] où, à côté des classes pour l’enseignement classique et littéraire, il y eri a d’autres pour les élèves de l’âge correspondant, qui se destinent etclüsiveraent aux sciences.
Ou y trouve, en effet, les onze classes de l’école latine, les huit classes à peu près correspondantes
de la Reakchule avec cinq classes élémentaires, qui préparent aussi bien aux classes du gymnase qu^à celles de la Realschule.
On trouve également des gymnases où il y a, même dans les classes supérieures, deux divisions : l’une pour les lettres [Humanisten) et l’autre pour les sciences [Realisten)^ avec un enseignement , commun pour certaines . branches de l’instruction.
Les Progymnases ne sont, dans la plupart des cas, que des gymnases, sauf les deux classes supérieures. Beaucoup n’en ont que les divisions inférieure et moyenne, d’autres ont seulement la divivision inférieure et la moitié de la moyenne ; quelques-uns ont toutes les classes du gymnase à l'exception de la première. On y suit le plan d’études du gymnase.
Dans les villes qui n’ont pas les moyens d’entretenir un progymnase et une Realschule^ le progymnase a souvent des classes parallèles pour les études classiques et non classiques. Mais, en général, les progymnases tendent à se développer en gymnases complets ; ils ne deviennent, ils ne peuvent, en principe, jamais devenir des Realschulen.
Diaprés Tacte de constitution de l’instruction publique en Prusse, chacun est libre d’enseigner, de fonder et de diriger des établissements d’instruction, à la condition qu’il prouve à l’État qu’il possède
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les qualités morales, scientifiques et techniques nécessaires.
Tous les établissements d’instruction, publics ou privés, sont donc sous la surveillance d’autorités nommées par l’État.
Les candidats au professorat doivent se présenter devant une des sept commissions d’examen, siégeant à Berlin, Bonn, Breslau, Greiswald, Halle, Kœnigsberg et Munster.
Ils doivent être munis de leur diplôme de maturité et d’un certificat d’assistance aux cours de faculté pendant'trois ans. Ils y joignent un curriculum vitœ (récit de leur vie), écrit en latin s'ils désirent entrer dans un gymnase, et en français, s’ils visent à une Realschule.
Les matières de l’examen sont groupées,en quatre divisions principales : grec, latin, allemand; mathématiques , sciences physiques et naturelles ; histoire et géographie ; théologie et hébreu (cette dernière division ne concerne que les candidats qui se destinent à l’instruction religieuse dans les écoles).
La commission d’examen accorde soit la factdtax docendi complète, donnant le droit d’enseigner dans les deux classes supérieures d’un gymnase ou d’une Realschule du premier rang, soit la facultas docendi limitée, qui n’autorise que l’enseignement dans les classés moyennes ou inférieures. Une fa-
cultas docendi spéciale est donnée aux professeurs de langues vivantes, mais ils doivent prouver, en outre, qu’ils possèdent une connaissance du latin, de l’histoire et de la géographie, suffisante pour enseigner ces matières dans la division moyenne d’un gymnase. Les professeurs munis du diplôme complet reçoivent dans les gymnases et les Umlschulen le titre d’ Oberlehrer (professeurs supérieurs) ; ceux qui n’ont que le diplôpae restreint sont appelés ordentliche lehrer (professeurs ordinaires).
Les appointements des professeurs dépendent de l’importance et de la richesse de l’établissement dans lequel ils enseignent, de leur mérite personnel et de leur ancienneté.
Dans le Friedrich-Wilhelm^ Gymnasium,\& directeur a 2,300 thalers (8,645 francs), les professeurs, selon leur rang, opt : 1,400, 1,300, 1,200, 1,025, 900, 800, et 500 thalers.
En parlant de l’introduction de l’étude du latin dans les écoles intermédiaires, j’ai dit un mot de la tendance qui se manifeste en Allemagne à rapprocher l’enseignement des Realschulen de celui des gymnases. Malgré les différences que l’on peut signaler entre les programmes des deux genres d’é-
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tablissements, U est évident que la pensée qui y domine, c’est de donner satisfaction à tous les besoins de la société moderne, au moyen d’un système d’éducation générale , embrassant à la fois l’élément littéraire et l’élément scientifique, ou, selon la désignation proposée par Clavel, études
antiques^ dont la connaissance du latin et du grec forment la base, et les études modernes^ fondées sur la connaissance des langues vivantes, et celle des sciences physiques et naturelles. Mais cette conr ciliation entre les deux systèmes, opérée par une sorte de syncrétisme qui a eu pour premier résultat d’étendre, outre mesure, les matières de leur en*^ seignement, n’était pas aussi facile h opérer qu’on avait pu le croire. Elle n’a satisfait ni ceux qui considèrent rétude des langues et des littératures anciennes comme la condition essentielle de toute éducation libérale, et qui les voient avec peine céder peu à peu la place à d’autres branches d’enseignement auxquelles ils n’attachent pas une égale importance ; ni ceux qui, regardant comme un besoin essentiel le remaniement général de l’instruction secondaire, pensent qu’il faudrait avoir le courage de réduire à sa plus simple expression l’étude du grec et du latin, pour donner à la culture des langues vivantes et à la connaissance du monde réel, un temps bien plus utilement employé.
En attendant, les deux ordres d’établissements s’é-
224 L’INSTRUCTION PUBLIQUE EN ALLEMAGNE, lèvent parallèlement et se partagent presque également toute la jeunesse allemande, qui sort de l’école primaire pour entrer dans les écoles d’enseignement secondaire. Dans la lutte établie entre la Realschule et le gymnase, c’est le dernier qui perd chaque jour du terrain, par suite de la prédominance croissante du point de vue utilitaire. Cet amour pur et désintéressé de la science, dont il y a vingt ans la jeunesse était animée, tend à disparaître. Après avoir passé dans les gymnases, sous l’influence des méthodes d’enseignement dont j’ai signalé l’excellence, et dont le résultat le plus précieux était d’inspirer le goût de l’étude, elle courait aux universités où, sous la direction de maîtres éminents, elle étudiait sérieusement les littératures grecque et latine, l’histoire, l’archéologie, l’esthétique et la philosophie, avant de se livrer aux études spéciales de droit, de théologie et de médecine. Ces heureuses dispositions se sont considérablement affaibhes, si l’on s’en rapporte aux plaintes qui s’élèvent de toutes parts en Allemagne. Le même esprit qui demande aux écoles secondaires une instruction toute pratique, pousse les étudiants des universités à négliger la haute culture philosophique et littéraire et à ne rechercher qu’une instruction spéciale,, appropriée aux carrières que les élèves se proposent d’embrasser.
Les études antiques continuent cependant à se
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soutenir dans les gymnases à cause des examens de sortie, qui seuls confèrent aux jeunes gens le droit d’arriver, par les universités, aux carrières libérales. Les Realscliulen, de leur côté, essayent de donner un enseignement qui, tout en préparant aux professions commerciales^ et industrielles et aux fonctions administratives inférieures, ouvertes aux élèves qui ont subi avec succès Y abiturienten examen, s’efforce de donner une instruction qui permette aux élèves de suivre, moyennant une préparation spéciale, lès cours des gymnases, afin de les faire jouir des prérogatives qu’ils procurent. C’est là que se trouve le nœud de la question qui, en Allemagne comme en France, divise les esprits au sujet de la réorganisation de l’enseignement secondaire.
Le principe dominant de notre société modemfe est ce sentiment d’égaüté qui tend de plus en plus à n’établir aucune distinction entre les différentes classes de la société, au point de vue de l’éducation. Un système d’enseignement public, ouvrant aux uns et fermant aux autres l’accès à toutes les fonctions et à toutes les carrières, lui est parfaitement antipathique.
Après avoir obtenu une première satisfaction par les lois qui proclament l’instruction primaire gratuite et obligatoire, il n’admet pas un système
d’enseignement secondaire organisant deux sortes
226 L’INSTRDCTION PDBLIODE EN ALLEMAGNE, d’établissemeuts , dont l’un ne formerait que des ouvriers ou des industriels , et l’autre des magistrats , des médecins , ou de hauts fonctionnaires. Telle serait la destination exclusive de la Realschule et des gymnases, si les matières dont se compose l’enseignement donné par l’un et par l’autre étaient restées entièrement distinctes, et si, par des efforts successifs, on n’était arrivé à les rapprocher l’un de l’autre.
Nous avons vu qu’en France les efforts tentés pour organiser des établissements analogues aux llealschulen n’ont pas eu tout le succès qu’on pouvaient attendre, et que, malgré l’excellence de quelques-unes des institutions de ce genre, les pères de famille , tout en reconnaissant les imperfections de l’éducation classique , avaient' continué à donber toutes leurs préférences aux lycées.
Personne ne conteste cependant les avantages que procurent des institutions telles que les lycées d’enseignement secondaire ou les collèges français de Turgot et de Chaptal. La ville de Paris, en s’occupant de créer plusieurs établissements du même genre, croit avec raison rendre de grands services à l’instruction de la classe moyenne. Mais, pour les motifs exposés plus haut, bien des personnes expriment le regret de n’y pas voir donner une place au moins au latin , dans l’intérêt des jeunes gens qui ne renoncent pas aux professions libérales.
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11 y aurait cependant un moyen de répondre à toutes les exigences, de donner satisfaction à la fois à ceux qui tiennent à ne pas voir descendre le niveau de, ces hautes études, qui ont fait la gloire de l’esprit humain, et à ceux qui veulent que les gérations modernes ne demeurent pas étrangères aux conquêtes de la science dans le domaine des réalités physiques ; à ceux enfin qui tiennent en égale estime et jugent également nécessaire ce que j’ai désigné , avec l’estimable Clavel , sous le nom d’études antiques et d'études modernes.
Le problème a été résolu très-simplement et trèsnaturellement par les États-Unis.
Læs divers établissements institués pour l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire ont été conçus d’après un plan général formant une sorte d’échelle ascendante et continue dont chaque degré, faisant suite à celui qui le précède, conduit à celui qui le suit. Sur cette échelle se coordonnent l’enseignement primaire élémentaire, l’enseignement primaire supérieur, l’enseignement classique, l’enseignement des universités, les grandes écoles spéciales. .Te n’ai besoin d’entrer dans aucun détail au sujet de l’instruction primaire élémentaire et de ses différents degrés, dans laquelle les leçons de choses occupent une place importante.
Les établissements d’instruction primaire supérieure correspondent aux écoles bourgeoises supé-
rieures, aux Realschulen de l’Allemagne et à notre enseignement secondaire spécial. Ce ne sont pas, qu’on le remarque bien, des écoles professionnelles. Ce nom, que l’on donne quelquefois improprement en France à des écoles telles que celles de Turgot ou de Chaptal, par exemple , ne convient qu’aux établissements qui préparent réellement les élèves, ayant achevé leurs premières études, pour telle ou telle profession particulière, écoles de commerce, d’arts et métiers, d’industrie, de droit, de médecine, de navigation, de guerre, etc. Il s’agit, au contraire , dans cet enseignement moyen , de donner une instruction générale, dont la langue nationale et les langues étrangères, l’histoire, la géographie , les mathématiques, la physique, la chimie, l’histoire naturelle, le tout étudié delà manière la plus sérieuse, forment la base.
L’étude approfondie de l’histoire et des institutions politiques des États-Unis achève cette forte éducation, qui suffirait pour donner à la République des hommes éclairés et capables de remplir avec intelligence les devoirs qui incombent à tous les citoyens d’un État libre. Tous les enfants des deux sexes peuvent participer gratuitement à tous les degrés de cet enseignement primaire , élémentaire et supérieur. Ils sont organisés de manière à ce que chacun d’eux forme un ensemble de connaissances suffisant pour ceux des élèves
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qui voudraient s’en contenter ou se trouveraient 'dans l’impossibilité de pousser plus loin leurs études.
Ceux qui , après avoir atteint l’âge de quinze à seize ans, sortent de l’école supérieure ne se trouvent nullement dans le cas où sont les élèves de nos lycées qui abandonneraient leurs études classiques après avoir fait leur quatrième et leur troisième. On sait que l’enseignement classique y est organisé de telle sorte qu’il est indispensable de le coptinuer jusqu’au bout, sous peine de ne rien savoir de définitif et de complet. C’est à la suite de l’enseignement reçu dans l’école supérieure que commence, aux États-Unis, l’enseignement classique proprement dit, dans lequel l’élude des langues et des littératures anciennes prend la première place. Les progrès des élèves qui ont déjà reçu une instruction étendue sont rapides. Leur nombre est diminué de tous ceux qui ont pris d’autres directions, Le collège ne se peuple donc que d’une jeunesse bien préparée, n’y entrant qu’avec le désir bien prononcé d’en suivre les cours et dans un âge où elle peut le mieux en profiter. Enfin, après trois ou quatre années (de iS à 18 ou 19 ans) d'études scientifiques et littéraires , sérieusement suivies , les élèves peuvent se faire inscrire aux cours des Facultés de droit ou de médecine, ou entrer dans les nombreuses écoles spéciales ou
230 L’INSTRUCTION PUBLIQUE EN ALLEMAGNE, professionnelles que les États-Unis ont établies pour ragriculture, l’inijustrie, les mines, le commerce, etc.
Tel est en gros, et dégagé des détails qui serviraient à en faire mieux comprendre l’excellence, le système général de l’enseignement public aux États-Unis.
Il serait à désirer qu’il fût adopté dans les pays où l’on essaye en vain de concilier les besoins d’une instruction conforme aux tendances de la civilisation moderne avec le respect dû aux traditions purement classiques. On y a organisé deux sortes d’enseignement rivaux en faveur de deux sortes d’élèves qui ne trouvent , ni dans l’un ni dans ' l’autre, un enseignement donnant satisfaction au présent sans engager l’avenir. Serait-il si difficile à l’Allemagne de ne faire, à l’exemple des États- Unis , commencer l’enseignement classique du gymnase qu’à l’âge où les élèves terminent leurs études dans la Realschule, et à la France d’organi- . ser l’enseignement des lycées de manière à ce qu’il fît suite à l’enseignement secondaire spécial? Que de difficultés disparaîtraient, que d’objections contre les études collégiales tomberaient d’elles-mémes, s’il était établi que tous les élèves, depuis l’âge de 40 à H ans jusqu’à 45 ou 16, recevront désormais une instruction basée, avec les modifications jugées nécessaires, sur les programmes de l’enseignement