AVANT-PROPOS. XV
corporations qui défendent contre lui les intérêts de l'Église. C'est, en d'autres termes, la lutte qui existe en Angleterre, comme partout aujourd'hui dans le monde, entre l'esprit ancien et l'esprit nouveau, entre les traditions du moyen âge et les conquêtes de la société moderne.
EN
r.HAPITRK PREMIER
En passant des États-Unis d'Amérique en Angleterre, on doit s'attendre à rencontrer, an milieu des nombreuses analogies que présentent deux nations de môme race, également rompues aux procédés du self governmcnt^ les différences qui distinguent un peuple où règne dans toute sa plénitude l'égalité démocratique, de celui que régit une aristocratie fortement hiérarchisée.
Ces différences se manifestent dans le système général appliqué par les deux pays à l'organisation de l'instruction publique. Ils sont habitués san^ doute l'un et l'autre à tout demander, dans la complète abstention de l'Htat, à l'initiative individuelle et aux libres associations; mais, aux États-Unis,
réducation a été reconnue, dès le principe, comme un droit appartenant à tous, et en Angleterre, comme un privilège réservé à quelques-uns.
L'esprit général de l'enseignement diffère aussi en un point essentiel, c'est que la «écularisation des écoles, rendue facile aux États-Unis par la liberté des cultes; est combattue en Angleterre par la' toute -puissance d'une religion dominante. Ce sont de sérieux obstacles déjà battus en brèche par l'esprit moderne, mais dont on ne parviendra à
triompher que par de longs et persévérants efforts.
L'Angleterre, comme la plupart des nations de l'Europe, avait des collèges florissants et des universités pour l'enseignement classique, plusieurs siècles avant d'avoir songé à fonder des écoles publiques pour les enfants des famiUes pauvres. La sollicitude de l'État l'avait sans doute engagé à s'occuper du sort des indigents; mais il ne s'était guère inquiété que de leurs besoins matériels, et les taxes levées pour y subvenir n'avaient eu pour résultat que d'élargir la plaie de plus en plus hideuse du paupérisme. Il n'aurait pas été forcé de construire tant d'hôpitaux et de maisons de refuge, s'il eût eu soin de multiplier les écoles.
L'Église anglicane s'était presque exclusivement chargée de la direction de l'enseignement à tous les degrés. Les universités ne furent pendant longtemps que des séminaires ecclésiastiques.
Quant à l'enseignement populaire , lorsqu'on voulut,, en 1803, constater au moyen d'une enquête, provoquée par quelques citoyens éclairés, comment le clergé s'était acquitté de la tâche qu'il s'était attribuée, on découvrit qu'il y avait mis une négligence dont on fut aussi surpris qu'indigné. Les écoles étaient mal tenues ; l'enseignement y était presque nul; elles étaient si peu fréquentées, qu'elles ne comptaient qu'un élève sur 1,700 habitants. Sur les 2,200,000 enfants qui auraient dû suivre l'école, 900,000 seulement y étaient admis. La moralité des populations se ressentait de Tétat d'ignorance et d'abrutissement dans lequel ses instituteurs l'avaient laissé croupir.
Quelques améliorations insignifiantes furent la conséquence de cette première enquête, qui avait fortement ému l'opinion publique. La résistance du clergé rendit impossible une réforme plus sérieuse, qui l'aurait atteint dans un de ses privilèges les plus chers.
En 1 833, au moment même où la France, après une enquête attestant le déplorable état dans lequel se trouvaient aussi nos écoles, adoptait la loi libérale et réparatrice qui est un des titres les plus solides du ministre qui l'a présentée, deux hommes éminents, lord Brougham et lord John Russell portèrent devant le Parlement la question de l'instruction publique. Ils s'efforcèrent de démontrer que
l'État avait un intérêt réel et sérieux à ce que les masses populaires fussent éclairées. Il devait donc, selon eux, non pas se substituer à l'initiative privée, mais lui venir en aide au moyen de subventions et d'encouragements. A côté des maisons fondées et entretenues par les associations religieuses, il serait convenable que des écoles fussent établies, soit dans les villes, soit dans les campagnes, par des associations laïques. Les esprits vraiment libéraux accueillirent avec faveur le projet de faire jouir des bienfaits d^ l'instruction les classes qui en avaient été si longtemps déshéritées. Mais ils étaient alors en minorité, et les membres de l'Église, s'élevant avec force contre des prétentions qu'ils traitèrent de révolutionnaires, repoussèrent, au nom de la liberté, selon l'usage, toute ingérence de l'État dans l'enseignement public, comme attentatoire à leurs droits. Les hommeê politiques durent donc encore céder devant une opposition aussi prononcée.
Ce n'est que tout récemment qu'à la suite d'une autre enquête, solennellement faite par les ordres de la reine, le Parlement est entré dans la voie des réformes sérieuses. L'opinion publique s'était prononcée avec assez de force pour que le gouvernement espérât pouvoir triompher jusqu'à un certain point de l'opposition cléricale.
L'enquête avait révélé les faits les plus déplo-
rables, les abus les plus scandaleux. Les quinze millions que possédaient trois cents écoles dotées par leurs fondateurs étaient détournés déloyalement de leur destination. On n'y admettait qu'un petit nombre d'élèves privilégiés, au gré des administrateurs ; plusieurs d'entre elles môme ne recevaient point d'élèves, et les maîtres, exclusivement choisis parmi les membres de l'Église anglicane, vivaient à leur guise sur les revenus de la fondation.
Lord Russell exposa devant la Chambre des lords une série d'améliorations dont l'adoption aurait changé toutes les conditiçns de l'enseignement populaire, et introduit aussi d'importantes modifications dans l'enseignement supérieur. Il proposait de reconnaître le droit de tout enfant de l'Angleterre à l'éducation. La différence de religion ne devait plus être un obstacle à la propagation et à la diffusion des connaissances. Une instruction suffisante serait donnée aux enfants employés dans les manufactures. L'État interviendrait dans l'éducation des classes moyennes par une meilleure administration des dotations charitables ; enfin, des réformes radicales feraient disparaître les abus nombreux signalés dans les universités d'Oxford et de Cambridge.
MM. Bruce et Forster posèrent nettement, devant la Chambre des communes, la question de l'ensei-
gnement obligatoire. Il devait être purettient séculier, comme aux États-Unis, sauf à y adjoindre un enseignement religieux distinct et réservé aux ministres du culte.
M. Lowe, pour mieux faire sentir combien cette question de l'instruction populaire était importante, alléguait avec raison que le progrès des institutions et l'extension du suffrage, ayant appelé les classes inférieures à l'existence politique, devait amener nécessairement la destruction des privilèges aristocratiques, tt II est temps, ajoutait-il, d'aviser à' ce que nos futurs maîtres sachent lire et écrire. » Le directeur de VAthenœum^ M. IJepworth Dixon, rapportant ces paroles de l'éloquent orateur, se demandait, s'il n'eût pas été désirable que la diffusion des lumières eût précédé l'extension dû suffrage, et il accusait ceux qui, hier encore, étaient les maîtres, d'avoir imprudemment négligé l'éducation de ceux qui devaient être les maîtres demain. C'est par là, sans doute, qu'il aurait fallu commencer si l'on eût suivi l'ordre logique ; mais ce n'est pas toujours la logique qui préside aux affaires de ce monde.' Voltaire avait dit : « Plus les hommes seront éclairés, plus ils seront libres. » On a dit après lui : « Plus les hommes seront libres, plus ils seront éclairés, » ce qui a tout perdu, prétend Rivarol. Disons , pour mettre d'accord Rivarol et Voltaire, qu'il faut faire marcher de front l'in-
IKSTRUCTIOîi PRIMAIRE. 23
struction et la liberté, et rien ne sera perdu.
En Angleterre, comme dans bien d'autres pays, ce n'est pas précisément par un sentiment de justice eT d'huipanité que Ton s'est intéressé au bien-être intellectuel et moral des classes populaires. L'aristocratie s'est décidée à songer sérieusement à leur instruction pour des raisons toutes politiques. Menacée par le flot montant de la démocratie, elle a compris la nécessité de lui faire sa part, et de se dessaisir en sa faveur de quelques-uns de ses privilèges. Mais, qu'importe le motif, pourvu que le bienfait soit réel et que le progrès s'accomplisse ?■
C^est à la fin du mois de juin 1868 qu'a été adopté, par la Chambre des communes, le bill de réforme {reform bill) qui a consacré quelquesunes des améliorations proposées par M. Forster et ses amis.
Je reproduis volontiers ici quelques-unes des raisons sur lesquelles ces esprits fermes et sensés s'apipuyaient pour obtenir l'extension de l'instrufction populaire. Il existe encore en France bien des personnes auxquelles il est utile de rappeler des vérités trop généralement méconnues.
« Notoe propriété industrielle, disaient-ils, dépend de la rapidité avec laquelle nous saurons pourvoir à l'éducation élémentaire. Il est absolument inutile •de dcainer une instruction technique à nos artisans
si Tinstruction primaire Jeur fait défaut. Nous avons un grand nombre de nos ouvriers qui sont entièrement dépourvus d'instruction, et, pour la plupart, de savois-faire.
c( Le Parlement a décidé, par une résolution qui lui fait honneur, que l'Angleterre sera désormais gouvernée par l'élément populaire. Je suis un de
ceux qui ne sentent pas le besoin d'attendre que le peuple soit instruit pour lui confier le pouvoir palitique. Si nous avions attendu qu'il fût instruit, je crains bien qu'il ne se fût écoulé longtemps avant que nous eussions eu la chance de le voir instruit en réalité. Maintenant donc que nous lui avons donné le pouvoir politique, il ne faut plus attendre pour lui donner l'instruction. »
Ainsi, tandis qu'en France les inconvénients d'une centralisation poussée à outrance font partout sentir la nécessité d'accorder aux administrations locales et à l'initiative privée une plus grande liberté d'action, les Anglais, témoins des résultats fâcheux d'une liberté illimitée laissée aux particuliers et aux corporations, s'occupent de la régulariser au moyen de l'intervention de l'État.
Ce n'est pas sans peine que les Anglais ont consenti à accepter cette intervention pour les réformes réclamées de tous côtés dans l'organisation des écoles publiques. Il ne s'agissait pas cependant d'intervenir dans l'enseignement primaire, moyen
OU supérieur, exclusivement réservé à l'initiative de rÉglise ou des particuliers.
En votant une somme importante (25 millions) pour subvenir aux besoins des anciennes écoles ou pour aider à la fondation des nouvelles, le Parlement avait expressément rejconnu que l'État ne ferait une part dans la dotation qu'aux écoles qui consentiraient à la recevoir.
On pouvait être assuré d'avance que cette intervention ne s'exercerait que dans d'assez étroites limites, car le gouvernement anglais éprouve autant de répugnance à s'immiscer dans les affaires des gouvernés que ceux-ci à souffrir cette immixtion. Pour tout Anglais, VÉtat n'est qu'un accident; c'est la nation qui est le principe. L'idée de VÉtat enseignant choquerait tous ses sentiments. Elle soulèverait surtout les susceptibilités religieuses. Quelle religion enseignerait-il ? L'anglicanisme, sans doute, c'est-à-dire la religion du plus grand nombre. Mais alors il aurait contre lui les sectes dissidentes. En décidant que les écoles fondées par l'État seront séculières, on satisfait aux réclamations des diverses communions. L'Angleterre sera donc ainsi conduite par la force des choses à la séparation de l'Église et de l'État. Mais elle n'y arrivera pas sans peine, tant sont inextricables les difficultés que présente l'instruction populaire, lorsqu'elle se complique de l'enseignement
religieux, l'esprit sectaire s'obstinant à les confondre.
Les Sociétés les plus importantes qui s'occupent, en Angleterre, de fonder et de diriger des écoles primaires, sont la Société nationale [National Society)^ la Société anglaise et étrangère [British and foreign Society)^ et la Société domestique et coloniale [Borne and colonial Society).
La première est à proprement parler une annexe de l'Église anglicane. Le comité directeur a pour président l'archevêque de Cantorbéry, et pour viceprésidents les évoques de Londres, de Durham, de €arlysle, etc. Tout individu qui se propose pour diriger une école appartenant à la Société s'engage : 1° à instruire les enfants dans l'Écriture sainte, dans la liturgie et le catéchisme de l'Église établie ; 2° à accepter, en ce qui touche l'instruction religieuse, la direction du clergyman de la paroisse ; 3° à faire assister régulièrement les enfants au service divin dans l'église de la paroisse ; 4** à invoquer, dans le cas où des difficultés viendraient à naître entre lui et le clergyman^ l'arbitrage et la décision de l'évêque diocésain. Quant à l'enseignement proprement dit et aux matières qu'il doit embrasser, c'est une question secondaire : l'école n'est, à proprement parler, qu'un instrument de propagande.
La Société wesleyenne fait, au profit de la religion méthodiste, ce que la Société nationale accomplit en faveur de la religion anglicane. C'est ainsi que le comité catholique, qui a pris une assez grande extension, n'est autre chose, en ce qui concerne l'instruction primaire, que l'Église catholique en action. Toutes ces corporations ont pour maxime que si l'on n'enseigne pas leurs dogmes particuUers, il vaut mieux que l'on n'enseigne pas du tout.
La Société fondée en 1836, sous le patronage du prince Albert, et qui a pris le nom de Borne and colonial Society^ admet dans les écoles des élèves appartenant à toutes les communions. Elle eiige néanmoins des maîtres, des maîtresses et de tous les employés une déclaration écrite, contenant leur adhésion aux vérités du christianisme.
Elle apporte un soin tout particulier à l'éducation des femmes, reconnaissant leur aptitude pour l'enseignement et leur influence éducatrice; elle s'applique à former des institutrices capables et dévouées. Ce sont les femmes qui occupent la plus grande place dans les écoles normales et les salles d'asile. Dans l'école de Gray's Inn road^ se forment des gouvernantes, des femmes de charge, des Nursery governe$$€s. Dans les écoles dépendantes de cette Société et dans un grand nombre d'autres, les élèves et même les adultes des deux sexes par-
tagent les mêmes études et prennent place sur les mêmes bancs. Les Anglais ne trouvent aucun inconvénient à cette réunion dans le§ mêmes établissements des garçons et des filles, dont notre vertu s'effarouche au point que nous faisons tous nos efforts pour supprimer le peu d'écoles mixtes qui subsistent encore.
La British and foreign Society^ fondée par des membres appartenant aux religions dissidentes, a pris, dans ces derniers temps, un assez grand développement. Elle admet dans les écoles qu'elle administre des élèves des différentes communions. Elles sont donc essentiellement mixtes, car il a bien fallu que chaque secte fît abandon de ses sentiments et de ses idées particulières, afin de pouvoir se réunir aux autres sur le terrain d'une idée commune.
Les écoles particulières ou institutions privées, quoique très -nombreuses (car la profession d'instituteur est entièrement libre), ont bien de la peine à lutter, comme on peut s'en douter, contre des associations si nombreuses et si puissantes. Fondées sur le principe de la séparation de l'Église et de l'État, elles s'abstiennept d'une manière absolue de tout enseignement religieux à Tintérieur : on n'y lit même pas la Bible. Or, parmi les conditions que le gouvernement ' prescrit aux instituteurs qui veulent obtenir de lui un subside, se trouve celle de faire chaque jour une lecture de la Bible. Les
écoles séculières doivent donc se suffire à ellesmêmes et par conséquent n*attendre de soutien que de la part des associations laïques. Leur sort est étroitement lié aux progrès des idées libérales.
Que de temps il a fallu pour qu'on arrivât non pas à la séparation de l'Église et de TÊtat (on n'en est pas encore là en Angleterre, pas plus qu'en France), mais seulement à pouvoir établir, à côté des écoles soumises à l'autorité exclusive del'Église, des établissements subventionnés par l'État, et donnant une part bien modeste encore à l'élément laïque !
Lorsqu'au commencement de ce siècle, le quaker Lancaster proposa de fonder par voie de souscriptions volontaires dés écoles où l'enseignement religieux se bornerait à la lecture de la Bible, il fut dénoncé comme athée, godless^ à la vindicte publique. Ce fut seulement en 1839 que le gouvernement commença à s'intéresser directement à l'instruction populaire, en établissant un comité d'éducation. Le docteur Hook, qui renouvela alors les propositions de Lancaster, fut traité de factieux et réduit au silence.
Il fallut attendre jusqu'en 1862, pour que le gouvernement se décidât à commencer une enquête officielle, dont le résultat fut de mettre en lumière tous lés abus qui avaient été la conséquence du monopole abandonné à l'Église, et jusqu'en 1868,
pourvue rintervention de TÉtat fût sanctionnée par un acte du Parlement.
L'histoire de notre éducation nationale a été à peu près la môme que celle de TAngleterre, sauf les différences qui existent entre les institutions politiques des deux pays. Nos progrès n'ont pas été malheureusement plus rapides.
L'ancienne France avait eu, comme l'Angleterre, ses universités et ses écoles littéraires; mais jusqu'en 1789, pendant que la noblesse et la haute bourgeoisie donnaient par leur savoir et leur politesse le ton à l'Europe, le reste de la population était tenu dans une ignorance profonde. La classe lettrée était, à proprement parler, une aristocratie qui, conséquente avec son principe, déployait tout son zèle pour les études supérieures et prenait peu de souci de l'éducation du peuple.
Les philanthropes pouvaient bien songer à lui donner du travail; personne ne songeait à l'instruire; il était généralement entendu qu'il devait rester dans sa condition. Les écoles ponf les enfants pauvres étaient dues à la générosité du clergé ou à la vanité de quelque grand seigneur. On ne sait que trop, d'après les témoignages de Vauban, de Turgot, de l'Anglais Arthup Young, dans quel état de misère et d'abjection se trouvaient, à la fin du siècle, nos populations rurales, et quelles haines jftrofondes devaient éclater plus tard avec fureur
INSTRUCTION PRIMAIRE. 5f
contre les classes supérieures, dont l'imprévoyance les avait tenues systématiquement dans un état d'ignorance d'où les premières assemblées révolutionnaires songèrent avant tout à les tirer. La Convention décréta la gratuité et l'obligation, et proclama les principes qui, dans tous les États démocratiques, servent de base à l'éducation populaire. Le temps, l'argent,, les hommes, et surtout le calme, firent défaut, et n'en permirent pas l'application. L'Empire et*la Restauration obéirent à des tendances toutes différentes. Napoléon I" créa l'Université pour l'enseignement secondaire, mais abandonna aux familles le soin d'établir des écoles pour l'enseignement du peuple. On ne trouve dans les budgets de l'Empire aucune somme affectée à ce service.
La Restauration, s'inspirant tout naturellement des traditions et des souvenirs de l'ancien régime, qu'elle s'efforçait de faire renaître, confia l'enseignement primaire aux nombreuses corporations religieuses qui firent alors en France une véritable invasion, et à côté desquelles végétèrent les écoles laïques dirigées par des maîtres qui, n'ayant rien appris, étaient peu capables d'enseigner. L'État s'était néanmoins décidé à témoigner l'intérêt qu'il portait à l'enseignement pour lequel il fit généreusement figurer dans son budget un subside de cin-
QtJANTE MILLE FRANCS?
La célèbre enquête faite en 1833, par les soins de M. Guizot, dévoila Tétat lamentable dans lequel se trouvaient alors les écoles. Quatre cent quatre-vingtdix inspecteurs avaient été chargés de visiter toutes les écoles de France, Leurs rapports ont été résumés dans un livre bien tristement instructif : le Ta^ ., bleau de l'instruction primaire en France, par * M. P. Lorain.
Dans un grand nombre de communes, les conseillers municipaux ne savaient pas lire. Un inspecteur signalait, dans son arrondissement, quatre maires qui ne parlaient que patois; d'autres ne savaient que signer. Il n'y avait qu'une seule école pour treize, quinze, vingt-cinq communes. Plusieurs instituteurs ne savaient ni lire ni écrire : leur école, dit l'inspecteur, n'était qu'un gardiennage. Obligés de vivre, avec leur famille, du mince produit des rétributions scolaires (six sous, huit sous, douze sous par mois par chaque élève), ils se trouvaient pour la plupart, dans un état misérable.
Pour beaucoup, l'école n'était qu'un accessoire : ^ils étaient laboureurs, fermiers, valets de charrue ; d'autres, sabotiers, cordonniers, travaillant à leur métier pendant la classe. D'autres étaient cabaretiers. L'école, le cabaret, la famille tenaient dans une même chambre.
A Saint- An tonin, département du Gers, l'instituteur était valet de ville, sonneur et fossoyeur. Et il
y avait, qui le croirait? des concurrents pour ces places d'instituteurs ? Les infirmes surtout, incapables d'avoir aucun métier, se faisaient maîtres d'école, dans l'espoir d'avoir un morceau de pain. M. Lorain en a trouvé un qui avait le mal caduc.
Très-peu de communes, d*ailleurs, avaient une maison d'école : c'était l'exception. La classe se faisait dans la salle de la mairie, dans un cabaret, dans un corps de garde, dans une salle de danse, sous le porche d'une église, dans une cave où l'on n'entrait qu'en rampant, dans une espèce de bouge sans air respirable, hanté des reptiles, rendu infect par le voisinage d'un cloaque ! Telle était, il y a moins de quarante ans, la condition de nos instituteurs *.
C'est à compter de cette année 1833, que datent les efforts sérieux et soutenus pour donner à l'instuction primaire, où tout était à créer, une organisation convenable. Nous étions alors tout à fait au point où se trouvait l'Angleterre; mais l'ancienne aristocratie avait été emportée par la Révolution, et le clergé n'avait pu, comme chez nos voisins, empêcher qu'une large part fût faite à l'enseignement laïque.
A dater de ce moment, les écoles de l'État ont partagé avec celles des congrégations religieuses et les
1 . M. Jules Simon a résumé dans son beau livre V École, les résultats de cette enqaèie, Véritable point de départ des améliorations introduites dans les établissements d'instruction primaire.
écoles libres, la direction de rinstruction populaire* La lutte que cet état de choses a fait naître en Angleterre, comme en France, comme dans le reste de l'Europe, n'est malheureusement pas près de finir. Elle partage la société en deux camps opposés, souvent hostiles, qui, par suite de l'éducation qu'on y donne, obéissent à deux courrants d'idées n'ayant presque rien de commun. Le besoin de l'unité pousse les uns à souhaiter que Tcducation populaire devienne l'œuvre exclusive du clergé ; les autres, à demander qu'elle soit exclusivement laïque.
Les gouvernements, obligés de tenir entre les deux partis une balance à peu près égale, les mécontentent tous les deux. C'est par la liberté, la liberté complète, c'est par l'intervention des familles et des administrations locales quç les États-Unis sont parvenus à concilier les deux principes. C'est aussi par la liberté que l'Angleterre et la France pourront, il faut bien l'espérer, obtenir un résultat si désirable.
in
Le bill présenté le 17 février 1870 par M. Forster à la Chambre des communes, et consacré par la loi du mois d'avril de la même année, a été conçu de manière à donner également satisfaction à ceux qui désirent voir s'établir le plus grand nombre
d'écoles pour qu'aucun enfant de l'Angleterre et du p(iys de Galles ne soit privé d'instruction et à ceux qui désirent que la religion serve de base à l'éducation nationale, tout en évitant les inconvénients de l'esprit sectaire. Dans ce rapport, M. Forster • établissait que. plus de quinze mille enfants n'avaient reçu aucune instruction ou n'en avaient reçu qu'une fort incomplète ; que dans de grandes villes telles que Liverpool, Leeds, Birmingham, Manchester, un tiers des enfants était condamné par la famille elle-même à croupir dans l'ignorance; qu'à Liverpool, par exemple, sur 80,000 enfants de 5 à 12 ans, 20,000 ne fréquentent aucune école, et 20,000 autres étaient envoyés à une école où ils recevaient une éducation qu'il vaudrait mieux ne pas recevoir.
En vertu de cette loi, les paroisses sont constituées en districts scolaires [school districts) ; un conseil local électif [school board) est établi dans chaque district. Dans les villes, les membres de ce bureau sont nommés par le conseil municipal, et dans les paroisses par l'assemblée des chefs de la paroisse ou marguilliers. Le département de l'instruction publique peut réunir plusieurs paroisses pour en faire un seul district scolaire; il peut aussi faire contribuer un district au budget d'un autre district. Les fonds nécessaires à l'entretien des écoles sont mis à la disposition des bureaux.
En cas d'insuffisance, le Parlement accorde une subvention qui doit porter la rétribution à 10 shillings par enfant.
Le bureau est, comme on le voit, une société dont les membres forment une corporation, se succédant perpétuellement, ayant un. sceau commun et jouissant du pouvoir d'acquérir des terres et d'en consacrer le produit aux écoles.
Les bureaux des écoles ont le pouvoir de déterminer quelle* espèce d'instruction religieuse doit être donnée dans les écoles dont l'administration leur est confiée.
Cette clause ayant pour but de faire respecter les droits de la conscience [the conscience clause) ne donne satisfaction, je le répète, ni à ceux qui voudraient que l'on conservât sans altération l'ancien système des écoles publiques (les membres de VUnion^ de Manchester), ni à ceux qui demandent
qu'un acte du Parlement interdise d'une manière absolue l'instruction religieuse (la ligue de Birmingham).
On admet généralement en Angleterre que si l'on veut que l'instruction produise l'effet qu'on en attend, il ne suffit pas d'établir des écoles, et qu'il faut de toute nécessité rendre Tinstruction obligatoire.
La nouvelle législation laisse aux bureaux des écoles la faculté d'imposer ou non l'obligation. Un
grand nombre de bourgs, de paroisses rurales Tout adoptée.
La question de la réorganisation des écoles passionne en Angleterre tous les esprits. A Londres, les autorités scolaires, constituées au moyen d'une élection individuelle, ne comprenaient qu'un petit nombre de personnes distinguées et influentes : on a préféré confier le gouvernement des écoles à des corps électifs, à l'égard desquels le droit d'éligibilité a été conféré aux dames. Un grand conseil d'éducation a donc été élu pour la métropole. Des pairs, des membres de la chambre des communes, des hommes considérables et des dames d'un rang élevé briguèrent cette charge avec autant d'ardeur que s'il se tut agi d'un siège au Parlement. '
Le président de ce conseil est un membre de la Chambre des lords, ancien gouverneur de Tlnde. C'est aujourd'hui une sorte de Parlement scolaire [Educational Parliament) dont les discussions sur les matières d'enseignement attirent d'une manière remarquable l'attention publique.
Malgré ce louable empressement, les réformes projetées et l'obligation rencontrent de sérieuses difficultés.
Les partis religieux se sont jetés avec ardem' dans les luttes électorales relatives au choix des bureaux d'éducation. L'église orthodoxe anglicane veut imposer son catéchisme aux écoles où
domine son influence. Les dissidents protestent : ils considèrent comme un appui donné à leurs ennemis toute subvention, tout impôt payé aux écoles que régissent les amis de l'Égiisa anglicane. Ils refusent de payer les taxes et se déclarent prêts à accepter la prison et la persécution plutôt que de s'y soumettre. En Irlande, le clergé catholique veut que l'école soit catholique et demande Texclusion des enfants protestants.
Nous trouvons des détails intéressants sur les questions que soulève en Angleterre la nouvelle organisation des écoles publiques, dans un discours prononcé récemment par M. Lowe, chancelier de l'Échiquier, à l'école ouvrière d'Halifax. Après avoir été simple professeur enseignant à l'Université d'Oxford, M. Lowe, connaissant par expérience les nombreux abus qui s'y perpétuaient, malgré les efforts des hommes les plus honorables, a donné le concours le plus intelligent à la fondation de V Université de Londres qui, ainsi que je le ferai voir en parlant des écoles supérieures en Angleterre, a introduit par ses programmes et ses examens de notables améliorations dans l'enseignement public. Le savant chancelier signale sans ménagement les inconvénients qui résultent du monopole exercé jusqu'à présent par l'Église anglicane et les Églises dissidentes sur l'éducation populaire. Le gouvernement, selon lui, a commis une grande faute
en encourageant depuis vingt-cinq ans les écoles sectaires. Membre du comité d'éducation, il n'a cessé de les attaquer au nom de la liberté de conscience. Il n'a rencontré dans le Parlement qu'un très-faible concours. De concert avec lord Granville, il aurait voulu du moins ne faire payer avec les fonds de l'État dans les écoles sectaires, que l'instruction séculière et non l'instruction religieuse. Ce système tendait à la sécularisation de l'enseignement. Il se proposait, en conséquence, d'introduire dans la législation lin article qui organiserait une inspection n'ayant aucun cariactère religieux : Il n'a pu faire accepter ses propositions.
Mais, tout en revendiquant les droits de l'État et en proclamant son devoir de veiller à ce que les enfants soient instruits, au même titre qu'il est de son devoir d'établir une police et de défendre l'ordre social ; tout en réclamant une instruction nationale et laïque donnée par l'Etat, et sans mélange d'enseignement sectaire , sans inspection cléricale, M. Lowe n'a songé ni à demander la suppression des écoles actuellement existantes, ni même à leur enlever le concours de l'État. Elles reçoivent deux millions d'enfants ; il faut les leur laisser, pour ne point porter atteinte à l'instruction populaire. Mais il reste au moins un aussi grand nombre d'enfants n'allant pas à l'école ; ce sont ceux-là que les établissements de l'Etat doi-
\eiit chercher à conquérir, au lieu de détourner les autres des écoles sectaires qu'ils fréquentent. Le champ est assez \aste, dit-il, et il y aura place pour tout le monde.
M. Lowe et ses amis jugent tout à fait insignifiants les résultats obtenus par l'enseignement po pulaire, se bornant à apprendre aux enfants la lecture, récriture et le calcul, sans leur faire connaître les moyens de se servir utilement de ces trois instruments essentiels du savoir. La lecture, en effet, ne devrait pas être le but de l'instruction du peuple, mais bien le moyen de l'amener à s'instruire luimême. Loin de tracer des limites à cette instruction, loin de redouter qu'elle n'aboutisse à la chimère du déclassement et à ses dangers imaginaires, il faudrait ouvrir à deux battants les portes du savoir aux ignorants d'aujourd'hui. Lorsque l'on aura déve- ' loppé chez eux le goût de l'instruction, il restera encore à leur fournir de bons livres, des livres vraiment instructifs. C'est ce que font en France les Sociétés fondées dans le but de créer des bibliothèques populaires. M. Lowe cite parmi les livrés . qu'il serait nécessaire de mettre entre les mains de toutes les personnes auxquelles on aurait inspiré dans les écoles primaires l'amour de la lecture et le désir de s'instruire, quatre ouvrages qu'il place audessus de tout pour leur utilité pratique et leur clarté : 1° V Éducateur de Çassell: l'homme qui a
lu et compris cet ouvrage en sait plus, dit-il, que maint Scholar ou maint avocat ; 2° les commen-* • taires de Blackstone sur la constitution anglaise ; 3<» la Richesse des nations^ par Adam Smith, a ouvrage fort utile pour apprendre à connaître le temps présent ; » 4" la physique d'Arnolt. Il est convaincu que plus le peuple connaîtra le monde physique et le monde social, avec leur mécanisme et leur mouvement, plus la nation sera puissante et affermie sur sa base.
Malheureusement, il y a bien peu de personnes eu Angleteire, comme en France, qui placent à cette hauteur l'idéal, de l'instruction populaire. On n*en trouve la réalisation que dans les pays profondément pénétrés, comme les États-Unis, de Tidéc démocratique.
En attendant que l'enseignement populaire, tel que le conçoivent les hommes éminents qui s'en occupent avec un si louable dévouement, produise les résultats qu'ils en espèrent, il s'agit d'abord de constituer les écoles que le gouvernement se propose d'établir et de subventionner à côté de celles qui appartiennent à l'enseignement libre, à l'Église établie et aux Églises dissidentes. Le Parlement accorde des subsides annuels à toutes les écoles élé-
mentaires qui consentent à se soumettre au pro- ^ gramme officiel prescrivant comme matières d'instruction les trois choses indispensables : lire , ' écrire et compter. Les fonds votés sont administrés par le comité du conseil privé fondé en 1840, qui exige de toute école demandant à participer aux subventions de TEtat, qu'elle reçoive la visite des inspecteurs royaux. Quatre schillings (cinq francs) sont accordés par tête et par an pour chaque élève ayant assisté pendant l'année scolaire, c'est-à-dire pendant quatre cents heures au moins à toutes les classes du matin et de l'après-midi. Les inspections se font d'une manière sérieuse : elles ne portent que sur l'instruction scolaire, car l'inspecteur ne doit intervenir ni dans la direction, ni dans la discipline de l'école. Sa mission est de recueillir des faits et des renseignements et de les faire connaître au public au moyen de rapports officiels. Disons en passant que le traitement du 18,000 fr. alloué aux inspecteurs anglais fait ressortir la mesquinerie de celui qui est attribué à nos inspecteurs d'académie et surtout à nos inspecteurs primaires, dont le rôle est cependant si important.
L'instituteur qui tient à la subvention doit donc faire tous ses efforts pour présenter à l'inspecteur le plus grand nombre d'élèves sachant lire, écrire . et compter.
Le maître des institutions subventionnées doit
être muni d'un certificat accordé après un apprentissage fort long, commençant dès Tâge de i 3 ans. A cet âge un enfant que le directeur d'une école juge plus intelligent que ses camarades, peut être présenté par lui à un inspecteur comme réunissant les qualités requises pour devenir apprenti maître. {Pupil teacher.)
On a compris que le moyen le plus sûr d'avoir de bons instituteurs était de fonder dans ce but des écoles où ils recevraient une instruction spéciale, [normal schools^ training schools.) C'est ce dont s'occupent sérieusement l'État et les associations pour l'instruction primaire.
L'État paye aux écoles normales cent livres sterling pour chaque instituteur qu'elles préparent, après deux ans de séjour à Técole, pourvu qu'il soit reçu aux examens imposés par le comité et qui se font aux écoles normales mêmes. Le programme d'admission de l'élève-maître comprend l'instruction religieuse (certaines parties de la Bible, le catéchisme et la liturgie), la lecture, la récitation, la calligraphie, rarithmétique,la pédagogie, la grammaire et le style, la géographie, l'histoire, les deux premiers livres d'Euclide avec des problèmes d'exercice, l'hygiène et l'économie sociale, le chant et le dessin.
Les pupil ^ teachers peuvent, moyennant une rétribution, pousser plus loin l'instruction donnée
par l'école normale. Du reste, ils jouissent d'une liberté presque entière ; d'après cette maxime de Locke : a Plus tôt vous traiterez l'enfant en homme et plus tôt il commencera à Tétre, »
A l'école normale de St-Marc [Saint Mark's training collège) est annexée une ferme-modèle; les travaux agricoles sont répartis entre les élèves^ à tour de rôle; le plus ancien exerce la juridiction sous la direction de Vindustrial master.
Des écoles d'enfants sont annexées aux écoles normales. Un des plus utiles exercices de l'élèvemaître est la leçon faite, en présence de ses camarades et du directeur, à One classe d'enfants. La leçon finie', ceux-ci sortent et alors les élèves-maîtres adressent à celui qui a professé leurs observations sur la leçon. Une discussion s'engage, et cette leçon de critique pédagogique [Criticism lesson), un des exercices les plus fréquents dans les écoles normales des États-Unis, produit les résultats les plus salutaires.
Par cette excellente méthode de recrutement, la société s'assure que les jeunes instituteurs obéissent à une vocation véritable, et ils sont de longue main préparés à la fonction dans l'exercice de laquelle ils seront suivis avec intér^ét par la corporation qui les a formés. 11 est inutile de dire que ce que l'on demande à l'instituteur c'est moins le savoir que le talent de le communiquer.
INSTRUCTION PRIMAIRli. 4o
Au premier rang des études auxquelles doit se livrer le futur instituteur est là science qui lui apprendra à tirer le meilleur parti de ses élèves, la pédagogie. A l'exemple des États-Unis on a établi des réunions dans lesquelles les maîtres s'entretiennent, au moyen de conférences fréquentes, des méthodes à employer, des matières de l'enseignement, des innovations qu'il serait possible d^ introduire. Les programmes des bonnes écoles primaires attestent un grand désir de former des' maîtres doués de l'esprit d'observation, pourvus de connaissances positives, et habitués à proportionner leurs leçons à l'âge et aux dispositions naturelles de leurs élèves. Ils ont à s'occuper de les instruire, sans doute, et d'éveiller leur intelligence, mais plus encore de les moraliser et de donner une forte trempe à leur caractère.
Les Anglais comprennent l'éducation comme les Américains, qu'ils ont devancés pour les moyens à employer afin de rendre l'instruction attrayante, en ajournant l'enseignement théorique jusqu'au moment où l'esprit des enfants sera capable de le comprendre et d'en profiter. Fidèles aux sages maximes de Locke, ils comprennent qu'il est nécessaire de parler aux sens et de développer les facultés perceptives avant de s'adresser à l'entendement, de suivre enfin, autant que possible, les indications de la nature.
C'est dans les écoles fondées par Tassociation domestique et coloniale [Jiome and colonial Society) que M"' Elisabeth Mayo a fait la première application de ces levons de choses^ de cet enseigne-ment par V aspect, dont j'ai parlé avec détail lorsque je me suis occupé des écoles des États-Unis. On sait que ces leçons de choses sont l'objet d'une attention toute particuUère de la part de M™® Pape- Carpentier, l'habile et dévouée inspectrice générale des salles d'asile, qui, chargée de la direction du personnel, a déjà communiqué l'esprit de cette méthode à un grand nombre de disciples.
La question delà gratuité occupe beaucoup moins les esprits en Angleterre qu'en France, par une raison fort simple : c'est qu'il ne s'y trouve point d'ouvrier ni de paysan, si besoigneux qu'il soit, qui n'éprouve la plus grande répugnance à demander à l'État ou aux Sociétés ce qu'il considère comme une aumône.
Toutes les écoles reçoivent donc des élèves une rétribution, qui est d'ailleurs partout assez légère. Il n'y a d'exception qua pour celles qui s'ouvrent pour les enfants négligés dans presque tous les autres pays, mais que les Anglais, par un sentiment d'humanité qui les honore, ne veulent pas priver du
bienfait de Téducation. Ce sont eux, en effet, qui en ont le plus grand besoin. Je veux parler des écoles des déguenillés^ ^(^gç^d schools^ des enfants des voleurs, des repris de justice, des \agabonds, des bohémiens, ou tout au moins des gens déclassés, hors de la société et presque hors la loi. On sait qu'en Angleterre plus de 400,000 enfants sont à la charge de la charité privée ou de la bienfaisance pubUque •
Ces malheureux appartiennent à cette partie de la population de Londres, dont l'abjection et la dégradation morale ont été si souvent signalées, population qui vit dans les bouges infects des quartiers de Saint-Gilles, de White-Chapel, de Bethnal-Green, de Spith-Fields et qui fournit chaque année aux tribunaux plus de 70,000 accusés. C'est une arrestation sur 40 habitants. Les statistiques judiciaires font connaître que tous ces crhninels sont entièrement illettrés : nous ne connaissons pas d'argument plus puissant en faveur de l'instruction obhgatoire.
Us arrivent quelquefois ivres à l'école.
Dans un de ces établissement, les trois quarts des élèves ont été reconnus pour voleurs; dans un autre, sur cinquante enfants ^u moment de l'admission, seize étaient voleurs, vingt-sept -mendiants. Le premier jour où les élèves entrèrent dans une de ces écoles, ces garnements, âgés de douze à vingt ans, cherchèrent querelle au maître ; on se
battit et le sang coula. Quelques jours après, ils éteignirent les lumières et volèrent tout ce qui se trouvait dans l'école : chandeliers, livres, casquettes, etc.
Cela n'empêche pas les diverses communions de lutter d'émulation à qui fondera le plus de ces terribles écoles, tant il paraît important de répandre l'instruction, même jusque dans les classes les plus infimes. On "recrute assez facilement des élèves pour les ragged schools, grâce à la Société des Missionnaires de la Cité de Londres^ chargés de décider les parents voleurs ou mendiants à y envoyer leurs enfants. Le plus difficile, on le conçoit, est de trouver des maîtres. Aussi s'est-il formé à Londres une autre Société la ragged schools Union ^ qui s'impose spécialement cette tâche.
Ces mêmes sociétés établissent ordinairement auprès de ces écoles une maison de refuge pour les jeunes gens vagabonds des deux sexes, qu'elles mettent en état de gagner honnêtement leur vie.
Les maisons de travail, Workhouses^ entretenues par la taxe des pauvres, reçoivent toute espèce d'élèves pauvres. Leurs enfants sont admis dans une école annexée à rétablissement. On y reçoit aussi les 'enfants du dehors. Le gouvernement a créé, en 1851, l'école normale de Kneller, pour donner des maîtres aux écoles de ces workhouses* L'instruction y est gratuite, comme dans les rag-
INSTRUCTION PRllIi^RE. 49
ged schools; mais les élèves appartiennent à une classe de pauvres différente.
II y a en Angleterre des catégories de pauvres, comme il y a des catégories de riches. Pour être reçu dans un workhouse^ il faut que l'enfant se présente avec un habit convenable, et, s'il veut y rester, qu'il se soumette à la discipline de la maison.
Il n'en est pas ainsi dans les ragged schools. Conformément à l'idée hardie et généreuse qui préside à cette institution destinée aux enfants tout à fait abandonnés et perdus, on y admet tous les enfants tels qu'ils se présentent, sales, déguenillés, en lambeaux. On y accuieille ceux qu'une insubordination invincible ou des vices précoces ont fait chasser de partout. C'est pour ceux-là précisément que s'établissent les ragged schools. Les cœurs magnanimes qui conçurent une idée si haute pensaient sans doute que, dans la guerre faite à l'ignorance, il faut se battre encore même quand on n'espère plus la victoire.
Voici quelques détails empruntés à un article publié par M. P. Lacombe dans un excellent journal, rÉcole^ qui a paru en 1867 et n'a pu continuer faute de lecteurs, tant le public de France est indifférent pour toutes les questions d'enseignement :
« Les déguenillés viennent à leur école comcae ils veulent ; tant qu'ils y demeurent, on essaye de
les instruire; s'ils font trop de tapage, on les renvoie pour ce jour- là, mais on ne les chasse pas. Qu'ils reviennent le Lendemain ou six mois après, ils sont également bien reçus, on les prend comme ils viennent et on les instruit comme on peut. Les pauvres, qiii ne sont que pauvres, envoient leurs, enfants aux workhouses et non aux ragged schools; il y a de l'aristocratie partout. Ils ne voudredent pas commettre leur progéniture, couverte d'habits plus ou moins râpés, mais couverte enfin, avec les déguenillés qui, trop souvent, mériteraient d'être appelés les nits, »
Le dévouement pour l'éducation des enfants du peuple se manifeste de K manière la plus louable dans les campagnes. Il n'est pas une seule paroisse rurale où les familles riches ne s'en occupent sérieusement, en donnant elles-mêmes aux enfants des leçons de lecture et d'écriture et en leur lisant la Bible. Les propriétaires, gentlemen ou bourgeois, ont le bon esprit de préférer, au séjour des villes, les châteaux ou les riants. cottages, où ils vivent au milieu des populations sur lesquelles ils exercent un patronage bienveillant. Les services qu'ils leur rendent étabUssent, entre la masse des travailleurs et les classés privilégiées, des rapports affectueux qui rendent moins âpres les sentiments d'envie et de convoitise dont le pauvre est naturellement animé contre le riche.
Dans quelques communes, les propriétaires ont fondé des lectures à un sou, penny readings^ ainsi appelées à cause du prix d'admission, lequel est consacré à des achats de livrés. Les réunions ont lieu dans la salle^d'école. On y lit des fragments choisis d'auteurs en vogue. Entre les lectures, des amateurs exécutent des morceaux de musique ^
Des institutions analogues ont Heu dans un grand nombre de localités et particulièrement dans les villes manufacturières. Nous avons en France une Société qui se charge de fournir des hvres aux personnes qui s'occupent de former des bibUothèques cantonales, dont le nombre commence à s'accroître. Mais les efforts de la Société Franklin seraient bien plus efficaces, si, dans nos communes rurales, les châteaux se rapprochaient des chaumières, et si, en s'occupant eux-mêmes de l'instruction des enfants pauvres, nos riches propriétaires témoignaient ainsi tout le prix que l'on doit attacher à l'éducation populaire.
L'initiative privée accompUt en Angleterre une œuvre aussi intéressante en créant pour les adultes
1 . Voici le programme d*une de ces soirées de lecture à un sou : l*' Lecture : Vouloir c'est pouvoir; 2° Chant : La Femme du Pauvre ; 3° Lecture : La Case de l'oncle Tom ; 4® Quatuor par les choristes du village ; 5® Lecture : Sujets écossais ; 6° Air comique : Vive la gaîté! 7» Lecture : Le Déluge; S» Dialogue : Comédie du mariage.
r)2 L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN ANGLETERRE.
les écoles de manufactures Méchanic's Institutes et des écoles de dessin et de sciences appliquées.
Les premières doivent leur fondation aux efforts réunis de lord Brougham et du docteur Birkbeck; de Glascow. Le premier parcourut pendant vingt-cinq ans l'Angleterre, préchant le public et endoctrinant les particuliers ; le second allait partout où il y avait une grande manufacture, une usine considérable, assemblait les ouvriers, leur persuadait de se réunir en société, de se cotiser pour acheter une bibliothèque, pour louer des salles de lecture où le soir des professeurs volontaires leur enseignaient les sciences dans leurs applications àTindustrie.
Les patrons et les maîtres des manufactures se firent un (J^voir et un honneur de seconder ces deux hommes de bien, et fondèrent eux-mêmes, dans leurs propres établissements, des écoles pour les travailleurs et leurs enfants. Ces écoles ,sont généralement séculières. L'enseignement religieux, éliminé du programme, est laissé entièrement aux soins de chaque famille. De plus, elles sont professionnelles, en ce sens que, à renseignement théorique des sciences^ aux éléments des belles-lettres, on joint les connaissances spéciales à un certain nombre d'industries, à la pratique du commerce ou à celle de la navigation, selon les écoles.
Des ateliers sont souvent annexés . à l'école pour que les élèves puissent mettre la main au métier.
INSTRUCTION PRIMAIRE. :i3
Ailleurs, c'est mieux encore; l'usine môme à laquelle l'école est annexée sert d'atelier d'apprentissage pour les élèves destinés à être un jour ouvriers, ou dans l'usine ou dans d'autres établissements.
Ce sont là évidemment les conditions les plus favorables pour un^ enseignement vraiment professionnel. Plusieurs villes de France et entre autres le Havre et Lyon -en possèdent de semblables. Un modèle en ce genre était la belle école professionnelle de Mulhouse d^ns cette Alsace devenue plus chère que jamais à la France dont elle n'est pas, espéroYis-le, détachée à jamais. Nous voyons avec plaisir le nouveau conseil municipal de Paris, qui annonce hautement la résolution de donner la plus grande extension à l'enseignement primaire, disposé à donner* à la capitale ces écoles d'appreiitissage^ qui ne pourront que rendre les plus grands services à l'industrie parisienne.
Qu^ l'on se pers-uade bien en France, d'après les exemples que donnent à notre pays les nations les plus avancées, que les administrations municipales et départementales, aidées du concours des particuliers, pourront seules nous tirer de l'état d'infériorité dans lequel nous nous trouvons à plusieurs égards. Le temps n'est plus où la loi opposait aux efforts privés et à l'initiative des communes une résistance invincible. L^homme qui aurait
essayé en 182S, ainsi que le faisaient alors en Angleterre lord Brpugham et le docteur Birkbeck, de parcourir la France, afin de créer des associations et établir des écoles libres, eût été justiciable de la police correctionnelle. Nos institutions politiques se sont depuis bien modifiées. Il ne faut plus maintenant à nos concitoyens que de la bonne Yolonté et du zèle. Nulle tâche plus honorable et plus utile ne saurait être proposée à leur patriotisme.
On sait que, lors de la première Exposition universelle qui eut lieu à Londres, les Anglais reconnurent qu^ils nous étaient inférieurs dans toutes les branches d'industrie qui exigent la pratique du dessin. Aussitôt ils s'occupèrent de refaire à ce point de vue l'éducation de leurs ouvriers. On forma au sein du conseil de l'instruction publique une section qui, sous le nom dUArt defmrtment commença son œuvre en établissant dans la ville de South-Kensihgton une école normale pour les professeurs et une administration chargée de faire créer dans tous les comtés des écoles de dessin. Mais le gouvernement, fidèle à ses habitudes, ne fonda pas ces écoles lui-même : il offrit aux municipalités qui les établirent, des subsides et des professeurs.
La ville qui veut être aidée souscrit aux clauses suivantes : i** Cinq cents élèves pauvres au moins doivent être prêts à recevoir l'enseignement du
INSTRUCTION PRIMAIRE. 5o
dessin, moyennaDt une faible rétribution déterminée ; 2^ cet enseignement doit être aussi donné aux élèves-maîtres des écoles pauvres ; 3° le comité de la ville doit justifier d'une situation qui assure au maître d'art des appointements convenables. L'école normale de South-Kensington fournit donc des professeurs de dessin à toute l'Angleterre. L'enseignement y est gratuit ; il est calculé de manière à former a non des artistes purs, comme notre école des Beaux-Arts, mais des industriels ayant le sentiment de' l'art. » Un avantage incontestable de ce bel établissement sur le nôtre, c'est qu'il est ouvert aux deux sexes. Une juste sollicitude pour l'éducation et l'avenir des femmes est encore un poitit pour lequel nous sommes devancés par les autres nations, nous qui avons eu si longtemps le noble.^ésir de leur servir d'exemple. Un musée possédant des richesses artistiques d'une grande
valeur a été élevé à côté de l'école de South-
Kensington.
Le dernier rapport du ministre des sciences et des arts fait connaître que l'école normale de South- Kensington comptait 994 élèves en 1870, que de nouvelles écoles avaient été fondées à Belfast, Derby, Dover, Keighly, Kendal, Leamington, etc. L'Angleterre possède aujourd'hui ii7 établissements de ce genre, réunissant 20,000 élèves. Les écoles du soir, fondées dans les comtés, sont au nombre de
c6 L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN ANGLETERRE.
!3o2, réunissant 12,149 élèves. Quant à celles qui sont établies pour les pauvres, elles sont^ chose bien remarquable, au nombre de 1,339, et sont fréquentées par 147,243 élèves.
Le principe de la gratuité n'est appliqué qu'à cette dernière classe d'établissements, et l'on voit quelles en sont les heureuses conséquences. Pour les autres, ils sont soutenus par une subvention de l'État et les rétributions scolaires, qui se sont élevées, en 1870, à 21,468 livres sterling (337,700 fr.).
Encouragé par le succès de Y Art depm^tment^ le gouvernement anglais a formé le projet de faire pour la diffusion des sciences ce qu'il avait accompli pour le dessin. VArt department est devenu le Science and art department.
On a appliqué pour le nouvel enseigûjpaent les procédés employés pour le premier; des comités locaux ont établi des écoles scientifiques, et TÉtat leur a donné des subventions pour l'acquisition de livres, d'instruments, d'appareils, etc. South Ken' sington a donc vu se créer, auprès de son musée artistique, un musée scientifique, composé de substances, de produits, de matériaux propres aux constructions, etc. L'administration du premier a fait photographier les chefs-d'œuvre qu'elle possède. Elle vend à bas prix ces reproductions, afin d'initier au sentiment de l'art, la masse* du public,
Elle envoie tantôt dans une localité, tantôt dans une autre les copies ou les doubles de ses tableaux ou de ses dessins. Elle agit de même pour son musée scientifique dont elle a mobilisé une partie, afin de renvoyer, à tour de rôle, dans les principales villes de l'Angleterre.
Tant de dévouement en faveur de l'éducation des classes pauvres et des classes ouvrières aura sa récompense dans les progrès moraux qui ne manqueront pas de s'accomplir dans la population. En se mettant sans cesse en contact avec les travailleurs et en s'occupant ainsi de leur bien-être, les Anglais rendront moins violente la crise sociale dont ils sont menacés.
Dans l'organisation de l'éducation populaire, l'Angleterre, comme on le voit, demeure fidèle à l'esprit qui règne dans toutes ses institution^. C'est à l'initiative privée, c'est à la puissance des associations et surtout des associations religieuses, qu'elle a longtemps' abandonné le soin de pourvoir à rinstruction des classes inférieures. Aucun plan général, aucune vue d'ensemble n'ayant présidé à la fondation et à l'administration des écoles, elles
ont présenté les avantages et les inconvénients attachés à la décentralisation. Les sociétés cléricales se sont moins appliquées à donner à l'Étal des populations instruites qu'à former des adhérents aux diverses communions qu'elles représentent.
Quant aux nombreuses écoles laïques libres, dues à la spéculation privée, elles ont été dans l'impossibilité de soutenir la concurrence avec les premières, et elles n'ont présenté le plus souvent que des résultats misérables.
Depuis que le parlement a cru qu'il lui importait d'intervenir et d'introduire dans le régime des écoles plus d'ordre et de régularité, un progrès marqué s'est produit partout dans les établissements primaires. En se chargeant de donner une instruction réelle à tous les enfants qui se trouvent en dehors des établissements libres, dont l'indépendance a été respectée, il a pensé avec raison qu'appliquant à l'éducation nationale une somme considérable prise sur le budget de l'État, il était de son devoir d'en surveiller l'emploi. On ne peut douter de l'efficacité d'une intervention exercée dans une sage mesure.
Il y a beaucoup plus d'analogie entre les établissements d'instruction publique de l'Ecosse et ceux du continent qu'il n'en existe pour ce qui concerne l'Angleterre.
C'est en vertu d'une loi que cette partie du Royaume-Uni possède un système général d'édu-
cation nationale. Chaque paroisse est obligée d'établir et d'entretenir une école. Mais ces écoles paroissiales n'ont pas seulement pour objet de donner aux classes pauvres Tinstruction primaire. Elles ont été fondées dans un sentiment plus élevé de l'importance de l'éducation publique, dont le but principal est de former des citoyens pourvus de connaissances solides et variées. Comme aux États- Unis, dont les premières institutions se sont évidemment modelées sur les traditions presbytériennes importées de l'Ecosse, l'éducation nationale embrasse à la fois l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire, séparés encore chez les autres nations de l'Europe par des limites presque infranchissables.
Notre division de l'instruction publique en trois degrés : primaire, secondaire et supérieur, e§t inconnue aux États-Unis. Il n'y" existe, à proprement parler, que deux ordres d'enseignement, le premier constituant un enseignement général ouvert à tous les enfants des deux sexes, de 6 à 18 ans, et le second préparant directement aux diverses professions : agriculture, commerce, industrie^* droit, médecine, etc. *
Il y a déjà bien longtemps qu un publiciste dont l'esprit est ouvert à toutes les idées progressives, M. Emile de Girardin, dans un livre qui est certainement ce que l'on a écrit de plus sensé depuis
trente ans sur l'instruction publique, proposait une organisation analogue à celle qu'on a adoptée en Ecosse. II proclamait bien haut la nécessité de mettre en harmonie l'instruction publique avec les nouvelles institutions politiques de notre pays. Il séparait avec beaucoup de netteté l'enseignement élémentaire^ général, national^ largement distribué à tous sans exception, formant des citoyens utiles, instruits de leurs devoirs et pourvus de connaissances indispensables à leur accomplissement, et l'enseignement spécial, complémentaire^ professionnel^ préparant à des carrières déterminées. C'est là tout à fait, je le répète, le système américain, et à quelques égards celui qui semble prévaloir en Ecosse * . '
Un autre rapport aussi remarquable entre les écoleg d'Ecosse et celles des États-Unis, c'est qu'elles sont ouvertes aux élèves des deux sexes. Presque partout les garçons et les filles sont admis dans les mêmes établissements et partagent les
1 . M. de Girardin insistait en même temps sur la nécessité de combler dans notre système d'enseignement public une lacune importante, par la création d'une Faculté des sciences économiques, administratives et politiques. 11 s'étonnait à bon droit que la France, qui fait une exorbitante consommation d'hommes politiques, s'occupât si peu des moyens d'en former de nouveaux. C'est sous celle inspiration, sans doute, qu'il vient d'être fondée i Paris une école de ce genre, à laquelle nous souhaitons un plein succès.
mêmes études. Oq peut élever et Von élève en effet contre ces écoles mixtes des objections qui n'ont de valeur que pour les nations où les mœurs publiques en repdent les avantages douteux. L'Amé- 'rique^ l'Ecosse, le Danemark, la Suède, la Suisse, où elles sont établies et florissantes, s'en trouvent fort bien et n'y remarquent aucun des inconvénients qu'ils entraîneraient dans d'autres pays. Félicitons ceux où la moralité publique et une législation protectrice du sexe faible les rendent possibles !
Toutes les écoles réunissant les deux degrés d'enseignement sont accessibles aux pauvres comme aux riches, aux habitants des campagnes comme à ceux des villes.
Quoique fondées et gouvernées en grande partie par l'église presbytérienne (on sait qu'en Ecosse cette église n'a ni liturgie, ni autel, ni musique instrumentale), nulle part la liberté de conscience n'est plus hautement reconnue,ni plus religieusement respectée. Les diverses croyance&, l'église établie, celle des presbytériens unis, l'église épiscopale anglicane, l'église libre et l'église catholique romaine vivent dans ime complète harmonie en ce qui concerne l'éducation publique. 11 y a fort peu d'écoles qui ne déclarent qu'elles sont ouvertes à toutes les croyances et qui ne s'interdisent toute tentative de prosélytisme.
Pour mieux assurer encore son indépendance,
l'une d'elles a adopté pour principe fondamental que le pouvoir civil ne doit pas s'immiscer dans les affaires de l'Église. C'est l'église libre, Free Kirk. On vit en 1843 une grande partie du clergé presbytérien se détacher de l'église de l'État, renoncer à des positions lucratives et se décider à ne vivre que par les contributions volontaires de ses adhérents, sans l'appui d'aucune loi, d'aucune protection parlementante. Cette église, qui a fondé, d'après ces principes, de nombreuses écoles, est aujourd'hui aussi grande et aussi puissante que sa sœur aînée l'église presbytérienne établie.
L'Ecosse compte 5 242 écoles de tout« espèce.
Il s'y fait en ce moment un grand mouvement en faveur de l'enseignement obligatoire et gratuit.
Si en Ecosse comme en Angleterre la loi n'a pas imposé aux familles l'obligation de donner à tous leurs enfants une instruction primaire suffisante, aucun doute n'existe plus sur la nécessité d'imposer au gouvernement l'obligation de pourvoir à ce que cette instruction s.oit partout organisée de manière à la rendre accessible et profitable à tous. L'accord, sur ce point important, de l'État, des associations religieuses et laïques et des particuliers constate que le désir de répandre la plus grande somme possible d'instruction parmi les classes de la société qui en ont été jusqu'à présent privées est devenu universel.-
La question de la gratuité, absolue ou facultative, ne rencontre pas non plus d'opposition sérieuse.
Il n'en est pas de même de la séparation de renseignement scientifique et de l'enseignement religieux, réclamée par les libres penseurs et les églises non conformistes.
L'acte de 1870 laissant subsister les anciennes écoles privées fondées au moyen de contributions volontaires, au lieu de s'en emparer arbitrairement, se borne à établir, comme on l'a vu plus haut, que dans les districts où il n'existe pas d'écoles ou qui n'en possèdent que d'insuffisantes, il sera établi des écoles publiques où l'on n'enseignera aucun catéchisme, aucun formulaire appartenant à une confession particulière; que pour toutes les autres écoles, soit anglicanes, soit non conformistes, il ne pourra être donné de^ubv'ention publique qu'à la condition qu'aucun enfant ne sera contraint de suivre un enseignement religieux contre la volonté des parents. De plus, les inspecteurs du gouvernement, à qui ces écoles doivent toujours être ouvertes, n'ont pas le droit de faire porter leur examen sur l'enseignement religieux et ne doivent en tenir aucun compte dans leurs nojes.
Ces garanties paraissent insuffisantes à un parti nombreux et particulièrement aux membres de la ligue de Manchester. Elle veut que l'enseignement proprement dit soit donné à tous par l'Etat, que
renseignçmeiit religieux soit donné par les parents ou par Tentremise volontaire des congrégations religieuses. Elle veut en un mot l'instruction obligatoire et laïque. Dans un congrès tenu récemment à Manchester, et auquel ont pris part plus de 1 ,800 personnes, il a été décidé que le parti libéral exclurait de son sein tous ceux qui n'adopteraient pas ce programme et refuserait son concours au gouvernement s'il ne consentait à en proposer l'adoption au Parlement.
Il sera intéressant de voir comment le bon sens pratique de l'Angleterre résoudra une question dans laquelle est engagé le double besoin de donner satisfaction au sentiment religieux et de sauvegarder les droits ide la liberté de conscience.