‹ L'instruction publique en France pendant la révolutionChapitre 36 sur 42 · TROISIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME QUESTION

sous QUELS RAPPORTS L'INSTRUCTION DOIT-ELLE ÊTRE MISE SOUS LA DÉPENDANCE DES CORPS ADMINIS- TRATIFS.

Votre comité répond : Sous le rapport de Tordre public et sous celui des dépenses et de l'administration générale des propriétés nationales. Mais la partie de l'instruction publique qui se renferme dans la propagation des lumières doit être sous la sauvegarde d'une surveillance distincte et protectrice, qui, au lieu de contraindre, stimule ; au lieu d'arrêter, dirige l'enseignement et serve à répandre avec plus de discernement, d'uniformité et de célérité, les connaissances, les découvertes et les procédés qui peuvent éclairer utilement la raison et fournir à l'industrie de nouvelles ressources. Donnons quelque développement à cette réponse :

lo Nul citoyen, nul établissement ne peut se soustraire aux lois d'ordre et de police générale. Les maisons que vous allez consacrer au perfectionnement de la raison et de la philosophie ne doivent pas être des asiles privilégiés d'impunité. La même loi doit veiller pour tous et sur tous les citoyens et frapper de la même manière tout infracteur de l'ordre public quelles que soient ses fonctions, et dans quelque lieu qu'il se trouve ;

2** Pour le traitement et les dépenses de chaque place, les professeurs et autres employés dans

renseignement seront sur la même ligne que les autres fonctionnaires publics et soumis au même ordre de choses. Les professeurs lie doivent se mêler d'aucune administration de fonds que sous la surveillance publique et commune ;

30 Soit que les bâtiments appartiennent aux communes ou à la nation, ce sera aux municipalités ou aux corps administratifs, mais jamais aux professeurs à veiller à leur conservation ou entretien ;

4® Les bibliothèques, instruments, collections et autres objets faisant partie de la communauté nationale doivent dépendre de Tadministration générale, afin qull n'y ait qu'un seul centre de surveillance pour tout ce qui appartient à la République ; et, d'une autre part, ils doivent être mis à la disposition des professeurs ou autres employés pour s'eu servir sous leur responsabilité collective.

5<> La question peut être examinée sous le rapport des nominations. Il importe que ceux qui doivent répandre le goût de Tétude et des mœurs, Tamour de la patrie et des lois, aient du dévouement pour la fonction respectable d'instituteur, un attachement inébranlable aux principes qui doivent fonder la république du savoir.

A ces trois caractères d'éligibilité : volonté de l'individu, civisme et capacité, nous devons ajouter, au moins po*ur les degrés inférieurs, la volonté exprimée des pères de famille de diriger leur école. La nature leur a imposé le devoir sacré d'assurer à leurs enfants des vertus et du bonheur :

ils ont donc le droit et ils doivent l'exercer autant qu'il est possible, de choisir entre les plus capables, les plus patriotes et les plus dévoués, ceux à qui ils entendent remettre le soin de leurs enfants, avec qui ils vont partager leur autorité paternelle, et concourir par une surveillance combinée,! à l'œuvre sainte de l'éducation. Or, la volonté sera connue par une inscription libre à la municipalité du lieu, qui sera ouverte à tous les citoyens qui veulent courir cette carrière. Le civisme peut être attesté par les municipalités.

Mais la capacité ne peut être reconnue que par des hommes éclairés, dans les parties même qui sont l'objet de renseignement dans la place vacante. Ce serait compromettre très dangereusement l'instruction publique, que de faire détermiiier ce dernier caractère par les corps administratifs, ou par le pouvoir exécutif. Enfin l'assemblée des pères de famille nommerait définitivement, sur une liste de personnes pour lesquelles les trois caractères précédents auraient été reconnus;

6° L'enseignement est le dernier rapport, et en même temps le plus important, sous lequel la gestion générale doive être considérée.

Les maux nombreux que la tyrannie a accumulés sur les peuples en enchaînant leurs pensées et en dirigeant les écoles à leur gré, doivent faire désirer aux amis de la liberté, qu'on assure par tous les moyens l'activité et la pureté de l'instruction publique; or, un dus plus puissants, des plus indispensables, c'est l'indépendance de Ten-

seignement^ tant des corps administratifs que du pouvoir exécutif.

La propagation de la lumière n'est point un objet d'administration. La livrer à des autorités occupées de grands intérêts, mais étrangères aux arts et aux sciences, ce serait violer le plus beau droit de Tesprit humain, celui de ne reconnaître de bornes à sa perfectibilité que celles de la nature.

Quelle que soit l'organisation que vous donniez à la République, il est de l'essence du pouvoir exécutif d'avoir une très grande autorité ; mais il ne doit jamais diriger à son gré l'opinion publique; car l'opinion seule peut le surveiller efficacement. Gardons-nous d'accroître sa puissance en mettant dans ses mains un instrument aussi actif que celui de l'instruction publique, avec lequel un agent pervers pourrait si aisément jeter dans la génération naissante les germes des maux qu'il n'aurait pu faire à ses contemporains : il pourrait empoisonner cette première source de la vie sociale longtemps avant qu'on pût s'en apercevoir et y porter remède.

Le Corps législatif sera toujours le conservateur le plus immédiat des droits et des intérêts du peuple, veillera à ce que la marche de l'esprit humain ne soit point entravée, à ce que la liberté de penser soit la première sentie dans toute sa plénitude par le jeune républicain, qui viendra puiser dans les écoles des lumières et des vertus.

L'indépendance de l'enseignement est un droit national; c'est celui de perfectionner toutes les

facultés de l'homme, et par conséquent toutes les institutions sociales; c'est le droit de la raison publique, qui doit nous faire tendre sans cesse à une félicité plus parfaite, et qui ne doit reconnaître de régulateur que la raison elle-même, en suivant un mode qui doit résulter de l'organisation générale de Tinstruction publique.

Plusieurs autres questions peuvent se présenter en ce sujet important qui nous occupe ; mais votre Comité a cru. de voir se réduire à celles qui pouvaient conduire le plus directement à des bases fondamentales ; les autres seront examinées successivement.

(1) Après le Rapport de Homme, plusieurs plans d^éducation ou projets de décrets furent présentés : par Rabaut Saint-Etienne (21 décembre 1792), Henri Bancal, député du Puy-de-Dôme (24 décembre). Plus tard d'autres projets furent développés par Deleyre {Ecoles professionnelles) ^ Arbogast, député du Bas- Rhin (Bibliothèques publiques)^ Masuyer, Fouché (de Nantes).

Ce fut seulement le 30 mai 1793 que la Convention, à la suite d'un projet de décret, présenté par Barère au nom du Comité de salut public, organisa définitivement les écoles primaires. Un nouveau comité de Tinstruction publique dans lequel figuraient Tabbé Siéyès, Daunou et Lakanal présenta un autre projet de décret sur l'éducation nationale. La rapport fut fait le 26 juin 1793 par Lakanal dont le nom est attaché à la création des Ecoles normales et des Ecoles centrales. La Convention rejeta implicitement le projet présenté par Lakanal en décrétant qu'une commission de six membres serait chargée d'en rédiger un nouveau. Cette commission dont faisaient partie Couppé de l'Oise, Bourdon et Robespierre, crut devoir avant tout exposer à la Convention le plan d'éducation de Le Peletier Saint-Fargeau.

La Convention nationale doit trois monuments à l'histoire: la Constitution, le Code des lois civiles, Y éducation publique.

(1) Ce travail trouvé dans les papiers de Michel Le Peletier Saint-Fargean sous le titre de Plan d'éducation nationale, fut oqmmnDiqaé par son frère Félix Le Peletier à la Commismission des Six y qni Tadopta. Le 13 juillet 1793, Maximilien Robespierre le présenta à la Convention après en avoir fait précéder la lecture des paroles suivantes: c Citoyens, votre commission d'instruction publique sera bientôt en état de vous présenter l'ensemble du travail important dont vous l'avez chargée. Elle a cru devoir dès aujourd'hui présenter à la nation et à vous un garant de ses principes, en remettant sous vos yeux l'ouvrage d'un homme illustre qui fut notre collègue, et que le tombeau met à couvert des traits de l'envie et peutêtre de la calomnie, si toutefois la rage des satellites de la tyrannie savait respecter même les droits du tombeau. Avec la mémoire de ses vertus, Michel Le Peletier a légué à la patrie nn plan d'éducation publique que le génie de l'humanité semble avoir tracé. Ce grand objet occupa encore sa pen-

Je mets à peu près sur la même ligne Timportance comme la difficulté de chacun de ces grands ouvrages.

Puissions-nous leur donner la perfection dont ils sont susceptibles ! car la gloire des conquêtes et des victoires est quelquefois passagère ; mais les belles institutions demeurent et elles im* mortalisent les nations.

Llnstrucliou publique a déjà été l'objet d'une discussion intéressante ; la manière dont ce sujet a été traité, honore l'Assemblée et promet beaucoup de la France.

J'avoue pourtant que ce qui a été dit jusqu'ici ne remplit pas Tidée que je me suis formée d'un plan d'éducation. J'ai osé concevoir ime plus vaste pensée, et considérant à quel point l'espèce humaine est dégradée par la vue de notre ancien système social, je me suis convaincu de la nécessité d'opérer une entière régénération, et si, je

sée, lorsque le crime plongea dans son sein le fer sacrilège. Celui qui disait : « Je meurs content, ma mort servira la liberté, » pouvait se réjouir aussi de lui avoir rendu d'autres services moins douloureux pour la patrie; il ne quittait point la terre sans avoir préparé pour le bonheur des hommes un ouvrage digne de sa vie et de sa mort. Citoyens, vous allez entendre. Le Peletier dissertant sur l'éducation nationale; vous allez le revoir dans la plus noble partie de lui-même. En l'écoutant, vous sentirez plus douloureusement la grandeur de la perte que vous avez faite, et l'univers Aura une preuve de plus que les implacables ennemis des rois (que la tyrannie, peints! farouches,et si sanguinaires), sont les plus tendres amis de rhumanité. »

peux rexprimer ainsi, de créer un nouveau peuple.

Former des hommes, propager les connaissances humaines ; telles sont les deux premières parties du problème que nous avons à résoudre.

La première constitue l'éducation ; la seconde, l'instruction.

Celle-ci, quoique offerte à tous, devient par la nature même des choses, la propriété exclusive d'un petit nombre de membres de la société, à raison de la différence des professeurs et des talents.

Celle-là doit être commune à tous et universellement bienfaisante.

Quant à Tune, le Comité s'en est occupé et il vous a présenté des vues utiles.

Pour l'autre, il Ta entièrement négligée. En un mot, son plan d'instruction publique me parait fort satisfaisant ; mais il n'a point traité l'éducation.

Tout le système du Comité porte sur cette base, l'établissement de quatre degrés d'enseignement ; savoir les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées.

Je trouve dans ces trois derniers cours un plan qui me paraît sagement conçu pour la conservation,pour la propagation et le perfectionnement des connaissances humaines. Ces trois degrés successifs ouvrent à l'instruction une source féconde et habilement ménagée et j'y vois des moyens tout àla fois convenables et efficaces pour seconder les talents des citoyens qui se livrent à

la culture des lettres, des sciences, et des beauxarts.

Mais avant ces degrés supérieurs qui ne peuvent devenir utiles qu'à un petit nombre d'hommes, je cherche une instruction générale pour torus, convenable aux besoins de tous, qui est une dette de la République envers tous ; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale, et j'avoue que le premier degré que le Comité propose sous le nom d'écoles primaires, me semble bien éloigné de présenter tous ces avantages.

D'abord, je remarqne avec peine que jusqu'à six ans l'enfant échappe à la vigilance du législateur et que cette portion importante de leur vie reste abandonnée aux préjugés subsistants et à la merci des vieilles erreurs.

A six ans, la loi commence à exercer son influence ; mais cette influence n'est que partielle, momentanée et par la nature même des choses, elle ne peut agir que sur le moindre nombre des individus qui composent la nature.

Suivant le projet, il doit être établi environ vingt à vingt-cinq mille écoles primaires, c'està-dire à peu près une école par lieue carrée.

Ici commence à se faire sentir une première inégalité ; car les enfants domiciliés dans la ville, bourg, village où sera située l'école primaire en profiteront et bien plus souvent et bien plus cons tamment: ceux au contraire qui habitent les campagnes et les hameaux, ne pourront pas les fréquenter aussi habituellement, à raison des diffl-

cultes locales, des saisons et d'une foule d'autres circonstances.

Cet inconvénient n'aura pas lieu seulement à l'égard de quelques maisons éparses et séparées : un très grand nombre de communes et de paroisses vont réprouver. Il ne faut qu'un calcul bien simple pour s'en convaincre.

Il existe dans la République quarante-quatre mille municipalités ; on propose' l'établissement de vingt à vingt-cinq mille écoles primaires ; il est clair que la proportion majeure sera de deux paroisses par école. Or, personne ne peut douter que la paroisse où l'école sera placée, aura de grands avantages sur la continuité, la commodité de l'instruction et pour la durée des leçons.

Une bien plus grande inégalité va s'établir encore a raison des diverses facultés des parents : et ici les personnes aisées, c'est-à-dire, le plus petit nombre, ont tout l'avantage.

Quiconque peut se passer du travail de son enfant pour le nourrir, a la facilité de le tenir aux écoles tout les joors et plusieurs heures par jour.

Mais quanta la classe indigente comment ferat-elle ICet enfant pauvre, vous lui offrez bien l'instruction ; mais avant, il lui faut du pain. Son père laborieux s'en prive d'un morceau pour le lui donner: mais il faut que l'enfant gagne l'autre. Son temps est enchaîné au travail, car au travail est enchaînée sa subsistance. Après avoir passé aux champs une journée pénible, voulez-vous que pour repos il s'en aille à l'école éloignée peut

être d'une demi-lieue de son domicile ? Vainement vous établirez une loi coërcitive contre le père ; celui-ci ne saurait se passer journellement du travail d'un enfant gui à huit, neuf et dix ans, gagne déjà quelque chose. Un petit nombre d'heures par semaine, voilà tout ce qu'il peut sacrifier, ^nsi l'établissement des écoles telles qu'on les propose, ne sera, à proprement parler, bien profitable qu'au petit nombre de citoyens indépendants dans leur existence, hors de l'atteinte du besoin. Là ils pourront faire cueillir abondamment par leurs enfants le fruit de l'instruction ; là, il n'y aura encore qu'à glaner pour l'indigent.

Cette inégale répartition du bienfait des écoles primaires est le moindre des inconvénients qui me frappent dans leur organisation. J'en trouve un bien plus grand dans le système d'éducation qu'elles présentent.

Je me plains qu'un des objets le» plus essentiels de l'éducation est omis : le perfectionnement de l'être physique. Je sais qu'on propose quelques exercices de gymnastique : cela est bon; mais cela ne suffit pas. Un genre de vie continu, une nourriture saine et convenable à l'enfance, des travaux graduels et modérés, des épreuves suc^ cessives, mais continuellement répétées, voilà les seuls moyens de créer des habitudes. Voilà les moyens efficaces de donner au corps tout le développement et toutes les facultés dont il est susceptible.

Quant à l'être moral, quelques instructions

utiles, quelques moments d'étude, tel est le cercle étroit dans lequel est renfermé le plan proposé. C'est l'emploi d'un petit nombre d'heures ; mais tout le reste de la journée est abandonné au hasard des circonstances, et l'enfant, lorsque l'instant de la leçon est passé, se trouve bientôt rendu soit à la mollesse du luxe, soit à l'orgueil de la vanité, soit à la grossièreté de l'indigence, soit à l'indiscipline de l'oisiveté. Yictime malheureuse des vices, des erreurs, de l'infortune, de l'incurie de tout ce qui l'entoure, il sera un peu moins ignorant que par le passé, les écoles un peu plus nombreuses, les maitres un peu meilleurs qu'aujourd'hui ; mais aurons-nous vraiment formé des hommes, des citoyens, des républicains; en un mot la nation sera-t-elle régénérée?

Tous les inconvénients que je viens de développer sontinsolubles, tant que nous ne prendrons pias une grande détermination pour la prospérité de la République.

Osons faire und loi qui aplanisse tous les obstacles, qui rende faciles tous les plans les plus parfaits d'éducation ; qui appelle et réalise toutes les beUes institutions ; une loi qui sera faite avant dix ans si nous nous privons de l'honneur de l'avoir portée; une loi toute en faveur du pauvre, puisqu'elle reporte sur lui le superflu de l'opulence, que le riche lui-même doit approuver s'il réfléchit, qu'il doit aimer s'il est sensible. Cette loi consiste à fonder une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également etefflca cément commune à tous, la seule capable de

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régénérer Tespèce humaine, soit pour les dons physiques, soit pour le caractère moral : en un mot, cette loi est l'établissement de Vinstitution publique. Consacrons en le salutaire principe; mais sachons y apporter les modifications que l'état actuel des esprits et l'intérêt industriel de la République peuvent rendre nécessaires.

Je demande que vous décrétiez que depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, et jusqu'à onze pour les filles, tous les enfants sans distinction et sans exception seront élevés en commun aux dépens de la République et que tous, sous la sainte loi de r égalité, rfj^rp.vropt. Ips mftmftfi vAtftTTiftnts^ mAnift nnnrritiirf>j Tn^p^o fnsfmr^tir^n, mêmes^oins.

Parle^ô3e"suivant lequel je vous proposerai de reporter la charge de cet établissement, presque tout portera sur le riche ; la taxe sera presqu'insensible pour le pauvre. Ainsi vous atteindrez les avantages de l'impôt progressif que vous désirez d'établir; ainsi sans convulsion et sans injustice vous effacerez les énormes disparités de fortune dont l'existence est une calamité publique.

Je développe en peu de mots les avantages, les détails et les moyens d'exécution du plan que je vous soumets.

Tous les enfants recevront le bienfait de l'instruction publique durant le cours de sept années, depuis cinq ans jusqu'à douze ans.

Cette portion de la vie est vraiment décisive pour la formation de l'être physique et moral de l'homme.

11 faut la dévouer toute entière à une surveillance de tous les jours, de tous les moments.

Jusqu'à cinq ans on ne peut qu'abandonner Tenfance aux soins des mères : c'est le vœu, c'est le besoin de la nature; trop de détails, des attentions trop minutieuses sont nécessaires à cet âge. Tout cela appartient à la maternité. Cependant je pense que la loi peut exercer quelqu'influence sur ces premiers instants de l'existence humaine. Mais voici dans quelles bornes je crois qu'il faut renfermer son action : donner aux mères encouragements, secours, instructions; les intéresser efficacement à allaiter leurs enfants, les éclairer sur les erreurs et les négligences nuisibles, sur les soins et les attentions salutaires ; rendre pour elles la naissance et la conservation de leurs enfants, non plus une charge pénible, mais au contraire une source d'aisance et l'objet d'une espérance progressive : c'est là tout ce que nous pouvons faire utilement en faveur des cinq premières années de la vie : tel est l'objet de quelques-uns des articles de la loi que je propose. Les mesures indiquées sont simples ; mais je suis convaincu que leur effet certain sera de diminuer d'un quart pour la République la déperdition annuelle des enfants qui peuvent être victimes de la misère, des préjugés et de l'incurie.

A cinq ans, la patrie recevra l'enfant des mains de la nature; à douze ans elle le rendra à la sociétés

Cette époque, d'après les convenances particulières et l'existence publique de la France, m'a

paru la plas convenable pour le terme de Finslitution publique.

A dix ans, ce serait trop tôt : Touvrage est à peine ébauché.

A douze ans le pli est donné et Timpressîon des habitudes est gravée d'une manière durable.

A dix ans rendre les enfants à des parents pauvres, ce serait souvent leur rendre encore une charge; le bienfait de la nature serait incomplet.

A douze ans, les enfants peuvent gagner leur subsistance; ils apportent une nouvelle ressource dans leur famille.

Douze ans est Tâge d'apprendre les divers métiers, c'est celui où le corps déjà robuste peut commencer à se plier aux travaux de l'agriculture.

C'est encore l'âge où l'esprit déjà formé peut, avec fruit, commencer l'étude des belles-lettres, des sciences ou des arts agréables.

La société a divers emplois : une multitude de professions appellent les citoyens.

A douze ans, le moment est venu de commencer le noviciat de chacune d'elles ; plus tôt, l'apprentissage serait prématuré; plus tard, il ne resterait pas assez de cette souplesse, de cette flexibilité qui sont les dons heureux de l'enfance.

Jusqu'à douze ans l'éducation commune est bonne parce que jusque-là il s'agit de former, non des laboureurs, non des artisans, non des savants, mais des hommes pour toutes les professions.

Jusqu'à douze ans Téducation commune est bonne parce qu'il s'agit de donner aux enfants des qualités physiques et morales, les habitudes et les connaissances qui, pour tous, ont une commune utilité.

Lorsque Tâge des professions est arrivé, Téducation commune doit cesser parce que pour chacune l'instruction doit être différente; réunir dans une même école l'apprentissage de toutes est impossible. Prolonger Tinstitution publique jusqu'à la fin de Tadolescence est un beau songe; quelquefois nous Tavons rêvé délicieusement avec Platon; quelquefois nous l'avons lu avec enthousiasme réalisé dans les fastes de Lacedémone. Quelquefois nous en avons retrouvé l'insipide caricature dans nos collèges. Mais Platon ne faisait que des philosophes ; Lycurgue ne faisait que des soldats; nos professeurs ne faisaient que des écoliers. La République française, dont la splen-i deur consiste dans le commerce et l'agriculture al besoin de faire des hommes de tous les états ; alors|| ce n'est plus dans les écoles qu'il faut les renfermer; c'est dans les divers ateliers, c'est sur la surface des campagnes qu'il faut les répandre. Toute autre idée est une chimère qui, sous l'apparence trompeuse de la perfection, paralyserait les bras nécessaires, amaigrirait le corps social, et bientôt en opérerait la dissolution.

Je propose que pour les filles le terme soit fixé à onze ans; leur développement est plus précoce, et d'ailleurs elles peuvent commencer plus tôt l'apprentissage des métiers auxquels elles sont

propres parce que ces métiers exigent moins de force.

Dans un moment, je parlerai de l'éducation supplémentaire offerte à tous les jeunes citoyens sans exception. Je parlerai aussi des cours d'études auxquels un petit nombre pourra se trouver porté par son goût, ses facultés et son talent.

Mais tout cela est pour Tadolescence ; nul n'y sera admis avant douze ans, tout cela est la suite de l'instruction publique. Il faut d'abord pour tous que le cours entier de l'institution ait été parcouru.

J'en reviens maintenant au mode d'en organiser les établissements.

Dans les villes, pour chaque section, pour chaque canton, dans les campagnes, d'ordinaire une seule maison d'institution pourra suffire. Il en sera établi plusieurs si la population l'exige, chaque établissement contiendra quatre à six cents élèves.

Je propose cette division parce qu'elle concilie deux avantages : d'un côté elle diminue les frais qui sont moindres dans une seule grande maison que dans plusieurs maisons séparées ; et cependant elle ne met pas une trop grande distance entre les enfants et leurs familles; le plus grand éloignement sera au plus de deux ou trois lieues : ainsi, les parents pourront souvent et facilement revoir le dépôt qu'ils auront confié à la patrie, et l'existence de Finstilution républicaine ne coûtera pas un regret à la nation.

Ici s'élève une question bien importante.

L'institution publique des enfants sera-t-elle d'obligation pour les parents, ou les parents auront-ils seulement la faculté de profiter de ce bienfait national?

D'après les principes, tous doivent y être obligés.

Pour l'intérêt public, tous doivent y être obligés.

Dans peu d'années tous doivent y être obligés. Mais dans le moment actuel il vous semblera peut-être convenable d'accoutumer insensiblement les esprits à la pureté des maximes de notre nouvelle Constitution. Je ne vous le propose qu'à regret; je soumets à votre sagesse une modification que mon désir intime est que vous ne jugiez pas nécessaire. Elle consiste à décréter que d'ici à quatre ans l'institution publique ne sera que facultative pour les parents; mais ce délai expiré, lorsque nous aurons acquis, si je peux m'exprimer ainsi, la force et la maturité républicaines, je demande que quiconque refusera ses enfants à l'institution commune soit privé de l'exercice des droits de citoyen pendant tout le temps qu'il se sera soustrait à remplir ce devoir civique et qu'il paye en outre double contribution dans la taxe des enfants dont je vous parlerai dans la suite. Il sera facile de placer ces établissements dans les édifices appartenant à la nation, maisons religieuses, habitations d'émigrés et autres propriétés publiques. Et je voudrais encore qu'à défaut de cette ressource, les vieilles citadelles de la féodalité servissent pour tette intéressante destina-

tîon. De toutes parts, on murmure et on réclame contre Texistence de ces châteaux et de ces tours, monuments odieux d'oppression : au lieu de les détruire, employons utilement leur masse antique.

Dans un canton composé communément de six à huit paroisses, la nation pourra choisir entre plusieurs, tout en dédommageant le propriétaire ; elle se procurera encore à peu de frais un local étendu; elle fera sortir des mains de simples citoyens, des palais qui offensent l'œil sévère de l'égalité; et ce dernier sacrifice servira, malgré lui peut-être, le triste châtelain, actuellement oppressé de sa colossale demeure, depuis que Tafifranchissement des campagnes a tari la source de son opulence.

D'après les calculs que j'ai faits, il m'a semblé qu'un maître pour cinquante enfants suffirait.

D'abord on pourrait croire que c'est une trop forte charge pour une seule personne, mais j'ai imaginé qu'il serait facile de classer les enfants de telle manière que les plus âgés, ceux de dix et de onze ans, par exemple, pussent soulager le maître dans les fonctions, surveiller les plus jeunes, aider pour les répétitions. Je trouve beaucoup d'avantage à établir dans la petite troupe enfantine,ces espèces de grades; ils seront propres à faciliter l'exécution de tous les détails, et à y maintenir une exacte discipline .

Chaque maître aura sous lui un égal nombre d'enfants de différents âges. 11 sera indépendant des autres maîtres, comme aussi son autorité se bornera aux enfants qui lui seront confiés. Il ne

sera responsable qu'aux administrations publiques, et à rétablissement spécial de surveillance, dont je vais parler dans un moment .

Je ne fais qu'indiquer rapidement, je ne développe point le mode de créer et d'organiser les établissements; la nomination, la distribution des instituteurs et institutrices, l'ordre intérieur de la maison, tous ces détails feront l'objet des règlements particuliers.

Je me hâte d'aborder une portion plus intéressante de mon travail, je veux dire le système de l'éducation qui sera suivi dans le cours de Tinstitution publique.

Ici j'écarte toute théorie abstraite ; j'abandonne les recherches savantes sur la nature de l'homme, sur la perfectibilité morale et physique dont il est susceptible, sur l'origine et les causes de ses affections, de ses passions, de ses vertus, de ses vices. Que des observateurs, que des métaphysiciens méditent ces grandes questions; j'avoue que je n'aime que les idées simples et claires. Je cherche une bonne méthode, bien usuelle, de bons moyens bien familiers, de bons résultats bien évidents : qu'ici rien ne soit ingénieux, mais que tout soit utile. J'ai toujours pensé qu'en politique, en législation, en économie sociale, des conceptions trop fines, trop déliées, et si je peux m'exprimer ainsi, trop parfaites, sont d'un médiocre usage. Il faut opérer des effets généraux, il faut produire en masse, et si je parviens à réaliser l'existence d'une somme bien sensible d'avantages pour la société toute

entière, et pour les individus en particulier, je croirai avoir bien servi Thumanité et naon pays.

N'oublions pas quel est Tobjet de cette première éducation commune à tous, égale pour tous.

Nous voulons donner aux enfants les aptitudes physiques et morales, qu'il importe à tous de retrouver dans le cours de la vie, quelle que soit la position particulière de chacun. Nous ne les formons pas pour telle ou telle destination déterminée, il faut les douer des avantages dont l'utilité est commune à l'homme de tous les états ; en un mot, nous préparons, pour ainsi parler, une matière première, que nous tendons à rendre essentiellement bonne, dont nous élaborons les éléments de telle sorte qu'en sortant de nos mains, elle puisse recevoir la modification spéciale des diverses professions dont se compose la République. Tel est le problème que nous avons à résoudre. Voici de quelle manière je pense que nous pouvons y procéder utilement.

Nos premiers soins se porteront sur la portion physique de l'éducation. Former un bon tempe- . rament aux enfants, augmenter leurs forces, favoriser leur croissance, développer en eux vigueur, adresse, agilité; les endormir contre la fatigue, les intempéries des saisons, la privation momentanée des premiers besoins de la vie : voilà le but auquel nous devons tendre ; telles sont les habitudes heureuses que nous devons créer en eux; tels sont les avantages physiques qui, pour tous en général, sont un bien précieux.

Les moyens pour remplir cet objet seront fa-

ciles dans le système de Tinstitution publique. Ce qai serait impraticable pour des enfants envoyés à l'école deux heures par jour, quelquefois deux heures seulement par semaine, et tout le reste du temps hors de la dépendance d'une commune discipline, se réalise ici sans effort.

Continuellement sous l'œil et dans la main d'une active surveillance, chaque heure sera marquée pour le sommeil, le repas, le travail, l'exercice, le délassement ; tout le régime de vie sera invariablement réglé ; les épreuves graduelles et successives seront déterminées; les genres de travaux du corps seront désignés; les exercices de gymnastique seront indiqués; un règlement salutaire et uniforme prescrira tous ces détails, et une exécution constante et facile en assurera les bons effets.

Je désire que pour les besoins ordinaires de la vie, les enfants privés de toute espèce de superfluité, soient restreints à l'absolu nécessaire. Ils seront couchés durement, leur nourriture saine, mais frugale ; leur vêtement commode mais grossier.

Il importe que pour tous, l'habitude de l'enfance soit telle, qu'aucun n'ait à souffrir du passage de l'institution aux divers états de la société. L'enfant qui rentrera dans le sein d'une famille pauvre, retrouvera toujours ce qu'il quitte ; il aura été accoutumé à vivre de peu, il n'aura pas changé d'existence : quant à Tenfant du riche, d'autres habitudes plus douces l'attendent, mais celles-là se contractent facilement.

EL pour le riche lui-même, il peut exister dans la vie telles circoustances où il bénira Tâpre austérité et la salutaire rudesse de l'éducation de ses premiers ans .

Après la force et la santé, il est un bien que l'institution publique doit à tous, parce que pour tous il est d'un avantage inestimable, je veux dire Taccoutumance au travail.

Je ne parle point ici de telle ou telle industrie particulière; mais c'est en général ce courage pour entreprendre une tâche pénible, cette action en l'exécutant, cette constance à la suivre, cette persévérance jusqu'à ce qu'elle soit achevée, qui caractérise l'homme laborieux.

Formez de tels hommes, et la République composée bientôt de ces robustes éléments, verra doubler dans son sein les produits de l'agriculture et de l'industrie.

Formez de tels hommes et vous verrez disparaître presque tous les erreurs.

Formez de tels hommes, et l'aspect hideux de la misère n'affligera plus vos regards.

Créez dans vos jeunes élèves ce goût, ce besoin, cette habitude de travail, leur existence est assurée, ils ne dépendent plus que d'eux-mêmes* J'ai regardé cette partie de l'éducation comme une des plus importantes.

Dans l'emploi de la journée tout le reste sera accessoire, le travail des mains sera la principale occupation.

Un petit nombre d'heures en sera distrait ; tous les ressorts qui meuvent les hommes . seront

dirigés pour activer l'ardeur de noire laborieuse jeunesse.

Les pères de famille, les élèves^ les maîtres, tous, par la loi que je vous propose, seront intéressés à produire dans les ateliers des enfants la masse la plus considérable de travail qu'il sera possible, tous y seront excités par leur propre avantage.

Les uns, parce qu'ils y trouveront la diminution de la charge commune; les autres parce qu'ils y verront l'espérance d'être honorés et récompensés ; les enfants enfin, parce que le travail sera pour eux la source de quelques douceurs toujours proportionnées à la tâche qu ils auront remplie.

Il est une foule d'emplois laborieux dont les enfants sont susceptibles. Je propose que tous soient exercés à travailler à la terre; c'est la première, c'est la plus nécessaire, c'est la plus générale occupation de l'homme ; partout d'ailleurs elle ofifre du pain.

On peut encore leur faire ramasser et répandre les matériaux sur les routes; les localités, les saisons, les manufactures voisines de la maison d'institution offriront des ressources particulières. Enfin un parti plus général ne serait peut-être pas impraticable.

Je voudrais qu'on établit dans les maisons d'institution divers genres de travaux auxquels tous les enfants sont propres, et qui, distribués et répartis dans tous ces établissements^ grossiraient

sensiblement pour la Bépublîque la masse annuelle des productions manufacturées.

J'appelle sur cette vue importante d'économie politique, Tattention et le génie des citoyens intelligents dans les arts. J'offre un programme à remplir sur cet objet, et je demande que la nation promette une honorable récompense pour tous ceux qui indiqueront un genre d'industrie facile qui soit propre à remplir la destination que je vous propose.

Régler sa vie le plus au joug d'une exacte discipline, sont encore deux habitudes importantes au bonheur de l'être social. Elles ne peuvent se prendre que dans l'enfance ; acquises à cet âge, elles deviennent une seconde nature.

On calculerait difficilement à quel point une vie réglée et bien ordonnée multiplie l'existence, moralise les actions de l'homme, fait entrer dans la conduite tout ce qui est bien, et la remplit tellement d'actes utiles, qu'il n'y reste plus de place, si je puis parler ainsi, pour tout ce qui est vice et désordre.

Je n'attache pas un moindre prix à Thabitude d'une austère discipline. Souvenons-nous que nous élevons des hommes destinés à jouir de la liberté, et qu'il n'existe pas de liberté sans obéissance aux lois.

Ployés tous les jours et à tous les instants sous le joug d'une règle exacte, les élèves de la patrie se trouveront formés à la sainte dépendance des lois et des autorités légitimes. Voyez ce JHune soldat avant qu'il ne s'engage, et re-

trouvez-le après qu'il a servi quelque temps; ce n'est plus le même homme ; ce changement est pourtant Touvrage de quelques mois de discipline militaire. Combien ce moyenne sera-t-il pas plus efficace, étant dirigé sur les organes souples et flexibles de Tenfance, modifié avec philosophie et mis en œuvre avec habileté et intelligence I

Sans réducation commune et nationale, il est également impossible de créer les deux habitudes importantes que je viens de développer. Deux heures d'école ébaucheraient à peine l'ouvrage ; rindépendance du reste du jour en effacerait jusqu'à la trace.

Sans l'éducation nationale, il vous faut aussi renoncer à former ce que j'appelle les mœurs de l'enfant, qui bientôt, par ce plan, vont devenir les mœurs nationales; son caractère, un langage qui ne soit pas grossier; l'attitude et le port d'un homme libre, enfin des manières franches, également distantes de la politesse et de la rusticité. Entre citoyens égaux d'une même République, il faut que ces divers avantages de l'éducation soient répartis à tous; car on a beau dire, ces nuances lorsqu'elles existent, créent d'incalculables différences et établissent de trop réelles inégalités entre les hommes.

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que toutes les habitudes dont j'ai présenté jusqu'ici rénumération, sont une source féconde d'avantages pour les enfants et pour l'Etat ; ce sont les vrais fondements d'une salutaire éducation ; sans elles il n'existe pas d'éducation. Si dans Tenfance,

nous ne les donnons pas à tous les citoyens, la nation ne peut pas être profondément régénérée.

De toutes ces habitudes, il n'en est pas une seule dont j'entrevoie la source dans le système du comité. Créer des habitudes est un objet entièrement étranger à son plan : il offre à tous d'utiles leçons ; mais pour former des hommes, des instructions ne suffisent pas.

J'aborde maintenant renseignement, cette partie de l'éducation, la seule que le Comité ait traitée, et ici je marcherai d'accord avec lui.

Quelles sont les notions, quelles sont les connaissances que nous devons à nos élèves ? Tou-> jours celles qui leur sont nécessaires pour l'état de citoyens, et dont l'utilité est commune à toutes les professions.

J'adopte entièrement, pour l'institution publique, la nomenclature que le Comité vous a présentée pour le cours des écoles primaires, apprendre à lire, écrire, compter, mesurer, recevoir des principes de morale, une connaissance sommaire de la constitution, des notions d'économie domestique et rurale, développer le don de la mémoire en y gravant les plus beaux récits de l'histoire des peuples libres et de la Révolution française ; voilà le nécessaire pour chaque citoyen ; voilà Tins traction qui est due à tous.

Je me contenterai d'observer que, sans multiplier davantage ces objets d'étude, je désire que l'enseignement en soit un peu plus étendu et plus approfondi que dans le plan du Comité ; je voudrais reporter quelque chose de Tinstruc^

tioD destinée par le Comilé, pour les écoles secondaires, dans mon cours d'institution publique.

Le Comité dans les écoles primaires n'avait préparé cette substance morale, pour Tenfance, que jusqu'à Tâge de dix ans. Je prolonge jusqu'à douze Tinstitution publique, et ces deux années comportent une nourriture plus solide et plus abondante.

Jusqu'ici j'ai développé le système de diverses habitudes dont la réunion forme le complément d'un bon cours d'éducation; et cependant je n'ai pas encore prononcé le nom de cette habitude morale qui exerce une si souveraine influence sur toute la vie de Thomme ; je veux dire la religion : sur cette matière délicate, il est plus aisé d'exprimer ce qui est mieux que ce qui est possible.

C'est d'après le principe que l'enfance est destinée à recevoir l'impression salutaire de l'habitude, que je voudrais qu'à cet âge, il ne soit pas parlé de religion, précisément parce que je n'aime point dans l'homme ce qu'il a toujours eu jusqu'à présent, une religion d'habitude. Je regarde ce choix important comme devant être l'acte le plus réfléchi de la raison.

Je désirerais que pendant le cours entier de l'Institution publique, l'enfant ne reçût que les instructions de la morale universelle et non les enseignements d'une croyance particulière.

Je désirerais que ce ne fût qu'à douze ans, lorsqu'il sera rentré dans la société, qu'il adoptût un

culte avec réflexion. Il me semble qu'il ne devrait choisir que lorsqu'il pourrait juger.

Cependant, d'après la disposition actuelle des esprits, surtout dans les campagnes, peut-être pourriez-vous craindre de porter le mécontentement et le scandale même au milieu de familles simples et innocentes, si les parents voyaient leurs enfants séparés jusqu'à douze ans des pratiques extérieures de tout culte religieux. Je soumets cette difficulté de circonstances à la sagesse de vos réflexions ; mais j'insiste, dans tous les cas, pour que cette partie de l'enseignement n'entre point dans le cours de l'éducation nationale, ne soit pas confiée aux instituteurs nationaux, et qu'il soit seulement permis (si vous jugez cette condescendance nécessaire), de conduire à certains jours et à certaines heures les enfants au temple le plus voisin, pour y apprendre et y pratiquer la religion à laquelle ils auront été voués par leurs familles.

Telles sont les bornes dans lesquelles se renferme le plan de l'institution publique.

Je peux le résumer en deux mots : donner à tous les habitudes physiques et les habitudes morales, les instructions et les connaissances qui, étant acquises dans l'enfance, influent sur tout le reste de la vie, qu'il importe à tous d'acquérir, qui ont une commune utilité pour tous à quelque profession qu'ils se destinent, et qui doivent produire une masse sensible d'avantages pour la société, lorsqu'elle en aura pourvu également tous les membres qui sont destinés à la composer.

366 INSTRUCTION PUBUQUE

Au surplus, ce plan tracé à la hâte a besoin sans doute d'être perfectionné; de meilleurs esprits, des philosophes plus profonds pourront suppléer à ce qu'il a de défectueux, le temps et Texpé-^ rience l'enrichiront. Mais j'observe que ce qu'il a d'utile, que son principal avantage, c'est cette susceptibilité de recevoir un perfectionnement graduel et progressif ; c'est un cadre dans lequel toute vue utile, toute institution bienfaitrice à l'enfance peut se placer d'elle-même.

Jamais dans les écoles primaires, nous ne trouverons qu'une instruction imparfaite. Leur vice radical, c'est de ne s'emparer que de quelques heures et de livrer à l'abandon toutes les autres. On concevra en vain des théories ingénieuses ; en vain, pour former, pour instruire l'enfance, établira-t-on des méthodes parfaites! Tout cela, avec des écoles primaires, manquera toujours par l'exécution ; avec un tel moyen il est impossible de produire autre chose que des effets ou nuls, ou partiels, ou profitables à un très petit nombre d'individus.

Dans l'institution publique au contraire, la totalité de l'existence de l'enfant nous appartient; la matière, si je puis m'exprimer ainsi, ne sort jamais du moule ; aucun objet extérieur ne vient déformer la modification que vous lui donnez. Prescrivez, l'exécution est certaine ; imaginez une bonne méthode, à Tinstant elle est suivie ; créez une conception utile, elle se pratique complètement et sans efforts.

J'ai adopté un moyen que je crois très efficace

pour donner à nos établissements d'institution publique la perfection dont ils sont susceptibles. C'est de publier des programmes. Dans mon projet de décret je vous en présente Taperçu.

Il ma semblé facile de diviser les différents éléments dont Tensemble complète notre cours d'éducation. Les uns concernent la formation de l'être moral.

Sur chacun de ces programmes, les citoyens seront invités à travailler et à concourir.

Ouvrez vos trésors pour composer sur chaque partie les meilleurs ouvrages ; et cette munificence même enrichira la République.

Je pousserai encore plus loin cette idée, et j'ose attester que la société et l'humanité pourraient recueillir d'importants avantages de l'établissement permanent de prix annuels proposés à quiconque aura conçu une pensée utile sur l'éducation, et ajouté un bon article au code de l'enfance.

Jusqu'ici je n'ai considéré le sujet que je traite, que sous le rapport de l'éducation ; maintenant je vais vous le présenter sous un autre aspect bien important, celui de l'économie politique.

Diminuer les nécessités de l'indigence, diminuer le superflu de la richesse, c'est un but auquel doivent tendre toutes nos institutions; mais il faut que la justice, comme la prudence, règlent notre marche. On ne peut s'avancer que pas à pas ; tout moyen convulsif est inadmissible ; la propriété est sacrée, et ce droit a reçu de votre premier décret une nouvelle et authentique garantie.

La mesure la plus douce comme la plus efficace de rapprocher l'immense distance des fortunes, et de corriger la bizarre disparité que le hasard de la propriété jette entre les citoyens, se trouve dans le mode de répartir les charges publiques. Soulager celui qui a peu, que le poids porte principalement sur le riche : voilà toute la théorie, et j'en trouve une bien heureuse et bien facile application dans la nouvelle charte qui va résulter de rétablissement de l'institution publique. En deux mots, l'enfant du pauvre sera élevé aux dépens du riche, tous contribuant pour tout dans une juste proportion, de manière à ne pas laisser à l'indigent même Thumilialion de recevoir un bienfait. Un calcul simple va établir ce résultat jusqu'à l'évidence.

Je propose que, dans chaque canton, la dépense de l'institution publique, nourriture, habillement, entretien des enfants, soit payée par tous les citoyens du canton, au prorata de sa contribution directe. Pour rendre la proportion' plus juste je prends l'exemple de trois citoyens.

Je suppose l'un ayant tout juste les facultés requises autrefois pour être citoyen actif, c'està-dire payant la valeur de trois journées de travail que j'évalue à trois livres ;

Je suppose à Vautre un revenu de mille livres qui lui produit deux cents livres d'imposition.

Enfin je donne à l'autre cent mille livres de rente pour lesquelles il paie une contribution de vingt mille livres.

Maintenant j'évalue par aperçu la taxe pour

réducatîon commune des enfants à une moitié en sus de Timposition directe.

Quelle sera la portion contributive de ces trois citoyens?

L'homme aux trois journées de travail paiera pour la taxe des enfants une livre dix sous.

Le citoyen qui a mille livres de revenu y contribuera pour cent livres.

Et celui qui est riche de cent mille livres de rente mettra pour sa part dans la taxe dix mille livres.

Comme vous voyez, c'est un dépôt commun qui se forme de la réunion de plusieurs mises inégales. Le pauvre met très peu, le riche met beaucoup ; mais lorsque le dépôt est formé il se partage ensuite également entre tous; chacun en retire même avantage, Féducationde ses enfants.

L'homme aux trois journées de travail moyennant la surtaxe de trente sous se verra affranchi du poids d'une famille souvent nombreuse ; tous ses enfants seront nourris aux dépens de l'Etat; avec ce faible sacrifice de trente sous il pourra avoir jusqu'à sept enfants à la fois élevés aux frais de la République.

J'ai cité l'homme aux trois journées : et cependant ce citoyen était dans la classe ci-devant privilégiée. Il était doué de l'activité : quelle foule innombrable ne profitera pas d'une manière encore plus sensible de la bienfaisance de cette loi, puisque toute la classe des citoyens ci-devant inactifs, au moyen d'une taxe moindre que trente sous, jouira du même avantage!

Il est de toute évidence gue^ depuis la classe des citoyens ci-devant inaclifs, en remontant jusqu'aux propriétaires de mille livres de rente, tout ce qui se trouve dans l'intervalle à intérêt à la loi.

Même pour le propriétaire de mille livres de rente, elle est utile ; car il n'est aucun citoyen qui, jouissant de ce revenu, ne s'abonne volontiers à cent livres par an pour la dépense de l'éducation de tous ses enfants.

Ainsi tout le poids de la surcharge portera uniquement sur ceux qui possèdent plus de mille livres de rente.

Ainsi, plus des dix-neuf vingtièmes de la France est intéressée à la loi ; car certainement il n'y a pas plus d'un vingtième des citoyens dont le revenu excède cent pistoles.

Dans toute cette partie nombreuse de la nation, je ne vois de lésés que les célibataires ou les , personnes mariées ou sans enfants; car ils mettent comme les autres à la masse commune, et ils retirent zéro. Mais je doute que leurs plaintes vous touchent ; ceux-ci ont moins de charges que le reste des citoyens.

D'après ce système, vous voyez qu'il n'y a que le riche dont la taxe se trouverait plus forte que ce qu'il lui en coûterait pour élever sa famille. Mais dans sa surcharge même j'aperçois un double avantage : celui de retrancher une portion du superflu de l'opulence ; celui de faire tourner cette surabondance maladive au soulagement des citoyens peu fortunés, j'ose dire au profit de la

société toute entière, puisqu'elle lui fournit les moyens de fonder une institution vraiment digne d'une République et d'ouvrir la source la plus féconde de prospérité, de splendeur et de régénération.

J'ose le demander, où sera maintenant l'indigence ? Une seule loi bienfaitrice Taura fait disparaître du sol de la France.

Jetez les yeux sur les campagnes ; portez vos regards dans Fintérieur de ses chaumières ; pé^ nétrez dans les extrémités des villes, oh une immense population fourmille à peine couverte de baillons ; connaissez les détails de ces utiles familles ; là-même le travail apporterait l'aisance ; tnais la fécondité y ramène encore le besoin. Le père et la mère, tous deux laborieux, trouveraient facilement dans l'industrie ce qu'il leur faut pour vivre ; mais ce pain gagné péniblement n'est pas pour eux seuls ; des enfants nombreux leur en arrachent une partie, et la richesse qu'ils donnent à l'État repousse sur eux toutes les horreurs de la misère.

Là, par l'injustice vraiment odieuse de notre économie sociale, tous les sentiments naturels se trouvent dépravés et anéantis.

La naissance d'un enfant est un accident. Les soins que la mère lui prodigue, sont mêlés de regrets et du mal-être de l'inquiétude. A peine les premières nécessités sont elles accordées à cette malheureuse créature ; car il faut que le besoin qui partage soit parcimonieux : l'enfant est mal nourri, mal soigné, mal traité ; et souvent, parce

372 INSTRUCTION PUBUQUE

qu'on souffre, il ne se développe point ou il se développe mal ; et à défaut de la grossière culture cette jeune plante est avortée. Quelquefois même, le dirai-je? un spectacle plus déchirant m'a navré ; je vois une famille affligée ; j'approche : un enfant venait d'expirer là... et d'abord la nature arrachait à ce couple infortuné quelques pleurs ; mais bientôt l'affreuse indigence lui présentait cette consolation plus amère encore que ses larmes... c'est une charge de moins!

Utiles et malheureux citoyens, bientôt peutêtre cette charge ne sera plus pour vous un fardeau; la République bienfaisante viendra l'alléger un jour; peut-être rendus à l'aisance et aux douces impulsions de la nature, vous pourrez donner sans regrets des enfants à la patrie. La patrie les recevra tous également, les élèvera tous également sur les fonds du superflu de la richesse; les nourrira tous également, les vêtira tous également ; et lorsque vous les reprendrez tout formés de ses mains, ils feront rentrer dans vos familles une nouvelle source d'abondance puisqu'ils y apporteront la force, la santé, l'amour et l'habitude du travail.

Quelque considérable que dût être la tâche des enfants, ce ne serait pas un motif sufâsant pour se priver des avantages d'une aussi belle institution, puisque cette tâche ne grèverait que le riche ; tandis que les parents dont la fortune est médiocre payeraient au-dessous de ce qu'il leur en coûterait chez eux pour élever leurs enfants. Mais

cette charge ne sera pas énorme, si vous adoptez quelques autres dispositions que je vous propose.

D'abord le produit du travail des enfants viendra au soulagement de la dépense de la maison ; tout enfant au-dessus de huit ans, c'est-à-dire plus de la moitié des élèves, peut gagner la nourriture. Il n'y aura que les enfants de cinq, six et sept ans, qui seront en pure charge ; ceux-là recevront sans rien mettre. Quiconque a vu des lieux où fleurit l'industrie, sait qu'on connaît Tart d'employer fort utilement des enfants de huit ans et au-dessus. Tout consiste à établir un ordre sage et à bien monter la machine.

Ici tous les intérêts concourront à multiplier auprès des maisons nationales d*institution des objets de travaux à la convenance des enfants.

Les citoyens du canton s'occuperont, s'empresseront d'en appeler Toccasion, puisque la masse des produits diminuera d'autant la charge qu'ils supportent. L'ardeur des enfants sera animée par des encouragements qu'un règlement sage présentera à leur émulation.

Les maîtres eux-mêmes recevront des récompenses, lorsque les enfants confiés à leurs soins auront emporté le prix du travail.

Je crois qu'il est encore une autre ressource dont nous pourrons grossir les fonds destinés à nos établissements.

Quelques enfants auront des revenus personnels.

Tant qu'ils seront au nombre des élèves de la

nation, toute dépense cessera pour eux ; qu*est-il besoin que ces revenus épargnés chaque année grossissent leurs capitaux pour le moment où ils seront en âge de jouir de leur bien? N'est-il pas plus naturel que pendant le temps où la nation prend soin d*eux^ leurs revenus soient appliqués à la dépense commune ?

Notre droit positif se joint ici à la raison pour indiquer cet emploi. Les pères et mères, par droit de garde, jouissaient des revenus de leurs enfants mineurs ; mais l'entretien des enfants en était la condition et la charge ; alors la charge passerait à la patrie ; il parait juste et convenable qu'elle jouisse aussi des avantages.

Yoici donc comme je propose de doter nos établissements d'institution nationale :

40 Le produit du travail des enfants ;

2o Les revenus personnels des enfants qui y seront élevés pendant tout le temps de leur éducation;

3o Le surplus sera fourni par les produits d'une taxe imposée sur tous les citoyens du canton, chacun dans la proportion de ses facultés. Je n'ajouterai plus qu'une observation pour terminer cet aperçu ; c'est que les intéressés devant euxmêmes administrer, ainsi que je vais le dévelop* per dans un instant, la plus sévère économie sera apportée dans les dépenses.

Les dépenses se borneront au juste nécessaire.

Aucun domestique ne sera employé dans les maisons d'institution : les enfants les plus âgés donneront aux plus jeunes les secours dont ils

pourront avoir besoin ; ils feront, chacun à leur tour, le service commun, ils apprendront, tout à la fois à se suffire à eux-mêmes, et à se rendre utiles aux autres.

Il n'existera donc, à proprement parler, que trois articles de dépense. Les appointements des instituteurs et institutrices, les vêtements, la nourriture des enfants.

Je propose de axer les appointements des instituteurs à quatre cents livres, et ceux des institutrices à trois cents, en leur donnant pour leur nourriture double portion de celle des enfants les plus âgés.

Quant aux vêtements, les étoffes les plus communes y seront employées, et vous pouvez con»cevoir que les frais n'en seront pas considérables.

Tous les citoyens du canton ayant un intérêt commun à l'économie, chacun y mettra un peu du sien ; Tun y mettra son étofïe, Fautre le métier qu'il fait, les mères de famille leur travail, tous se partageront la tâche à Tenvi, et ainsi la charge deviendra plus légère pour tous,

A regard de la nourriture, les aliments les plus simples et les plus communs, à raison de leur abondance, seront préférés.

Il sera fait un état de ceux qui conviennent à la santé des enfants ; et dans le nombre déterminé on choisira toujours celui que le climat et la saison offrent à moins de frais. Je crois que le vin et la viande en doivent être exclus; l'usage n'en est pas nécessaire à Tenfance; et pour vous présenter un aperçu de l'utile parcimonie qu'on peut

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apporter dans les frais de nourriture des jeunes élèves, je vous citerai un fait que tous les journaux du temps ont publié. Dans le grand hiver de 1788, le curé de Sainte-Marguerite, à Paris, employa, avec le plus grand succès, une recette composée d*un mélange de plusieurs espèces d aliments; il fit vivre fort sainement une multitude immense de malheureux, et la portion d'un homme fait n'allait pas à trois sous par jour.

Maintenant il ne me reste plus qu'à vous exposer de quelle manière je conçois que doit être organisée l'administration des nouveaux établissements d'institution publique. Quels autres que les pères de famille du canton pourraient recevoir cette marque honorable de la confiance publique? . Qui pourrait y apporter un intérêt plus direct ?

Où trouverions-nous une surveillance plus éclairée ?

Les pères de famille ont, tout à la fois, et le droit, et le devoir de couver continuellement des regards de tendresse et de sollicitude, ces intéressants dépôts de leur plus douces espérances. Maisaussi aux pères de famille est dû cet honneur : le célibataire ne l'a pas encore mérité.

Je propose que tous les ans, les pères de famille du canton réunis, choisissent, pour chaque maison d'éducation nationale, qui y sera établie, un conseil de cinquante deux pères pris dans leur sein. Chacun des membres du conseil sera obligé de donner dans tout le cours de Tannée, sept jours de son temps, et chacun fera sa semaine de résidence dans la maison d'institution, pour

suivre la conduite, et des enfants et des maîtres.

De cette manière, il y aura pour tous les jours de Tannée un père de famille chargé de la surveillance ; ainsi Tceil de la paternité ne perdra pas de vue l'enfance d'un seul instant.

Le père de famille surveillant aura pour fonction de s'assurer de la bonne qualité et de la juste distribution des aliments, de maintenir l'exécution des règlements pour l'emploi des différentes heures de la journée, d'activer le travail des mains, de dresser Tétat des tâches que chaque enfant aura remplies, d'entretenir la propreté si nécessaire à la bonne santé des élèves, de les faire soigner s'ils sont malades, enfin de tenir constamment les enfants et les maîtres dans la ligne étroite des devoirs qui seront tracés aux uns et aux autres.

Une fois tous les mois, le conseil des cinquante deux pères de famille s'assemblera, et chacun y rendra compte de ses observations, des plaintes ou des éloges dont sa semaine de surveillance lui aura fourni l'occasion.

Je crois utile que quelques membres des autorités constituées soient présents à cette séance, pour qu'ils puissent sans délai porter remède aux abus dont ils acquerraient la connaissance.

Pour l'administration pécuniaire, pour la recette et pour la dépense, le conseil des cinquantedeux pères formera un comité de quatre membres pris dans son sein, dont les fonctions seront de régler tous les achats pour le vêtement, la nourriture et l'entretien delà maison; de prescrire

suivant les saisons; la nature des aliments qui seront fournis aux enfants ; de déterminer les genres de travaux corporels auxquels ils seront employés ; de fixer le prix de leurs tâches ; enfin de tenir tous les registres.

Chaque mois ils présenteront leurs comptes au conseil des cinquante deux pères de famille, et le double en sera adressé aux autorités constituées.

Telle est Fadministration, tout à la fois simple et active que je propose pour chaque établissement d'éducation. Avec ces précautions avec cette surveillance, avec cette économie de l'intérêt personnel, nous pouvons être assurés que la tâche toujours légère pour le pauvre et pour le propriétaire d'une fortune médiocre, ne sera jamais excessive même pour le riche. Au surplus, en fait de taxe publique, c'est moins sa mesure qui appauvrit et énerve un état, que sa mauvaise répartition ou son emploi ; or, ici les caractères les plus heureux d'une saine économie politique se réunissent ; puisque la taxe proposée n'a d'autres effets que de placer une somme du superflu pour la verser sur le besoin. La somme d'une dépense qui existait auparavant, celle de la nourriture et entretien des enfants est changée ; mais alors tous mettaient également; c'était une charge supportée par tête ; aujourd'hui dans mon système elle devient proportionnelle aux facultés. La pauvreté n'y met presque rien, la médiocrité reste à peu près au même point ; l'opulence met presque tout.

PLAN DE MIHHKL LB PBLETIER 379

En Angleterre la seule taxe des pauvres monte à soixante millions. En Angleterre ^ont le territoire et la population ne formeraient qu'un tiers de la France. Là, une contribution aussi énorme est employée pour guérir une maladie du corps politique. En France, la taxe des enfants opérera des effets plus généraux et plus salutaires, puisqu'elle renouvellera tous les éléments de TEtat, qu'elle épurera, pour ainsi parler, tous les germes nationaux, et qu'elle portera dans la république les principes impérissables d'une vigueur et d'une santé toute nouvelle.

Ce mot de taxe des pauvres me fait concevoir une pensée à laquelle je crois quelque moralité. Nous regardons comme une dette delà société l'obligation de nourrir les vieillards et les infirmes hors d'état de gagner leur vie ; déjà vous en avez reconnu leprincipe, et vous vous occupez des moyens d'exécution. Pourquoi élever dispendieusement de nouveaux édifices? Formons une réunion doublement utile : je voudrais que les vieillards à la charge des communes d'un canton, trouvassent leur asile dans une partie des établissements destinés à l'institution publique.

Là, presque sans frais, ils partageraient une frugale nourriture; là, presque sans frais, ils recevraient les assistances journalières qui leur sont nécessaires : les enfants les plus âgés et les plus forts seraient successivement employés à l'honneur de les servir,

Quelle utile institution! Quelle leçon vivante des devoirs sociaux ! Il me semble qu'il existe

quelque chose de touchant et de religieux dans le rapprochement du premier et du dernier âge, de l'inûrmité caduque et de la vigueur de Tenfance. Ainsi le haut respect pour la vieillesse la compassion pour le malheur, la bienfaisante humanité, pénétreront dans Tâme de nos élèves avec leurs premières sensations et s'y graveront profondément ; leurs habitudes même deviendront en eux des vertus.

Tel est, représentants, l'aperçu rapide du plan que je vous soumets. Jusqu'ici il me semble que tous ceux qui ont traité cette matière se sont appliqués uniquement à former un systèpie d'instruction publique : moi j'ai cru qu'avant Tinstruction, il fallait fonder l'institution publique.

L'une est profitable à plu sieurs, -l'autre est de tous.

Celle-là propage des connaissances utiles ; cAle-ci crée et multiplie des habitudes nécessaires. Bientôt dans mon plan l'instruction publique aura sa place désignée ; c'est une décoration partielle de l'édifice; mais l'institution publique est la base fondamentale sur laquelle l'édifice entier est assis.

L'institution publique, comme je la conçois, sans nuire aux arts ni à l'agriculture, leur prépare au contraire une nouvelle prospérité ; elle leur emprunte quelques années de l'enfance, mais pour leur rendre bientôt des bras plus vigoureux et dévoués encore de toute la flexibilité du premier âge.

Ainsi la population recevra de puissants encouragements.

Ainsi les mères, par leur propre intérêt, seront ramenées au plus doux des devoirs, à celui d'allaiter elles-mêmes leurs^enfants.

AUisi jusqu'à cinq ans Tenfance sera moins abandonnée à une pernicieuse incurie ; desencou- / ragements et quelques lumières coni^erveronVà la République une foule innombrable de ces êtres malheureux que la nature constitua pour vivre, et que la négligence condamne chaque année h périr.

Ainsi, depuis cinq ans jusqu'à douze, c'est-àdire dans cette portion de la vie si décisive pour donner à l'être physique et moral la modification, l'impression, l'habitude quil conservera toujours, tout ce qui doit composer la République, sera jeté dans un moule républicain.

Là, traités tous également, nourris également, vêtus également, enseignés également, l'égalité sera pour les jeunes élèves, non une spécieuse théorie, mais une pratique continuellement effectuée .

Ainsi se formera une race renouvelée, forte, laborieuse, réglée, disciplinée, et qu'une barrière impénétrable aura séparée du contact impur des préjugés de notre espèce vieillie.

Ainsi réunis tous ensemble, tous indépendants du besoin, par la munificence nationale, la même instruction, les mêmes connaissances leur seront données à tous également*- et les circonstances particulières de l'éloignement du domicile, de

rindigence des parents, ne rendront illusoire pour aucun le bienfait de la patrie.

Ainsi la pauvreté est secourue dans ce qui lui manque; ainsi la richesse est dépouillée d'une portion de son superflu; et sans crise ni convulsion, ces deux maladies du corps politique s'atténuent insensiblement.

Depuis longtemps elle est attendue, cette occasion de secourir une portion nombreuse et intéressante de la société; les révolutions qui se sont passées depuis trois ans ont tout fait pour les autres classes de citoyens, presque rien encore pour la plus nécessiteuse peut-être, pour les citoyens prolétaires dont la seule propriété est dans le travail.

La féodalité est détruite, mais ce n'est pas pour eux; car ils ne possèdent rien dans les campagnes affranchies.

Les contributions sont plus justement réparties ; mais par leur pauvreté même, ils étaient presque inaccessibles à la charge : pour eux le soulagement est aussi presque insensible.

L'égalité civile est rétiablie, mais l'instruction et réducation leur manquent; ils supportent tout le poids du titre de citoyens ; ont-ils vraiment aptitude aux honneurs auxquels le citoyen peut prétendre?

Jusqu'ici Fabolition de la gabelle est le seul bien qui ait pu les atteindre, car la corvée n'existait déjà plus, et momentanément ils ont souffert par la cherté des denrées, par le ralentissement du travail^ et par l'agitation inséparable des tem-

pètes politiques. Ici est la révolution du pauvre... mais révolution douce et paisible, révolution qui s'opère sans alarmer la propriété, et sans offenser la justice. Adoptez les enfants des citoyens sans propriété, et il n'existe plus pour eux d'indigence. Adoptez leurs enfants, et vous les secou* rez dans la portion la plus chère de leur être. Que ces jeunes arbres soient transpJTantés dans la pépinière nationale ; qu'un même sol leur fournisse les sucs instructifs, qu'une culture vigoureuse les façonne; que, pressés les uns contre les autres, vivifiés comme par les rayons d'un astre bienfaisant, ils croissent, se développent, s^lanceni tous ensemble et à Tenvi sous les regards et sous la douce influence de la patrie.

L'enfant est parvenu à douze ans, à cet âge unit pour lui l'institution publique : il est temps de le rendre aux divers travaux de l'industrie. L'eû^ séparer davantage ce serait nuire à la société.

Mais jusque-là la société a payé sa dette rigoureuse envers lui, elle lui a conservé tout ce qu'il reçut de la nature, elle en a même perfectionné les dons dans sa personne : il est susceptible de tout» le sol est fertilisé pour toute espèce de productions. Le jeune élève a les habitudes physiques et morales nécessaires dans tous les états s'il a les connaissances d'une commune utilité aux citoyens de toutes les professions : en un mot, il a la préparation^ la modification générale qu'il lui importe d'avoir reçue, soit pour le bien-être particulier de la vie, soit pour constituer utile*^

ment une des portions élémentaires destinées à composer la République.

Cependant à cet âge placé entre la jeunesse et l'enfance, la patrie ne peut pas cesser toute surveillance : des soins sont encore dus à l'adolescence, parce qu'ils lui sont encore nécessaires ; et ici se présentent à nous des questions dont l'intérêt est vraiment digne de l'attention du Législateur.

Au sortir de l'institution publique, l'agriculture et les arts mécaniques vont appeler lapins grande partie de nos élèves^ car ces deux classes constituent la presque totalité delà nation.

Une très petite portion, mais choisie, sera destinée à la culture des arts agréables et aux études qui tiennent à l'esprit.

Voyons quels sont les devoirs de la société envers les uns et les autres. Quant aux premiers, l'apprentissage de leurs divers métiers' n'est pas du ressort de la loi. Le meilleur maître c'est l'intérêt; la leçon la plus persuasive, c'est le besoin. Les champs, les ateliers sont ouverts, ce n'est point à la République à instruire chaque cultiva* teur et chaque artisan en particulier; tout ce qu'elle peut faire, c'est de surveiller en général le perfectionnement de l'agriculture et des arts, surtout d'en développer les progrès par des encouragements efficaces et par les lois d'une saine économie.

Laisserons-nous pourtant à un abandon absolu deux classes nombreuses, celles des jeunes citoyens devenus artisans et laboureurs? ou plutôt

la société ne doit-eliepas continuer encore envers eux les soins de quelque culture morale?

Voici ce qui m'a paru utile et en même temps praticable.

La semaine appartient au travail ; les en détourner serait absurde et impossible; mais aux jours de délassement, à certaines époques qui seront déterminées, il est bon, il est convenable que la jeunesse retrouve des exercices du corps, quelques leçons, des fêtes, des rassemblements qui appellent son attention, intéressent sa curiosité, excitent son émulation. Ainsi les heureuses impressions qu'aura reçues T enfance ne s'effaceront point ; et sans rien dérober du temps nécessaire aux travaux, le repos cessera d'être oisif, et le plaisir lui-même présentera des instructions (i).

(1) La lecture de ce mémoire dans lequel on ne peut méconnaître un tendre intérêt pour Tenfance et pour la classe la 'plus nombreuse et la plus pauvre, ne pouvait manquer de produire une vive impression sur une assemblée dominée, à cette époque, par les idées les plus égalitaires. Soutenu par Léonard Bourdon, Danton et Robespierre, il fut combattu par Grégoire et Thibaudeau < L'imagination dit Robespierre, en opinant pour l'adoption du plan d'institution publique, pose les bornes du possible ; mais quand on a le courage de bien faire, il faut franchir ces bornes... Je vois d'un côté la classe des riches qui repousse cette loi ; de l'autre le peuple qui la demande : Je n^hésite plus : elle doit être adoptée. » Danton qui déclara plus tard, que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents, fit décréter la création de maisons d'égalité où les enfants seraient instruits, nourris et logés gratuitement, et de classes où les citoyens qui voudraient garder leurs enfants pourraient les envoyer pour s'y instruire. Fourcroy, dans le remarquable discours qui suit, adopta le projet

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Vos comités, dans un travail vraiment philosophique, vous ont offert des moyens d'appeler dans les solennités civiques la jeunesse sortie des premières écoles.

Ici donc s'achève mon plan par celui de vos comités; je n'ajouterais rien de neuf, et vos moments sont précieux.

d'ane éducation commune pour tons les enfants, mais dans des externats seulement, ce qui réduisait à des proportions raisonnables et pratiques, le plan chimérique proposé par Le Peletier.

La Convention nationale a entendu deux fois la lecture du plan d'éducation de Michel Le Pelétier ; il n'est pas un de ses membres qui n'ait reconnu dans ce plan la pureté, Taustérité des principes et le caractère répuÉlicain de son auteur; tous ont applaudi aux vues ^ages et profondes qu'il renferme^ tous ont conçu, sans doute, les plus heureuses espérances de son exécution. Cependant on a demandé Tajournement de la discussion à vingt-quatre heures, et l'on a vouhi méditer les bases de cet important projet avant d'en adopter les développements. Cet ajournement, bien court pour le plan qui en est l'objet, annonce dans les législateurs le sentiment qui les presse pour instituei/ l'éducation, et il répond à l'impatient besoiiï'du peuple français pour rétablissement de la première instruction qui doit fonder sur des bases inébranlables la prospérité de la République. Ce sera donc moins par des discours longuement et péniblement travaillés qu'on pourra aborder cette grande et utile discussion, que par la force des raisonnements et la

(1) 0 pinion de Fourcroy, député du département de Paris, sur ]e projet d^éducation nationale de Michel Le Peletier. (Séance du 30 juillet 1793).

sévérilo des principes. L'illusion de l'éloquence, l'art doî paroles, ne seront pour rien dans cette question et l'on demandera plu tôt à être éclairé et convaincu, que séduit et charmé. J'aborderai donc cette discussion avec la simplicité républicaine ; et j'en éloignerai soigneusement tout le faste oratoire, dont on avait paré et comme enveloppé tous les points dans les deux assemblées qui ont précédé la Convention nationale.

Je pourrais remarquer d'abord que la difficulté de traiter cette partie de notre législation nouvelle, se montre éminemment dans la multiplicité presque effrayante des projets qui ont été successivement présentés à cette tribune, et surtout dans la différence des plans qui se sont succédé sur cette matière. C'est une vérité frappante, que plus on écrit dans un temps donné sur un objet quelconque des connaissances humaines, moins cet objet approche de la perfection.

Quand les principes d'un art ou d'une science sont trouvés, l'esprit humain se repose en quelque sorte ; il n'a plus qu'à jouir de son ouvrage et à y ajouter, sans efforts, les nouvelles découvertes et toutes les applications que le temps et l'expérience y apportent de concert. L'éducation, il faut le dire, n'en est pas là ; les préjugés, les despotismes seuls, ont façonné jusqu'ici les hommes ; on en trouve encore des traces trop profondes dans les projets des assemblées Constituante et Législative. La philosophie même n'en avait pas brisé les chaînes ; et si les plans, déjà anciens, pour l'état delà République française, avaient été

décrétés, on aurait formé beaucoup de raisonneurs et d'esclaves ; il n'en serait pas sorti un seul homme digne de la nature, c'est-à-dire un vrai républicain.

Michel Le Peletier s'est éle^ié tout à coup à une grande hauteur; son projet hardi diffère de tous les autres; il n'avait de guides que dans les législateurs anciens. Il regarde, avec les sages de la Grèce, les fils des citoyens comme les enfants de la République ; il les sépare de leurs parents ; ils ont avant eux une première mère : c'est la patrie ; il les recueille dans le sein de cette mère commune ; il les nourrit de sa propre substance ; il les forme entièrement pour elle ; il veut qu'ils soient tout entiers à la République : c'est sans doute une idée grande et digne de son auteur. Il est temps en effet de songer à former des républicains : il faut détruire la mollesse qui énerve ; il faut donner à nos enfants un corps et une âme robustes. Il est donc pressant de briser le moule ancien, car les statues frêles et délicates qu'on y a formées jusqu'ici ne conviendraient plus au régime de la liberté et de l'égalité. Si vous voulez les faire jouir, quand ils seront hommes, des bienfaits précieux que nos travaux leur auront préparés, si vous voulez qu'ils soient libres et égaux, le pourriez-vous sans l'institution et sans l'éducation communes ? S'ils suivent chacun une route différente, craignez qu'ils n'arrivent pas au même but.

N'est il pas nécessaire que leur corps soit également exercé au maniement des armes pour qu'ils-

puissent un jour également défendre leur patrie? Leur esprit ne doit-il pas recevoir les mêmes principes et les mêmes sentiments, si vous voulez qu'ils aiment les lois et qu'ils adoptent le gouvernement que leurs pères auront eu le bonheur de conquérir? N'ont-ils pas le droit de nous demander les moyens d'acquérir les connaissances qui leur sont à tous nécessaires pour concourir en commun au soutien et à Texécution des lois que vous leur aurez données ?

Enfin, voulez- vous laisser aux caprices, aux préjugés, à la malveillance, et surtout à la haine de vos lois et de la Révolution française, le soin d'élever contre la patrie les enfants qu'elle appelle à sa défense et au maintien de. sa constitution républicaine ? Non, sans doute : les législateurs qui ont fondé la République française ne négligeront aucun des moyens d'en assurer la stabilité; ils n'oublieront pas que son sort dépend de l'éducation des enfants et de l'institution de la jeunesse; ils s'empresseront d'étouffer les germes de dissolution que la malveillance et l'aristocratie s'efforcent déjà de répandre dans une partie de la génération qui s'élève : ils seront tous d'accord en ce point avec Le Peletier. Le premier objet de la difficulté sur l'éducation commune me paraît donc facile à déterminer. Ce mode d'éducation est le seul convenable à des républicains, et il sera le soutien de l'édifice élevé par la Convention nationale. Les difficultés qu'on oppose ne sont pas insolubles ; aucune localité, aucune circonstance même particulière aux familles n'y mettront un

obstacle. Tous les obstacles seront détruits par la volonté du peuple et par le sentiment profond de l'utilité dont .tous les Français sont pénétrés. J'y reviendrai d'ailleurs dans un moment.

Mais cette éducation commune, dont il me semble qu'aucun législateur ne peut méconnaître l'indispensable nécessité, doit-elle être donnée aux dépens de la République comme le voulait Le Peletier? La sévérité, l'austérité même des principes républicains sont, en eflFet, fortement exprimées dans ce premier article du projet de Le Peletier. Sans doute il serait bien à désirer qu'il nous fût permis de Taâopter et de consacrer ainsi dès leurs premiers pas dans la vie civile, l'égalité qui doit exister à jamais entre tous les Français. Pavoue que la beauté, la moralité même de cette loi, m'a d'abord frappé vivement ; il m'a même semblé que l'unité, l'intégralité du projet de Le Peletier était toute entière comprise dans cet article. Mais en y réfléchissant profondément, j'ai reconnu qu'il était absolument impossible d'en concevoir et d'en espérer l'exécution. Un regret sincère, un véritable sentiment de douleur s'est mêlé à mes réflexions. L'empire des convenances n'a malheureusement qu'une trop forte influence sur les législateurs.

Voyons donc si le projet de Le Peletier peut être réalisé, et présentons les principaux obstacles qui s'y opposent. Le pauvre sera privé de la ressource que lui procurent ses enfants depuis sept jusqu'à dix ou douze ans; car la vie du simple cultivateur, de l'habitant laboriwvsL ^^'î*

campagnes» souvent même de Tartisan des villes, dépend en partie de ses enfants. Il est à craindre que malgré son attachement à la République, il ne puisse pas lui confier ses enfants qui contribuent à sa subsistance; alors le riche ou le citoyen aisé jouirait du privilège exclusif de voir sa famille élevée par la patrie, et ne contribuerait pas, comme il le doit, à l'éducation des enfants des citoyens indigents. Le local nécessaire pour le logement et Tentretien total des enfants de tous les citoyens occuperait une si grande partie du territoire de la République, et exigerait un si grand sacrifice de ses domaines, en maisons d'émigrés ou autres maisons nationales, que les premiers fonds de pareils établissements s'élèveraient beaucoup au-dessus de ce qu'il lui est permis d'y consacrer.

La commission n'a point présenté de calculs même approximatifs des dépenses annuelles nécessaires pour la nourriture, le vêtement et l'entretien de plusieurs millions d'enfants : un aperçu très simple fera voir combien nos espérances de réussite à cet égard sont faiblement établies. Je ne suppose que trois millions d'enfants depuis cinq jusqu'à douze ans; je les réduis chacun à la dépense de 510 livres par an, et cette estimation est faible pour tous les temps; et je trouve déjà 540 millions de dépenses annuelles, auxquels il faudrait ajouter la première mise nationale des maisons destinées à ces nombreux établissements, celle des ustensiles, meubles et vêtements indispensables, les traitements annuels

des instituteurs et des institutrices. Pour faire face à cette dépense, Le Peletier propose les neuf dixièmes du produit du travail des enfants, les revenus personnels de ceux d'entre eux qui en auraient, et une contribution ou charge locale des habitants du canton ou de la section.

Il n'est pas besoin sans doute d'insister longtemps sur ce calcul fort simple, pour faire voir qu'au lieu d'un dégrèvement que le peuple attend de vous sur ses contributions, ce surcroit pèserait trop sur lui, pour espérer que le sentiment du bien, malheureusement trop long, qui doit en résulter, l'emporterait sur l'impression du moment produite par cette nouvelle charge. Sans doute, les citoyens ne perdraient pas de vue que la République, en élevant leurs enfants à ses frais, leur en ôterait la charge pendant sept ans ; et le pauvre y verrait la vie et l'instruction de sa famille assurées ; mais la rentrée d'une pareille contribution annuelle, ajoutée à celles qui existent, paraît entraîner trop de craintes et d'incertitudes, pour que la subsistance et l'entretien de tous les enfants de la République, puissent reposer avec sécurité sur cette base.

Je le répète, ce n'est qu'avec peine que j'ai entrepris de combattre cette partie si morale et si pure du projet de Le Peletier, mais la douce illusion de l'espérance doit malheureusement s'évanouir devant l'exactitude des calculs: et si la commission qui a adopté avec un intérêt si bien senti et si bien mérité le plan de Le Peletier, avait proposé un moyen d'exécuter cet article, elle eût

épargné, sans doute, à tous les membres de cette assemblée la douleur d*en trouver la réussite impossible.

Cependant ce motif ne doit pas faire rejeter le projet qui s'accorde le mieux avec les mœurs et les lois gui distinguent les républicains français. Oter réducation aux frais de la République, ce n'est pas réduire à rien le plan de Le Peletier. Il m'a semblé que sa masse et ses détails étaient trop bien conçus, trop bien ordonnés, trop convenables surtout à la liberté et à l'égalité, pour qu'il ne dût pas être considéré comme le meilleur de tous ceux qui ont été présentés sur la première éducation. On n'en détruira pas la régularité, l'ordonnance et l'ensemble ; on ne l'annulera pas en retranchant quelques articles, et en en modifiant quelques autres.

Il remplit le vœu qu'on forme de toutes parts dans la République française ; il montrera dans tous ses points l'égalité la plus parfaite. Aux enfants, il développera et fortifiera leurs organes, il les accoutumera au joug d'une discipline salutaire, il formera leur cœur et leur esprit, il atteindra également leur perfectibilité physique et morale, il leur apprendra de bonne heure à ne distinguer que les vertus et les talents, il leur inspirera la haine des tyrans, en un mot il formera des républicains. Qu'on n'objecte pas que l'éducation commune ne conviendra pas à tous les parents ; que c'est forcer les intentions des pères et mères, et leur arracher leurs enfants. Vos écoles primaires, une fois instituées, avec la

pureté et Tutiliié qui convient à nos mœurs, les pères s'empresseront d'y envoyer leurs enfants : quand il n'y aurait pas double contribution pour celui qui refuserait de remplir ce devoir, il serait assez puni; il encourrait le blâme qui poursuit les mauvais citoyens, s'il répugnait à confier ses enfants à l'éducation qui doit les lier d'un nœud indissaluble à tous ses frères. Peut-être même cette crainte dû blâme serait-elle assez puissante pour que vous n'ayez pas besoin d'exiger de ces mauvais pères une imposition double. Espérez tout des mœurs républicaines, et comptez sur la moralité du peuple français.

Les enfants seront-ils vraiment élevés en commun^ lorsqu'ils ne seront pas fixés et réunis pendant plusieurs années dans des établissements publics, lorsqu'ils ne coucheront pas sous le même toit, lorsqu'ils n'useront pas des mêmes aliments et ne suivront pas, en un mot, la même marche dans tous les points de leur éducation?

En traitant cette question, je répondrai à l'objection qu'on pourrait me faire, si, sans examiner avec assez d'attention le projet auquel je propose quelques amendements, on pensait que c'est détruire tout le plan que de l'amender ainsi et qu'en rejetant l'éducation intérieure et Thabitation commune des enfants, tout l'édifice élevé par Le Peletier s'écroule. Sans me livrer ici à des considérations étrangères aux temps et aux lieux sur les lois somptuaires, je crois que des législateurs sages qui interrogent les physiciens et les philosophes sur la forme la plus convenable des

vêtements de l'enfant, devront, lorsque cette forme sera trouvée, en faire par une loi l'habit commun des enfants de toute la République ; je crois que cette loi fondée sur les connaissances les plus exactes de la structure et de la mobilité des enfants, sera un bienfait pour les parents, et ne manquera pas d'être exécutée. Ainsi tous les enfants seront habillés de la même manière et des mêmes éloffes simples :- J. Jacques a déjà fait cette loi pour son Emile, et la physique médicale vous donnera le moyen de son éducation.

Le même philosophe, dont les principes ont été tant de fois proclamés dans cette tribune, guidera vos pas, quand vous voudrez apprendre aux pères qu'une nourriture simple et même grossière, qu'un lit dur, et que l'éloignement de tous les besoins factices, sont un des plus grands services que leurs enfants attendent d'eux. Une instruction simple sur l'utilité de ces mesures pour l'enfance et la preuve bientôt acquise par l'expérience que la santé des enfants se fortifie par ces moyens, suffira pour établir sûrement l'uniformité dans cette partie de l'éducation confiée aux parents.

Excepté les repas et le mode du repos de la nuit, que votre sagesse et vos vues sur le bonheur de la génération qui doit vous succéder, persuaderont sans doute aux parents d'adopter uniformément, tout le reste de l'éducation devient uniforme par la loi de Le Peletier.

Les écoles ouvertes pendant la plus grande partie de la journée réuniront les enfants dans

leurs jeux, leurs éludes, leurs exercices et les premiers éléments des arts qu'on leur fera pratiquer.

Vous pourrez imiter Athènes, où les écoles étaient ouvertes au lever du soleil et fermées à son coucher ; chez vous comme en Grèce, les enfants en se jouant seront initiés aux premières connaissances humaines ; on pourra même étendre un peu la limite de celles que Le Peletier leur préparait ; et je sais par une expérience déjà assez multipliée, que Tenfance est bien plus disposée qu'on ne le croit à acquérir les notions, simples il est vrai, mais exactes et suffisantes, sur les productions de la nature et des arts qu'il importe que tous les hommes connaissent dans quelque position et quelque état qu'ils doivent se trouver.

Je m'arrête ici : je n'ai voulu discuter qu'un point du projet de Le Peletier, celui qui fait l'objet principal, dont il parait que la Convention doit s'occuper en premier lieu. Je crois avoir prouvé que l'instruction commune est la seule qui convienne à des républicains ; que le projet de Le Peletier remplit tout ce qu'on doit se proposer à cet égard, quoique l'éducation ne puisse pas être donnée à tous les enfants aux dépens de la République. Je demande qu'on discute article par article le projet de cet illustre martyr de la liberté. Je ne doute pas que la Convention nationale, en se livrant à cette discussion, trouvera que ce plan peut être exécuté avec l'amendement que je propose.

Ces mots « instruction publique, » renferment tant d'objets, présentent tant d'intérêt au philosophe et au législateur, qu'il n'est pas étonnant que j'aie encore conçu des idées relatives qui paraissent dignes de vous être présentées, quoiqu'il semble que les orateurs qui m'ont précédé aient tout dit pour l'agrément et pour l'utilité.

Vous conviendrez, citoyens, que tous les projets qu'on vous a présentés jusqu'ici n'ont de rapport qu'à une partie de l'humanité; et il semble que la classe la plus intéressante de la société n'ait pas encore mérité de fixer l'attention du législateur. Oui, toujours occupés des hommes, je n'entends jamais parler des femmes ; à peine le Comité a-t-il daigné faire mention des institutrices et vos orateurs ont gardé lànlessus le plus profond silence. Cependant cette partie du genre humain mérite, exige même, qu'on soigne son éducation. L'enfance de l'homme lui est

(1) De VÉducation nationale, par Jean-Marie Calés, député de la Haute- Garonne. Jaillet 1793.

Ce discours, uniquement consacré à l'éducation des femm«t est peu connu. Bien qu'il soit bien inférieur au mémoire de Condorcet, j'ai cru utile de le publier en raison de l'intérêt que j'attache à la question traitée.

DISCOURS DE JBAN-MARÎB CALÉS 399

entièrement livrée ; elle commence à semer dans son esprit les vertus ou les préjugés ; ses appas séducteurs font incliner l'adolescence vers la vertu ou vers le vice ; et la douceur ou la bixar* rerie de son caractère fait le bdnheur ou le tourment du reste de notre vie. Il est enfin certain qu'enfants, adolescents, hommes formés, vieillards, nous sommes entraînés, maîtrisés par les penchants des femmes; il est certain qu'elles influent sur nos vices et sur nos vertus.

Quel intérêt leur éducation n'offre-t-elle pas au législateur qui veut réformer l'espèce humaine l Quelles craintes ne doit-il pas avoir, quand il songe à détruire d'antiques préjugés, s'il réfléchit que les premières impressions communiquées à l'âme s'y gravent de manière à y laisser des traces que l'éducation la plus recherchée n'efface presque jamais. Combien n'a-t-on pas vu de savants, d'esprits forts, de philosophes, d'athées, (si l'on veut), qui, perdant avec la vigueur de l'âge les conséquences de leurs méditations, ont été livrés dans leur vieillesse aux vaines terreurs, aux croyances erronées des esprits et des revenants, chimères dont leurs nourrices avaient effrayé les cinq à six premières années de leur vie? Quelles craintes, dis-je, ne doit pas concevoir le législateur qui veut réformer les mœurs, si n'ayant pas songé à l'éducation des femmes, il s'aperçoit qu'elles peuvent rendre inutile l'instruction qu'on aurait donnée aux hommes ?

Soit que vous l'observiez sous ce rapport, soit par l'intérêt que nous avons tous de prendre oti

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de donner à des républicains des compagnes dignes de leurs vertus, vous ne négligerez pas l'éducation de cette partie trop intéressante de notre espèce.

Il ne faut pas sans doute faire pour elles toutes les dépenses et tous les apprêts qu'exige Téducation des hommes ; non que je pense que ce sexe est inférieur au nôtre ; non que je croie qu'il est moins intéressant ; mais parce que je suis convaincu que, né pour réunir les grâces aux vertus, il est plus aisé, plus facile de les faire éclore dans les cœurs qui en portent le germe presque tout développé, que de les planter, pour ainsi dire de force, dans celui de l'homme, à qui la nature semble avoir formé l'âme et le corps plutôt pour les travaux pénibles que pour les vertus paisibles et sociales. L'expérience nous apprend en effet chaque jour que la ûlle d'un villageois passe à peine six mois dans une maison d'éducation, qu'elle rapporte dans la société cette élocution aisée, ces manières faciles qui tiennent toujours à des perceptions claires et exactes, et que ses connaissances relatives aux usages ordinaires de la société surpassent souvent celles de l'homme qui a pâli sur les livres ; tandis qu'un jeune homme, après dix ans d'études, n'a que des idées imparfaites, toujours au-dessus ou au-dessous du vrai.

L'intérêt qu'inspirent les femmes par ellesmêmes, leur influence sur les penchants des hommes, la nécessité et la facilité de détruire en elles les préjugés que leurs parents, leurs so-

ciétés et, dans ce temps-ci surtout, les conseils perfides et pernicieux que les prêtres leur ont donnés, doivent engager le législateur à s'occuper sérieusement de cette partie de Tinstruction publique.

Je sais que votre Comité vous propose des institutrices. S'il eût donné à cette idée tout le développement qu'elle comporte, il m'aurait engagé à^ garder encore le silence ; mais s'il n'a dessein, comme il paraît, que de ne donner aux jeunes filles que des institutrices semblables à ces régentes connues dans nos villages, il me prouve qu'il n'a pas réfléchi sur cette partie de son travail, ou qu'il n'en a pas senti l'importance.

Remarquez-le, citoyens : Les villes fourmillaient de maisons religieuses, où l'on recevait des jeunes filles pour y former leur éducation. Ces maisons n'étaient pas rares dans les campagnes ; on rencontrait partout des congrégations séculières, des maîtresses de pension, et partout le nombre de places était insuffisant pour contenir les pensionnaires qu'on leur offrait. La Révolution a détruit ces asiles. Je suis loin de les regretter ; je sais qu'indépendamment des victimes que ces tombeaux arrachaient aux plus doux liens de la société c'était souvent dans ces retraites que l'innocence allait échanger les vertus puisées dans le sein d'une mère contre les vices qui détruisent tout, jusqu'aux charmes de la nature et aux germes de la vie. Mais je sais que sous un autre rapport on ne peut (çûl^ ^^^sMi

qu'oa n'ait pas encore songé à établir pour les jeuDes filles des maisons d*éducation qui, en présentant les avantages des couvents à cet égard, fussent exemptes de leurs vices et de leurs dangers.

J'ai fréquemment ouï dire que la meilleure éducation pour une jeune fille était celle qu'elle puisait auprès de sa mère. Cela peut être vrai, quand la mère en a une elle-même, qui lui a donné des mœurs et des vertus. Elle çst alors pour sa fille un livre perpétuellement ouvert, dans lequel elle apprend ses devoirs et corrige ses vices. Une longue habitude la rend semblable à son modèle : alors ce serait un crime de l'en écarter. Mais toutes les mères peuvent-elles être offertes pour exemple ? Les inclinations perverses des caractères, les effets honteux des passions, les vices d*une éducation malfaite ne portent-ils pas le désordre et le désespoir dans la plupart des ménages ? Et quel est le père qui, gémissant sur les erreurs de sa femme, voudrait associer son gendre à ses malheurs, en permet-^ tant que sa jeune fille puisât dans les actions de sa mère un plan de conduite propre à faire de son époux un être aussi malheureux que lui?

Ces institutions, pour être toujours utiles et jamais dangereuses, ne doivent ressembler en rien aux anciens couvents. Elles ne doivent être ni des congrégations religieuses, ni des prisons désespérantes, où les enfants aient perpétuellement devant les yeux, ou des actes de fanatisme, ou les effets du repentir. Les filles doivent y être reçues fort jeunes, et n'y être reçues que

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j eunes . Elles doivent en sortir au ssi tôt que leurs vertus sontformées et avant que les passions, par leur développement, les portent à contracter des vices.

Ces maisons d'éducation doivent être confiées à des citoyennes connues par leurs vertus, leurs talents et leur amour pour les lois de l'Etat.

Mais si ces maisons doivent différer en quelque chose des anciens couvents, c'est surtout par le plan d'éducation qu'on y exécutera. Dès que l'Etat admet toutes les religions, il est de principe qu'on ne doit y en enseigner aucune. Mais il faut aussi écarter de l'éducation des jeunes républicaines tout ce qui peut les porter à la frivolité, au luxe, à la paresse, au vice ; par conséquent l'art des toilettes doit disparaître ; l'afféterie recherchée des cours faire place à la propreté décente. La femme d'un républicain, orgueilleuse des charmes que son sexe a reçus des mains du Créateur, ne doit avoir recours à l'art que dans les infirmités.

Qu'on enseigne donc aux jeunes filles à être utiles, qu'on dirige vers ce but leur tendresse et leur intelligence naturelle, que tous les ouvrages qui doivent s'exécuter dans un ménage soient du ressort de leur éducation ; que tout ce qui peut tenir lieu de fortune soit enseigné à la fille du riche comme à celle du pauvre. Ces secours aideront, aux unes à échapper à la corruption qui s'aide trop souvent de la misère, et feront mépriser aux autres les revers de fortune qui pourront leur ôter leurs biens, et non leurs talents. Qu'on écarte enfin toute frivolité ; qu'on

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appelle auprès d'elle tout ce qui peut être utile.

Lorsque les lois que vous méditez sur les successions auront divisé les fortunes, que chaque citoyen ne sera riche que de sa vertu et de sa frugalité, que ferez-vous alors de ces demoiselles dispendieuses qu'on a appelées du bel air, du bon ton, qui ne savent qu'embaumer leurs cheveux, placer également des couleurs, une mouche, arranger artistement les plis flottants de leurs habits ? « Fuyez ma retraite, leur dirait le jeune républicain ! vos parfums me soulèvent le cœur ; les riches étoffes qui vous couvrent valent plus que ma récolte ; ces suivantes qui ne vous abandonnent point m'ôtent la fantaisie d'épouser une femme qui m'obligerait à en nourrir cinq à six qu'elle confond dans son inutilité. »

Formez donc pour ce citoyen vertueux une épouse qui Taide dans ses travaux et qui ne dilapide point sa fortune.

Je me plais à penser que la femme de Curius allait aux champs porter le dîner à son mari et je pleure sur l'inutilité dangereuse de cette dame parfumée, qui a perdu sa jeunesse à flétrir les dons qu'elle reçut de la nature, et passe sa vieillesse à couvrir les taches et à effacer les rides de son visage.

D'ailleurs, je dois vous prévenir, citoyens, que mon dessein n'est pas de vous engager à rendre ces maisons aussi communes qu'on pourrait d'abord le penser, ni de vous empêcher d'établir des institutrices dans les paroisses ; mais je veux seulement que le nombre de ces maisons soit

suffisant pour suppléer au défaut des pensionnats et des couvents. On m'objectera que la fille du laboureur ne pourra pas y être élevée : je répondrai que celles qui seront au voisinage iront y recevoir réducation commune et celles qui seront au loin auront une institutrice.

Et qu'on remarque ici que ce n*est point précisément la femme laborieuse qui habite et cultive les champs qui a besoin d'une éducation soignée : son assiduité au travail l'éloigné du vice, Tépuisement de ses forces la rend propre à la vertu et d'ordinaire, la modestie, la bonté du cœur, les sentiments de sa mère, rattachement qui convient à une épouse, toutes les vertus qui doivent enfin décorer ce sexe semblent, chez la femme du laboureur, être comme sa santé, le fruit de son travail et de sa sobriété.

On aura sans doute beaucoup fait pour la République, quand on aura donné aux femmes une éducation physique conforme aux principes qui conviennent à un peuple libre et vertueux. Mais les vices et les préjugés renverseraient bientôt l'ouvrage de la raison et du bon sens, et nos peines seraient perdues. Cette éducation morale si essentielle est encore plus différente de l'éducation actuelle, que la partie dont j'ai déjà parlé. C'est ici que Tœil de la réforme découvre un espace immense qui n'a point encore été parcouru : je dirai plus ; c'est une terre étrangère sur laquelle personne n'a encore mis le pied.

Je sais qu'une fille doit être modeste, décente, retenue ; je sais qu'on a pris mille moyens, au

sortir de Tenfance, pour entretenir ou pour donner ces vertus à ce sexe : mais ces moyens, quels sont-ils? Le mensonge, Terreur, l'ignorance ; et quand ces vices n'ont pu alimenter les vertus dont nous parlons, on a eu recours aux menaces, aux châtiments, qu'on prodigue aux esclaves^ souvent à des prisons plus rigoureuses que celles qu'on destine au crime.

Quel a été, dans tous les temps^ l'effet de cette maladresse qui mettait sans cesse l'esprit en lutte avec le cœur, l'éducation avec la nature ? Les jeunes ÛUes qui ont reconnu qu'on les trompait ont obéi en public aux principes prescrits par l'éducation, et ont cédé en cachette aux lois de la nature ; de même que les sujets des tyrans violent leurs lois toutes les fois que l'espérance de l'im* punité leur est offerte par les circonstances ; et au lieu de la vertu, on n'a vu que ces apparences, qui ont favorisé le vice en le déguisant, en ne permettant pas même de le soupçonner.

Législateurs, il faut détruire le vice moral qui porte dans la société une grande partie des désor* dres qui l'affligent; il faut que l'éducation des femmes soit dorénavant, comme notre politique, fondée sur les lois éternelles de la raison et de la vérité.

Par conséquent, on ne peindra plus aux jeunes filles les penchants de la nature avec les couleurs du crime, ni sous des formes hideuses et rebu-* tantes ; on ne consumera point le temps précieux de la jeunesse à leur faire abhorrer des penchants qui doivent bientôt faire l'objet de leurs plaisirs,

de leur bonheur, et devenir la base de leurs devoirs. On laissera tout simplement se développer dans leur jeune cœur les affections qui doivent les rendre heureux. On modérera une effervescence précoce par des peintures délicates, mais vraies, des avantage^ de la vertu ; on mettra entre leurs mains des ouvrages qui leur donneront les sentiments de modestie et de retenue qui conviennent à une jeune fille, par le désir de devenir des épouses chéries ou des mères tendres et sensibles . Tout autre moyen serait infructueux. Une trop longue expérience en est une preuve aussi complète qu'affligeante.

Je me contente, citoyens, de vous donner ces aperçus pour vous faire entrevoir la vérité dans une matière toute mûre; car s'il fallait vous développer en entier les principes de l'éducation morale des femmes et entrer dans les détails qu'exigeraient les moyens de les mettre en pra^ tique, il faudrait un ouvrage, et non un discours, car, j'ose le dire, l'éducation morale actuelle des femmes est, comme leurs corps, sujette à six cents infirmités qui lui sont particulières.

J'invite les philosophes à méditer sur un objet aussi nouveau qu'intéressant, et à porter la lumière dans ce champ lénébreux qui sert de refuge à mille infortunées et qui fait de Tunivers un séjour d'amertume et de désespoir. Je me borne à vous présenter un projet de décret qui, sans doute, ne renferme pas tout ; mais il est l'expression de mes idées et la patrie n'en exige pas davantage du législateur.

Citoyens représentants,

Je viens, au nom de votre comité d*instruction publique, vous présenter un plan d'organisation pour les écoles normales que vous avez décrétées. A ce nom seul d'organisation des écoles, un grand intérêt et une grande attente se réveillent dans la nation et dans la Convention. Il y a quelques mois des hommes qui avaient leurs motifs pour vouloir tout couvrir de ténèbres, étaient prêts à traiter de criminels ceux qui vous auraient parlé d'instruction et de lumières ; c'est surtout des tyrans que vous avez renversés qu'il était vrai de dire qu'ils craignaient les hommes éclairés, comme les brigands et les assassins craignent les réverbères. Aujourd'hui la Convention gouverne seule la nation qu'elle représente ; et le cri unanime de la France et de ses législateurs demande un nouveau système d'enseignement pour répandre sur tout un peuple des lumières toutes nouvelles.

Il y a longtemps que nous nous sentions pressés de vous parler de cet objet qui doit à la fois do-

(1) Rapport sur Torganisatioii des Écoles normales présenté à la Convention, le 2 brumaire, an III de la République, par Lakanal, député de l'Àriège.

miner la Révolution dans la République française, et en commencer une dans Tesprit humain ; et nous avons espéré qu'en faveur d'un intérêt si grand, vous nous permettrez de vous en entretenir avec quelque étendue.

On s'est étonné que depuis cinq ans que la révolution est commencée, elle n'ait rien fait encore pour l'instruction, et moi-même j'ai gémi souvent de ce long retard comme s'il avait occasionné des pertes irréparables, et comme s'il avait été possible de donner plus tôt à la France un bon système d'éducation.

De tels regrets annoncent que nous avons consulté 1 impatience de nos désirs plus que la nature des choses, et nos vœux plus que nos moyens.

Pour entreprendre avec succès d'établir un plan d'instruction publique, sur lequel l'esprit humain puisse fonder des espérances qui soient grandes et qui soient légitimes, plusieurs conditions sont nécessaires. Il fâAit d'abord que les principes du gouvernement soient tels, que loin d'avoir rien à redouter des progrès de la raison, ils y puisent toujours une nouvelle force et une nouvelle autorité. Il faut ensuite que l'expérience, soit celle du temps, soit celle des malheurs, ait consolidé ce gouvernement, bon par sa nature ; qu'il soit plein de vie et de mouvement, mais qu'il ne soit plus tourmenté par des orages ; que la liberté n'ait plus aucune conquête à faire, et que le peuple tout entier ait senti que pour repousser à jamais les attaques criminelles de la monarchie et de laristocratie, il faut soumettre la démocratie

410 msTBUcnoN pubuque

à la raison ; il faut enfin que Tesprit humain ait fait assez de progrès pour être sûr de posséder les méthodes et les instruments avec lesquels il est facile d^éclairer tous les esprits et de faire tous les progrès.

Jusqu'à cette époque^ peut-être jusqu'au moment où je vous parle, aucune de ces conditions n'a existé. De tout temps, les philosophes qui ont eu quelque génie, ont connu ou soupçonné la puifr^ sauce d'une bonne éducation nationale ; de tout temps, ils ont deviné qu'elle pourrait améliorer toutes les facultés et changer en bien toutes les destinées de l'espèce humaine ; et af ec cette simplicité de caractère qu'on nourrit dans la retraite et dans les profondes méditations, les philosophes ont proposé quelquefois leurs vues à ce siyet à

des rois C'était leur proposer de mettre h bas

leur trône. Mais les tyrans ont leur instinct comme les bêtes féroces ; sans beaucoup comprendre ce qu'on leur proposait, ils le redoutaient beaucoup ; ils sentaient confusément que, si les peuples apprenaient à penser, ils apprendraient à être libres, et que les monarchies, fondées sur tant de prestiges, perdraient toutes leurs bases, 6i les hommes perdaient leurs préjugés et leurs erreurs. Aussi ceux-là mêmes qui, sur les trônes, ont compté les plaisirs de l'esprit parmi les jouissances dont ils se servaient pour se consoler de Tennui de la puissance^ se sont-ils bien gardés d'établir dans leur empire ces plans d'éducation propres à révéler au peuple, et les secrets de sa raison et les secrets de sa grandeur.

D'Alembert a été auprès de Frédéric, et Diderot a été auprès de Catherine ; et la Russie est restée peuplée de barbares, et la Prusse est restéq esclave.

En France, avant la Révolution, VEmiU parut un roman encore plus que l'Béloïse^ et tandis que nos livres semaient dans toute TEurope le goût de la bonne instruction et les sentiments généreux de la nature et de la liberté, Tintelligence et T&me naissante de nos enfants étaient comprimées et étouffées dans les sombres écoles de cette univer* site qui ne rougissait pas de s'appeler la fille aînée des rois.

A la Révolution de 89, amenée par les lumières répandues sur une petite partie de la nation. Tes* pérance la plus brillante, l'attente la plus univer* selle étaient celles d'un nouveau plan d'éducation qui mettrait la nation tout entière en état d'exercer dignement cette souveraineté qui lui était rendue . On était impatient de voir remplir par des principes le vide immense que laissaient dans les esprits tant de préjugés anéantis. Mais l'Assemblée Constituante, enorgueillie tout à la fois et fatiguée de toutes ces destructions, était arrivée sans force et sans courage au moment des grandes créations. En rassemblant et en révisant h la hâte les parties éparses de sa constitution, elle les avait comme flétries parles regards et par la faiblesse de ses derniers moments ; elle avait voulu concilier deux choses inconciliables de leur nature, la royauté et la liberté. Elle ne pouvait plus savoir quel génie il fallait donner à la natio^^

puisqu'elle avait uni deux génies opposés et ennemis dans ses lois; et lorsqu'on vint proposera sa tribune un plan d'instruction publique travaillé avec soin, elle en écouta la lecture comme si elle n'eût été qu'une académie, et comme si l'ouvrage n'eût été qu'un discours philosophique ! et ce sujet, dans la régénération d'un peuple, est incontestablement la partie la plus importante, après que la souveraineté est reconnue, et les pouvoirs dans lesquels on en * divise l'exercice déterminé. L'instruction publique fut renvoyée à l'Assemblée législative.

Ceux qui avaient quelque pénétration d'esprit et quelque étendue de jugement, prévirent dès lors qu'une Assemblée législative ne donnerait pas une nouvelle éducation nationale à la France. L'éducation, en effet, tient si essentiellement aux premières institutions sociales d^un peuple, la constitution doit être tellement faite pour l'éducation, et l'éducation pour la constitution, que toutes les deux sont manquées si elles ne sont pas l'ouvrage des mêmes esprits, du même génie, si elles ne sont pas en quelque sorte des parties corrélatives d'une seule et même conception. L'Assemblée législative^ qui n'était pas fâchée peut-être d'une mission qui la forçait à se ressaisir d'une portion de pouvoir constituant, ordonna un grand travail. Il fut préparé sur des vues très vastes. Un esprit véritablement philosophique coordonna toutes les connaissances humaines dans un plan d'enseignement public. Tous les foyers de toutes les lumières étaient tracés : mais

à qui pouvait-on confier le soin de faire jaillir la lumière de ces foyers? A un roi qui avait le plus grand intérêt à TétoufFer, ou à des corps administratifs que ce roi avait mille moyens de faire entrer dans ses intérêts. Ou Tinstruction aurait renversé le trône, ou le trône aurait corrompu l'instruction.

Ce fut un^ spectacle curieux et instructif, mais affligeant pour les observateurs, de voir alors FAssemblée législative cherchant de toutes parts , et des moyens d'écarter la puissance executive de la constitution sans avoir Tair de la détruire, et des moyens de trouver un pouvoir exécutif de l'éducation plus digne de sa confiance, sans avoir Tair de le créer. Le temps se consuma dans ces recherches dont le but était très louable, mais dont la finesse était peu digne delà majesté d'une représentation nationale : les événements, en quelque sorte, se soulevèrent contre ces limites constitutionnelles, qui étaient des barrières élevées entre les lois du peuple français et ses pensées les plus sublimes et ses plus hautes destinées; le trône brisé fit jeter un cri de joie à la France et d'épouvante aux despotes de l'Europe ; la Convention nationale parut, et le plan d'instruction de l'Assemblée législative, comme celui de l'Assemblée constituante, ne fut plus qu'une brochure.

Née au milieu de tant d'événements qui ébranlaient le monde, incessamment agitée par de nouveaux événements qui naissaient dans son sein et hors de son sein, et auxquels il fallait faire

414 INSTRUCTION PUBUQUE

face, la Convention nationale n'a pas pu et n'a pas dû s'occuper en même temps du soin d'éclairer la France, et du soin de la faire triompher. Elle a fait quelques essais pour Tinstruction publique, et les a abandonnés, parce qu'elle a senti que le moment n'était pas venu encore oî^ elle pourrait opérer avec toute la grandeur de ses vues, de ses intentions et de ses moyens. Ce n'est pas au moment où la tempête soulève tous les flots^ que l'architecte naval jette les fondements de l'ouvrage qui doit encaisser et contenir l'océan ; il attend au moins les derniers sifflements et les derniers murmures de l'orage. Lorsque du milieu de tant de crises, de tant d'expériences morales si nouvelles, il sortait tous les jours de nouvelles vérités, comment songer à poser par l'instruction des principes immuables? Les hommes de l'âge le plus mûr, les législateurs eux-mêmes, devenus les disciples de cette foule d'événements qui éclataient à chaque instant comme des phénomènes, et qui, avec toutes les choses, changeaient toutes les idées, les législateurs ne pouvaient pas se détourner de l'enseignement qu'ils recevaient, pour en organiser un à l'enfance et à la jeunesse : ils auraient ressemblé à des astronomes qui, à Tiostant où des comètes secouent leur chevelure étincelante sur la terre, se renfermeraient dans leur cabinet pour écrire la théorie des comètes. C'était une nécessité, c'était une sagesse d'attendre la fin de ce grand cours d'observations sociales que nos malheurs mêmes avaient ouvert devant nous. Le temps, qu'on a appelé le grand maître de

rhomme, le temps devenu si fécond en leçons plus terribles et mieux écoutées, devait être en quelque sorte le professeur unique et universel de la République.

Tel a été Tétat de la France ; mais elle en sort.,« Les événements, qui ne s'arrêtent point, se cal-» ment. Au dehors, nous n'avons plus qu'un cours régulier de victoires ; au dedans, nous ne sommes plus agités que par le besoin de réparer les insultes faites à la justice^ et de fermer les plaies faites à Fhumanité , Toutes les crises ont rendu régalité des hommes plus parfaite, et tous les malheurs ont fait comprendre qu'il faut donner à la République une puissance exécutrice de ses lois, sous qui tout plie avec grandeur et se nivelle avec fraternité. L'égalité n'est plus seulement un principe, mais un sentiment; et le besoin de l'empire des lois n'est plus seulement une théorie, mais une passion, comme l'amour de la vie et rhorreur de la mort.

L'Europe se soumet à la puissance de la République, la République se soumet à la puissance de la raison.

C'est le moment où il faut préparer celui où la Révolution s'arrêtera dans son accomplissement,., C'est le moment où il faut rassembler dans un plan d'instruction publique digne de vous, digne de la France et du genre humain, les lumières accu* mutées par les siècles qui nous ont précédés, et les germes des lumières que doivent acquérir les siècles qui nous suivront.

Vous n'avez plus à craindre de rendre immua-

bles par l'enseignement les principes de l'ordre social que vous professez. Ce n'est pas une vaine idolâtrie, ce n'est pas un aveugle enthousiasme pour nos dogmes nouveaux qui nous persuade qu'ils sont les meilleurs, qu'ils sont les seuls bons ; c'est une démonstration aussi rigoureuse que celle des sciences les plus exactes. Plus la raison humaine fera de progrès, plus cette démonstration deviendra évidente. Vous devez donc poser l'instruction sur cette base; elle est éternelle ; d'une autre part, Fesprit humain tantôt si timide, tantôt si audacieux dans sa marche, et plus écarté encore des vrais sentiers par son audace que par sa timidité ; l'esprit humain, conduit au hasard quand il se dirigeait bien comme quand il errait, a trouvé, après tant de siècles d'égarement, la route qu'il devait suivre et la mesure des pas qu'il devait faire, fiacon, Locke et leurs disciples, en approfondissant sa nature, y ont trouvé tous ses moyens de direction ; un nouveau jour s'est répandu sur les sciences qui ont adopté cette méthode si sage et si féconde en miracles^ cette analyse qui compte tous les pas qu'elle fait, mais qui n'en fait jamais un ni en arrière, ni à «côté. Elle peut porter la même simplicité de langage, la même clarté dans tous les genres d'idées ; car, dans tous les genres la formation de nos idées est la même, les objets seuls diffèrent Par cette méthode qui seule peut opérer ce que demandaient Bacon et Locke, qui seule peut recréer l'entendement humain, les sciences morales si nécessaires aux peuples qui se gouvernent par leurs propres vertus, vont être

soumises à des démonstrations aussi rigoureuses que les sciences exactes et physiques. Par elle, on répandra sur les principes de nos devoirs une lumière si vive, qu'elle ne pourra pas être obscurcie par le nuage même de nos passions ; par elle enfin, lorsque, dans un nouvel enseignement public, elle deviendra Torgane universel de toutes les connaissances humaines et le langage de tous les professeurs, ces sciences qu'on appelait hautes, parce que ceux mêmes qui les enseignaient étaient trop au-dessous d'elles, seront mises à la portée de tous les hommes à qui la nature n'a pas refusé une intelligence commune. Tandis que la liberté politique et la liberté illimitée de l'industrie et du commerce détruiront les inégalités monstrueuses des richesses, l'analyse appliquée à tous les genres d'idées, dans toutes les écoles, détruira l'inégalité des lumières, plus fatale encore et plus humiliante. L'analyse est donc essentiellement un instrument indispensable dans une grande démocratie ; la lumière qu'elle répand a tant de facilité à pénétrer partout, que, comme tous les fluides, elle tend sans cesse à se mettre à niveau.

Aucune objection raisonnable ne peut être opposée à ces idées et à ces espérances, tant qu'elles restent dans la spéculation et dans la théorie.

Une grande difficulté se présentait à l'entrée même de leur exécution lorsqu'on voulait les réaliser.

Où trouver un nombre suffisant d'hommes pour enseigner, dans un si grand nombre d'écoles, des

doctrines si nouvelles, avec une méthode si nouvelle elle-même ? Il ne faut pas les chercher dans les instituteurs des écoles anciennes ; ils n'y seraient pas propres. En général, les universités étaient au-dessous des académies ; elles-mêmes étaient au-dessous des vues par lesquelles vous voulez opérer une révolution dans Tesprit humain. Existe^t-il en France, existe-t-il en Europe, existe* t*il sur la terre deux ou trois cents hommes (et il nous en faudrait davantage) en état d'enseigner les arts utiles et les connaissances nécessaireSi avec ces méthodes gui rendent les esprits plus pénétrants et les vérités plus claires ; avec ces méthodes qui, en vous apprenant une chose, vous apprennent à bien raisonner sur toutes ? Non : ce nombre d'hommes^ quelque petit qu'il paraisse^ n'existe nulle part sur la terre. Il faut donc les former ; et, par ce cercle vicieux et fatal dans lequel semblent toujours rouler les destinées hu* maines, il semble que, pour les former^ il faudrait déjà les avoir.

C'est ici qu'il faut admirer le génie de la Gon«vention nationale. La France n'avait point encore les écoles où les enfants de six ans doivent apprendre à lire et à écrire, et vous avez décrété l'établissement des écoles normales, des écoles du degré le plus élevé de l'instruction publique.

L'ignorance a pu croire qu'intervertissant Tordre essentiel et naturel des choses, vous avea commencé ce grand édifice par le faite ; et je ne crains pas de le dire, c'est à cette idée, qui parait si extraordinaire, qui s'est présentée si tard, que

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VOUS serez redevables du seul moyen avec lequel vous pouviez organiser sur tous les points de la République, des écoles où présidera partout également cet esprit de raison et de vérité dont vous voulez faire l'esprit universel de la France.

Qu'avez-vous voulu, en effet, en décrétant les écoles normales les premières, et que doivent être ces écoles ? Vous avez voulu créer à l'avance pour le vaste plan d'instruction publique qui est aujourd'hui dans vos desseins et dans vos résolutions^ un très grand nombre d'instituteurs capables d'être les exécuteurs d'un plan qui a pour but la régénération de l'entendement humain dans une République de vingt- cinq millions d'hommes que la démocratie rend tous égaux.

Dans ces écoles, ce n'est donc pas les sciences que l'on enseignera, mais Tart de les enseigner { au sortir de ces écoles, les disciples ne devront pas être seulement des hommes instruits, mais des hommes capables d'instruire. Pour la première fois, sur la terre, la nature, la vérité, la raison et la philosophie vont donc aussi avoir Uû séminaire ; pour la première fois les hommes les plus éminents en tout genre de science et de talents, les hommes qui jusqu'à présent n'ont été que les professeurs des nations et des siècles, les hommes de génie vont donc être les premiers maîtres d'école d'un peuple, car vous ne fereiJ entrer dans les chaires de ces écoles que ces hommes qui y sont appelés par l'éclat non contesté de leur renommée dans l'Europe. Ici, ce ne sera pas le nombre qui servira^ c'est la %\x^%tNsy^

rite ; il vaut mieux qu'ils soient peu, mais qu'ils soient tous les élus de la science et de la raison ; tous doivent paraître dignes d'être les collègues des Lagrange, des Daubent on, des Berthollet, dont les noms se présentent tout de suite lorsqu'on pense à ces écoles où doivent être formés les restaurateurs de l'esprit humain.

JNous vous proposons d'appeler de toutes les parties de la République, autour de ces grands maîtres des citoyens désignés par les autorités constituées,commeceux que leurs talents et leur civisme ont le plus distingués. Déjà pleins d'amour pour la science quMls posséderont, enflammés d'une nouvelle ardeurpour le choix honorable qu'on aura fait d'eux, ravis d'entendre parler de ce qu'ils aiment le plus des hommes dont ils regardent la gloire comme le dernier terme de l'ambition humaine, leurs progrès dans l'art qulls étudieront, auront une rapidité qui ne peut être ni prévue ni calculée.

Aussitôt que seront terminés à Paris ces cours de Tart d'enseigner les connaissances humaines, la jeunesse savante et philosophique qui aura ces grandes leçons, ira les répéter à son tour dans toutes les parties de la République d'où elle aura été appelée ; elle ouvrira partout des écoles normales : en repassant sur l'art qu'elle viendra d'apprendre, elle s'y fortifiera; et en l'enseignant à d'autres, la nécessité d'interroger leur propre génie agrandira leurs vues et leurs talents. Cette source de lumières si pure, si abondante, puisqu'elle partira des premiers hommes de la Repu-

blique en tout genre, épanchée de réservoir en réservoir, se répandra d'espace en espace dans toute la France, sans rien perdre de sa pureté dans son cours.

Aux Pyrénées et aux Alpes, l'art d'enseigner sera le même qu'à Paris ; et cet art sera celui de la nature et du génie. Les enfants nés dans les diaumières auront des précepteurs plus habiles que ceux qu'on pouvait rassembler, à grands frais, autour des enfants nés dans Fopulence. On ne verra plus, dans Tintelligence d'une grande nation, de très petits espaces cultivés avec un soin extrême, et de vastes déserts en friche. La raison humaine, cultivée partout avec une industrie également éclairée, produira partout les mêmes résultats, et ces résultats seront la recréation de Tentendement humain chez un peuple qui va devenir l'exemple et le modèle du monde.

Citoyens représentants, tels sont les points de vue sous lesquels Tinstitution des écoles normales s'est présentée à votre comité d'instruction publique. Cette idée, conçue par votre sagesse, est digne d'exciter votre enthousiasme. Revêtus d'un pouvoir sans bornes par la nature de votre mission, comme Convention, vous vous féliciterez sans doute d'avoir en vos mains, comme gouvernement révolutionnaire, des moyens tout prêts de faire avec rapidité ce bien immense à la République et au genre humain.

Un homme qu'il est permis de citer devant vous, puisqu'il a honoré le nom d'homme par ses vertus et par ses talents, Turgot formait souvent

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le vœu de posséder pendant un an un pouvoir absolu, pour réaliser sans obstacle et sans lenteur tout ce qu'il avait conçu en faveur de la raison, de la liberté et de l'humanité ; il ne vous manque rien de ce qu'avait Turgot,et tout ce qui lui manquait, vous Tavez. La résolution que vous allez prendre va être une époque dans Thistoire du monde (1).

(1) L'idée de la création d'oae école où se formeraient des instituteurs pour les disséminer ensuite dans tous les districts, idée déjà mise en avant par le Président Rolland d'Erceville^ en 1763, avait été exposée par Barère, le 13 prairial an II, dans son rapport fait au nom du Comité da Salut public, sur V École de Mars. L'adoption du projet présenté par Lakanal eut lieu le 9 brumaire an III, et la séance d'ouverture de l'Ecole normale de Paris, le le' pluviôse an III (20 janvier 1795). Les premiers professeurs furent : Lagrange, Laplace, Hauy, Monge, Dattbenton, Berthollet, Thouin, Bnsohe, Mentelle, Volney, Bernardiii-de«« SainWPierre, Sicard, Garât et Laharpe.

f L'établissement des écoles primaires était la dette de la patrie envers chacun de ses enfants, puisqu'elle leur doit la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés ; elle leur doit essentielle- , ment cette portée des lumières sous laquelle rhomme fut toujours la victime de l'imposture.

La malveillance et le patriotisme irréfléchi ont alarmé l'opinion sur Ténormité des dépenses qu'entraînera d'après leurs calculs, l'organisation de l'instruction publique ; il importe de détruire l'idée exagérée qui semble s'accréditer. On pourrait dire aussi des lois qu'il ne suffit pas qu'elles soient bonnes, mais qu'il faut encore qu'elles paraissent telles à tous les esprits.

La population de la République étant estimée de vingt-six millions d'habitants, on aurait vingtsix mille écoles primaires à raison d'une par population de mille individus ; l'ensemble coûterait à la République 62,400,000 livres ; mais il s'en faut de beaucoup que la dépense eflfective des

(1) Rapport et projet de décret sur les Ecoles centrales présentés par Lakanal, le 26 frimaire an III (16 décembre 1794V

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écoles primaires atteigne cette somme. En effet suivant le texte de la loi, toute population audessous de deux mille personnes n*aura qu'une école primaire ; toute population au-dessous de trois mille n'en aura que deux, et ainsi de suite.

Le ressort d'une école primaire peut s'étendre sans inconvénients à deux mille toises à la ronde. Ainsi il peut embrasser environ trois lieues quarrées de superficie. Tout district où cette étendue de sol n'aura pas une population de deux mille personnes, pourra n'avoir qu'une école primaire. Cette considération seule réduit de beaucoup le nombre de ces écoles.

Les tableaux de population insérés dans les derniers volumes des mémoires de la ci-devant académie, offrent le plus communément une population d'environ cinq cents individus par lieue quarrée ; d'où il résulte que l'étendue de leurs lieues quarrées que nous prenons pour l'arrondissement d'une école primaire renferme à peu près quinze cents habitants.

A la vérité les cas extrêmes, ceux dans lesquels la population est très rapprochée ou très dispersée, s'éloignent beaucoup de cette donnée. Dans le département du Nord, par exemple, le nombre moyen des habitants de la campagne est de dixhuit cent quatre-vingt-trois par lieue quarrée.

Les écoles primaires quelque soit le résultat des calculs de la malveillance ou du patriotisme irréfléchi, prises en moyen terme ne coûteront au plus que 54,600,000ilivres : le sixième environ de vos contributions. Eh ! qui ne conviendra pas que

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chez un peuple libre rinstruction doit être l'objet principal sur le tableau de ses dépenses.

Les écoles primaires, comme l'annonce le nom que vous leur avez donné, sont le vestibule du grand édifice promis depuis longtemps à Timpatience des Français : édifice que plusieurs architectes ont déjà construit par la pensée sans consulter le génie des temps et des lieux, et dont je vous présente aujourd'hui le plan géométral tracé par votre comité d'instruction publique. Il dépend de vous de le voir s'élever avec majesté pour servir d*asile éternel aux sciences et aux arts, sans lesquels la liberté ne fera que passer sur la terre.

Pour cette vaste construction, il faut commencer par déblayer les débris des collèges où d'inutiles professeurs étonnés de se trouver encore au poste des abus, rassemblent sur des ruines quelques élèves mendiés, soit pour jouir- d'un salaire dont vous avez oublié de dégrever le trésor national, soit pour se soustraire eux et leurs disciples aux travaux et au mouvement de la Révolution. Ces professeurs sont dans le culte des arts ce qu'étaient nos prêtres dans le culte de la divinité.

Les collèges contre lesquels réclamait la philosophie depuis tant de siècles, que Montaigne et J.j. Rousseau ont dénoncés à la raison humaine comme les asiles de l'ignorance privilégiée, vont donc disparaître du sol de la France ]jbre, et sans aucune dépense nouvelle vous allez trouver dans leurs décombres et dans la dotation qu'ils absor-

baient plus de ressources qu'il ne vous en faut pour les établissements régénérateurs que nous vous proposons.

Un grand nombre de départements les ont réclamés par des adresses multipliées : Nous citerons les départements du Gers, du Tarn, des Bouches- du-Rhône, du Loiret, de la Sarthe, du Calvados, de l'Hérault, de TYonne, de TArdèche, de la Côte^d'Or, des Côtes-du-Nord, deTAriège, de la Dordogne, du Mont-Blanc, de la Moselle, des Hautes-Pyrénées, du Bas-Rhin, de la Charente- Inférieure et du Jura.

Ce ne sont pas des écoles secondaires. Elles sont devenues inutiles par Fétendue que vous avez donnée aux écoles ouvertes à Fenfance. Ces écoles présentent, en effet, tous les germes des connaissauces qui seront enseignées dans les écoles centrales ; des établissements intermédiaires des écoles de district ou de canton seraient superflues.

Le talent qui seul doit s'élancer à ce nouveau degré de la hiérarchie scolaire sera le lien de correspondance entre les écoles primaires et les écoles centrales. Des écoles secondaires formeraient aujourd'hui une institution aristocratique ; car, ou les jeunes citoyens sans fortune et obligés de se déplacer pour fréquenter ces écoles, y seraient soutenus p^r les bienfaits de la nation, et dans ce cas vous la jetteriez dans des dépenses qu'elle ne pourrait soutenir que par des impositions oppressives ou vous ne couvririez pas de la munificence nationale le mérite réduit à l'impossibilité de suivre à ses frais ces écoles secondaires, et

dès lors encore inaccessibles aux élèves sans for*« tune ; quoique destinées par la nature à parcourir avec succès la carrière des arts, ces écoles ne seraient qu'une création anti-populaire un outrage sanglant fait aux principes de Tégalité.

D un autre côté, les éléments auxquels on a toujours cru devoir borner l'instruction de l'adolescence, seront enseignés dans ces premiers établissements avec plus de choix et de variété sans y être amalgamés avec ceux d'une langue certainement utile^ mais qui, devenue Tunique véhicule de toutes les idées, retardait infiniment la marche de l'esprit humain dans les premières années de la vie,

La jeunesse sera donc mieux instruite et eu moins de temps, il est bon, il est nécessaire que le plus grand nombre des jeunes citoyens, san» aspirer à une instruction plus étendue, se dis-* tribue, en quittant ces écoles, dans les champs^ dans les ateliers, dans les magasins, sur vos navires, dans vos armées. Tous ceux qui doivent former la masse de la génération, auront trouvé dans les écoles primaires tout ce qu'il fallait pour remplir avec honneur dans ces divers états leur rang de citoyen. Il serait funeste à la chose publique de lui ravir les hommes utiles, pour traîner encore pendant plusieurs années, dans de nouvelles écoles, des esprits vulgaires que la nature n'a pas prédestinés au génie.

Mais pour la gloire de la patrie, pour Tavance* ment de l'esprit humain, il faut que les jeunes citoyens, exceptés par la nature de la classe otdv^

naire trouvent une sphère ou leurs talents puissent prendre Fessor ; quel que soit Tétat ou le hasard les ait fait naître, quelle que soit leur fortune, la nation s'empare de leur génie ; elle les façonne pour elle bien plus que pour eux, elle en fait à ses frais un Euclide, ou un d'Alembert, un Quintilien ou un Rollin, un Locke ou un Condillac, un Drake ou un Lapeyrouse.

Elle rassemble pour ce grand ouvrage tout ce qu'elle a de ressources, parce que les employer de la sorte c'est moins les consommer que les multiplier. Elle ne considère pas les dépenses d'un tel établissement, parce qu'elle sait qu'il est essentiellement lié à son existence publique. Elle ne dit pas : l'intérêt et l'amour-propre des particuliers ou même la nature qui produit le génie, me garantissent tous ces avantages, parce qu'elle ne livre pas ainsi ses plus grands intérêts aux calculs de l'intérêt étranger, ou aux chances du naturel; elle ne remet pas cette organisation à des temps plus favorables, parce que les temps sont marqués par rirrésistible nécessité ; oui l'irrésistible nécessité ! La tyrannie a dévoré les génies les plus célèbres, les flambeaux des sciences à demi éteints, éclairent à peine quelques individus «isolés etsoli* taireâ. Et si vous ne vous hâtez de les rallumer, la République va se perdre dans les ténèbres.

On vous a démontré déjà combien il est urgent de former des officiers de santé. Les communes les ont cédés aux armées où l'humanité, toujours sous le fer et dans le feu, réclame les secours les plus prompts. Vous propagerez la science de

la vie, non comme autrefois, par des formules hiéroglyphiques et quelques adages applicables à tout, ec par conséquent à rien; mais par une étude approfondie de la nature, qui, pour la conservation des trois règnes a combiné entre eux, des actions réciproques et des rapports mutuels . C'est la connaissance de ces combinaisons éternelles qui formera notre système médical. Celuilà sera à l'abri des épigrammes du bel esprit et du mépris des philosophes. L'homme qui le possédera sera le vrai conservateur de l'espèce humaine, et, par un rapprochement qui paraîtra singulier, mais qui n'en est pas moins réel, en guérissant les maux du corps, il portera le plus grand coup à Tincurable fanatisme, puisque, quand les médecins sauront guérir, le peuple n'ira plus recourir à d'impuissantes reliques. C'est dans l'impossibilité de ies adresser à un mortel habile dans cet art que la Grèce ouvrait à ses peuples le temple d'Esculape.

Tous les arts, toutes les sciences se tiennent et s'entrelacent; mais il en est qui ont une connexion plus étroite ; il en est d'autres, pour ainsi dire supérieurs, qui entraînent dans le tourbillon une foule d'arts subordonnés qui sont comme leurs satellites. Ils sont faits pour se réfléchir mutuellement de leur lumière : ainsi la physique, la chimie, l'anatomie, l'histoire naturelle, quoique chacune ait sa sphère particulière et son existence à part, se rangent autour de la médecine et vous n'aurez fondé des écoles utiles pour celle-ci que lorsque les autres auront leurs chaires et le^vsx^

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étudiants. Ce sont les membres d'un même corps; la privation d'un seul arrête ou gêne Faction de tous les autres.

Nous avons depuis longtemps négligé les belleslettres et quelques esprits qui veulent passer pour profonds regardent cette étude comme futile. S'ils avaient observé la marcbe de l'esprit bumain, ils auraient vu toigours les belles-lettres s'élever comme l'aurore des sciences. Ce sont elles qui ouvrent Tesprit au jour de la raison et le cœur à rimpression du sentiment. Elles substituent la moralité à l'intérêt, elles polissent les peuples, elles exercent leur jugement, elles les rendent plus sensibles et en même temps plus dociles aux lois, plus capables de grandes vertus. Chez les peuples anciens qui ont marqué dans l'histoire, les lettres ont tenu lieu de toutes les sciences ; ils n'avaient presque aucune vraie connaissance, mais ils étaient lettrés : ils avaient des poètes, des orateurs, des écrivains moraux, et ils ont été grands aux yeux de l'univers.

L'illustre philosophe de Genève, voyant dans la corruption les peuples éclairés, conclut que les lettres les avaient corrompus ; il aurait dû dire qu'ils l'avaient été, non par les lettres, mais mal-» gré les lettres, qui, dans cet état de décadence, modifiaient encore l'action du vice et rallumaient de temps en temps dans les âmes, le flambeau de rhonneur ; oui, jusqu'à l'abus qu'on en a fait, tout prouve le bon usage qu'on pouvait en faire.

Encouragez donc l'étude et le perfectionnement des belles-lettres, ressuscitez les langues, an-

RAPPORT DE LÂKANAL 431

cieDnes pour enrichir la nôtre de leurs trésorSé Les auteurs de Tantiquité respirent Tamour sacré de la patrie, Tenthousiasme de la liberté, et cette haine vertueuse que l'être sensible doit aux oppresseurs de rhumanité. Approchez de vous les langues principales de Tunivers moderne; ce n*est que par là que la vôtre pourra se perfectionner ; et vos idées ne s'étendront, ne se recti^^ fieront que par Timportation de toutes les idées étrangères. Dès lors, la poésie, la musique, Télo^ quence qui agissent si fortement sur un peuple libre, prendront en France, le caractère qu'elles doivent avoir et qu'elles n'ont jamais eu. Dès lors^ au lieu d'Anacréons, vous aurez des Tyrtées et des Homères; au lieu dlsocrates, vous aurez des Démosthènes, surtout si par vos institutions, les grands principes de la morale républicaine de^ viennent populaires, et si votre législation su-* blime cesse d'être la science du petit nombre.

En général, on avait senti la nécessité de ces branches d'enseignement. On ne s'était trompé que sur la fin et les moyens. Mais pourquoi Tagriculture, le commerce, les arts et les métierd n'ont-ils jamais eu leurs écoles? Pourquoi led a-t*on livrés à la routine de l'instinct ou à l'intérêt de la cupidité ? Croyait-on à Timpossibilité de les réduire en principes? ou pensait*on qu'en ce genre, les méprises fussent sans conséquence et la perfection sans valeur ? Vous vengerez lea arts et les métiers, l'agriculture et le commerce de cet oubli des nations ; non en allant conmie les rois, poser sur le socle en un jour solennel

une main protectrice; cette vaine cérémonie avilit ce qu'elle a Vair d'élever ; mais vous assignerez des instituteurs gui abrègent, qui assurent la marche de l'industrie. L^expérience déinontre l'utilité de ces sortes d'établissements. Le célèbre Smith a donné à Edimbourg, des leçons sur le commerce, dont la réunion et l'ensemble ont formé V Essai sur la richesse des nations^ l'ouvrage peut-être le plus utile aux peuples de l'Europe. L'agriculture date des premiers jours du monde, et elle est à une distance immense de la perfection ; c'est que la charrue, poussée au hasard, n'a jamais été précédée du flambeau de la réflexion ; si elle est plus florissante sur les bords de la Tamise, c'est que la patrie reconnaissante y a l'œil sur le cultivateur et que le premier qui y sema du gland, d'où sortent les vaisseaux de ligne a obtenu des statues éternelles.

Il est sans doute une foule d'exercices auxquels on élevait la jeunesse qu'il faut absolument proscrire de l'éducation nationale et livrer aux fantaisies des particuliers ; mais il est du grand intérêt de la patrie de s'assurer, que les mathématiques se cultivent et s'approfondissent parce qu'elles donnent le pli de la vérité, parce que sans elles, l'astronomie et la navigation n'ont plus de guide, l'architecture civile et navale n'ont plus de règle, la science de l'artillerie et des sièges n'a plus de base. Rien, en un mot de ce qui a quelque degré d'utilité publique ne doit être négligé dans votre système d'instruction gratuite, pas même le dessin, qui n'a été considéré jusqu'à

présent que relativement à la peinture ; mais qui sous le rapport du perfectionnement des sens accoutume les yeux à saisir fortement les traits de la nature et est, pour ainsi dire, la géométrie des yeux, comme la musique est celle de l'oreille.

Voilà les principaux objets d'enseignement qui seront traités avec une certaine étendue dans les nouvelles écoles que nous nommons centrales parce qu'elles seront placées au centre des écoles primaires de chaque déparlement et à la portée de tous les enseignés.

Quel plus beau spectacle que de voir dans toute la République s'élever ces savantes constructions où se réuniront, dans un foyer commun, les lumières de chaque. Vous y rassemiblerez les hommes éclairés des collèges que vous allez supprimer ; en les unissant aux élèves sortis des écoles normales, ils seront forcés d'en suivre la direction.

C'est là que les gens de lettres qui, cachés au fond de leur cabinet y nourrissent salutairement le feu du génie, croient avec allégresse en répandre l'influence. C'est là aussi qu'après tant de campagnes célèbres, les amis des arts qui sont dans nos armées, viendront servir la patrie d'une manière aussi utile et moins dangereuse et unir les palmes des lettres aux lauriers de la victoire. C'est là enfin que vous recueillerez, de tous les points de chaque département les divers monuments des arts qui doivent servir à leur reproduction ; dispersés, ils sont sans objet et sans utilité ; réunis, exposés à l'admiration publique

4â4 i3»TRrcnos publiqcï

et à rémnlatioa du talent, ils allnmeroat dans les âmeâ, le fea qui les a créées.

Mais à cet égard, noas deTons à la iiati<Mi un grand exemple d'égalité et de fraternité. Tous aTez dans la comnmne de Paris des riebesses meroyables dansce genre. Il est sans doute essentiel que les artistes et les sxrants tronrent dans cette métropole des sciences et des arts, les pins riches collections ; mais n'accaparez pas une opiHlence inutile.

Poorqnoi le saperfla des cabinets et des l)ibli€>thëqnes de Paris ne serait-il pas Tersé dans les départements? Gardez tons les chefe-d'csoTre nnîqaes. Il est joste qu'ils fassent l'ornement des liecrx qm les ont m naître. Mais tons les diHibles en fait de tableaux, de lirres, de statues, de machines, d'objets quelconques d'études, tous en enrichirez les écoles départementales. Le génie portera ainsi sa flamme épuratrice jusqu'aux extrémités de la République. De là, par un effet réciproque reporté naturellement yers le centre, n se formera une circulation d'où dépendent Tembonpoint et la vie du corps social.

Les Ecoles normales ont annoncé à la France le complément de'llnstruction qui ne peut être que dans les écoles centrales. Tous ne laisseres pas rédiflce imparfait. L'univers, la postérité sauront qu'au milieu des orages d'une réyolution inome, dans les crises d'une guerre dont vous sonfDiez l'embras^nent sur vingt nations punies de leurs forfaits ; tandis que dans la terreur vous terrassiez d'une main le crime et l'immoralité.

et que de l'autre, vous cicatrisiez les plaies que la patrie avait reçues de ses parricides enfants, votre génie infatigable, combattant sans relâche l'ignorance et le vandalisme qui menaçaient d'envelopper la République, élevait un temple immense, un temple éternel, et jusqu'à vous sans modèle, à tous les arts, à toutes les sciences, à à toutes les branches de l'industrie humaine et que vous assuriez par ce chef-d'œuvre à la nation française, sur les peuples de l'univers, une supériorité plus glorieuse que celle que nous avaient donnée les succès de nos armées triomphantes (i).

(1) Lakanal avait précédemment, le 7 brumaire an III, fait nn rapport intéressant sur les Ecoles primaires, reproduisant le projet qu*il avait présenté avec Sieyès et Daunou. La Convention l'avait écarté le 26 juin 1793. Ce rapport fut suivi du décret du 27 brumaire an III, après une vive discussion, à laquelle prirent part : Duhem, Legendre, Lecomte. Romme^ Dubois-Grancé, Thibaut, Boissier, Levasseur de la Sarthe et Glauzel. Le projet de décret sur les Ecoles centrales fut adopté le 7 ven« tôse, an III (25 février 1795).

Quatre-vingt-neuf districts ont envoyé des états de leurs arrondissements d'écoles primaires ; et, en les adoptant tels qu'ils sont, il en résulte 3,486 écoles pour 3,915,404 habitants. Comme ces districts sont pris au hasard, ils peuvent servir à trouver un terme moyen pour toute la République ; il en résulte une population actuelle de 24,200,000 individus et un nombre de 20,500 écoles primaires.

Nous avons évalué à 200 liv. la location moyenne des bâtiments dont la jouissance est accordée à l'instituteur et à Tinstitutrice ; ajoutant à cela leurs salaires, la dépense sera de 2,400 liv. pour chaque école primaire : l'ensemble de ces écoles, dans toute la République coûtera 49,200,000 liv.

Il se présente une question intéressante à soumettre à la Convention. La dépense des écoles primaires doit-elle être supportée en entier par le gouvernement? Des raisons d'un grand poids paraissent décider négativement cette question.

(1) Aperça des dépenses des divers objets d'instruction pu. blique, présenté au Comité d'instruction publique, par Lakanal, député à la Convention nationale, pour le département de i'Âriège, âoréal, an III,

L'instruction des écoles primaires étant an bienfait dont les avantages s'étendent à tous les citoyens, la nation ne doit en supporter les frais que pour ceux qui sont dans l'impossibilité absolue d'y subvenir, et c'est pour les autres un devoir sacré de contribuer à cette dépense. D'ailleurs, quel emploi et plus noble et plus utile peuvent faire des dons de la fortune ceux qu'elle a favorisés, que celui d'en aider la propagation des lumières? Leur intérêt même leur en fait une loi. Tous les citoyens sans distinction étant appelés à remplir les fonctions du gouvernement et de voter dans les assemblées primaires, plus la masse du peuple sera éclairée, et moins ceux qui jouissent des avantages de la société devront craindre de se voir en danger de les perdre par des délibérations tumultueuses et irréfléchies.

Ce n'est donc point une mesure vexatoire que, d'établir une imposition additionnelle, basée sur les fortunes, et proportionnée à la quotité de la contribution de chaque citoyen, pour remplir une partie des dépenses occasionnées par l'établissement des écoles primaires.

Les états de contributions, publiés jusqu'à ce jour, donnent un résultat total de 379,222,411 liv. : en l'augmentant d'un dixième, qui s'élèverait à 37,922,241 liv., il ne resterait plus à la charge du trésor public qu'une somme de 11,300,000 liv. sur les frais de l'instruction publique, ci 11,300,000 liv

Le mode de répartition du dixième en sus qu'on vient d'indiquer, pourrait être choisi de manière

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à le rendre le moins onéreux qu'il soit possible à ceux qui ne jouissent que d'un petit revenu ; mais ces considérations ne sont pas de notre ressort ; nous terminerons cet article par les réflexions suivantes :

L'instruction primaire étant .bien organisée remplacerait avec beaucoup d'avantage Tancien culte public, pour lequel l'Assemblée constituante avait reconnu une dépense de 80,000, 000 liv. , et qui ne subsiste plus depuis que, conformément aux principes, la liberté des cultes est devenue une des bases de notre Constitution. Enfin, Texpérience et Texamen attentif des localités, faitpar les représentants du peuple envoyés dans les départements pour monter Tinstruction publique, donneront les moyens de modifier l'établissement des écoles primaires, et peut-être de le réduire beaucoup, sans diminuer son utilité réelle; car, n'en doutons pas, les plans les mieux conçus ont toujours besoin d'être sanctionnés par l'exécution, et la Convention elle-même a plus d'une fois reconnu la vérité de ce principe.

La dépense pour les écoles primaires se trouverait donc réduite à la somme de 11,300,000 liv.

La population de la République étant estimée de vingt-six millions d'habitants, on aurait 80 à 87 écoles centrales, à raison d'une par population de 300,000 personnes, c'est-à-dire, une par département. Nous les porterons à 92, à cause des cinq écoles établies à Paris.

En prenant un taux moyen pour les communes oîi ces écoles seront établies, une moitié peut être

considérée comme ayant une population £^u-desgous de 15,000 habitants, et Tautre moitié comme en ayant une supérieure, les villes dont la population excède 60,000 habitants étant en très petit nombre.

Ainsi, aux termes du décret, il se trouve 46 écoles dont les professeurs auront 3,000 liv., et 46 où ils auront un traitement de 4,000 liv.

D'un côté, pour chaque école composée de quatorze professeurs ^2.000 liv. j de 1 autre 56,000 hv. ' '

Ajoutons, SI Ton veut, un excédent de 100,000 liv. pour les communes dont la population s'élève au-dessus de 60,000 âmes; il en résultera un total de 4,608,000 liv.

Plus, pour les frais d'expédition, 6,000 liv. ; ce qui fait 552,000 liv. On ne peut guère estimer à moins de 50 le nombre cks élèves de la Patrie, peu fortunés et distingués par leurs heureuses dispositions qu'on se propose d'attacher à chaque école centrale, ni porter surtout, quant à présent, leur traitement à moins de 1,200 liv.; ce qui fait 5,520,000 liv.

Mais un objet important se présente à l'examen ; un seul professeur est-il suffisant pour les parties les plus essentielles de l'enseignement public? Est-ce assez d'un seul professeur de mathématiques, d'un professeur de physique et de chimie expérimentale réunies, d'un seul professeur de langues anciennes et de langues vivantes? Borné éternellement aux premiers éléments, chacun de ces professeurs ne pourra donner à ses

leçons le degré d'étendue nécessaire, ou, s'il prend une marche trop rapide, ses élèves seront bientôt dans l'impossibilité de le suivre. En vain voudraitil une seconde année achever l'ouvrage de la première ; de nouveaux élèves le forceront de revenir sur ses pas et de se renfermer dans le même cercle . Le bien des uns ne pourra jamais s'opérer qu'au détriment des autres.

Quels sont, en effet, les élèves qui voudront fréquenter d'abord les écoles centrales? des enfants sortis, pour la plupart, tout nouvellement des écoles primaires avec des notions extrêmement légères et superficielles. Il faut donc d'abord les initier à des connaissances dont ils n'auront eu jusqu'ici aucune ou du moins qu'une très faible idée, et cette première opération exige tous les soins d'un professeur. L'ouvrage que celui-ci aurait ébauché, un autre ou lui-même le perfectionnerait une seconde année, et l'instruction recevrait par là toute l'étendue dont elle est susceptible. Observons que llnstruction des écoles centrales sera le dernier terme pour la grande majorité des élèves ; elle ne saurait donc être ni trop développée, ni trop complète.

Ainsi le bien public semble exiger qu'il y ait dans chaque école centrale deux professeurs de mathématiques, deux professeurs distincts, l'un de physique et l'autre de chimie expérimentale ; deux professeurs de langues anciennes et de langues vivantes; on pourrait même ajouter un second professeur des arts de dessin. Chacun d'eux alternerait et ferait un cours de deux années ; par

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là, le grand nombre des professeurs fixé par la loi serait augmenté de cinq. Ce qui donne un excédent de 1,675,000 livres; surcroît de dépense qui ne saurait arrêter, quand on considère l'avantage immense qui doit en résulter pour la République.

N'oublions pas en effet que du succès des écoles centrales dépend le succès des sciences, des lettres et des arts, et que, ne pas leur donner toute rétendue et toute Tactivité dont elles sont susceptibles, c'est paralyser en grande partie l'instruction publique.

Pour toute la dépense des écoles centrales, 12,655,000 livresi.

1» Quatorze professeurs avec un traitement de 12,000 livres ; ce qui fait 168,000 livres.

C'est aux écoles centrales à vivifier l'école normale ; ce sont elles qui doivent principalement fournir les moyens de se régénérer sans cesse, et de répandre, par une communication non interrompue, les fruits de ses travaux dans toutes les parties de la République. L'école normale doit être leMihef-lieu de l'instruction, la métropole des connaissances humaines en France. On ne peut donc se dispenser d'envoyer chaque année, à l'école normale, un certain nombre d'élèves des écoles centrales, choisis parmi les jeunes gens sans fortune qui se seraient distingués par leurs talents. Nous supposons deux élèves au moins par école centrale, ce qui forme en tout 184; ils seraient nommés par l'assemblée des professeurs, et ce choix serait confirmé par l'administration du département. Leur traitement, vu les circons-

tances actuelles, ne pourrait être moindre de 8,600 livres. Total pour les 184 élèves de la patrie^ 6C2,400 liv. Ajoutons pour les quatorze professeurs, 168,000 livrés. Total pour les écoles normales, 830,400 livres.

En considérant Tinstruction publique dans son organisation actuelle, deux réflexions s'offrent d'elles-mêmes à la pensée.

i^ L'enseignement des écoles centrales remplitil entièrement le but qu'on s'est proposé de donner à l'instruction?

2* L'école normale suffit-elle pour suppléer à ce que les écoles centrales peuvent laisser à désirer?

Ce n'est point certainement dans le nombre ni dans la nature des objets d'enseignement que l'instruction des écoles centrales peut paraître trop limitée. Sous ce double rapport, elle embrasse tout ce qu'il lui est possible d'embrasser; mais peut- on espérer que chaque partie d'enseignement y soit portée à ce degré d'étendue nécessaire pour son entier et parfait développement? Bornée par la qualité des élèves et par la durée des difiérents cours, elle se trouve renfermée dans le cercle des éléments ; on ne doute point que des professeurs habiles ne soient en état de s'élancer plus haut; mais des jeunes élèves, peu préparés d'avance, seraient-ils en état de s'élever avec eux ? De bons principes, des connaissances générales, du goût, de l'aptitude aux sciences, voilà les principaux fruits qu'on peut attendre de rinstruction des écoles centrales; elles donne-

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ront à la République des hommes plus ou moins instruits ; c'est à un troisième degré d'instruction qu'il appartient de lui donner des savants.

Ce degré se trouve entièrement dans Técole normale ; mais unique dans son genre, suffit-elle pour tous les jeunes républicains qui voudraient trouver des moyens de cultiver de plus en plus leurs talents et d'étendre leurs connaissances? L'éloignement, la difficulté des subsistances ne seraient-ils pas pour la plupart des obstacles insurmontables? On ne saurait, en effet, regarder comme suffisant pour toute la République le nombre de deux élèves que nous avons proposé d'attacher à l'école normale .

Peut-être ces considérations pourront-elles déterminer rétablissement d'un troisième degré d'instruction distinct et séparé, intermédiaire entre les écoles centrales et Técole normale. Mais nous croyons qu'il existe un moyen plus simple» moins dispendieux, et capable de remplir également les vues d'utilité publique qui animent la Convention : ce serait de tripler dans un petit nombre d'écoles centrales les professeurs dont le genre exige une étude plus suivie, une applica* tion plus constante ; par là on épargne des frais d'établissement considérables, on simplifie la marche et on obtient les mêmes résultats.

Nous supposons donc cinq professeurs de plus dans dix écoles centrales seulement ; celles qui, par la localité et la population des communes oîi elles sont établies, semblent devoir être plus particulièrement le foyer des arts, • des sciences ; le

traitement de ces professeurs serait de 6,000 livres, ce qui ferait 300,000 livres,

La bibliothèque nationale, l'école publique des langues orientales, commerciales et diplomatiques, le muséum d'histoire naturelle, coûtent à la nation 300,000 liv. Les écoles de santé 410,600 liv. Nous n'avons pas parlé des observatoires qu'il importe d'organiser sans retard ; l'étude de l'astronomie mixte doit fixer particulièrement l'attention des législateurs de la France, par l'importance de ses découvertes pour la navigation, et surtout par ses rapports essentiels avec le bonheur et la liberté de l'espèce humaine. Les erreurs de l'astrologie, les vaines terreurs qui ont accompagné les éclipses, l'apparition des comètes, assiègent encore, pour ainsi dire, l'entendement humain et n'attendent, pour y pénétrer, que le retour de l'ignorance. Observons, d'ailleurs, que partout la superstition a placé son point d'appui dans un ciel imaginaire, pour agiter et pour asservir la terre, et que rien n'est plus propre à garantir les hommes de ces honteux et funestes effets que la connaissance du vrai système du monde, et la considération de l'immensité de l'univers.

En établissant, comme en Angleterre, un bureau des longitudes pour assurer les progrès de Fastronomie, les observatoires coûteront à la République la somme de 60,000 liv.

Réunissons maintenaat les sommes trouvées dans les articles précédents.

Nous aurons pour :

Les écoles primaires .... 11,300,000 liv.

Ecoles centrales 12,655,000 »»

Ecoles normales 830,400 ))»

Augmentation des professeurs

dans des écoles centrales . . 300,000 »)> Bibliothèque nationale, muséum

d'histoire naturelle, école des

langues orientales 300,000 »»

Observatoire 60,000 ))»

Ecoles de santé 410,000 »»

Total général . . . 25,856.000 liv.

Les résultats qu'offre cet aperçu doivent détruire complètement Fidée exagérée que Ton paraît avoir de ce que coûterait l'instruction publique ; et cette dépense doit devenir moindre, de jour en jour, en raison des diminutions de denrées de première nécessité.

Citoyens,

Les comités de salut public et d'instruction publique se sont occupés de Tétat actuel des écoles destinées aux services publics, militaires ou civils. Ils ont senti que les besoins de TEtat exigeaient une classe particulière d'institutions, qui d'ailleurs existent déjà, au moins pour la plupart ; loin de songer à en détruire aucune partie, ou à les confondre dans les écoles supérieures qui vous sont proposées sous le nom d'écoles centrales et d'écoles spéciales, ils ont cru devoir en faire un des principaux chapitres de Torganisation générale de Tinstruction. Le comité d'instruction publique s'est spécialement chargé de prendre tous les renseignements possibles sur les établissements actuellement existants. Il a consulté les hommes habiles chargés de les diriger ; après avoir acquis une connaissance exacte 4e ces écoles particulières, il s'est concerté avec le comité de salut public pour les

(1) Rapport présenté à la Convention, le 4 vendémiaire an IV, par Fourcroy, député de Paris, sur les mesures prises par le Comité de salut public, pour l'établissement de YEcole centrale des travaux publies, décrété par la Convention, le 21 ventôse an III.

maintenir et les améliorer même d'après les motifs que je vais développer en peu de mots.

Les arts qui servent àladéfense de la République sur terre et sur mer, la construction des places fortes, la fabrication et l'emploi des armes, la position des camps, l'élévation des arsenaux, la construction des vaisseaux, la navigation, l'établissement des ports et de tout ce qui leur appartient, l'entretien et la réparation des routes, des ponts, des chaussées, des canaux, l'exploitation des mines, la reconnaissance et la description exacte des terrains, des mers, des côtes ; tous ces arts qui président à la sûreté de l'empire et à sa prospérité intérieure,, sont l'objet d'études particulières, qui demandent une grande et longue application. Il faut commencer ces études de bonne heure, les poursuivre avec constance pendant plusieurs années, et s'y livrer tout entier.

La République doit extraire en quelque sorte de toute la masse d'instruction qu'elle possède et du sein de tous les hommes éclairés qui l'habitent, un choix de citoyens les plus instruite, qui s'appliquent uniquement à l'artillerie, au génie militaire, à la construction et à la conduite des vaisseaux, aux travaux des ponts et chaussées, à la connaissance d'exploiter les mines, à la géographie civile, militaire et maritime ; il faut qu'elle soit sûre de trouver dans ce genre de connaissances les hommes les plus avancés et les plus forts de TEurope. De là il suit que les écoles d'artillerie, de génie militaire, de construction navale, d'hydrographie et de marine, des ponts et chaussées,

des mines et de géographie, sont un des besoins les plus impérieux du gouvernement. Aussi la tyrannie qui ne pouvait pas s'en passer a-t-elle été forcée de la respecter ; aussi ces écoles ontelles été pendant dix-huit mois un asile ou un grand nombre d'hommes éclairés se sont réfugiés et ont échappé à la hache décemvirale.

Comme chacune de ces écoles est destinée à un service public, comme il importe que le gouvernement puisse y trouver dans tous les temps des citoyens capables d'exécuter les travaux qu'il doit leur confier, il est nécessaire que les sujets admis dans ces écoles y soient dans un nombre correspondant aux besoins du service, qu'ils se consacrent dès leur entrée dans cette carrière à servir l'Etat, qu'ils soient attachés à la partie qu'ils auront choisie : cette considération majeure exige que les élèves ne soient reçus dans ces écoles que d'après des épreuves qui constatent certaines études préliminaires, nécessaires pour l'intelligence des arts qu'on y enseigne, et qu'un examen sévère ne permette d'y faire entrer que des jeunes gens assez instruits pour profiter des leçons qu'on y donne, et se rendre dignes de servir la patrie dans les ports, les armées, les camps, les places, les vaisseaux, les routes et les canaux de l'empire. Dès qu'ils sont admis dans les écfoles, ils sont en quelque sorte déjà liés au service de la République ; ils travaillent et vivent pour elle au moins en espérance ; ils ont déjà acquis des lumières qui doivent leur devenir profitables, et dont le développement lui appartient exclusive-

ment. Il faut aussi que les travaux journaliers des élèves leur offrent en perspective une source de gloire, une existence assurée ; ils doivent donc être salariés, et une expérience de cinquante ans, pour beaucoup de parties de ce service, prouve la nécessité et l'avantage 4e cette pratique, qui nous a donné des ingénieurs, des artilleurs et des marins habiles.

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