PRÉFACE IX
employés par laRépablique américaine et ]es immenses difficultés dont la nôtre a dû triompher, c'est que la première n'a eu besoin de recourir ni à une convention, ni à un empereur, ni à un gouvernement quelconque, pour réaliser le système scolaire le plus libéral qui soit au monde. Un peuple qui ignorait le fatal dualisme qui existe forcément entre TEtat et les citoyens, les gouvernements et le peuple, mais qui se gouvernait et s'administrait lui-même, n'avait qu'à se laisser guider par la toute-puissance de son initiative.
Ce n'est pas en vertu d'une loi, c'est par le libre exercice de leur volonté que les pères de famille se sont imposé à eux-mêmes l'obligation de donner à leurs enfants l'instruction la plus large et la plus complète ; qui* ont reconnu les droits de la conscience et la liberté des cultes, en séparant complètement l'enseignement religieux de renseignement scientifique; ce sont eux qui, éclairés par leurs propres besoins, ont établi autant de degrés dans l'enseignement des écoles qu'il y a de nécessités à satisfaire, comme le voulaient nos législateurs et particulièrement Gondorcet et Romme, son courageux interprète ; qui ont gradué l'enseignement des écoles de telle sorte, qu'à quelque âge qu'on les quittât, chaque élève fût pourvu d'une provision de connaissances immédiatement utilisables. Ils n'avaient pas à s'occuper d'une organisation antérieure qui, co;nme celle de nos anciens collèges et de, nos universités, avait été conçue dans le sens d'une instruction exclusivement classique et fondé e sur l'étude absorbante des langues anciennes uniquement propres à former des littérateurs. Elle n'avait pas eu à remplacer l'étude du latin et du grec par celle des sciences physiques et mathématiques. Elle avait résolu d'un seul coup le problème difficile qui s'agite dans les Etats d l'Europe et principalement en France ; elle avait dans
ses écoles primaires graduées établi sor les plus larges baees réducation nécessaire à tous les citoyens, dans ses high schools, organisé ces écoles moyennes, ces éooleê prir maires supérieures^ dont Paris et quelques villes seule* ment possèdent quelques modèles (i) et qu'il faudrait multiplier pour le grand avantage des jeunes gens se préparant aux professions industrielles et commerciales. Elle avait, dans ses grammar schook, ses académies, ses instituts, donné satisfaction à la jeunesse ayant besoin de se préparer, par une instruction scientifique et littéraire, à ses universités et à ses grandes écoles spéciales. Elle avait ouvert aux femmes, avec une hardiesse jus* tifiée par les résultats,la porte de ces établissements, sans craindre devoir réunis sur les mêmes bancs les étudiants des deux sexes, destinés à se trouver en contact continuel dans le monde. En sorte que si un habitant des Etats-Unis eût assisté aux séances dans lesquelles les Mirabeau, lesTalleyrand, les Gondorcet, ont exposé leurs théones,il aurait pu dire, comme le Spartiate après avoir entendu l'éloquent discours du citoyen d'Athènes : 4c Tout ce que vient de nous exposer rorateur, nous avons le pouvoir et la volonté de le faire. »
Les éiirits et les discours dans lesquels nos assemblées législatives ont posé d'une manière si complète les piincipes d'éducation applicables à un grand peuple, régi par des institutions républicaines, ne pouvaient être qu'un objet de dédain ou de dénigrement systématique pour ceux de nos hommes d'Etat qui depuis le Consulat jusqu'à nos jours, ^semblent s'être plutôt préoccupés de refaire ce qui avait été renversé par la Révolution, que d'obéir aux nécessités de l'esprit moderne.
M. Guîzot reprochait à Talleyrand, à Gondorcet, à
(1) Le Collège Chaptal et les écoles Targot, Lavoisier, Colbert, J.-B. Say, Arago.
PaBFAOB XI
DftœioUy de n'ftYoir eu pour idéal que la République, de n'avoir songé qu'à faire des républicains 1
Mais sd nous trouvons naturel que les législateurs appartenant soit à Técole doctrinaire, soit à toute autre, aient cherché à conformer leurs institutions aux conditions de la Monarchie, aigourd'hui que, par un juste retour des choses d'ici-bas, c'est la République qui s'élève une troiaiôme fois sur les ruines des gouvernements autoritaires, ne semble-tril pastout aussi naturel que l'on se tourne vers lea orateurs philosophes qui ont exposé les doctrines de la pédagogie républicaine, afin d'y puiser dès inspirations et au besoin des leçons ?
La plupart des hommes politiques ou des membres de renseignement qui, dans ces derniers temps ont traité dès OMiiiàres d'éducation publique, ont exprimé le désir de les voir publiés et mis enU'e les mains du public, leurs sapports et leurs discours. J'a,i voulu donner satisfaction à ce désir et je n'ai pas trouvé de meilleure introduction pour l'ouvrage que je prépare $ur l'instruction publique en France, depuis 1789, qu'en reproduisant pour les lecteurs ces précieux documents qui seront l'éternel hon^ neur de notre première République.
Les nombreux problèmes qui n'ont point encore été résolus, donnent et donneront encore longtemps lieu à d'intéressants débats dans nos assemblées législatives. Les documents que je publie pourront leur rendre plus d*un service. LesoufÔie d'un ardent patriotisme et d'une vive sympathie pour les classes laborieuses, c'est-à-dire pour la partie la plus nombreuse ^t la plus utile de la nation^ sont propres à inspirer dessentiments dont on n'est pas encore assez générajement pénétré. Les députés, les sénateurs, les membres du nauveau Conseil supérieur de l'instruction publique,y puiseront de nouveaux arguments à opposer à ceux de leurs collègues, qui, ne partageant pas
Xn PREFACE
leur foi profonde dans ravenir des institutions républicaines, cherchent en vain à en comprimer Tessor, s'obstinant à conserver ce qui doit périr, ou à restaurer oe qui a péri sans retour.
On verra, par exemple, qu'une des premières pensées qui se présentèrent aux législateurs dès le début de la Révolution, fut celle de rétablir dans tous ses droits la société civile, soit dans Tordre politique, soit dans Tordre moral. Ils sécularisèrent toutes les institutions et en particulier dellQ.de la famille, enfaisant du mariage un -contrat civil, indépendant de la foi religieuse. Gomme conséquence nécessaire, ils proclamèrent la neutralité religieuse de Técole, ce grand principe qui, abandonné par les gouvernements ayant travaillé depuis un siècle à détruire une à une toutes les conquêtes de la Révolution, vient enfin de recevoir des pouvoirs publics une consécration nouvelle.
Les objections faites de nos jours à la sécularisation des écoles publiques, sous prétexte que Tenseignement de la morale ne peut avoir pour fondement que la foi religieuse, avaient été réfutées avec une grande force par Vauieur de VEducation nationale, Téloquent La Chalotais. Quels que fussent son respect pour la religion et sa confiance dans Tefflcacité morale du culte, il soutenait qu'il était dangereux d'associer dans Tesprit du jeune homme par des liens inséparables, les principes de la morale et le's dogmes religieux « Qu'arrive-t-il, en effet, dit-il, quand on établitla morale sur la religion seule? C'est que dans Vêige des passions surtout, la religion disparaissant, on voit crouler avec elle l'édifice moral tout entier. 11 faut donc séculariser la morale, il faut apprendre au jeune homme que, en dehors des lois religieuses, il y a des lois naturelles qui font de la tempérance et des autres vertus un ensemble de devoirs auxquels Thonnète homme ne peut se soustraire. »
PRÂFAOE XIII
Après Iui,Ta]leyrand et Gondorcet, revendiqueront pour 'enseignement Tautonomie des lois naturelles, distinctes de toute religion positive, antérieures et supérieures à toute constitution.
<c II faut, dit Talleyrand, que Ton enseigne la morale comme une science véritable, dont les principes seront démontrés à la raison de tous les hommes, à celle de tous les âges. C'est par là seulement qu'elle résistera à toutes les épreuves. On a gémi longtemps de voir les hommes de toutes les nations, de toutes les religions, la faire dépendre exclusivement de cette multitude d'opinions qui les divisent. 11 en est résulté de grands maux ; car en les livrant à l'incertitude, souvent à l'absurdité; on ]'a nécessairement compromise ; on l'a rendue versatile et chancelante. Il est temps de montrer aux hommes que, si de funestes divisions les séparent, ils ont \ du moins dans la morale un rendez«vous commuiL4>è41r^ doivent tous se réfugier et se réunir.Jff faut donc en qtEeTque sorte la détacher de tout ce qui n'est pas elle, pour la rattacher ensuite à ce qui mérite notre assentiment et notre hommage... Ce sentiment est simple, il ne blesse rien; surtout il est possible. Gomment ne pas voir, en effet, que, abstraction faite de tout système, de toute opinion et en ne considérant dans les hommes que leurs rapports avec les autres hommes, on peut leur enseigner ce qui est bon, ce qui est juste, le leur faire aimer, leur faire trouver du bonheur dans les actions honnêtes, du tourment dans celles qui ne le sont pas ? »
La Ghalotais, écrivant au moment même où disparaissait, pour revenir plus tard plus puissante que jamais, la société fameuse qui revendiquait le droit de diriger l'éducation publique, était plus explicite sur ce point important que l'ancien évêque d'Autun :
» L'enseignement des lois divines, disait-il, regarde
l'Eglise, mais renseignement de la morale appartient à l'Etat.
fc Comment a-t^on pa penser qoe des hommes qni ne tiennent point à TEtat, qui sont accoutvmés à mettre vol religieux au^^essos des chefs de TEtat, leor ordre audessus de la patrie, leur institut et leurs constitiitioaa au-dessus des lois seraient capables d'élever et d'instruire la jeunesse d'un royaume ? L'enthousiasme et les pree* tiges de la dévotion avaient livré les Français à de pareils instituteurSyli^îés eux-mêmes à un maître étranger. Ainsi l'enseignement de la nation entière, cette portion de la législation qui est la base et le fondement desEtats, était resté sous la direction immédiate d'un régime ultramootain, nécessairement ennemi de nos lois 1 Quelle incott^ séquence et quel scandale ! »
C'est du môme patrioti8me,relevé par use raison sapé* rîeure que se sont inspirés, comme notre vaillant ministre, M. Jules Ferry, les orateurs qui dans nos deux Chambres ont enfin réussi à rétablir la société civile dans ses droits si longtemps méconnus, en lui rendant la direction de l'éducation publique.
Les documents contenus dans le volume que je publie permettront d'étudier la marche qu'ont suivie dans nos diverses assemblées les discussions ayant pour objet la constitution ou l'organisation de l'instruction publique.
Mirabeau, jugeant avec sévérité les institutions scolaires de l'ancien régime, et reconnaissant que TAssemblée constituante v pour tout reconstruire, avait été forcée de tout démolir », compte au nombre de ses plus grands bienfaits la recherche des moyens d'élever les âmes au niveau de la constitution nouvelle et de combler l'intervalle qu'elle a mis entre l'état des choses et celui des habitudes. Il voudrait y parvenir au moyen d'une transition qui conserverait tout ce qui, dans l'héritage du
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passé, ponTait convenir aux institutions ttouvelles. Il Tondrait déraciner tous les abus de la monarchie, en conservant la monarchie elle-même. Sa politique essentiellement libérale demande à TËtat l'organisation la plus large et la plus complète de renseignement à tous les degrés ; mais il reconnaît expressément le droit des pères de famille de diriger eux-mômes Téducation da leurs enfants ou de les confier à des maîtres particuliers et même aux corporations enseignantes (!)•
Talleyrand-Périgord, plus sévère encore que Mirabeau envers les institutions pédagogiques de Tancien régime, développe avec le même libéralisme» mais avec plus d'ampleur, le système d'éducation publique qui devra remplacer les institutions &ar6ares appartenant à l'ancien ordre de choses, et sur lesquelles « on ne pouvait, dit-il, arrêter sa pensée sans être effrayé de^^ette privation totale de lumières, qui s'étendait sur la grande majorité des hommes, sans être révolté ensuite et des opinions déplorables que l'on jetait dans l'esprit de ceux qui n'étaient pas tout à fait dévoués à l'ignorance, des préjugés de tous les genres dont on les nourrissait et de la discordance, ou plutôt de l'opposition absolue qui existait entre ce qu'un enfant était forcé d'apprendre et ce qu'un homme était tenu de faire. »
L'organisation de l'instruction, telle que l'a proposée Talleyrand, réclame les conditions suivantes :
Elle doit exister pour tous ; nul ne peut en être légitimement exclus.
Si chacun a le droit de recevoir les bienfaits de Tinstruction, chacun a réciproquement le droit de concourir
(1) Les (][aatre discours de Mirabeau sont en général peu connus. Mais comme ils n'ont pas été l'objet d^n rapport spécial, et n'ont par conséquent donné lieu à aucune discussion à l'Assemblée constituante, je me suis borné à n'en reproduire que quelques fragments.