‹ L'Instruction publique en Maurienne avant la râevolution (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · LE SÉMINAIKK DES INNOCENTS · texte numérisé non relu

LE SÉMINAIKK DES INNOCENTS

Existait-il, à Sainl-Jean-de-Maurienne, une de ces écoles dont le troisième Concile de Lalran avait ordonné L'établissement à coté de chaque église cathédrale1 ?

Nos archives locales ont conservé les noms de plusieurs maîtres qui enseignaient dans notre ville aux xne et xm siècles (i). Or, la qualification de maître, mag'ister, se donnait particulièrement aux professeurs de théologie. Mais nous ne savons rien sur la date de fondations ni sur l'importance de ces écoles.

Kn 1400, le cardinal Louis de La Palud de Yarambon fonda un établissement qui, par l'enseignement qu'on y donnait et le règlement auquel étaient soumis ceux qu'on y admettait, était une ébauche des séminaires institués plus lard par le Concile de Trente.

Issu dune des plus illustres familles de la Bresse, Louis de La Palud, abbé de Tournus, joua un rôle important aux Conciles de Constance et de Baie. Il fut comblé de faveurs par l'antipape Félix V, qui le créa cardinal du titre de Sainte Suzanne en i44o et, l'année suivante, le nomma à l'évcché de Maurienne,

(1) Trav. de la Suc. d'hist. de Maurienne, 2e série, t. IV lre partie.

tout en lui laissant l'administration de celui de Lausanne, dont il était pourvu depuis i43q.

Malgré la participation très active qu'il a prise aux délibérations du Concile de Baie, considéré aujourd'hui comme schismatique, Louis de La Palud, vulgairement appelé cardinal de Varambon, fut un prélat d'un grand mérite, très zélé pour le bien des diocèses dont il eut la charge.

Pour aider au recrutement du clergé et accroître la beauté des chants liturgiques en associant la voix argentine des enfants à la voix grave des chanoines, il fonda une de ces écoles qu'on appelait alors canoniales et qui reçurent plus tard le nom de maîtrises ou de manécanteries.

« Leur principale occupation, dit Jean Bordenave, était la musique et les Saintes Lettres. Ils devaient apprendre pendant quelques heures du jour à bien écrire et étudier la grammaire, qui est le fondement des sciences.

« Ceux qui étaient chargés du chant de l'office et du chœur aux églises cathédrales et collégiales veillaient à ce que les enfants fussent instruits, non seulement en la, sol, fa, mais aussi en la doctrine qui est nécessaire à ceux qui doivent se faire promouvoir aux ordres sacrés. »

C'est à cette description que répond l'établissement du cardinal de Varambon, appelé Séminaire des « Innocents », nom symbolique rappelant les premiers martyrs du Christ, fleurs d'innocence à peine écloses, que la liturgie nous représente «jouant avec des palmes et des couronnes au pied des autels ».

Aux termes de l'acte de fondation, les Innocents

itaienl au nombre de six, au choix el à la présentaion du fondateur, ensuite des descendants en ligne lirecte de son père Aymond de la Palud, et, à leur lé fa ut, du vénérable chapitre de l'église de Mauienne (i). Ils liaient placés sous la direction de deux nailres ou chapelains, qui devaient leur enseigner la ousique et la grammaire.

Pour l'entretien des Innocents et de leurs maîtres, e cardinal de Varambon donne, sur ses avoirs personnels, la somme de quatre mille florins d'or de Savoie. De plus, il unit au Séminaire des Innocents es églises paroissiales de Valloire et de Saint-E tienne le-Cuines, ainsi que le prieuré, soit hôpital de Saint- Vntoine et de Saint-Clair dans la cité de Maurienne. Enfin, on résignera en leur faveur six bénéfices, dont rois de la simple collation épiscopale et trois de la impie présentation du Chapitre (2). Le fondateur eur l'ail cadeau d'une bonne partie de sa bibliothèjue. contenant surtout des livres de théologie, lécrilnre sainte ou d'histoire ecclésiastique, en papier ■ en parchemin.

(1) L'acte a été écrit en quatre exemplaires : un pour le fonlateur, un autre pour les évèques ses successeurs, un troisième >our le Chapitre, le quatrième pour les Innocents et leurs aaitres. Cet acte est de l'année 1450.

M. Florimond Truchet, président de la Société d'histoire de Ifaurienne, en possède une copie authentique ; mais le parcheîin a été coupé et le commencement fait défaut.

(2) Dans sa Cathédrale <><■ Saint- Jean-Baptiste (Mémoires <!<■ demie </<• Savoie, IVe série, tome X), le chanoine Truchet

•ite. outre l'hôpital Saint-Antoine, le prieuré et la chapelle de

Sainte-Madeleine a Sainte-Marie-de-Cuines connue ayant été

mis par le cardinal de Varambon au collège des Innocents ;

il ne fait pas mention de Valloire ni de Saint-Etienne-de-

■Cuini

Pour le logement des Innocents, de leurs maîtres et du domestique à leur service, le cardinal fera construire, avec l'autorisation du Chapitre, une maison au-dessus du grand réfectoire capitulaire (i), « après la bibliothèque », et cette maison jouira de toutes les libertés et franchises dont jouissent toutes les habitations canoniales, dans la cité de Maurienne.

Il installera dans cette maison des lits garnis et tous les meubles nécessaires ; mais cette installation une fois faite, la nourriture et l'enlretien des Innocents et de leurs maîtres demeureront perpétuellement à la charge du Chapitre.

Il fera également bâtir, pour l'usage particulier des Innocents, la chapelle de Saint-Barthélémy, qu'il pourvoira de tout le linge et ornements nécessaires.

Enfin, le cardinal voulut tracer lui-même le règlement de son collège, règlement qui témoigne d'une haute science pédagogique et qui descend jusqu'aux détails les plus minutieux de la vie scolaire.

Les Innocents devront porter la tonsure cléricale. Ils ne pourront sortir en ville sans être accompagnés d'un de leurs maîtres.

Aux jours de fête, quand ils auront besoin de

(1) Deux chartes de l'année 1215 mentionnent deux répertoires à l'usage du Chapitre ; car l'une de ces chartes est faite dans le réfectoire supérieur et l'autre dans le réfectoire inférieur.

Les obituaires du Chapitre de Maurienne signalent un certain nombre de repas en commun fondés les uns en faveur des chanoines seuls, les autres en faveur de tous les clercs attachés au service de l'église cathédrale. Après la fondation de la maîtrise, les Innocents étaient admis à quelques-uns de ces repas, dont le menu se composait invariablement de deux plats de viande et d'un rôti à la broche (ibidem).

prendre quelque récréation', les chapelains les conduiront en promenade dans dos lieux nullement Buspects el veilleront à ce qu'ils soient de retour pour l'heure des offices.

Ils ne prendront jamais leurs repas en dehors du collège, même chez leurs parents, excepté quand ils seront tous invités avec leurs maîtres chez l'évêque, un membre du Chapitre ou un honorable bourgeois. Dansée cas, les chapelains prendront garde qu'il n'y ail rien d'incorrect ni dans le langage, ni dans l'attitude de leurs élèves, mais qu'ils se rendent recommandâmes par leur sobriété et leur modestie.

Au eollège, on fera la lecture pendant les repas, même quand, par une exception très rare, il y aura des invités.

Les chapelains habitueront les Innocents à pratiquer le jeune el l'abstinence dans la mesure de leurs forces. Ils observeront eux-mêmes les jeunes prescrits par le droit commun et les constitutions synodales, afin de donner le bon exemple à leurs élèves, selon le mot du psalmiste : Cuin sancto sanclus eris.

Ils les tiendront sous le joug de la discipline, de manière qu'ils obéissent promptement et sans murmurer.

Chapelains et élèves dormiront tous, excepté le cas de maladie, dans la même chambre, où l'on tiendra une lampe allumée toute la nuit. Au coucher et au lever, ils réciteront un De profanais, avec le Pater noster el la collecte Fidelium Deus pour le repos des parents défunts du fondateur et, quand celui-ci sera défunt, on ajoutera à son intention l'oraison Deus qui inter aposlolicos sacerdotes...

L'entrée du collège n'est permise qu'aux ceclésias-

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tiques, aux nobles et aux bourgeois de bonne réputation.

Aucune femme, quel que soit son âge, ne pourra pénétrer dans la maison des Innocents. Si l'un d'eux venait à être malade et qu'il eût besoin d'une femme pour être soigné, on le transportera dans une autre maison, où il restera jusqu'à sa convalescence.

Après le coucher du soleil, les portes seront fermées et, passé cette heure, personne ne sera introduit, à moins qu'il n'y ait nécessité évidente.

Un article indique le trousseau que chaque élève devra apporter à son entrée au collège (i) et règle la tenue pour chaque saison. On veillera à la propreté même des vêtements de dessous (2).

Us se confesseront pour toutes les fêtes qui sont d'officiature pontificale et communieront de la main même de 1 evêque ou de l'officiant qui le remplace, à la fin de la messe (finita missa). Ils se confesseront et communieront le premier dimanche de chaque mois.

Outre la manière de réciter l'office, leurs maîtres leur apprendront la musique, la grammaire et les autres arts, « autant qu'il sera possible ».

Ils assisteront chaque jour à tous les offices canoniaux et chanteront, sous la direction de leurs maîtres, trois d'un côté du chœur, trois de l'autre.

(1) Quilibet infans seu puer qui de novo in numéro ipsorum Innocentium recipietur seu aggregabitur tenebitur portare pro se ipso unara bonam vestem et capucium coloris supra ordinati et etiani unani capam de pagno competenti et honesto et unum superpelliceum bonum et de bona tela et unum gausape et unani mapam et unum par linteaminum bonorum et sufficientium.

(2) Sœpe faciant eos mutare eorum eamicias ut mundi sint et maneant.

A l'église, ils seront attentifs à l'office ci éviteront de courir à droite el à gauche, de marcher d'un pas trop lent ou trop précipité.

Terminons par cette dernière prescription, qui

rappelle une des coutumes les plus étranges du Moyen-Age, la fête des fous : « Que personne parmi les Innocents n'entreprenne de singer l'évoque ou

l'archevêque aux l'êtes de Saint Nicolas, de la Circoncision el des Innocents, ni de faire cortège à un autre dignitaire quelconque à travers la ville, parce que ce dérèglement détourne de l'office divin (i). »

L'acte de fondation se termine par une humble et touchante supplication au duc Louis de Savoie et à sa femme Agnès de Chypre, à leur illustre et généreuse descendance, à tous les membres de leur race, aux évéques futurs de l'Eglise de Maurienne, aux chanoines présents et futurs, à tout le clergé de celle Eglise, aux nobles et bourgeois et à tous les habitants de la cité, à tous les fidèles du diocèse de Maurienne, à la bienveillance et à la charité descjuels le fondateur recommande spécialement les Innocents, qu'ils voudront bien défendre, protéger, secourir, favoriser et maintenir dans une complète tranquillité.

En récompense, le cardinal veut que tous ces pro-

(l)Dans les h.is siècles, dit Bergier, la fête dos Innocents a été

profanée par des indécences. Les entants de chœur ('lisaient un

évèqoe, le revêtaient d'habits pontificaux, imitaient ridiculement

érémonies de l'Eglise, chantaient des cantiques absurdes,

dansai. -nt dans !<• chœur, etc.

Cet abus fut défendu par un concile tenu a Cognac en 12G0, mais il subsista encore longtemps : il n'a été absolument aboli cm France qu'après l'an 1444, ensuite d'une lettre très forte que les docteurs de la Sorbonne écrivirent à ce sujet à tous les évéques du royaume.

lecteurs aient une part abondante aux prières que les Innocents adresseront au Dieu Sauveur, à la Bienheureuse Vierge Marie, à Saint Jean-Baptiste, aux trois Rois Mages, aux Saints Innocents et à toute la Cour céleste.

Le nombre d'enfants prévu par la fondation était de six. Mais un article prévoyait que, si les ressources venaient à augmenter ou à diminuer, le nombre pourrait varier en conséquence, (i)

D'autres donations s'ajoutèrent à celle du cardinal de Varambon.

Msr de Morel unit aux Innocents les cures de Saint-Sorlin-d'Arves et de Villarembert, ainsi que plusieurs chapelles de la cathédrale. Enfin, Mer Pierre de Lambert leur céda les droits de l'évêché sur l'hôpital de la Rochette et la pension de cent écus d'or qu'il s'était réservée sur le prieuré de Glarafond. En i74T» un accord entre le Chapitre de Saint-Jean et celui de la Sainte-Chapelle de Chambéry fixa cette pension à 172 livres (2). En fondant pour lui et ses successeurs un canonicat dans la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne, Charles Ier stipula que les revenus de la prébende du duc de Savoie seraient ordinairement employés à l'éducation des jeunes clercs. (3)

Le i3 septembre 1715, le Chapitre de la cathédrale,

(1) Dans un état succinct du diocèse de Maurienne, rédigé vers 1658, nous lisons : « Est in ea seminarium in quo duodecim pueri et plurimum aluntur. » (Trav. de la Soc. d'hist. de Maurienne, 1er vol., p. 395).

(2) Truchet : La Cathédrale de Saint-Jean-Baptiste, p. 128.

(3) Angley : Hist. du T)ioc. de M., p. 260.

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en sa qualité de légataire el d'administrateur de la Fondation du cardinal de Varambon, accense pour quatre ans à 11' Jean-François Bochel (i), prêtre bénéficier el maître de musique en la cathédrale, ions les biens-fonds comme prés, terres et vignes, appartenant au séminaire el à la chapelle des Innocents, ainsi que Ions les droits quelconques, laods el vends, plaits, dîmes, etc., dépendant de la dile chapelle et des bénéfices qui y sont annexés.

Nous y l rou vous mentionnés, outre les bénéfices ci-dessus, la chapelle des Saints Simon et Jude, fondée dans L'église paroissiale de Pontamafrey, une pension payée autrefois par le curé de Valloire aux administrateurs du susdit séminaire, mais actuellement en litige devant le Sénat de Savoie, des vignes au Rocheray et à Margillan.

Les charges imposées à l'accensataire nous donnent des détails précis sur le régime alimentaire et l'entretien des Innocents. C'est pourquoi nous reproduisons le texte même de cette partie du contrat :

« Ledit Bochet promet pour lui et les siens de bien nourrir et alimenter les six enfants de chœur de ladite église des fonds en icelle, leur fournissant pour chaque jour deux pots de bon vin, mesure de ladite cité et du bon pain qui sera tiers de froment, tiers de seigle et tiers d'orge bien apprêté et bien conditionné et de bonne pittance nécessaire, trois lits garnis de linceuls au nombre de deux par chacun d'iceux et de trois couvertes chacun ; lesquels linceuls il changera de quinze jours à quinze

1) Jean-François Bochet, d'Avignon, maître de musique à la

cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne, ordonné diacre le 20 septembre 1710, par M-'1 de Masin, dana la chapelle du prieur.' d'Aiton.

jours, faisant accomoder tous les jours lesdits lits et nettoyer les chambres, fournissant en outre ledit Bochet aux dits enfants de chœur depuis la feste de la Toussaint de chaque année jusqu'à la feste de l'Annonciation de Notre-Dame suivante et quand il sera nécessaire du bois pour les chauffer comme aussi tous les soirs pendant le susdit temps une chandelle de deux liards pour voir à se retirer dans leurs chambres, leur faisant faire la couronne toutes les festes portées par la fondation desdits enfants de chœur, estant encore compris dans les fruits et revenus sus accensés la pansion audit Bochet deue comme maître de musique et tout entretien de bois, chandelle, pain, vin, pittance et autres choses que les Rds administrateurs fournissaient ci-devant audit maître de musique, lequel d'ailleurs promet de se charger des couvertes, linceuls et autres meubles des enfants de chœur qu'il recevra dudit vénérable chapitre au bas de l'inventaire qui en sera fait comme aussi de ceux qu'il retirera par cy-après et de les rendre à la fin du prêt dans la même quantité et espèce et nullement dans la même qualité parce qu'ils se consomment et détériorent pendant le susdit temps au service des enfants de chœur.

« . . . . Ledit Bochet demandera annuellement à la veille des jours de feste de saint Antoine et de saint Clair tel des Rds chanoines qu'il plaira au vénérable chapitre de commettre pour la célébration de la grande messe le jour de la feste dans la chapelle.

« ... Permettant toutefois audit Bochet, en considération de la cherté du bois, de lui laisser faire annuellement deux toises de bois sur celui du prieuré de Pont Renard...

« Pour engager ledit Bochet à s'acquitter des susdites promesses notamment à l'égard de la nourriture et entretien des enfants à la manière sus exprimée, il sera permis au vénérable chapitre quand bon lui semblera de députer tels des Rds chanoines que bon lui semblera qui auront la liberté d'entrer pendant leurs repas qu'autre-

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nient prenant leur réfection pour scavoir s'il exécutera ce qui a été ci-dessus promis »

L'acte est passé par Me Berger, notaire royal, dans la salle capitulaire, en présence de Vincent Fraignoz et Louis Borrelin, maître-sculpteur, habitants de la cité, qui ont signé, (i)

(1) Un acte semblable fut passé le 2 mars 17 18, Rambaud notaire, par le Chapitre avec Noël Borrellin, prêtre et bénéficier

de la cathédrale.

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