‹ L'Instruction publique en Maurienne avant la râevolution (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · LES DERNIERES ANNEES DU COLLÈGE LAMBERT · texte numérisé non relu

LES DERNIERES ANNEES DU COLLÈGE LAMBERT

M. l'abbé A. Gorré, professeur de rhétorique au Petit-Séminaire de Saint-Jean-de-Maurienne, transféré à Suse depuis le mois de décembre 1906, a cueilli dans les archives royales de Turin, quelques notes qu'il a bien voulu me transmettre et qui complètent heureusement L'histoire, un peu écourtée chez le chanoine Rambaudj des dernières années du collège Lambertin.

Le nombre des élèves, à celte époque, variait de 90 à 100.

Mais l'établissement avait toujours beaucoup de peine à faire face aux dépenses. Une supplique des syndics de Saint-Jean, transmise au ministère de l'intérieur à Turin le i'2 août 1774» expose au roi cette détresse financière :

« Il serait trop long, disent les syndics, de mettre sous les yeux de V. M., combien est nécessaire un collège dans chaque province, la pauvreté de vos sujets de Maurienne, L'impuissance où ils sont d'entretenir leurs enfants dans les provinces étrangères, et les vides immenses que la cessation dudit collège occasionnerait dans tous Les états tant ecclésiastiques que séculiers. Ces choses se manifestent d'elles-mêmes. Il ne reste aux exposants qu'à proposer les moyens pour augmenter les rentes d'un établissement aussi avantageux, et par là en éviter la chute prochaine.

'< Signe : Martin et Hamraud, syndics. »

Pour remédier à cette pénurie de ressources, les syndics proposaient d'unir au collège les revenus des diverses confréries du Saint-Esprit existant dans le diocèse (i).

Les mémoires envoyés au roi à ce sujet entre 1774 et 1778, soit par l'évêque, soit par les syndics, assurent que les revenus de ces confréries se consument pour la plupart en repas publics où les règles de la sobriété et de la bienséance ne sont pas toujours observées.

Les gages des professeurs ne leur suffisent plus, parce que le prix des denrées a augmenté considérablement. Les professeurs désertent l'enseignement aussitôt qu'ils trouvent un bénéfice avantageux.

Une fois le déficit du collège comblé, le restant des revenus des confréries pourrait être employé à fonder trois écoles de latinité : à Saint-Jean, à Saint-Michel et à Modane.

Il ne paraît pas que ce projet d'union des revenus des confréries au collège ait obtenu l'approbation royale. Trop d'intérêts particuliers et locaux s'opposaient à la réalisation de cette mesure.

Dans une assemblée du i5 février 1784, nous entendons un écho des mêmes doléances sur la situation précaire du collège. Ne sachant plus comment y pourvoir, les adminislraleurs en viennent à proposer une solution à laquelle ils s'étaient jusqu'ici opposés de

(1) Dans la délibération du conseil de ville du 22 février 1770, les nobles syndics avec le sieur Etienne Grange sont commis pour dresser un mémoire circonstancié des rentes et dépenses du collège Lambert, et des motifs que l'on peut avoir pour demander l'union des diverses confréries du Saint-Esprit érigées dans la province, dont l'emploi paraît inutile et abusif, et d'envoyer ledit mémoire au royal magistrat de la Réforme.

tontes leurs forces. Ils sont disposés à abandonner tous les fonds, fruits et revenus du collège pour les mettre sous la main do roi, pour que S. M. veuille bien placer ledit collège sur le même pied que tous les autres établis tant en deçà qu'au delà des monts: on aurait ainsi de meilleurs sujets pour enseigner. 11 est doue arrêté de présenter un placet au roi et d'exposer à S. M. le besoin pressant où Ton est dans cet le province d'avoir un collège qui soit totalement sur le pied des autres de ses Etats. Ont signé : Rogès vicaire général, Jorcin chanoine, Albrieux et Deschamps, nobles syndics.

Ce que nos administrateurs sollicitent actuellement, le Gouvernement le leur avait jadis offert spontanément, ainsi qu'aux autres collèges. Par un billet du 9 juillet i^'ir, Charles-Emmanuel, ayant résolu de dégrever les villes et communautés de ses Etats des dépenses pour l'entretien des écoles publiques (i), mettait ces dépenses à la charge du Trésor (2). Dans le projet, le collège Lambert était inscrit pour la somme de 1.841 livres, ainsi réparties : 383 au professeur de philosophie, 333 à celui de rhétorique, 3oo à ceux d'humanité, de troisième et de quatrième, aa5 à celui de cinquième.

Mais nous avons vu que le collège Lambert, jaloux de son indépendance, avait repoussé la tutelle dangereuse de l'Etat qui, sous le nom de Réforme des Eludes, essayait de monopoliser l'enseignement.

Le collège Lambert continua à se débattre au milieu de ces difficultés financières.

(1) Il ne s'agit que «les écoles secondaires. (2 Duboin, Raccolta,

La Révolution imagina une solution radicale : elle supprima le collège.

En 1793, les professeurs qui élaient tous ecclésiastiques durent prendre le chemin de l'exil, n'ayant pas voulu prêter le serment de fidélité à la Constitution civile du clergé. Les propriétés furent vendues comme biens nationaux.

Sébastien Personnaz, professeur de philosophie ; Jean-Gilbert Collet, professeur d'humanités ; Michel Buisson, régent de troisième et de quatrième, donnèrent leur démission de leurs chaires respectives à la municipalité de Saint-Jean, le 12 février, « se trouvant, disent-ils, fatigués des travaux qu'occasionne l'enseignement de la jeunesse » (1).

Benoit Turbil, professeur de rhétorique, envoya sa démission de Moûliers, où il s'était rendu deux jours auparavant.

(1) Archives municipales. — Sébastien Personnaz, né à Bessans en 1751, chanoine et professeur de philosophie, prononça dans la Cathédrale de Saint-Jean- de- Maurienne l'oraison funèbre de Marie-Antoinette, femme de Victor-Amédée III. En 1802, il fut nommé curé de Modane et, en 1826, prévôt du chapitre de la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne.

Jean-Gilbert Collet menait la vie commune avec son compatriote Michel Buisson. En mars 1793, ils émigrèrent tous les deux en Piémont, à Sant-Anibrogio, où Michel Buisson mourut en 1797. Nour reparlerons de Jean-Gilbert Collet.

Benoit Turbil (Hait né à Lanslevillard en 1737. Emigré en Piémont, il mourut à Turin le 17 janvier 1794.

L 1.1)1 ( :.\Tlo\ [NTELLECTUELLE ET MORALE AlT COLLEGE LAMBERT. — L'iNTERNAT. — LA CUEILLETTE PRO PILEO. — RÈGLEMENT SCOLAIRE.

Jusqu'à présent, nous avons décrit le collège par le dehors : son origine, sa construction, ses ressources financières, son personnel enseignant, son organisme administratif. Il nous reste à parler des élèves dans 1'intérél desquels tout le reste existait ou fonctionnait, de renseignement qu'ils recevaient, de la discipline à laquelle ils étaient soumis, des exercices religieux qu'ils suivaient, en un mot, de tout ce qui constitue la vie d'un collège : lâche plus ardue, d'abord parce que les documents relatifs au régime intérieur de l'établissement sont beaucoup moins nombreux, ensuite parce que les programmes et les règlements ne suffisent pas à donner la physionomie d'une école.

Le collège d'autrefois n'était point, comme celui d'aujourd'hui, une sorte de caserne, où les élèves passent neuf mois enfermés, sans communication avec le monde extérieur. Nos ancêtres n'ont pas connu le régime de l'internat imposé à tous les enfanta dont les parents ne sont point domiciliés dans la ville où le collège est établi.

Nous ne croyons pas que le projet de pensionnat dont nous avons parlé plus haut ait jamais été réalisé.

Mais de tout temps un certain nombre d'élèves furent logés dans les bâtiments du collège ; quelques-uns même y faisaient leur popote (i). Les autres louaient une chambre en ville.

Marmontel nous a raconté, dans une page charmante, son genre de vie au collège, qui était celui de beaucoup d'externes :

« Je logeais avec quatre ou cinq camarades chez un artisan de la ville. Chaque écolier avait ses provisions pour la semaine ; elles lui venaient de la maison paternelle. Notre bourgeoise nous faisait la cuisine, et, pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement, et même les légumes de son petit jardin, nous lui donnions par tête 22 sols par mois ; de sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement, je pouvais coûter à mon père 5 ou 6 louis par an ».

De même, les professeurs avaient leur logement en ville et ne se rendaient au collège que pour les classes. La plupart étaient en même temps chanoines ou bénéficiers.

Ce système d'éducation ne paraît pas avoir pré-

(1) Les étudiants de Saint-André et quelques autres prétendaient avoir le droit d'occuper les chambres hautes, beaucoup plus commodes que les chambres basses (sans cloute celles du rezde-chaussée).

Dans la séance du 6 janvier 1649, le sieur Bertrand, procureur fiscal de l'évôché, représente au conseil municipal qu'il serait à propos de réclamer une indemnité à ces élèves, surtout à cause des détériorations causées « par le port de sabots ».

M. Rambaud cite le texte suivant daté de l'année 1654 : « Remettre ung fenestrage à la chambre basse appelée volovien-

sium soyt aujourd'hui de route de Saint-Michel Eschanger la

ferrate qui estait à la cuysine des chambres hautes touttes deux lcssées pour le bon mesnage des escholiers.

sente les inconvénients qu'il aurait de nos jours, parce que les familles où les jeunes élèves recevaient L'hospitalité étaient plus chrétiennes et avaient davantage conscience de leurs responsabilités. D'un autre côté, les jeunes gens, moins séquestrés, faisant peu à peu L'apprentissage de La liberté, étaient moins tentés d'en abuser.

Les rapports entre élèves et professeurs paraissent avoir été des plus familiers. Jean Mottard, qui était régenl au collège Lambert en i6o5 et dont la femme avait une boutique d'épicerie, tenait lui-même les livres, papiers, plumes, etc., dont les élèves avaient besoin.

Nous ignorons si ses collègues et ses successeurs tirent de même. En tout cas, ils ne se réservaient pas le monopole. En effet, Balthazard Baptendier, tuteur de Pierre Sauvage, achetait pour son pupille, à Ghambéry, au cloistre devantl'église Saint-Dominique, une superbe écriloire du prix de deux florins, « en cuyr bouilly avec ouvrage doré, tant le canon que la pierre ayant ses attaches de rybants avec houppes de soye bleue céleste accompagnée d'un ganivet (canif), ou tranche-plume de Paris ayant le manche d'os blu de la coulleur des attaches et deux plumes dedans » (i).

Comme trait de mœurs de la vie scolaire d'autrefois, citons la délibération suivante du conseil d'administration, en date du 27 octobre 1 ^38 :

Sur les représentations faites à la dite assemblée que depuis quelque temps on a introduit l'usage de faire dans chaque classe des cueillettes d'argent, pour en faire présent aux régents respectifs : attendu que la misère

(1) Truchet, Saint-Jccn-'lr-Mdurienne au XVIti siècle.

du temps ne permet pas aux écoliers, qui sont pauvres pour la plupart, de l'aire ce double présent sans incommoder leurs parents, lesquels d'ailleurs en ont fait parvenir leurs plaintes aux administrateurs, il a été délibéré qu'il sera défendu, dans chaque classe, de faire plus d'une cueillette qui est celle qu'on appelle piopileo, suivant l'ancienne coutume, et qu'il sera inhibée à tous les régents d'en recevoir d'autre que celle-là.

L'usage s'était introduit, presque depuis la fondation du collège Lambert, que chaque année au mois de décembre, les élèves de chaque classe offrissent un chapeau à leur professeur. En i6o5, la part de Pierre Sauvage, qui étail dans la seconde classe, fut de quatre sous, ce qui, le prix du chapeau étant de 7 florins, suppose vingt-un élèves (1).

Le règlement d'un externat est beaucoup moins minutieux que celui d'un internat : il ne prévoit guère que les rapports des élèves et des professeurs en classe. C'est ce que nous remarquons dans le règlement suivant édicté par les administrateurs du collège Lambert, le 6 novembre 1716 :

Les écoliers se rendront au collège, et chacun dans leur classe, une demi-heure seulement avant le commencement de la classe, sans s'arrêter à la cour du collège ; la dite demi-heure sufïisant pour réciter leurs leçons : où le seigneur préfet s'y rendra, tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre des dites classes, autant que le temps le lui permettra, tant pour contenir les écoliers dans la situation qu'ils doivent être que pour faire observer le silence et faire réciter et expliquer tantôt les uns, tantôt les autres des dits écoliers.

Messieurs les régents se rendront un chacun dans sa classe immédiatement après le dernier coup de cloche qui les y appelle, et môme n'en sortiront point pendant

(1) Truchet, Saint- Jean-de-Maurienne au XVIe siècle.

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la demi-heure de la dispote îles écoliers, pour Lee animer et les exciter à L'émulation qui est si nécessaire.

Ils ne seront pas moins assidus les jours de composition à se tenir chacun dans leur classe pour obvier aux inconvénients qui arrivent si souvent de se communiquer leur thème.

Lorsque le préfet donnera lui-même le thème dans quelque classe, le régent d'icelle ira suppléer à la classe du dit préfet : afin que le dit préfet soit toujours présent et surveille à L'inconvénient qui arrive de se communiquer le thème les uns aux autres.

Chaque régent aura soin de faire sortir ses écoliers deux à deux de sa classe, pour aller ouïr la sainte messe, et les y accompagnera pour les faire marcher et entrer dans l'église modestement, et s'y placera lui-même à un endroit commode pour les observer, afin qu'ils assistent avec le respect qu'ils doivent à ce Saint Sacrifice. Il ne se dispensera de ce devoir que dans une urgente nécessité dont il fera part au préfet, afin qu'il puisse suppléer à son absence.

Et pour éviter la confusion qu'une classe ne se mêle avec l'autre en sortant du dit collège, le Préfet en réglera la sortie, classe par classe, ainsi qu'il le jugera plus commode pour éviter la confusion.

Ils en useront de même lorsque les écoliers assisteront au sermon, messes ou autres offices, en venant à la cathédrale ; et toujours avec un silence très exact.

Chaque régent se souviendra de l'obligation étroite qu'il a, non seulement d'édifier les écoliers par son exemple, mais encore de celle de les exciter aux exercices de la religion en leur faisant faire les prières accoutumées et les exciter à la piété par une petite exhortation tous les samedis au soir ; et d'être de la dernière exactitude pour les faire assister au catéchisme qui doit se faire tous les dimanches dans le dit collège, chaque régent à son tour ; et de punir sévèrement ceux qui s'en absen-

teront sans cause légitime, qui ne sera jugée telle que par le préfet.

Le préfet défendra très expressément aux écoliers dans toutes les classes de jouer et badiner au cimetière et autour de l'église, contre le respect qu'ils doivent à ces lieux saints où ils s'amusent souvent à jeter des pierres contre les vitres de l'église, et punira exemplairement ceux qui contreviendront à cet ordre.

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