L'ŒUVRE SCOLAIRE DE LA REVOLUTION
Des recherches en vue d'un ouvrage en préparation sur la Révolution en Maurienne ont fait tomber sous nos mains un certain nombre de documents ayant trait à l'instruction publique pendant la période révolutionnaire. Nous les utilisons ici, comme pierres d'attente à un travail complet sur l'instruction après 1789. D'ailleurs, il manquerait quelque chose à notre étude sur les écoles primaires sous l'Ancien Régime, si nous ne savions pas ce que sont devenues ces nombreuses fondations qui, dans toutes nos communes, presque dans tous nos villages, assuraient la gratuité de l'instruction.
Dans l'enseignement comme dans les autres branches de l'administration, la Révolution, sous prétexte de tout réorganiser, commença par tout détruire. Certes, d'importantes réformes s'imposaient dans ce service comme dans tous les autres. Les cahiers de 1789 les avaient hautement réclamées. En Savoie, l'initiative privée avait réalisé des œuvres admirables ; mais il manquait un organisme central pour diriger les efforts de l'activité particulière et la suppléer là où elle faisait défaut. Malheureusement, au lieu de ces réformes, on eut une révolution radicale, dont le ré-
sultat le plus clair fut la déchéance complète de l'enseignement.
Incorporée à la France par un décret de la Convention nationale du 27 novembre 1792, la Savoie fut soumise, à partir de ce jour, à la législation révolutionnaire. Les décrets qui bannissaient les ecclésiastiques non assermentés supprimèrent d'un seul coup toutes les écoles dirigées par des vicaires-régents. Les laïques eux-mêmes qui avaient enseigné sous l'Ancien Régime furent traités en suspects, soumis à un serment civique et, en cas de refus, ils étaient déchus de leurs fonctions. En l'an II, la commune d'Hermillon avait choisi pour instituteur Philippe Buttard, ci- devant élève de philosophie au collège Lambert, lequel enseignait les principes des langues française et latine, ainsi que l'arithmétique. Informée du fait, le directoire du district de Saint-Jean mande la municipalité d'Hermillon en la personne de son maire pour qu'elle donne les motifs qui l'ont déterminée à confier l'instruction de la jeunesse à un individu non seulement dépourvu d'un certificat de civisme, mais encore suspect (1).
Le bannissement des prêtres et l'exclusion des anciens maîtres d'école rendirent difficile le recrutement du personnel enseignant. L'administration ne trouvait point de sujets capables d'enseigner ou ne trouvait que des jacobins tarés. Nous avons une preuve de ce péril primaire dans une pétition que la Société populaire d'Arc adresse aux administrateurs du district, en date du i5 messidor an II, « les engageant à vouloir bien s'occuper du choix et nomination d'un citoyen et d'une citoyenne qui, par leurs lu-
(1) Procès-verbal de la séance du 5 frimaire an II.
mières, leurs talents et leur civisme connus, fussent dignes de la mission importante de donner une éducation républicaine aux enfants de tous les citoyens. » La Société ajoute que, malgré ses recherches, elle n'a pu trouver des sujets capables de cet emploi.
La délibération des administrateurs accuse une désorganisation complète de l'enseignement primaire. « Considérant, dit le procès-verbal, que par pénurie de sujets propres à l'enseignement, la jeunesse de ce district croupit dans une ignorance crasse qui ne manquerait pas de devenir funeste à la chose publique. . , », ils s'adressent au département pour avoir des instituteurs.
L'administration, « devant cette pénurie de sujets », était parfois obligée de se relâcher de ses exigences civiques. Dans la séance du i3 novembre 1793, la municipalité de Saint- Jean, « cherchant les moyens pour procurer à la jeunesse une éducation et les dérober à l'oisiveté qui ne sont que trop actuellement leur partage », décide d'interroger les administrateurs du district pour savoir si le citoyen Nicolas Vernaz, ci-devant régent au collège, pourra continuer d'exercer publiquement ses fonctions et de les inviter à fournir le plus tôt possible à la jeunesse « un moyen de s'instruire ».
Il parait que l'administration du district accorda l'autorisation demandée, puisque, à la date du 6 thermidor an II, la municipalité d'Arc délivre un certificat de civisme au citoyen Nicolas Vernaz, « instituteur en cette commune » (1).
(1) Dans la séance du 24 messidor an II, la municipalité d'Arc accorde un certificat de civisme à Louise Devanne, veuve Tournier, habitant depuis quatorze ans dans cette commune, « accoucheuse approuvée et tenant école pour les filles ».
La conséquence de cette prescription des anciens maîtres d'école fut, suivant le procès-verbal cité plus haut, que « la jeunesse croupit dans une ignorance crasse ».
Il en était de même dans les autres districts de la Savoie et de la France. Le 14 fructidor an II, le conventionnel Grégoire s'exprimait ainsi à la tribune : « L'éducation nationale n'offre plus que des décombres. . . Sur près de six cents districts, soixante-sept seulement ont quelques écoles primaires ; seize seulement présentent un état qu'il faut trouver satisfaisant, faute de mieux ».