SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE
Nous avons vu que les évêques de Maurienne, dès le ixe siècle, s'étaient préoccupés de restaurer les écoles détruites par les invasions des Barbares. Il est évident que leur sollicitude s'est portée tout d'abord sur leur ville épiscopale, où nous trouvons des maîtres établis dès le xne siècle.
Dans la première partie de notre travail, nous avons donné les renseignements qu'il nous a été possible de recueillir sur les écoles de Saint-Jean antérieurement à la fondation du collège Lambert. Il est certain qu'à côté de cet établissement secondaire des écoles plus élémentaires continuèrent à subsister (i).
(1) En 1789, Alexis Rambaud, d'Albiez-le-Vieux, présente une requête au réformateur des études de la province de Maurienne, exposant qu'attendu la permission qu'il a eue d'enseigner les principes de la grammaire par décret du 2 août 1786, il désirerait que cette permission lui fût continuée pour enseigner dans la
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Pendant longtemps le collège ne fut pourvu que de trois classes : quatrième, troisième, humanités. Gomment les élèves auraient-ils pu suivre ces classes, s'ils n'avaient préalablement reçu une formation primaire? D'ailleurs, nous avons un témoignage qui écarte toute contestation.
En réponse à l'enquête de l'an IX, M. Borgé, maire de Saint- Jean-de-Maurienne, déclarait que « sous le roi de Sardaigne, outres différentes écoles qui peuvent être classées au rang des primaires (i), il y avait en cette ville un collège pour tout l'arrondissement ».
Nous n'avons rien découvert dans les archives concernant le nombre et le fonctionnement de ces écoles. L'Anglais Goryat, le pèlerin d'Odcombe, se rendant en Italie en 1608, signale, à Saint-Jean-de- Maurienne, « une bonne école avec une grande quantité d'écoliers » (2). Mais il s'agit, sans doute, du collège Lambert.
Bien que l'objet de cette étude soit limité à 1789, nous continuerons l'histoire de l'instruction primaire à Saint- Jean jusqu'en 1880 : cet exemple suffira à montrer les progrès réalisés au cours du xixe siècle.
Durant la Révolution, l'enseignement primaire ne fut pas entièrement supprimé à Saint- Jean. Nous
ville de Saint-Jean. (Arch. communales de Saint-Jean, délib. du 7 avril 1789.)
(1) Dans une délibération municipale du 31 décembre 1785, il est fait mention d'un sieur Guille, « maître d'écriture » de cette ville, à qui il est fait un mandat de 10 livres pour deux copies de l'oraison funèbre de Marie-Antoinette, femme de Victor-Amédée III, prononcée en la cathédrale, le 15 du même mois, par le chanoine Personnaz, professeur de philosophie au collège Lambert.
(2) Max Bruchet : La Savoie d'après les anciens voyageurs.
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avons cité une délibération de l'administration municipale du canton de Saint- Jean, en date du 6 messidor an VI, d'après laquelle il y avait dans la ville, outre un instituteur approuve, « plusieurs individus enseignant sans approbation ». Nous avons également relevé les noms de plusieurs maîtresses pour les fdles. Mais quels instituteurs et quel enseignement !
Rappelons le cas du citoyen Rudelle, instituteur approuvé, qui, d'après le témoignage du conseil municipal, « avait manifesté une immoralité digne du mépris de tous les citoyens ». La veuve Tournier cumulait les fonctions d'institutrice avec celle d'accoucheuse approuvée. L'instruction était à peu près réduite à l'enseignement de la morale républicaine, contrefaçon grotesque du catéchisme.
Le résultat d'un pareil système d'éducation, on le devine, était négatif, quand il n'était pas funeste. Le s5 frutidor an IX (12 septembre 1801), le premier sous-préfet de notre arrondissement écrit à la municipalité pour l'inviter à délibérer sur les moyens de trouver un traitement pour un instituteur primaire qui apprendrait à lire et écrire, et donnerait les premières leçons de calcul et de latinité ; sur les bâtiments nationaux qu'on pourrait affecter à cette institution, et sur la personne à choisir pour diriger le pensionnat (1).
(1) Le 15 messidor an XIII, le sous-préfet écrit au maire de Saint-Jean :
« Une chose s'oppose au progrès de l'enseignement dans cette école (l'école secondaire), c'est le défaut d'instituteur primaire dans la ville ; les professeurs du collège obligés à recevoir des jeunes gens qui à peine savent lire et écrire, perdent dans leur instruction le temps qu'ils devaient employer à un enseignement plus élevé.
Le conseil commence par remercier le sous-préfet de sa sollicitude « pour perfectionner l'instruction publique dans cette commune où elle a été entièrement supprimée depuis la Révolution jusqu'à l'année courante ».
Quant au traitement, il déclare qu'on ne peut, étant donné le manque de ressources de la ville, trouver de quoi faire un traitement à un instituteur qu'en prenant sur les revenus du collège et en demandant un supplément aux pères de famille qui lui confieraient leurs enfants ; que ce traitement devrait être porté à 700 fr. au moins, par suite de la cherté des denrées ; que, en ce qui concerne le local, le bâtiment du ci-devant séminaire est le seul qui convienne, soit à cause de la salubrité de son emplacement, de sa proximité des fontaines et de son éloignement de tout tumulte.
Il ne fut pas donné suite à ce projet.
Malgré les louables efforts de M. Bellemin, le premier administrateur de l'arrondissement, l'instruction primaire continua longtemps à végéter misérablement.
En 1806, le collège était rétabli et commençait à prospérer sous l'habile direction de l'abbé Jean-Gilbert Collet ; mais rien n'avait encore été fait pour l'instruction élémentaire. Par une délibération en
« Je vous invite, Monsieur, à faire appeler auprès de vous toutes les personnes qui sont dans le cas d'enseigner les premiers principes de lecture et d'écriture et de recevoir leurs propositions, soit les avantages qu'ils désirent obtenir.
« Vous verrez aussi si l'on trouverait quelques personnes du sexe pour l'instruction des demoiselles ; chaque jour vous devez vous apercevoir du besoin que l'on en a ».
(Arch. de la Soc. d'hist.)
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date du ai décembre de cette même année, le conseil municipal décide d'établir dans une des salles du nouveau collège une école primaire qui sera tenue par deux instituteurs et sera soumise au même règlement que le collège pour les exercices spirituels.
La ville se charge de tous les frais d'installation. Les parents des élèves payeront aux instituteurs un franc par mois pour les commençants à l'alphabet et un franc cinquante centimes pour ceux qui apprendront à lire et écrire. Ceux qui étudieront la grammaire latine, jusqu'à ce qu'ils soient aptes à être admis au collège, payeront deux francs par mois. Le conseil municipal se réserve que chaque vingtième sera enseigné gratis, en faveur des enfants pauvres, à la nomination du Maire. Le conseil se réserve aussi le droit d'augmenter les tarifs prescrits ci-dessus, dans le cas où le nombre des élèves serait jugé insuffisant pour fournir le nécessaire pour la pension et l'entretien des instituteurs au petit séminaire (i).
« L'école ci-dessus désignée sera la seule et exclusive dans la ville. Toute autre école de ce genre est et doit être supprimée, d'après les dispositions de la loi et le vœu unanime du conseil municipal ».
La même délibération décrète l'établissement d'un pensionnat pour l'éducation des jeunes filles, qui doit être également la seule institution ou école primaire du genre féminin. Ce pensionnat, auquel les habitants de la ville pourront envoyer chaque jour leurs enfants pour y recevoir l'instruction, devra être installé dans le bâtiment de l'ancien hospice, rue Bonrieux. Le prix de la pension pour les internes est
(1) Les deux instituteurs nommés étaientles frères Ambroise et Jean-Marie Angley, de Termignon, âgés l'un de 17, l'autre de 18 ans, élèves au Petit-Séminaire,
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de 3o francs par mois ; les externes payeront une rétribulion scolaire de 4 francs par mois.
Ce pensionnat fut dirigé par Mme Louise Ferney, précédemment institutrice à Saint-Pierre-d'Albigny. Il ne subsista que cinq ans. En 1811, Mrae veuve Bertrand faisait à la ville des propositions pour l'ouverture d'un nouveau pensionnat. Le conseil répondit que l'état des finances municipales ne lui permettait pas d'accorder l'allocation demandée ni de fournir un local.
A l'enquête de 1809 sur l'enseignement primaire, le maire de Saint-Jean déclare qu'il n'y a dans cette ville qu'un seul instituteur, le sieur Philippe Buttard, âgé de 3j ans. Avant la Révolution, il étudiait en philosophie et, depuis la Révolution, il a enseigné dans sa commune les principes des langues latine et française, de même que l'arithmétique. Il n'a habituellement que trente élèves. Il enseigne à lire et écrire, les premiers éléments des langues latine et française, les éléments de l'arithmétique ; il peut conduire aux classes supérieures. Il ne reçoit aucun traitement de la commune, ni d'aucune caisse publique. Il perçoit seulement deux francs par mois de chacun des élèves qui apprennent à lire et à écrire, et trois francs pour ceux qui étudient le latin, ce qui forme bon an mal an la somme de 600 francs.
Les écoles, ajoute le maire, n'ont aucun revenu ni en biens, ni en rentes.
La cause de ce petit nombre d'élèves était d'ordre pécuniaire. Les parents n'étaient pas quittes quand ils avaient payé à l'instituteur la rétribution mensuelle qui lui était due. D'après les décrets impériaux et une circulaire du Grand Maître de l'Univer-
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site, les écoliers qui n'apprenaient qu'à lire et écrire étaient néanmoins astreints à la taxe universitaire, si l'école primaire était annexée à un établissement d'instruction publique où l'on enseignait les langues anciennes. Or, Philippe Buttard enseignait les premiers principes du latin. Supprimer cet enseignement, c'était porter un grave préjudice au collège « qui se verrait obligé de recevoir en sixième des jeunes gens qui avaient encore trop peu de connaissances et qui feraient perdre à cet établissement l'estime dont il a toujours joui ». En conséquence, Buttard sollicita du Grand Maître l'autorisation de continuer à enseigner les premiers principes de la langue latine, sans que ceux de ses élèves qui ne l'étudiaient pas fussent obligés de payer la rétribution à l'Université. Il parait qu'il n'obtint pas satisfaction; car le 7 novembre 1810, il écrit au sous-préfet de Saint-Jean que la rétribution annuelle de 12 francs payée par élève à l'Université a eu pour elfet de faire presque le vide dans sa classe, qui n'est plus fréquentée que par quinze élèves ; que, ri ayant pas d'autre traitement que la rétribution que les parents des élèves lui payent , il ne retire pas de quoi suffire à sa subsistance. « Avant de fermer sa classe, qui peut être considérée comme première classe de grammaire latine et d'autant plus utile à tout l'arrondissement que c'est cette classe qui fournit le plus d'élèves au collège », il prie le sous-préfet de vouloir bien s'intéresser à la question et à sa situation.
Le conseil municipal, consulté par le sous-préfet, arrèled'accorderàBultardune indemnité de 100 francs à prendre sur les rentes du collège pour l'année courante (cette allocation fut renouvelée les années suivantes).
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Il délibère en oulre d'exposer à l'autorité supérieure que la cause de la désertion de l'école primaire, c'est le peu de fortune des habitants, dont la plupart, n'ayant pas de quoi payer la rétribution annuelle à l'Université impériale, sont forcés de retirer leurs
enfants de l'école ; que l'intention paternelle du
gouvernement s'étant toujours prononcée en faveur de l'éducation de la jeunesse, on a tout lieu d'espérer une dispense de la rétribution en faveur des élèves dont les parents n'ont pas les moyens de la payer. En conséquence, le maire est invité à transmettre la note de ces élèves à M. le sous-préfet, pour que celui-ci emploie sa médiation auprès des autorités compétentes.
A cette situation déplorable, il n'y avait pas d'autre remède que la gratuité complète de l'enseignement, au moins pour les pauvres. C'est ce que le sous-préfet Bellemin propose au conseil de Saint- Jean dans une lettre du i3 décembre 1810.
L'administrateur de l'arrondissement représente que quantité d'enfants en cette ville ne peuvent fréquenter les écoles primaires, parce qu'ils appartiennent à des parents qui n'ont pas les moyens de rétribuer l'instituteur ; que l'intérêt de la société, celui de la ville et celui des parents paraîtraient devoir déterminer la tenue d'une école gratuite pour les pauvres. On y apprendrait à lire, à écrire, un peu de calcul et le catéchisme. On ne verrait plus courir les rues tous ces enfants, surtout en hiver où ils ne peuvent travailler à la campagne ; ils s'instruiraient, pourraient dans la suite être utiles à leurs parents, trouver mieux à se placer. D'ailleurs, les mœurs y gagneraient. Tout cela dédommagerait amplement
la ville du petit sacrifice qu'elle serait dans le cas de faire pour cet établissement.
Le conseil délibère que, provisoirement et jusqu'à ce que les rentes communales présentent de plus amples ressources, il sera prélevé sur celles actuelles
la somme annuelle de (aucun chiffre) en
faveur du sieur Eustache, instituteur primaire, qui se chargera, moyennant cette somme, d'enseigner dix enfants de parents pauvres de la ville.