‹ L'Instruction publique en Maurienne avant la râevolutionChapitre 23 sur 53 · AIGUEBELLE · texte numérisé non relu

AIGUEBELLE

En 1768, l'abbé Pointet (1), chanoine de la collégiale de Sainte-Catherine, parlait ainsi de la bourgeoisie d'Aiguebelle : « Par la fréquentation des nombreux et doctes chanoines et par les avantages que procuraient le commerce et le passage des Gaules dans le pays latin, la bourgeoisie d'Aiguebelle fut toujours distinguée par ses mœurs douces et polies et par une instruction digne de son éducation élevée ».

L'abbé Pointet, si flatteur pour les habitants d'Aiguebelle, n'avait pourtant pas à se féliciter de leur attitude à son égard. Régent du petit collège fondé par Leclual, il ne réussit pas à satisfaire les parents de ses élèves. Mais avant de raconter ces démêlés, nous devons signaler une fondation scolaire beaucoup plus ancienne que celle de Lectual.

En 1688, par acte reçu par Bernard notaire, le 25 avril, Me Eustache Grusilliat, « bourgeois d'Aiguebelle », constatant que la chapelle de la Vraie Croix n'était pas suffisamment rentée pour être homolo-

(1) Cité par Foray, Trav. de la Soc. d'hist. de Maurienne. 1 vol., 2e bulletin.

guée, lui lègue la somme de i5o florins monnaie de Savoie. Les intérêts de celte somme seront perçus par le recteur de cette chapelle qui sera nomme par le fondateur avec l'agrément de l'évêque. Crusilliat impose comme charge au recteur d'acquitter trois messes par an en l'honneur de la T. -S. Trinité et en outre « d'enseigner un pauvre gratuitement au choix du susdit Crusilliat ou des siens ». « Il veut et entend que ledit revenu ne soit perçu que par un maistre d'escolle ecclésiastique deument examiné par Monseigneur. » Comme premier recteur, il désigne et nomme Rd Jean Ginet de Montailleur « maistre d'escolle à Aiguebelle ».

Si le bénéfice venait à rester vacant pendant quelque temps soit faute de maître d'école, soit par la destruction de la chapelle, la fondation serait transférée à l'hôpital d'Aiguebelle pour en distribuer les revenus aux pauvres. Mais, au rétablissement du bénéfice, le nouveau maître d'école jouirait des mêmes droits moyennant l'acquittement des charges (i).

Avant la fondation Crusilliat, il y avait donc déjà un maître d'école à Aiguebelle. Quand et par qui l'école avait-elle été fondée ? La découverte de nouveaux documents permettra seule de répondre à cette question.

Un négociant étranger, établi à Aiguebelle où il avait réalisé une fortune assez rondelette, dota cette ville d'une école qui fut l'une des plus prospères de la Maurienne.

Par son testament du 19 août 1^35, Arnaud notaire, Gilles Lectual, natif de Grandville (Normandie) et

(1) Archives de l'évèché.

négociant à AiguebelJe, lègue toute sa fortune aux pauvres de la ville en la personne des administrateurs de l'hospice avec la charge d'exécuter des legs spécifiés en 16 numéros (ce sont des dons importants aux curés voisins, au chapitre de Sainte- Catherine, aux capucins, aux églises environnantes, à mille pauvres le jour de sa sépulture, à divers parents et amis).

Parmi les bonnes œuvres à faire, Gilles Lectual n'oublie pas l'instruction de la jeunesse. Il laisse la rente annuelle de 3oo livres nouvelles à prélever sur les revenus les plus liquides de sa succession pour servir de traitement à un prêtre régent nommé par l'évêque de Maurienne. Ce prêtre devra résider à Aiguebelle, enseigner les pauvres et la jeunesse sans pouvoir rien exiger d'eux et célébrer chaque année à perpétuité trois messes par semaine, les lundi, mercredi et vendredi, pour le repos de son âme.

Le testateur recommande aux administrateurs de Thôpital d'avoir soin de son hoirie et prescrit au procureur de rendre annuellement compte de sa gestion.

L'acceptation de cette hoirie est faite, sous bénéfice d'inventaire, au mois de décembre 1735. Il résulte de l'acte (Buissier notaire) que le bienfaiteur a laissé : i° un magasin garni de draperie, rouennerie, toilerie, quincaillerie et mercerie ; i° deux maisons à Aiguebelle, dont une sous les halles et l'autre contiguë (actuellement maison Tronchet) ; 3° deux jardins vers la rue Punaise, de deux ares environ chacun ; 4° un pré-marais à Barouchat, sol de Bourgneuf, de la contenance de 18 journaux ; 5° une maison, grange, pré, champ, châtaigneraie, jardin, bois, taillis et broussailles à Montgilbert, village de

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l'Eglise; 6° deux prés à Tovet, même sol, d'un journal chacun et une autre maison au môme village ; 7° une place pour regains et mines à Saint-Georges ; 8° un champ et verger à Bonvillaret, lieu dit Grange- Neuve, de la contenance de trois journaux ; 90 deux vergers à Combeville, d'un demi-journal chacun. L'argent ne figure pas dans l'inventaire.

Bien que toutes ces formalités aient un peu décimé cette succession, elle laisse néanmoins à l'hospice un beau revenu qui s'élèvera, au siècle suivant, à i.65i francs 40 centimes.

Rdg Badin de Prèle et Jean-Michel Carlos de Saint- Jean-de-Maurienne furent les deux premiers régents de l'école Lectual.

A Rd Carlos, succéda, le 17 janvier 1752, Rd Joseph Pointet, natif de Sainte-Hélène-des-Millières, bachelier de l'Université de Pont-à-Mousson, lequel avait été demandé parle syndic et conseil d'Aiguebelle (1). Joseph Pointet semble posséder toutes les qualités qui font un bon régent. Cependant il ne tarde pas à soulever les mécontentements plus ou moins justifiés des pères de famille. Synthétisant les récriminations de leurs administrés, les conseillers, dans une délibération du 14 mars 1767, dressent un réquisitoire en règle contre le malheureux régent. Voici, en substance, les charges accumulées :

« Après avoir constaté que Rd Pointet n'a tenu aucun compte des représentations faites par le conseil d'Aiguebelle en qualité d'inspecteur des écoles, les conseillers formulent quelques-uns de leurs griefs contre ce régent qui ne veut dépendre que de l'évoque, qui l'a nommé à cette fonction.

(1) Il avait été ordonné prêtre la même année.

« Révérend Pointer, disent-ils, n'est point autorisé à enseigner par le Magistrat de la Réforme. Il n'a point subi d'examen préalable pour l'enseignement, il n'a point prêté le serment et n'enseigne nullement selon le règlement de l'Université, quoiqu'il soit pourvu d'un traitement.

« Bien loin d'apprendre aux écoliers les principes de la religion, il leur a défendu d'aller au catéchisme du Rdcuré sous peine de punition, il ne leur enseigne pas lui-même la doctrine chrétienne, il ne les engage point à aller se confesser, sinon une fois l'année lorsque le Rd curé le commande. Il ne fait aucun exercice de piété à l'école d'Aiguebelle.

« Après avoir reproché au régent de prendre trop de jours de congé, les conseillers continuent : « Il n'entre dans son école qu'à neuf heures et demie du matin pour en sortira dix heures et à trois heures et demie après-midi pour en sortir à quatre heures et demie. Bien souvent il ne se rend à l'école que pour dire son bréviaire ou étudier des sermons. Et pendant ce temps les écoliers se font dire des leçons les uns aux autres sans en être ensuite examinés. »

« Au lieu d'accoutumer les élèves à quelques exercices publics de littérature, il joue en leur présence de sa flûte traversière, pendant qu'ils se battent entre eux dans l'école même. Loin d'user de douceur envers la jeunesse et de châtier avec modération, il a soin de faire sentir à quelques écoliers la haine qu'il a contre leurs parents en les invectivant, en leur donnant des surnoms.

« Lui qui devrait toujours commencer et finir son école par quelques prières à haute voix pour invoquer le secours divin et rendre des actions de grâces,

n'a jamais fait réciter à ses écoliers aucune prière, ni en entrant ni en sortant.

« Les progrès que font ses écoliers sont insignifiants, car ils ne font que ce qu'ils veulent et le temps de l'école se passe en récréation. Depuis quatre ans qu'il enseigne, il n'y a pas encore un seul écolier capable de cinquième.

« Sa plus grande occupation est de raconter des fables à ses écoliers et encore faut-il qu'il soil de bonne humeur, ou qu'il n'ait rien autre chose à faire, comme de composer des chansons et des airs, ce qui l'occupe assez souvent. Et lorsqu'un écolier vient lui demander quelques mots qu'il ne sait pas, il lui impose brutalement silence.

« En cet état, le conseil a député M. Eernex, conseiller, pour faire à ce sujet, par devant qui de droit, toutes démarches nécessaires afin que les ordres du roi, en conformité de la lettre du 2 octobre 1729 et l'intention du fondateur soient exécutés. »

Voilà une véritable exécution. Mais la violence même du réquisitoire laisse supposer que ces reproches étaient au moins exagérés. Gomment admettre qu'un régent qui avait conquis ses grades à l'Université ait été à ce point au-dessous de sa tâche, oublieux de ses devoirs? Gomment admettre surtout qu'un prêtre ait pu faire ainsi litière de l'enseignement de la religion et des exercices de piété et qu'il ait ainsi réalisé, un siècle avant la lettre, l'enseignement laïque dans ce qu'il a de plus odieux? Sans doute, des oublis passagers ont été généralisés et aggravés pour le besoin de la cause. D'un autre côté, les pères de famille n'ont-ils pas la tendance de faire porter aux instituteurs ou aux professeurs la responsabilité du peu de progrès que font leurs enfants?

Mais, tout en faisant la part de l'exagération, il reste acquis que l'école était mal tenue et que le régent en prenait à son aise avec les obligations de sa charge.

Le conseil, pour obtenir l'éloignement de ce régent en rupture d'école, s'adresse à M. de Jaillon, réformateur des études en Savoie. Voici la réponse que ce dernier écrit au syndic d'Aiguebelle le 5 janvier 1761 : « Il me tient trop à cœur l'éducation de la jeunesse de toute la Savoie, pour ne pas m'intéresser en faveur d'Aiguebelle qui est si mal pourvue en fait de régent. Gomme cela dépend d'un bénéfice qui relève de Monseigneurde Maurienne, je lui ai écritune seconde fois avec des informations détaillées. Tâchez de le faire entrer dans mes vues et vous serez convaincus du cas que je fais de ce qui peut intéresser le public. »

Cédant aux sollicitations dont il est obsédé, peut-être aussi reconnaissant que les réclamations qu'on lui adresse sont fondées, Mgr de Martiniana finit par donner satisfaction aux habitants d'Aiguebelle. Le 26 décembre 1760, le conseil de la ville députe l'un de ses membres, Gordel Pierre-Louis, pour remercier le prélat d'avoir autorisé la présentation d'un autre sujet pour régent de l'école d'Aiguebelle en remplacement de Rd Pointet, chanoine de Sainte-Catherine, appelé à une autre destination.

Rd Jean-Baptiste Martin, vicaire de Bonvillard, est proposé et agréé comme régent. En attendant son arrivée, Rd Perret, curé d'Aiguebelle, est nommé régent intérimaire.

Rd Pointet n'entendait pas être dépossédé de la charge que, d'ailleurs, il remplissait si mal. Pour s'y

maintenir, il épuisera tous les moyens et n'abandonnera le champ de bataille qu'après avoir brûlé sa dernière cartouche. Il refuse obstinément de livrer les clefs de la maison d'école, soit au conseil, soit à Rd Perret, régent intérimaire ; son opiniâtre résistance dure un long* mois sans qu'il soit possible de lui faire entendre raison.

Le 17 janvier, le conseil de la ville délibère : i° de faire assigner Rd Pointe t à comparaître à jour et à heure fixe au devant de la porte d'école d'Aiguebelle pour qu'il ait à restituer les clefs, et à défaut de comparaître selon exploit; i° de faire enlever de suite les serrures de tous les appartements de cette école pour les remplacer par d'autres aux frais du défaillant.

L'official du diocèse fait signifier à Rd Pointet la sentence qui lui enjoint de remettre dans la huitaine les clefs de la maison d'école aux syndics de la ville.

Il ne reste plus au régent révoqué d'autre ressource que d'en appeler de cette sentence au métropolitain de Vienne. En demandant au Sénat de Savoie l'autorisalion de faire cet appel, il se plaint, dans sa requête, d'être traité avec si peu d'égards, quand il enseigne la grammaire avec succès.

Toutes ces démarches restent inutiles. La décision épiscopale est juste, par conséquent elle doit sortir son effet (1).

(1) Rd Pointet fut nommé curé de Montsapey. Installé chanoine de la Collégiale de Ste-Catherine le 24 juillet 1761, Ghéry notaire, il remplissait les fonctions de trésorier en 1790.

Il a publié plusieurs ouvrages, entre autres: 1° Mémoire concernant le R. P. Galbert, de l'ordre de Saint-Dominique, adressé au II. P. Varot, in-8°, 1768; 2' Instruction pour M. de , contenant une description de la Savoie, l'abrégé de l'histoire de ses

Avec le nouveau régent, tout ne va pas au gré des habitants de la ville. Leurs enfants ne deviennent ni des Pic de la Mirandole, ni des Louis de Gonzague. De nouvelles plaintes se font entendre et s'accentuent de plus en plus. Aussi, en 1790, le conseil se rend compte que si cette école est très mal dirigée, c'est parce que le traitement est tout à fait insuffisant pour un régent ecclésiastique.

Afin de l'augmenter, les administrateurs demandent de réduire à une messe par semaine au lieu de trois, les i56 messes annuelles qui absorbent la somme de 78 livres sur celle de 3oo livres léguées par le fondateur. Ils y ajouteront 5o livres à prendre sur les fonds de la ville. A cette fin, ils s'adressent à M8r l'évêque de Maurienne pour en obtenir cette réduction.

Monseigneur de Brichanteau accueille favorablement cette demande. Par ordonnance du 3o septembre 1790, il réduit les messes fondées à une par semaine, se réservant de confirmer cette réduction dans sa première visite pastorale de l'église d'Aiguebelie. Mais on était à la veille de la Révolution, et le souci de l'instruction publique allait faire place à d'autres préoccupations.

Sous l'ancien régime, l'école Lectual était un petit collège soumis au règlement de l'Université. Les enfants y apprenaient les éléments de la langue latine et étaient conduits jusqu'à la classe de cinquième (1).

souverains et quelques observations sur l'histoire ancienne, in-12, 1761 ; 3° Le Trésor de la Jeunesse ou Recueil d'instructions pour se comporter sagement dans le momie.

(1) Dans le registre des délibérations du conseil de ville, je trouve, à la date du 16 juillet 1763, un mandat de 101 livres 10 sols délivré par le sieur Chéry, procureur de l'hôpital, au sieur Jean- Antoine Deschamps, « comme maître d'école du présent lieu »,

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