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LES MYSTERES ET LES ARTS

AUX XVIe ET XVIIe SIÈCLES

A quoi bon les statistiques scolaires, puisqu'il est démontré que nos ancêtres des xvr3 et xvne siècles possédaient une culture intellectuelle qu'on ne s'attendrait pas à trouver, à cette époque, dans un pays de montagnes ?

La principale manifestation de cette culture, c'est le grand nombre de représentations théâtrales qui ont été données alors en Maurienne, non seulement dans les bourgs, mais même dans de petites paroisses rurales.

Dans son histoire de Saint-Jean-de-Maurienne, au xvie siècle, le chanoine Truchet a raconté les préparatifs longs et coûteux de la représentation du Mystère de la Passion dans cette ville, en l'année i5^3. Ce drame avait déjà été représenté chez nous à une époque antérieure, qu'il est difticile de préciser.

Parmi les acteurs, dont le chanoine Truchet cite les noms, nous remarquons, à côté de ceux qui appartiennent à des professions libérales, Jean Dedux, teinturier ; Etienne Rossât, cordonnier ; Antoine Picollet, marchand ; Pierre Brunet, couturier.

La représentation, qui dura quatre jours, esmut à liesse et dévotion les trois ordres de la communauté réunis dans le « pré de l'évêque ».

Le manuscrit de la première journée, le seul que nous possédons, est un gros volume de 187 feuillets. Si, comme il est probable, les trois autres volumes étaient aussi considérables, les acteurs principaux ont eu un prodigieux travail de mémoire.

« Ce qu'il faut surtout remarquer, dit M. Florimond Truchet, dans une intéressante communicalion au premier Congrès des Sociétés savantes de la Savoie, c'est la possibilité, au xvie siècle, de trouver, dans la petite ville de Saint-Jean-de-Maurienne, une centaine de personnes suffisamment lettrées pour apprendre un rôle, assez intelligentes pour les jouer passablement, et dont plusieurs assez riches pour se charger des frais de costumes. »

Pour qu'on ne croie pas que c'était le fait d'une élite intellectuelle qu'on ne pouvait rencontrer ailleurs que dans la ville épiscopale, nous nous hâtons d'ajouter que des représentations dramatiques ont eu lieu à Saint-Michel (1), qui prête à Saint-Jean les manuscrits de la Passion pour les copier ; à Modane, où l'on a représenté, en i58o, le Mj stère de l'Antéchrist et du Jugement y dont le manuscrit ne comprend pas moins de 620 pages ; à Saint-Marlin-la-Porle, qui joua en i565 le mystère de la Vie de saint Martin, patron de la paroisse ; à Beaune, dont la communauté fit, en i545, le vœu, renouvelé en i564, «de jouer et remonstrer le mystère sainct Sébastien » ; à Sollières, qui, au plus fort de la peste de i63o, fait le vœu de représenter « l'ystoire et martyre du glorieux saint Etienne sur ung théâtre et chaufaut (2) comme ont fait

(1) Par son testament du 29 mars 1597, Claude Bertrand, bourgeois de Saint-Michel, lègue la somme de 30 florins pour la représentation du Mystère de la Passion.

(2) Echafaud.

leurs antécesseurs par cy devant » ; àTermignon, où fut joué le Mystère de saint Laurent. Les paroisses situées le long ou près de la grande voie de communication qui traverse notre vallée et où la culture artistique était favorisée par les voyages, par la fréquentation des étrangers, par des relations plusnombreuses avec les gens lettrés du pays, par des écoles mieux tenues, n'avaient cependant pas le monopole des représentations théâtrales. Nous constatons, en effet, que des communes écartées et montagneuses, telles que Jarrier, Fontcouverte, Albiez-le-Vieux et Saint- Jean-d'Arves, ont eu également leurs séances dramatiques (i).

Lanslevillard etBessans ne se contentent pas d'une scène échafaudée pour la circonstance ; ils ont de véritables théâtres qui sont les chapelles de saint Sébastien et de saint Antoine.

La première de ces chapelles est ornée de peintures représentant soit l'histoire de saint Sébastien, dont le mystère fut joué à Lanslevillard en i56^, soit la vie de J.-G. Il est probable, bien que nous n'en possédions aucune preuve positive, que les tableaux de la Passion servirent également de décor à un mystère, à l'occasion duquel ces peintures auraient été faites (2).

C'est probablement dans l'enceinte de cette cha-

(1) Chanoine Truchet, Congrès des Sociétés savantes savoisiennes, 16e session.

(2) Dans le procès-verbal de la visite pastorale de M&r de Masin à Sollières, en 1700, nous lisons : « Dans le village de l'église il y a une chapelle ancienne sous le vocable de saint Sébastien, qui est toute peinte en dedans. L'autel d'icelle est garni de quelques vieilles statues. »

Cette chapelle aurait-elle aussi servi à des représentations dramatiques?

pelle ou sur le devant que fut représentée à la fin du xive ou au commencement du xve siècle, la Dioclétlane, grand poème en trois journées.

La chapelle de saint Antoine, à Bessans, avait sans doute la même destination. Sur la façade de l'entrée sont peintes les allégories des sept péchés capitaux, avec les sept vertus qui leur sont opposées (i).

Les peintures de l'intérieur appartiennent à deux séries de date différente : la première, la mieux conservée, représente la vie du Sauveur ; la seconde, dont il ne reste plus que des lambeaux, figurait diverses scènes de la vie de saint Antoine, le titulaire de la chapelle.

Nous ne savons pas si l'on a joué, à Bessans, un mystère en l'honneur du saint ermite ; mais nous avons la preuve qu'on y a représenté le mystère de la Passion.

La représentation d'un mystère était annoncée dans les communes environnantes et attirait un grand concours de spectateurs (2). En 1609, Mgr Philibert

(1) Notons, à l'usage de ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'art primitif, qu'on trouve des peintures du même style sur la façade nord de la chapelle de saint Etienne à Jaillon, paroisse voisine de Suse, sur l'autre versant du Mont-Cenis. Elles sont à trois étages : le plus élevé représente les vertus opposées aux péchés capitaux, le deuxième les sept péchés capitaux, le troisième les punitions respectives de ces vices.

M. l'avocat Genin, dans sa brochure Susa et Moncenisio, dit que ces peintures sont du xive siècle, sans motiver cette affirmation. (La même chose à Gesane).

(2) En 1608, les syndics de Saint-Jean-de-Maurienne changent la date d'une assemblée générale des communiers fixée par la coutumance au 17 août, « à cause de la représentation de l'Histoire de Saint Antoine au lieu de Jarrier, à laquelle la majeure partie de la cité sera assistante ».

Milliet suspend le cours de ses visites pastorales pour assister aux représentations qui sont données par les habitants d'Albiez-le-Vieux et de Saint- Jean-d'Arves. On a prétendu que ces mystères, du moins quelques-uns, avaient été composés par des auteurs mauriennais. Celte magnifique floraison dramatique ferait honneur à notre pays. Mais il est probable que ce sont de simples copies ou tout au plus des adaptations de drames empruntés à d'autres régions (i).

Ce qu'il y a de certain, c'est que les acteurs, toujours très nombreux, étaient tous de la localité où avait lieu la représentation. Nous avons les listes complètes des 34 acteurs (sans compter les figurants et les joueurs d'instruments de musique) du mystère de « Job », joué à Lanslevillard en 1642, et des 46 acteurs de « L'Histoire de Saint Laurent » représentée dans la même commune en i553 (2).

Pour le mystère de la Vie de Saint Martin joué à Saint-Martin-la-Porte en i565, nous ne connaissons pas les noms des soixante quatorze acteurs ; mais nous savons qu'ils étaient tous « gens de travail et labeur », ainsi que le messager de la seconde journée a soin de nous l'apprendre, en prenant congé de son auditoire :

(1) Truchet, Saint-Jean-de-Maurienne au XVIe siècle, page 536. Il convient cependant de remarquer que le manuscrit de la « Dioclétiane » porte comme titre : « La Dioclétiane, par Jean Scybilé Maurianoys ».

(2) La première de ces listes est donnée par le chanoine Truchet. (Récits Mauricnnais, 2e série, p. 306). La seconde se trouve à la fin du manuscrit de la première journée du mystère de « saint Laurent » conservé aux Archives départementales de la Savoie.

Nobles seigneurs, nous vous prions Pardonner à notre ignorance, Et humblement vous mercions De vostre bénine audience.

Presque du jeu toutte la trouppe Est gent de travail et labeur, Et pour autant si elle se couppe Au parler et fait quelque erreur,

Vous ne debvés pas la reprendre Comme ferait un détracteur, Mais il fault et convient prendre Pour le bon effect le bon cœur.

Pardonner à leur ignorance ! Nous sommes au contraire pleins d'admiration, nous, enfants d'un siècle qui prétend avoir inauguré l'instruction populaire, pour ces paysans du xvie siècle capables d'apprendre, de débiter et de jouer convenablement des rôles parfois très longs et difficiles.

Que dans une paroisse rurale d'environ 800 âmes (1) on ait pu recruter soixante-quatorze personnes pourvues d'une telle culture intellectuelle ; que le reste de la population ait formé un auditoire à même de comprendre et de goûter un drame historique ; que ce fait se soit reproduit dans un assez grand nombre de communes de la Maurienne, c'est une constatation qui fait honneur à une époque que des écrivains mal informés accusent volontiers d'obscurantisme.

Il n'est pas possible qu'un peuple qui a le goût du théâtre soit étranger aux autres arts. La Maurienne a produit, aux xvie et xvne siècles, une légion de peîn-

(1) En 1650, la population de Saint-Martin-la-Porte était, d'après Msr Billet, de 870 habitants. Elle devait être légèrement inférieure un siècle auparavant.

très, et de sculpteurs, dont les travaux, pour n'être pas des chefs-d'œuvre, sont néanmoins un sujet d'étonnement pour nos contemporains. Malgré les ravages de la Révolution, nos églises sont pleines de toiles et de rétables à colonnes torses, le tout dû à des artistes mauriennais.

Sans doute, comme l'observe avec raison le chanoine Truchel, pour plusieurs il faut prendre le mot artiste dans une signification un peu large : leurs plans manquent souvent de grâce la sculpture est grossière, le dessin est incorrect, les figures sont parfois grotesques. Mais, par le fait même qu'ils n'ont guère produit que des œuvres médiocres ; qu'ils n'étaient pas des génies comprimés dans un monde trop étroit, mais tout simplement des hommes ayant le sens de la beauté, ils expriment mieux le niveau intellectuel de leur époque. Ils n'ont jamais fréquenté les écoles des Beaux-Arts ; leur talent est comme le fruit spontané de l'âme mauriennaise dans un temps où notre pays savait suffire à tous ses besoins, intellectuels et physiques. Si l'on avait besoin d'un tableau ou d'un autel en bois sculpté, on trouvait le peintre ou le sculpteur sans sortir delà Maurienne.

Dans ses Récits mauriennais, le chanoine Truchet a donné une liste de ces artistes indigènes dont les œuvres enrichissent encore la plupart de nos églises et de nos chapelles : Jean Voutier de Saint-Julien ; Jacques Roche de Sollières qui, en i5^3, peignait les décors du mystère de la Passion à Saint-Jean-de-Maurienne ; Esprit Amabert de Bramans ; Jean Glappier deBessans; Laurent Porte et Augustin Bertrand d'Avrieux ; Jomard de Lanslebourg; Sébastien Rose, Bernard Flandinet Jean Simon de Termignon; surtout

Pierre Dufour de Saint-Michel et ses trois fils Pierre, Laurent et Gabriel, etc., etc.

La Maurienne ne produisait pas seulement des peintres et des sculpteurs, elle avait aussi des écrivains de forme. On appelait ainsi les artistes calligra. plies qui écrivaient et dessinaient les ouvrages liturgiques, les volumineux missels des églises comme les charmants livres d'heures illustrés, bijoux précieusement conservés dans les bibliothèques des villes et des amateurs.

La Société savoisienne d'histoire (tome XXXVIII) a publié un contrat par lequel un de ces écrivains, Pierre Gros, de Lanslevillard, s'était engagé, en 1439, à fournir un Graduel à l'église d'Albanne. Dans ses Récits Mauriennais (ire série), le chanoine Truchet signale deux autres artistes en écriture : Pierre de Beaumas de Saint-Jean-de-Maurienne et messire Etienne Bertier, prêtre de la paroisse de Puisgros.

La musique sacrée, la partie la plus expressive du culte divin, était très en honneur chez nos dévots aïeux.

A la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne, douze chanoines ayant subi un examen spécial sur le chant (1), 18 bénéficiers, les six élèves de la maîtrise fondée en i45o par le cardinal de Varembon, les enfants de chœur, un corps nombreux de musiciens (2), le jeu sonore de l'orgue, donnaient aux solennités religieuses un charme puissant pour attirer et retenir les fidèles.

A propos du passage de Henri II, à Saint-Jean-de-

(1) Travaux de la Soc. cVhist. de Maurienne, IIIe vol., p. 9.

(2) Chanoine Truchet, La Cathédrale de Saint-Jean-Baptiste, p. 55.

Maurienne le 22 août i548 (1), le maréchal de Vieilleville note qua cette occasion, on chanta, à la cathédrale où le roi de France fut solennellement installé chanoine, « un motet en fort bonne musique. »

A cette époque, notre ville possédait un musicien distingué, Nicolas Martin, qui, en i555, faisait paraître à Lyon, chez Mace Bonhomme, un recueil noté de Noelz et chansons nouvellement composez tant en vulgaire françoys que savoisien dict patoj's.

Ce poète musicien parait avoir été l'organisateur des spectacles et des fêtes. En i565, le conseil de ville le chargeait de distribuer les rôles et de présider aux répétitions du mystère de la Passion qu'on avait fait vœu de représenter.

Dans ses Adieux à la noble cité de Saint-Jean-de Maurienne, « où il fait meilleur habiter qu'à Ghambéry ou à Vienne, le Chansonnier mauriennais a soin de rappeler sa participation aux chants d'église :

« Ghanoynoz, clers et prebstres.

« Avoy voz ply ne chanterey ».

Dans les églises de la campagne, ce n'était pas seulement une élite de musiciens, mais une bonne partie de l'assistance qui chantait les louanges de Dieu. Nous avons à ce sujet le témoignage du Père d'Orly, capucin, qui avait souvent prêché en Maurienne.

L'auteur des Merveilles de Notre-Dame du Charmaix a tracé un portrait élogieux de nos ancêtres du xvne siècle. Après avoir loué leur piété et leur goût pour les cérémonies du culte, il ajoute : « Là, pres-

(1) C'est la date donnée par le chanoine Angleys (Histoire du diocèse]. Le chanoine Truchet / 'Saint- Jean-de- Maurienne au XVIe siècle] fixe cette réception au 7 août.

que tous ceux qui savent lire savent chanter. Euxmêmes sont les musiciens de leurs églises et les auditeurs tout ensemble de leur dévote harmonie : vous entendrez un plain-chant composé d'une quantité de choristes que vous croiriez avoir esté empruntés de quelque église cathédrale, si vous n'estiez informé que leur principe de doctrine après la lecture est de s'estudier au chant d'Eglise, d'où naist la continue poursuite d'un si exemplaire exercice ».

« lis ont une si haute idée de la parole de Dieu qu'ils i'écoutent avec une avidité que je n'ai rencontrée nulle part que chez eux. Cette disposition nourrit parmi eux l'esprit de foi qui exerce ensuite une grande influence sur leurs mœurs qui sont généralement pures... »

« Les hautes montagnes qu'ils habitent ne sont point un obstacle au développement de leur intelligence ; on en trouve sous leur habit de bure qui sont très spirituels et qui pourraient, au moyen de l'éducation, se distinguer par tous les talents de l'esprit. »

Voilà ce qu'étaient les Mauriennais du xvne siècle : profondément chrétiens et partant probes et honnêtes, avides de s'instruire des vérités de la religion, aimant la beauté de la maison de Dieu et la pompe de ses cérémonies ; rudes paysans que la foi transformait en artistes pour mieux célébrer les louanges divines, cachant sous des dehors frustes des intelligences d'élite.

Ce qui montre la justesse de la dernière observation faite par le Père d'Orly, c'est le nombre d'hommes remarquables que la Maurienne a produits dans toutes les carrières, aux xvie et xvne siècles.

Citons les principaux noms du livre d'or de ces illustrations mauriennaises :

Le bienheureux Jean de Maurienne (1548-1614), d'Albiez-le-Vieux, qui fit ses études à la Sorbonne et qui est mort en odeur de sainteté au couvent des Capucins à Cognin ; le P. Chérubin, capucin, né à Saint-Jean-de-Maurienne, prédicateur et controversiste, le collaborateur de saint François de Sales dans la conversion du Chablais, mort à Turin en 1619; le P. Sébastien, du même ordre (1571-1634), l'ami du P. Chérubin, l'apôtre du Valais, auteur d'un Catéchisme catholique ; Jacques Bertrand, médecin et professeur au collège Lambert, l'élégant auteur de la Diva Virgo Charmensis, vol. in-4° imprimé à Lyon en i6q3 ; Jacques Fodéré, de Bessans, religieux de l'ordre de Saint-François, docteur de l'Université de Paris, qui prêcha dans les grandes églises de France et composa, sur l'ordre de ses supérieurs, YHistoire des Couvents de Saint- François, vol. in-4°, Lyon 1619; Nicolas Garin, de la même paroisse, prédicateur, que le médecin Bertrand appelle « un maître en théologie, partout connu pour sa science et son talent oratoire » ; Hippolyte du Col, de Valloires, dont l'épitaphe nous apprend qu'il fut juge temporel de l'évèché, avocat du lise général de Savoie, membre du Conseil résident de Chambéry.

Nous avons mentionné plus haut ceux qui se sont distingués dans la peinture, la sculpture ou la musique.

Sans doute, ces personnages qui font honneur à notre petit pays avaient reçu une instruction plus que primaire. Mais, outre que l'instruction secondaire est une plante qui ne peut germer dans un milieu qui n'a pas été préparé et fécondé par une bonne culture élémentaire, il convient de remarquer que la plupart d'entre eux ont vu le jour dans des paroisses rurales, éloignées des centres intellectuels.

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