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DEUX ENQUETES SCOLAIRES

AU XVIIIe SIÈCLE

A mesure que nous nous rapprochons de la Révolution, les documents scolaires deviennent naturellement plus nombreux et attestent un progrès constant dans la diffusion de l'instruction primaire.

Cependant, les documents de source officielle sont assez rares, pour la bonne raison que renseignement, sous l'ancien régime, n'était point une branche de l'administration gouvernementale. Les archives communales elles-mêmes sont souvent muettes sur cette question, parce que les écoles, sauf quelques exceptions, étaient entretenues par les revenus de fondations ou par les cotisations volontaires des pères de famille. C'est donc à tort que certains historiens, n'ayant trouvé aucune allocation scolaire au budget national ou communal, se sont hâtés de conclure : « Donc, les écoles n'existaient pas ».

Elles n'existaient pas, il est vrai, comme institution de l'Etat ou de la commune ; mais, dans la plupart des paroisses, pour ne pas dire toutes, de généreux bienfaiteurs avaient fondé des écoles qui ne coûtaient rien aux contribuables.

Il existe aux Archives départementales de la Savoie deux sources précieuses de renseignements relatifs à l'instruction primaire au xvme siècle. Ce sont les

enquêtes prescrites par le gouvernement sarde en 1729 et en 1771. La première concerne uniquement les écoles, tandis que la seconde (1) a pour objet les œuvres pies en général, parmi lesquelles sont confondues les fondations scolaires.

Il est regrettable que les résultats de ces enquêtes ne permettent pas d'établir un état complet et exact des écoles à cette époque. Les syndics et officiers locaux ne mirent pas beaucoup de zèle à répondre au questionnaire qui leur était posé. Quelques-uns gardèrent le silence ; d'autres firent une réponse laconique.

Cette réserve s'explique par l'amour de l'indépendance communale si fortement ancré chez nos ancêtres.

L'histoire de la Savoie, au commencement du xvme siècle, est marquée par le progrès de la centralisation administrative. La commune, véritable république jusque-là, devient une simple circonscription administrative, placée sous le contrôle des intendants de province, qui représentent la personne du souverain et réunissent dans leurs mains les attributions administratives, judiciaires et financières.

Toutefois, la main-mise du gouvernement sur la communauté ne se fait pas sans une vive résistance de la part des communiers, jaloux de leur indépendance : les traditions, les mœurs, les difficultés des communications, tout contribue à limiter l'action du pouvoir central (2).

Un édit royal du 19 mai 1717 avait prescrit l'établissement, dans toutes les communes, d'une con-

(1) L'une est cotée G. 667, l'autre G. 819.

(2) Gabriel Pérouse : Bulletin hist. et phil.

grégation de charité qui devait être chargée de tout ce qui intéressait le sort des pauvres et des malades, la bienfaisance et l'assistance publique. Quatre années plus tard, un nouvel édit affectait au bénéfice de ces congrégations « les biens et les revenus des confréries vulgairement appelées du Saint-Esprit », qui étaient primitivement destinées à venir en aide aux indigents et qui, par abus et par la corruption du temps, étaient détournées de leur pieuse destination (i).

Jusqu'alors, les diverses institutions charitables, confréries du Saint-Esprit et autres, s'étaient administrées elles-mêmes, en dehors de tout contrôle étranger. Les confréries réunies en assemblée générale élisaient leurs procureurs, lesquels n'avaient à rendre compte de leur gestion qu'à leurs mandants.

Lorsque le pouvoir central voulut s'immiscer dans les affaires de ces confréries, le particularisme local s'ingénia par tous les moyens à rendre ce contrôle nul ou illusoire. Les enquêtes de 1729 et 1771 furent regardées comme une ingérence abusive de l'Etat. Aussi nos ancêtres s'appliquèrent-ils à dissimuler tout ce qu'ils purent en fait de fondations scolaires ou d'œuvres pies en général (2). S'il faut le regretter au point de vue de l'histoire scolaire, cette tactique eut du moins l'avantage de soustraire un grand nombre de fondations à la confiscation décrétée par l'Assemblée des Allobroges.

(1) Jussieu : Histoire de l'Instr. prim. en Savoie.

(2) Ainsi Lanslevillard, Villarodin, Saint-Michel, Valmeinier, Saint- Jean-d'Arves, Mongellafrey, Aiguebelle, etc., ne figurent pas dans l'enquête de 1729. Or, nous avons vu que toutes ces paroisses étaient déjà, au xvne siècle, pourvues d'écoles gratuites.

Les recherches que nous avons faites aux archives communales et à celles du greffe du Tribunal de Saint-Jean-de-Maurienne nous ont permis de combler la plupart des lacunes qui existent dans les procès-verbaux des deux enquêtes scolaires. Noussommes en mesure d'établir que toutes les paroisses de la Maurienne possédaient au moins une école à la fin du xvme siècle. Sur les soixante-sept communes dont se compose l'arrondissement actuel de Maurienne, auquel nous bornons notre étude, il en est six seulement pour lesquelles nous n'avons pas trouvé de documents attestant d'une manière certaine l'existence d'écoles antérieures à la Révolution (i). Mais, comme nous l'avons déjà fait observer, les documents que nous avons consultés s'occupent surtout des écoles fondées et gratuites. Là, où il n'y avait pas de fondation, il pouvait y avoir, et il y avait certainement, une école entretenue par la commune ou plutôt par les particuliers. C'est ce que nous constatons pour Mongilbert (2) et quelques autres localités.

D'ailleurs, qu'avons-nous besoin de preuve directe pour chaque paroisse? Le préfet du Montblanc, Yerneiih, sur la foi de renseignements fournis par des témoins oculaires, écrivait en 1802 : « En Savoie, pour ce qui est des écoles primaires, il existait peu de communes rurales avant 1792, où il n'y eut un instituteur (3) ».

La plupart des communes, à cause de la difficulté

(1) Pontamafrey, Saint-Colomban-des-Villards, Saint-Léger, Epierre, Saint-Alban-d'Hurtières, Aiton.

(2) Voir à la 2« partie.

(3) Statistique du Mont-Blanc.

des communications, avaient une école pour chaque village ; quelques-unes possédaient des écoles distinctes pour les garçons et pour les filles.

On trouvera, dans la seconde partie de cette étude, la situation scolaire de chaque commune, aussi exacte que les documenls nous ont permis de la connaître ; mais le lecteur un peu pressé nous saura gré de citer ici quelques exemples, qui lui donneront une idée suffisante des moyens d'instruction qui existaient chez nous au xvnr3 siècle.

Bonne val, la paroisse la plus reculée de la province, situé à plus de 1.800 mètres d'allitudc, avait une école fondée dont les revenus, il est vrai, étaient fort modiques : /\i livres, 18 sols et 6 deniers. Le salaire du maître, qui était de 60 livres, était parfait par les cotisations des parents dont les enfants fréquentaient l'école.

A la ville de Bessans, comme quelques documents appellent pompeusement le chef-lieu, il y avait deux maîtres : l'un chargé de donner l'instruction élémentaire à la généralité des enfants, et l'autre, un ecclésiastique, « qui devait enseigner toute l'année le latin ». Le recteur du bénéfice du Villaron, fondé par Michel Péra en 1762, avait l'obligation d'instruire la jeunesse du village et d'enseigner le catéchisme aux enfants et autres personnes ignorantes.

Outre son école primaire, Lanslevillard avait un vicaire-régent « qui devait enseigner le latin jusqu'à ce que les écoliers fussent capables d'entrer en troisième. »

D'après l'enquête de 1729, Lanslebourg possédait

une école pour les garçons et une autre pour les filles.

En 1729, Termignon a trois maîtres d'école : l'un

enseigne toute l'année et conduit ses élèves jusqu'en troisième : les deux autres enseignent pendant les six mois d'hiver la lecture, l'écriture et le calcul.

Dans cette commune, au cours du xvme siècle, nous ne relevons pas moins d'une douzaine de fondations en faveur des écoles. La plus importante de toutes est celle de Joseph Piston, « premier chantre », qui, par acte du 5 novembre 1778, donne à la commune un capital de 8.600 livres pour le traitement d'un régent, lequel doit être « muni de certificats de probité et de capacité et approuvé par le Magistrat de la Réforme ».

En 1729, la commune de Bramans ne compte pas moins de cinq écoles, dont une est tenue par le curé de la paroisse et une autre par le prieur de Saint- Pierre d'Extravache.

A la même époque, la commune d'Avrieux, dont la population actuelle ne dépasse guère 200 habitants, a deux écoles distinctes pour les garçons et pour les tilles. Il en est de même à Vallarodin, qui n'est qu'une section de la commune de Villarodin-Bourget.

Pour ne pas prolonger outre mesure cette énumération, nous nous bornerons à constater que les communes de Saint-André, Orelle, Thyl, Beaune, Saint-Marlin-la-Porte, Saint-Michel, Valmeinier, Valloires, Saint-Julien, etc., etc., possédaient à peu près autant d'écoles que de hameaux.

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