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LE REGIME SCOLAIRE AU XVIII* SIECLE

La Maurienne n'était donc pas dépourvue d'écoles avant la Révolution ; dans quelques communes, elles étaient même plus nombreuses qu'aujourd'hui.

Mais que valaient ces écoles ? Comment étaientelles organisées? Y avait-il même une organisation quelconque ?

Aujourd'hui, l'enseignement public est considéré comme une fonction de l'Etat, qui nomme les maîtres, les paie, fixe les programmes, contrôle l'enseignement. C'est une des branches de l'administration, comme la voirie ou les contributions indirectes. Un tel système suppose que l'enfant est la propriété de l'Etat enseignant et que celui-ci possède le droit de façonner les jeunes cervelles au moule de ses doctrines.

Chez nos ancêtres, c'est aux parents qu'appartient l'éducation des enfants ; l'Etat n'intervenait que pour exiger des maîtres des garanties suffisantes d'orthodoxie, de capacité et de moralité (i). Dans un temps

(1) « Il ne venait alors à l'esprit de personne de considérer la tenue d'une école comme une fonction publique rétribuée par l'Etat. Cette idée socialiste du prince montrant à lire, comme il perçoit l'impôt ou fait la guerre, date de la Révolution française, qui l'emprunta aux protestants, qui, eux-mêmes, copiaient les républiques de l'antiquité païenne. Au moyen-âge, le roi eût

où la religion catholique était universellement professée, le Gouvernement veillait à ce qu'on n'enseignât aucune doclrine qui pût troubler cette unité de croyance, si ulile au bien de l'Etat.

Les premiers actes législatifs que nous connaissons concernant l'instruction primaire, sont quatre lettres patentes du duc Emmanuel-Philibert. Elles ont précisément pour but d'assurer l'orthodoxie religieuse à l'école.

Ce prince, qui avait reconquis ses Etats à la bataille de Saint-Quentin, ne fut pas moins remarquable par ses qualités administratives que par ses talents militaires. Pour ramener la prospérité dans un pays où l'occupation étrangère avait introduit bien des abus (i), il favorisa l'agriculture et l'industrie, établit des filatures de laine, des fabriques de drap, et fit venir de l'étranger des maîtres intelligents pour les perfectionner. Il prit des mesures pour que la paix à l'intérieur ne fût point troublée par des doctrines nouvelles et dangereuses.

Le protestantisme avait tenté de pénétrer en Savoie. Genève était le foyer d'une propagande active qui menaçait de gagner non seulement les rives du Léman, mais encore les vallées les plus reculées.

voulu donner l'instruction, qu'il n'aurait trouvé pour le faire ni hommes ni argent. »

A. Ravelet. Le Bienheureux J.-B. de la Salle, livre I, p. 47.

(1) En 1555,1e chansonnier Nicolas Martin, de Saint-Jean-de-Maurienne, se fait l'interprète de la Savoie appelant de ses vœux le retour de ses princes légitimes :

Sire Dioz, se dit lo poploz De la Savoye orendrey, Faye que la pex, si est possibloz, Seyt entre gens si terribloz Et nostron Duc retournerey.

La Maurienne, en particulier, fat le théâtre des missionnaires du nouvel évangile (i). Le pasteur Farel fit des prosélytes dans la paroisse du Châtel, dont la population récitait « une méchante et diabolique oraison qu'elle appelait le Pater des Italiens ». En i549, Raphaël Bourdeille, prêtre interdit à Turin en i543 pour ses tendances hérétiques, osa prêcher la Réforme dans la cathédrale de Saint-Jean, en présence de tout le clergé (2). Il est vrai que, pour le punir de son audace, le tribunal ecclésiastique de cette ville le condamna à être dégradé et brûlé en effigie. Ce jugement fut exécuté à Saint-Jean-de-Maurienne, le jour du jeudi-saint (i55o), sur la place de la Cathédrale et en présence d'une foule immense.

Située entre la Suisse et le Dauphiné, la Savoie était fortement entamée par le protestantisme. C'était surtout dans la jeunesse, par le moyen de l'école, que les novateurs cherchaient à inoculer le poison de leurs doctrines.

Désireux de préserver les jeunes générations de tout ce qui pouvait altérer ou corrompre les mœurs, le duc Emmanuel-Philibert promulga les ordonnances suivantes :

i° Aucun étranger ne sera admis à enseigner la jeunesse sans avoir été approuvé par le Sénat et l'autorité diocésaine ;

(1) Dans un de ses Noëls en patois, Nicolas Martin réclamait la pendaison pour les prédicateurs des nouvelles doctrines :

Ey von semen de propo execrabloz En appelenz feutz sept sacramenz De serimonie ey menton par les dens.

Per loz consilioz sacramenz son provabloz. On loz devryt pendre en ung- cumacloz.

(2) Burnier, Histoire du Sénat de Savoie, t. I, p. 198.

2° Avant d'entrer en fonction, les maîtres et maî tresses d'écoles devront, devant le clergé de la paroisse et les écoliers, en présence du juge de la terre, des syndics, de trois ou quatre conseillers de la communauté et d'un notaire réunis à l'église, faire profession publique de la foi catholique ; ils écriront celte confession, la signeront de leur main, l'afficheront dans la salle et la feront réciter, un fois par mois, à leurs élèves qui devront en avoir chacun une copie ;

3° Avant de commencer la classe, ils feront réciter à leurs écoliers le Pater, l'Ave et le Credo, pour invoquer la grâce et aide de Dieu, « comme estant ce bon Dieu commencement de toute bonne chose, sagesse et discipline » ;

4° Ils seront tenus de faire apprendre tous les jours à leurs élèves la doctrine chrétienne et catholique, telle qu'elle est formulée dans le catéchisme de Pierre Ganisius ;

5° Ils emploieront comme abécédaires et livres de lectures « des catéchismes français et autres livres catholiques approuvés de la sainte faculté de Théologie de Paris » ;

6° L'enseignement tout entier sera pénétré de l'esprit chrétien et tendra soit à la conservation de la foi, soit à la correction des mœurs ;

7° Entin, aux dimanches et fêtes solennelles, les maîtres conduiront leurs écoliers aux offices de l'Eglise et les feront confesser et communier quatre fois l'année.

Ces lettres ont été motivées par le danger imminent que le protestantisme créait au bon ordre de l'Etat ; mais il ne faudrait pas croire que les près-

criplions qu'elles contiennent soient uniquement dictées par les circonstances. Elles concrétisent et réalisent les idées de tout l'ancien régime en matière d'éducation. Dans un temps où l'édilice social reposait sur la religion, il ne serait venu à l'esprit de personne d'élever des enfants chrétiens, comme des païens, en dehors de toute influence religieuse. Nos ancêtres étaient persuadés que la bonne éducation de la jeunesse est le fondement de la société et qu'il n'y a pas de bonne éducation sans principes religieux (i). Voilà pourquoi la religion était l'objet premier de l'enseignement et pénétrait la vie scolaire tout entière.

On peut se demander, avec Alexis de Jussieu, si les dispositions précédentes ne sont pas restées lettres mortes ou ne sont pas devenues promptement caduques. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles n'ont point été appliquées dans leur rigoureuse teneur. Dans aucun des documents que nous avons eus entre les mains, il n'est fait mention de l'approbation du Sénat pour la nomination des maîtres d'école ni de cette solennelle profession de foi « devant le clergé de la paroisse et les écoliers, en présence du juge delà terre, des syndics, de trois ou quatre conseillers de la communauté et d'un notaire réunis à l'église ».

Parmi les ordonnances du pouvoir central relatives à l'enseignement, il convient de signaler l'institution de la Réforme des Etudes.

En 1737, Charles Emmanuel établit un réformateur

(1) « La première connaissance nécessaire à la jeunesse doit être la religion, qui est l'unique base de la morale. Que la religion soit donc la première leçon, et la leçon de tous les jours. »

(Diderot).

dans toutes les villes qui possédaient un collège un peu important. Le réformateur nommait ou approuvait les professeurs, réglait toutes les questions de méthode et de discipline, faisait observer les prescriptions du Règlement de l'Université de Turin, qui venait d'être imposé par Victor-Amédée II.

Par lettres patentes du 14 août 1768, Charles- Emmanuel complétait cette organisation en instituant, à Chambéry, le Conseil de la Réforme des Etudes, « pour faire exécuter, dans le duché de Savoie, les lois et règlements concernant les collèges et les écoles du duché ». Peu après, parurent les Instructions au Conseil de Réforme.

Rien que cette organisation visât particulièrement l'enseignement secondaire, elle ne laissait pas complètement de côté les écoles élémentaires. « Quant aux maîtres des petites écoles, y est-il déclaré, le Conseil à Chambéry et, dans les provinces, les réformateurs commettront respectivement le préfet du collège et un autre professeur ou régent pour les examiner ».

Voilà enfin l'obligation d'un examen imposé aux maîtres de l'enseignement public ; mais il est regrettable que l'on ne nous fasse pas connaître le programme de cette épreuve.

M. de Jussieu s'est demandé si cette mesure a été réellement appliquée. Nous pouvons lui répondre qu'elle ne l'a pas été en Maurienne, où les candidats à l'enseignement, au lieu d'être interrogés par un régent, ont continué à être examinés par les curés des paroisses où ils se proposaient d'exercer.

Dans l'acte de fondation d'une école aux Chavanncs en 1784, nous lisons cet article : « Le maître se

conformera, autant qu'on l'exigera ou pourra l'exiger, à tous les règlements publics concernant le bon ordre et l'état des petites écoles. » Cependant, dans ce même acte, il est stipulé que « le maître sera proposé par les habitants Les Chavannes au révérend curé qui l'approuvera et nommera, après l'avoir examiné sur la doctrine chrétienne, sur la lecture, l'écriture, sur la bonne manière d'apprendre aux enfants à lire et écrire, après s'être assuré également de ses bonne vie et mœurs ».

En 1790, Rl Jean-Bapïiste Gombet, plébaniste de Valloires, fondant une école au village de Bonnenuit, stipule que le maître « devra être reconnu capable par le curé de celte paroisse et qu'il devra enseigner à lire, écrire, l'arithmétique et surtout faire le catéchisme et enseigner notre religion suivant le règlement et la constitution de la royale Université ».

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