LES FONDATIONS SCOLAIRES LES CONFRÉRIES DU SAINT-ESPRIT
Résumant les nombreux travaux de détail publiés sur la matière, Taine a écrit au livre III de son Régime moderne : « Avant la Révolution, les petites écoles étaient innombrables. . . p]t ces écoles ne coûtaient rien au Trésor, presque rien aux contribuables, très peu aux parents ».
L'étude que nous avons entreprise apporte une nouvelle preuve à cette assertion de l'illustre historien des Origines de la France contemporaine.
En effet, la plupart de nos écoles avaient été fondées et dotées par de généreux bienfaiteurs, qui avaient assuré l'instruction gratuite à tous les enfants de la paroisse. La fondation d'une école était mise au premier rang des œuvres de charité recommandées par l'Eglise.
Parlant du collège qu'il méditait d'établir dans sa ville épiscopale, M&1 de Lambert déclare qu'il considère le rétablissement de l'organisation des études comme la principale obligation de sa charge pastorale, ajoutant cette réflexion touchante : « Si je ne puis pas fère beaucoup de bien en ce monde, au moins j'espère que cestuy-ci effacera une partie de
mes péchés devant Dieu » (i). Il estimait plus nécessaire de fournir au peuple le pain de l'intelligence que celui de l'aumône et proposait « d'employer aux séminaires et escolles » une partie des grains de l'Aumône du Carême (2).
Beaucoup d'écoles ont été fondées par des ecclésiastiques, persuadés « que l'on ne peut contribuer davantage à la conservation de la pureté de notre religion et à la réformation des mœurs que par l'établissement des petites écoles sous la sage conduite de bons régents » (3). Bien plus, le clergé se faisait maître d'école, consacrant à l'instruction des enfants le temps qui n'était pas pris par le ministère sacré.
C'est également à une pensée religieuse qu'obéissaient les fondateurs laïques.
En 1779, Michel Alex de Saint-Jean-d'Arves, habitant de la cité de Saint-Jean, fait son testament dans une des chambres du second étage à l'hôpital de N.-D. de la Miséricorde. « Voulant seconder ses pieuses intentions qui sont de concourir au salut des âmes de la paroisse de Saint-Jean-d'Arves et à l'éducation de la jeunesse des villages de Tours, d'Entraigues et du Villaret », il lègue, pour la première de ses œuvres, la somme de mille cinq cent quatrevingts livres et pour la seconde un capital de deux mille livres. Détail touchant, cet ami de l'instruction primaire était lui-même « illitéré » !
Barbe Villard, veuve Antoine Serain, native du Col (Saint-André), « par une inspiration divine », cède une pièce de terre pour accroître les revenus de
(1) Travaux de la Société d'hist., lre série, VIe vol., p. 13.
(2) Ibidem, Ile vol., p. 297.
(3) Statuts synodaux d'Agen.
ce hameau (29 juillet 1770, Clapier, notaire). « Cette cession et donation, déclare-t-elle, est faite tant pour mériter envers Dieu de coopérer à l'éducation de la jeunesse que pour participer aux prières qui en seront faites à la manière accoutumée ».
L'intention religieuse des fondateurs ressort encore du désir exprimé par la plupart d'entre eux que l'école soit tenue par un prêtre qui puisse donner une première messe le dimanche et aider le curé dans son divin ministère.
Presque tous ces bienfaiteurs introduisent, dans le testament ou l'acte de donation, la charge de célébrer chaque année, à la rentrée et à la sortie des écoles, une messe à laquelle assisteront le maître et tous les écoliers.
Un certain nombre d'écoles doivent leur existence au concours de tous les habitants d'une commune ou d'un village. Nous avons vu les communiers de Valmeinier et de Montgellafrey se cotiser pour constituer une somme d'un revenu suffisant pour l'entretien d'un maître d'école. Signalons encore l'initiative des particuliers du Villard, hameau de Saint-André.
Le n février 1784, Grange, notaire, ils achètent un bâtiment pour l'école des garçons et des filles dudit village qui, par leur tendre âge ou autre empêchement, ne peuvent pas profiter de celle qui est fondée au bourg de Saint-André pour toute la jeunesse de la paroisse.
Cette maison est payée cent quarante livres, provenant d'une cueillette faite dans le village, à laquelle tous les habitants ont contribué, « à l'exception des nommés Jean feu Joseph Serain, de Montruard, et François Giraud, de , quoique particuliers aisés ».
La venderesse qui veut aussi contribuer à la dépense demeure chargée de la taille du bâtiment, s'il y en a.
Le plus grand nombre des écoles en Maurienne étaient entretenues par une confrérie dont l'histoire mériterait d'être racontée avec plus de détails que nous ne pouvons le faire ici.
Parmi les antiques institutions aujourd'hui disparues, dit le chanoine Truchet, aucune n'est plus digne d'intérêt que la confrérie du Saint-Esprit, parce que aucune ne peint plus au naturel l'esprit qui animait l'antique société mauriennaise et ne* condense mieux ses mœurs et ses coutumes. Née de la liberté communale sous le souffle de l'esprit chrétien, cette association, moitié religieuse, moitié charitable et essentiellement fraternelle, résumait en quelque sorte Tidée de la commune, dont elle était la vivante expression (i).
La confrérie du Saint-Esprit était une sorte de société de secours mutuel placée sous le patronage de la troisième personne de la Sainte Trinité. L'origine de cette confrérie, qui existait dans la plupart de nos paroisses et même de nos villages, se perd dans l'obscurité des temps. En i3^6, le Chapitre accorde à la confrérie de Saint-Jean-de-Maurienne l'autorisation de se servir d'une cloche pour annoncer ses assemblées.
Dans le testament de Gabriel Vallin, il est fait mention de la confrérie du Saint-Esprit qui existait à Fontcouverte en i463. Elle devait déjà, là comme dans les autres communes, être fort ancienne à cette date (2).
(1) Récits Mauriennais, 2e série, p. 84.
(2) Truchet. Récits Mauriennais, 2e série, p. 85.
Chaque confrérie possédait des biens consistant en vignes, champs, créances. Ordinairement, elle avait une maison servant de lieu de réunion. Les revenus, provenant d'anciennes fondations ou des cotisations des confrères, étaient employés soit à acquitter des services religieux à l'intention des fondateurs, soit à subvenir aux frais du culte, soit à distribuer des aumônes aux pauvres de la paroisse, soit à faire les frais d'un repas commun le jour de la Pentecôte, fête de la confrérie.
La confrérie était administrée par un ou deux prieurs élus pour une année. Ils avaient pour insigne un grand chapelet, qu'on leur remettait le jour de l'élection et qu'ils portaient au cou à la grand'messe et au repas de la Pentecôte, de sorte que, « prendre le chapelet », c'était accepter la charge de prieur.
Celui-ci était chargé de faire cultiver les biensfonds de la confrérie, de faire rentrer les créances, de présidera la distribution des aumônes. Mais sa principale fonction était de faire les préparatifs du repas que les confrères prenaient en commun le jour de la Pentecôte. « Faire la confrérie » signifie, dans le style de l'époque, être chargé de la préparation du repas.
Si l'on désire connaître le menu de ces agapes fraternelles dans nos paroisses rurales, nous citerons celui de la confrérie du hameau de l'église, à Saint- Martin-la-Porte. Le 25 avril 1739, les confrères de ce hameau, au nombre de douze, se réunissent chez l'un d'eux, noble Joseph de Mareschal de la Buffette.
Comme ils avaient, depuis quelques années, employé les revenus de la confrérie à la confection d'ornements pour l'église paroissiale qui en était presque
dépourvue, ils se sont assemblés par-devant notaire pour décider s'ils doivent continuer à leur donner la même destination ou bien faire la confrérie suivant ce qui s'est observé par ci-devant, soit par eux-mêmes ou par leurs prédécesseurs. Ils adoptent cette derdière solution en permettant chacun de se conformer aux anciennes règles de la confrérie dont on fait une nouvelle rédaction.
Les prieurs élus (i) exigeront de chaque confrère actuellement inscrit ou qui demandera à être inscrit, à la veille de la Pentecôte, la cotisation de 4 sols argent ; de plus, ils feront rentrer les revenus de la confrérie tant en froment, vin, ou autre denrée, qu'en argent. Par contre, le prieur ou les prieurs de chaque année sont tenus de fournir « un cochon, deux moutons gras, deux veaux pesant le moins de trente livres pièce, soixante livres de viande de bœuf. Ils doivent, en outre, à la veille des fêtes de la Pentecôte, délivrer à chaque confrère cinq livres de pain blanc, une livre de lard et un pot de vin, double portion à celui qui, l'année précédente, aurait fait le priorattout seul et qui, pour cela, devra payer double cotisation. Enfin, le prieur « donnera à souper à chaque confrère et à un ami qu'il se nommera ou telle autre personne de son choix la première fête de la Pentecôte, l'on veut dire deux personnes par maison et quatre personnes pour celui qui aura fait le priorat tout seul, auquel repas l'on servira, de six à six personnes, d'un ragoût de bœuf, d'un de veau et d'un bouilli qui sera de bœuf, veau et mouton et d'une tranche de lard, et pour rôti, l'on servira d'un
(1) On élit, dans cette réunion, un certain nombre de prieurs qui exerceront successivement jusqu'en 1747.
gigot et une épaule de mouton, une longe et une épaule de veau avec un jambon que l'on partagera dans toute la table, et sera fourni par le prieur le pain blanc et le vin, ainsi que de coutume, de même que le bois pour toute la cuite du pain et des mets de la table, lumière, sel, épiceries et aulres choses nécessaires pour ce sujet ».
Après s'être obligés à tenir les engagements susdits à se conformer aux anciennes coutumes, à suppléer à tout ce qui pourrait être omis au présent contrat, les confrères ajoutent cette dernière clause, « que chaque prieur délivre au nommé Jean-Pierre Gollomb une demi portion pour toute la famille, telle étant leur volonté » (i).
Signé : Barrillion, notaire.
Ce Jean-Pierre Gollomb n'est pas nommé parmi les membres de la confrérie, sans doute parce que ses moyens ne lui permettaient pas de payer la cotisation annuelle. Ses convives ont pensé à faire la part des pauvres.
N'est-ce pas un spectacle touchant que celui de tous les chefs de famille d'un village, ayant à leur tète le seigneur de la localité, réunis annuellement chez les plus aisés d'entre eux à tour de rôle, assis sans dictinction de rang à un même banquet, auquel la Religion donne un caractère presque sacré ? Gela ne vaut-il pas mieux que l'isolement égoïste dans lequel nous voyons aujourd'hui les habitants de nos campagnes divisés pour les querelles politiques?
Ceux là seuls peuvent sourire de ces habitudes
(1) Le même jour, les confrères du hameau des Champs (Saint- Martin-la-Porte) prenaient une délibération semblable.
patriarcales, qui mesurent toute chose à l'étroite conception de leur esprit. Parlant des repas publics qui étaient en usage chez les Grecs aussi bien que chez les Romains, le docte Fustel de Coulanges dit avec beaucoup de raison : « Ces vieilles coutumes nous donnent une idée du lien étroit qui unissait les membres d'une cité. L'association humaine était une religion ; son symbole était un repas fait en commun » (i).
Que dans ces banquets « en l'honneur et louange du benoict Saint Esprit », il y ait eu parfois des abus, nous n'en disconvenons pas : c'est l'alliage inséparable des meilleures institutions. Nous savons, par le témoignage de l'apôtre saint Paul, que tout ne se passait pas avec la plus parfaite correction dans les agapes des premiers chrétiens.
Dans le diocèse de Maurienne, la plupart des confréries, du moins en ce qui concerne le repas, furent supprimées sous l'épiscopat de Me? de Martiniana (1757-1779). Les revenus furent affectés à des œuvres charitables, principalement à des établissements d'écoles. Dans sa séance du 22 février 1770, le conseil de la ville de Saint-Jean émet le vœu d'unir au collège Lambert les rentes des diverses confréries du Saint-Esprit érigées dans la province « dont l'emploi paraît inutile et abusif » et décide d'envoyer un mémoire sur cette question au Magistrat de la Réforme établi en Savoie. Déjà, aux environs de 1690, la ville avait remis au collège les rentes des biens de la Confrérie du Saint-Esprit qui consistaient dans le produit d'environ douze fossorêes de vigne
(1) Cités antiques, chap. VIII.
et en dix-huit barils de vin, dû par les garde-vignes et vendu aux enchères (i).
De même, à Saint-Jean-d'Arves, dès i6j3, les revenus de la confrérie du Saint-Esprit avaient été consacrés à l'établissement dé deux écoles tenues par des vicaires-régents.
On le voit, les confréries du Saint-Esprit n'avaient pas attendu les ordonnances épiscopales pour comprendre qu'elles pouvaient faire de leurs revenus un emploi plus utile qu'un copieux repas ou même une aumône d'huile ou de sel. Elles s'étaient rappelé que l'homme ne vit pas seulement de pain, qu'il a également besoin de l'élément intellectuel de la science. Mais c'est surtout dans la seconde partie du xvme siècle que les confréries du Saint-Esprit, dociles aux conseils des évêques et aussi des intendants de la province, donnent à leurs biens cette nouvelle destination, en quoi elles méritent mieux que jamais leur nom ; car le Saint-Esprit dont elles revendiquent le patronage est avant tout esprit de lumière et de vérité.
C'est ce que nous constatons pour les confréries des Fourneaux, d'Orelle, de Saint-Michel, du Thyl, de Beaune, de Saint-Martin-la-Porte, de Saint-Martin-d'Arc, d'Albanne, de Yillargondran, Saint-Julien, Montdenis, Villarembert, Foncouverte, Monvernier, Montpascal, Saint-Avre, Saint-Martin sur-la-Chambre, Saint-Pierre-de-Belleville, etc.
Ce n'étaient pas seulement les revenus de ces confréries dont les évêques autorisaient et encourageaient l'affectation à des établissements scolaires. Au Freney, alors simple section de la paroisse
(1) Trav. de la Soc, Ire série, t. VI, p. 119.
de Saint-André, les revenus de la chapelle de saint Bernard de Menthon sont affectés, en vertu d'une ordonnance épiscopale de 1767, à augmenter ceux de l'école qui sont insuftîsants pour l'entretien d'un maître. Dans le même but, aux Ghavannes, en 1784, on prend une partie des revenus des chapelles de saint Etienne et de saint Barthélémy.
On voit avec quel zèle l'Eglise travaillait au développement de l'enseignement primaire, n'hésitant pas à consacrer aux écoles les revenus des chapelles.
Grâce aux nombreuses fondations qu'elle avait provoquées, dans presque toutes les paroisses, de la part des laïques aussi bien que du clergé, elle avait établi, bien longtemps avant 1789, la gratuité de l'instruction populaire, non pas une gratuité de façade et de trompe-l'œil, mais celle qui ne coûte rien ni aux parents, ni aux contribuables.