‹ L'Instruction publique en Maurienne avant la râevolutionChapitre 7 sur 53 · LES MAITRES D'ECOLE · texte numérisé non relu

LES MAITRES D'ECOLE

C'est un fait admis : il y avait des écoles, généralement gratuites, dans toutes les paroisses. Mais que valaient ces écoles ? Quel est l'enseignement qu'on y distribuait? Quelle était la situation sociale et pécuniaire faite à l'instituteur?

Juger ces questions avec nos idées du vingtième siècle serait manquer de justice. Remarquons d'abord que l'instruction évolue avec les autres éléments de la civilisation. Nous savons que le progrès est avant tout l'œuvre du temps, que chaque génération ajoute quelque chose au patrimoine intellectuel qu'elle a recueilli de la génération précédente. Or, nous constatons, au cours du xvme siècle, un mouvement général et très accentué en faveur de l'instruction populaire, qui allait toujours en progressant. La Révolution, en ruinant les fondations scolaires, vint arrêter cet essor et retarder pour de longues années le développement d'une œuvre en bonne voie de prospérité.

De plus, l'instruction doit être proportionnée aux besoins de ceux qui la reçoivent, comme un vêtement à la taille de celui qui le porte. Or, il est évident que la vie plus compliquée de notre époque, notamment la participation de tous les citoyens aux affaires politiques du pays, exige des connaissances

plus étendues que celles qui suffisaient aux sujets de l'Ancien Régime. Ce qu'il convient de nous demander, ce n'est pas si l'instruction était aussi développée alors qu'aujourd'hui, mais si elle procurait à chacun ce qu'il lui importait de savoir dans le commerce ordinaire de la vie.

L'installation matérielle des écoles d'autrefois paraîtra bien misérable, surtout si on la compare aux palais scolaires édifiés de nos jours. Mais n'oublions pas que le souci d'un local scolaire bien aménagé et remplissant toutes les conditions de l'hygiène date à peine d'une cinquantaine d'années.

Avant la Révolution, et bien longtemps après, l'école se tenait tantôt dans une maison affectée à cet usage, tantôt dans une maison louée, tantôt chez le maître lui-môme ; parfois dans une écurie. Qu'importait la pauvreté, du local à des enfants qui, pour la plupart, habitaient d'humbles chaumières ou partageaient, en hiver, la demeure des bestiaux ?

Nous trouvons des maisons d'école à Bessans, Lanslevillard, Sollières, Termignon, Aussois, Villarodin, Saint-André, Hermillon, Monsapey, etc., etc.

La plupart des écoles n'étaient ouvertes que pendant cinq ou six mois, de la Toussaint à Pâques, ou bien de la Saint-André à la fin du mois d'avril. Dans un certain nombre de hameaux, l'école ne durait que trois ou quatre mois. La durée de la classe était de trois heures le matin et 3 heures le soir. Mais si le temps de la scolarité était court, il était du moins bien employé, et les jours de congé parcimonieusement comptés.

En fondant l'école d'Avrieux, par son testament du 10 janvier 1707, Etienne Daval stipule que « l'école

se tiendra depuis la fête de la Saint-André jusqu'à la fin d'avril, trois heures le matin, trois heures l'après-midi, excepté un jour de congé par semaine ».

En affectant leurs revenus à l'entretien d'une école, les membres de la confrérie du Saint-Esprit de Villarbernon, hameau de Saint-Michel, ont soin de statuer que les écoliers ne pourront avoir de congé que les fêtes et jeudi de chaque semaine.

En été, les enfants dans nos montagnes étant occupés aux travaux agricoles, nos pères estimaient qu'il est inutile de faire la classe devant des bancs vides. Aujourd'hui encore, malgré la loi qui décrète l'instruction obligatoire, l'école dans beaucoup de communes rurales n'est fréquentée, pendant la belle saison, que par cinq ou six enfants qui s'ennuient dans leur isolement. C'est qu'il y a des nécessités vitales contre lesquelles il est inutile de lutter. La fréquentation scolaire était donc, du moins à la campagne, à peu près ce qu'elle est aujourd'hui.

Mais l'instituteur n'était ni diplômé, ni élevé à la dignité de fonctionnaire. Il était choisi tantôt par le fondateur de l'école ou ses héritiers, s'il s'était réservé la nomination du titulaire ; tantôt par les procureurs de la confrérie du Saint-Esprit, si l'école était entretenue par les fonds de cette confrérie ; tantôt par le curé, de concert avec le syndic et les conseillers de la commune. Le principe général était celui-ci : Ceux qui payent les gages d'un maître d'école ont le droit de le nommer.

Le maître n'était généralement nommé que pour une année. Un traité en règle intervenait entre lui et ceux qui le nommaient ; on y stipulait la durée de

l'engagement, les matières du programme, les gages, etc. (i). Voici un échantillon de ces « baux scolaires.» Il s'agit de la nomination de l'instituteur de Villard- Glément par les procureurs de la confrérie du Saint- Esprit :

« Nous sousigné Jean François fis à feux Jean Battiste Didier et Jean fis a feux Jean Glode Didier tous les deux natif et abittant de la parroisse de Saint-Jullien,

« Et Mathieu fils a feux Michel Boudrey natif et abittant de la parroisse de S1 Sorlin d'Arve avons fet les convantions suivante : savoir que le dit Boudrey prommets de tenir l'écolle au village de Villar Clément amaux de la dite parroisse de S* Jullien et c'est pour l'espasse de trois moy à comancer le vinte quatre de novambre et continuer jusque à la fin du dit terme et c'est pour le prix de trente livre monnoy de Piémont que les dit procureur lui promet. En foy de quoy nous avons signé à Villar Clément ce 12 novambre 1784 » (2).

Lorsque l'on était satisfait de la conduite et de

(1) Ce système de l'enseignement à forfait avait bien des inconvénients. Une lettre confidentielle du maire de Saint-Sorlin au sous-préfet, en date du 22 brumaire an XII, lui apprend que les conseillers municipaux « ont trouvé à propos de faire miser l'école dans la vue de la faire enseigner à celui qu'il voudrait faire à melieur marché sans avoir égard à sa capacité ».

Le maire Ghaix trouve cette manière de faire « très ridicule et très préjudiciable à la jeunesse » et il prie le sous-préfet de confier au maire seul le choix de l'instituteur. (Arch. dép.)

(2) Nous copions le texte de ce bail dans la Monographie de Saint- Julien-de-Maurienne, Saint- Jean-de-Maurienne, imprimerie Vulliermet fils, 1902. — L'auteur du chapitre consacré à l'instruction publique, M. Minoret, instituteur, déclare avoir respecté l'orthographe de l'original.

l'enseignement de l'instituteur, le bail était renouvelé pour une ou plusieurs années. D'autrefois, le bail était conclu pour une période de trois ou quatre ans. Quand le titulaire de l'école était un vicairerégent, la nomination était faite par l'évêque diocésain. S'il était chapelain, le patron de la chapelle présentait un ecclésiastique à l'évêque qui lui donnait les lettres d'institution. Les vicaires et les chapelains régents étaient assez nombreux en Maurienne. A Bessans, il y avait une chapellenie au chef-lieu et une autre au Villaron ; la première, fondée en 1670, et l'autre en 1762. A Lanslevillard, l'acte de fondation, qui est du 29 juin 1770, stipule que le vicairerégent, bien que tenu d'aider le curé dans le service paroissial, ne devra cependant pas être dérangé pendant le temps de la classe. Nous trouvons encore des chapelains ou vicaires-régents à Termignon, Sollières, Aussois, Valmeinier, Villarembert, Saint- Jean-d'Arves, Saint-Sorlin, Saint-Rémy, Saint-Georges-d'Hurtières, Argentine, Aiguebelle. A Saint-Alban-des-Villards et à Montgellafrey, le maître d'école devait être de préférence un vicaire, afin de donner une seconde messe aux paroissiens. De même à la Chapelle, le titulaire de l'école fondée par Jean Perrier en l'jfô pouvait être clerc ou laïque.

Avant d'entrer en fonctions, le maître d'école laïque devait obtenir un certificat d'identité, un examen, ordinairement par devant le révérend curé de la paroisse, qui l'interrogeait sur la lecture, l'écriture, les éléments de l'arithmétique et la doctrine chrétienne (1). Quand il offrait ses services dans une

(1) Chargé d'examiner l'instituteur, le curé devait naturellement aussi inspecter les écoles, contrôler l'enseignement, s'assurer du progrès des élèves.

commune nouvelle, il présentait les attestations élogieuses des localités où il avait précédemment exercé (i). Quelques candidats portaient trois plumes à leur chapeau pour signifier qu'ils possédaient la triple science de la lecture, de l'écriture et du calcul.

Une condition plus rigoureusement exigée que l'aptitude pédagogique, c'était la production d'un « certificat de bonne vie et mœurs. » Dans les âges de foi, on n'admettait pas qu'un athée, un hérétique ou un libertin fut apte à élever des enfants chrétiens. Ce certificat était délivré par le curé de la paroisse où le candidat était domicilié ou bien par celui de la localité où il avait enseigné les années précédentes.

C'était là une sérieuse garantie de moralité. Si les maîtres d'école de l'ancien régime n'étaient pas des savants, ils étaient du moins des honnêtes gens, d'une honorabilité au-dessus de tout soupçon. Dans les documents que nous avons lus, nous n'avons pas trouvé une seule plainte contre la conduite privée des maîtres. A défaut de savoir très étendu, ils possédaient la première qualité qu'on doive demander aux éducateurs de la jeunesse.

Chrétien modèle, persuadé que « les écoles sont établies principalement pour y apprendre à servir Dieu » (2), l'instituteur d'autrefois considérait sa

(1) Vers la fin du xvnie siècle, le Roi, dans ses instructions au Conseil de Réforme, décida bien que les maîtres des petites écoles seraient tenus de subir un examen devant le préfet, assisté d'un professeur du collège le plus voisin ; mais il ne paraît pas que cet article ait été strictement obligatoire, ni qu'il ait été appliqué, si ce n'est dans des localités importantes.

(2) Ces expressions sont empruntées à un curieux mémoire pédagogique rédigé, vers 1756, par un vieil instituteur, originaire de Beaufort (Tarentaise). Voir A. de Jussieu. Hlst. de Vins t. prim. en Savoie.

fonction comme un sacerdoce. Il était l'auxiliaire du ministre de la religion, conduisait les enfants à l'église, les surveillait pendant les offices, quand il ne chantait pas au lutrin. Il était, après le pasteur, l'homme de la paroisse.

Il n'avait point pour lui le prestige que donne l'investiture officielle de l'Etat ; mais il était estimé pour ses qualités personnelles, pour la dignité de sa vie, pour les services qu'il rendait. Ce qu'il perdait en élévation hiérarchique, il le gagnait en considération personnelle. Mandataire des pères de famille, il entretenait avec eux des relations plus étroites, recevant des cadeaux en récompense de son dévouement, invité à dîner un jour chez un particulier, un jour chez un autre. L'instituteur devenait ainsi l'hôte familier de tous les foyers, sans que sa dignité eût le moins du monde à souffrir de cet état de choses (i).

Ces invitations et ces dons constituaient un supplément très apprécié aux appointements de l'instituteur, qui étaient bien modiques.

Ces appointements variaient, suivant les localités, de 5o à ioo livres pour cinq ou six mois de scolarité. A l'enquête de 1729, le syndic de Saint-André déclare que l'instituteur enseigne depuis la Toussaint jusqu'à Pâques et qu'il reçoit pour ses gages 100 florins, valeur de 60 livres. Il ajoute « qu'on ne trouve presque personne qui consente à enseigner pour le revenu de la somme de 1.000 florins », soit 5o florins. A la même date, le titulaire de l'école fondée à Valloires par Ri François Gornuti, en 1679, recevait i5o florins. A Villargondran, en 1766, le salaire de l'instituteur est de 80 livres pour cinq mois d'enseignement,

(1) A. de Jussieu, page 33 .

de novembre à mars inclusivement. A Aussois, en 1787, il est de 64 livres pour enseigner depuis la Toussaint jusqu'à Pâques.

Le salaire était, cela va sans dire, plus élevé pour les écoles annuelles. Les confrères du Saint-Esprit, qui fondent en 1^53 une école annuelle au bourg de Saint-Michel, assignent la somme de 144 livres pour le traitement de l'instituteur. Par son testament du 2 décembre 17 10, Petremand Martin avait légué à la communauté d'Albiez-le-Vieux la somme de 6.000 florins Savoie, dont les revenus devaient être employés au salaire d'un maître d'école. Ces revenus, au taux ordinaire du 5 %, étaient de 3oo florins ou 180 livres.

Les vicaires-régents étaient, généralement, mieux partagés. A Sollières, le bénéficier de la chapelle de saint Pierre, chargé d'enseigner la jeunesse, jouissait d'un revenu de quatre cents livres, « au-delà de la portion congrue d'un recleur ». A La Chapelle, Jean Perrier, en 1746, avait assuré un traitement de 25o livres au titulaire de l'école, qui pouvait être clerc ou laïque.

En parcourant les documents scolaires, nous constatons que, à mesure que nous approchons de la fin du xvine siècle, les gages ont une tendance à augmenter, parce que l'école va sans cesse s'enrichissant de legs nouveaux, parce que le souci de l'instruction populaire devient de jour en jour plus intense.

Le traitement de l'instituteur était généralement assuré par des fondations charitables. Dans les localités, d'ailleurs peu nombreuses, qui n'avaient pas de fondations scolaires et dans celles où ces fondations

étaient insuffisantes, le traitement était fourni ou complété par les rétributions des élèves ou bien — le cas était plus rare — par le budget de la commune. D'après l'enquête de 1729, l'école des filles à Lanslebourg n'a aucun revenu fixe ; les maîtresses n'ont d'autre salaire que la rétribution dont elles conviennent avec chacune des écolières.

En réponse à la même enquête, les syndics d'Aussois déclarent qu'il n'y a aucune fondation pour l'école ; que les particuliers qui, jusqu'alors, avaient pris soin de faire instruire leurs enfants, les confiaient à une personne de la paroisse qui leur enseignait la lecture et l'écriture moyennant la rétribution de six ou huit sols par mois pour chaque écolier, « sans que la communauté ait jamais rien payé en corps » (1). A la même époque, le taux de la rétribution scolaire à Bramans où il n'y a pas non plus de fondations est de 8 ou 9 sols ; à Fontcouverte, les enfants qui fréquentent l'école « payent communément 12 sols pour chaque mois, ou bien 6 sols avec un pain et un fromage. »

Quelquefois, en effet, le traitement se soldait, tout ou partie, en nature, soit parce que l'argent était rare à cette époque, soit parce que de généreux bienfaiteurs de l'instruction publique, au lieu de léguer un capital, avaient laissé pour l'école des champs et des vignes. En 1771, les syndics d'Hermillon affirment que les écoles n'ont pour tout revenu que i5 cartes

(1) Cette observation confirme ce que nous avons répété plusieurs fois au cours de cette étude, à savoir: qu'il pouvait y avoir et qu'il y avait souvent un enseignement primaire dans une localité, sans qu'il y eût aucune fondation ni allocation inscrite au budget de la commune à cet effet.

de seigle et 34 livres d'argent, que les maîtres d'école exigent des différents particuliers qui en sont débiteurs.

Ceux qui ignorent la valeur commerciale de l'argent et le prix des marchandises aux diverses époques seront étonnés de la modicité des salaires alloués aux instituteurs de l'Ancien Régime. Mais il faut considérer que le prix des objets a presque quadruplé depuis le dix-huitième siècle et que les salaires ont augmenté dans la même proportion.

Page 1