LES PROGRAMMES SCOLAIRES
N'ayant pas reçu une préparation spéciale et n'ayant passé qu'un examen très sommaire par-devant le révérend curé ou parfois devant une commission nommée par le réformateur de la province, l'instituteur ne possédait qu'un bagage scientifique bien léger. Le poète Delille a tracé le portrait suivant du Magister d'autrefois :
« Il sait, le fait est sûr, lire, écrire, compter. « Sait instruire à l'école, au lutrin sait chanter, « Connaît les lunaisons, prophétise l'orage, « Et même du latin eut jadis quelque usage. »
La lecture, l'écriture, le calcul, le plain-chant, quelques notions de cosmographie ou plutôt la connaissance du calendrier et des saisons, un peu de latin, voilà bien, si on y ajoute le catéchisme et l'histoire sainte, à quoi se bornait la science des anciens maîtres d'école.
Aussi le programme de leur enseignement était-il très étroit. Mais la valeur d'un enseignement ne se mesure ni à la science du maître ni à l'étendue de son programme, mais plutôt au développement intellectuel des écoliers et au profit réel et durable qu'ils retirent de leurs études. La réceptivité des jeunes intelligences a des bornes, et tout ce qui dépasse
leur capacité s'écoule en pure perte comme l'eau d'un vase trop plein. Que reste-t-il,deux ou trois ans après l'école, de certains enseignements encyclopédiques? Le programme des écoles d'autrefois, beaucoup moins vaste que celui d'aujourd'hui, comprenait la lecture du français et du latin, l'écriture, les premières notions de l'arithmétique, le plain-chant, la lecture des « écrits de pratique » ou des « manuscrits ». On appelait de l'un ou de l'autre de ces derniers noms les papiers de famille, contrats, baux, comptes, testaments, copies, acles juridiques et pièces de procès. Les procès étaient nombreux, et nos pères tenaient beaucoup à déchiffrer eux-mêmes ces grimoires (i). La lecture de ces papiers manuscrits est expressément imposée comme matière à enseigner dans plusieurs fondations scolaires. Le maître d'école pour les garçons, lisons-nous dans un rapport de syndics à l'enquête de 1729, est tenu, en vertu de l'acte de fondation, d'enseigner la doctrine chrétienne, la lecture du latin, du français et des « écrits de pratique », ainsi que l'écriture et l'arithmétique. A Bramans, à la même date, un des instituteurs enseigne à lire le latin, le français et « les lettres de main », ainsi que l'écriture, l'arithmétique et le plain-chant ; chaque écolier lui donne 9 sols par mois. Le plainchant est mentionné, comme matière facultative ou obligatoire, dans plusieurs programmes scolaires, notamment à Orelle, à Saint-Michel. Il en devait être de même dans les autres paroisses, puisque en Maurienne, au témoignage du père d'Orly, « presque tous ceux qui savaient lire, savaient chanter ».
(1) Gonthier. — Hist. de VInst. pub. avant 1189. — A l'école de hameau que je fréquentais, après 1870, on lisait encore « Le Manuscrit », recueil de diverses espèces d'écritures.
La lecture étant la base de toute instruction, disons quelques mots des procédés employés pour l'enseigner. Au moyen-âge, le latin était non seulement la langue de l'Eglise, mais encore celle des actes publics et de tout ouvrage de science. Aussi, pendant plusieurs siècles, le premier livre de lecture était écrit en latin. C'était une routine, que l'on essayait de justifier par cette raison pédagogique, que toutes les lettres se prononcent en latin et qu'on n'y rencontre pas les difficultés offertes par les diphtongues du français.
L'abbé de La Salle, fondateur des Frères des Ecoles chrétiennes, fut le premier à rompre avec les errements du passé. « Le livre dans lequel on apprendra à lire le latin, dit la Conduite des Ecoles chrétiennes, est le psautier (i) ; mais on ne mettra dans cette leçon que ceux qui sauront parfaitement lire dans le français ».
Est-ce que les magisters de la Maurienne étaient restés enlisés dans la vieille routine ? Toujours est-il que, dans un certain nombre de documents, la lecture du latin est mentionnée avant celle du français. Est-ce simplement une question de préséance?
Dans la plupart des petites écoles, les commençants apprenaient à lire dans un abécédaire appelé « Croix de par Dieu », à cause de la vignette qui en ornait la première page. En tête venait l'alphabet que l'on récitait de gauche à droite, puis de droite à gauche. Quand l'élève connaissait parfaitement ses lettres, on passait au ba be bi bo bu traditionnel, qu'on lisait également à rebours pour en mieux connaître les
(1) A l'école de mon village on lisait encore le psautier vers 1875.
éléments. Outre l'alphabet en caractères romains, le premier syllabaire contenait les lettres italiques et gothiques, puis les articulations composées rangées dans l'ordre alphabétique : bla, blé, bli... venaient ensuite le Pater, Y Ave, le Credo et quelques autres prières en latin. Les syllabes en étaient toujours séparées les unes des autres pour simplifier l'épellation.
Avec les plumes d'oie, les seules en usage jusqu'en i83o, l'enseignement de l'écriture devait être très pénible. Cependant une belle écriture était beaucoup plus appréciée qu'aujourd'hui ; les archives du xvme siècle et de la Révolution nous offrent de véritables chefs-d'œuvre de calligraphie.
Le texte de certaines fondations scolaires « la lecture, à lire tant seulement » insinue que l'écriture n'était pas enseignée aux jeunes filles. Mais cette réserve, si elle a jamais été appliquée, n'était qu'une rare exception. Nous avons, en effet, par le témoignage d'Esprit Combet, curé de Lanslevillard, que dans la haute Maurienne « presque tous les hommes et la plupart des femmes savaient lire et écrire ».
La première place dans le programme était réservée à l'instruction religieuse, et, de tous les livres de classe, le catéchisme était le plus feuilleté. L'enseignement de la religion est mentionné comme la principale obligation imposée aux maîtres, dans la plupart des actes de fondation.
Le catéchisme en usage dans le diocèse de Maurienne, à la fin du xvme siècle, avait été édité en 1782 par Msr de Brichanteau. C'était un volume in-12 de 194 pages, divisé en deux parties : l'abrégé du catéchisme pour les jeunes enfants et l'explication
de la doctrine chrétienne. Sauf quelques légères additions, il reproduisait le catéchisme du diocèse de Genève, que M&r Conseil avait également adopté pour son diocèse de Chambéry.
Les procès-verbaux des visites pastorales nous attestent que les enfants présentés au sacrement de confirmation possédaient convenablement la substance de ce manuel.
C'est à tort cependant qu'on a prétendu que l'étude du catéchisme absorbait la plus grande partie de la classe, au préjudice des autres matières. Beaucoup d'actes de fondation stipulent le temps réservé à cet enseignement. A Aussois, le bénéficier de la chapellenie de Saint-Jean-Baptiste, qui exerçait les fonctions de vicaire régent, « devait faire une demi-heure de catéchisme à ses écoliers tous les samedis ». A Orelle, les confrères du Saint-Esprit, faisant une donation en faveur de l'école du chef-lieu, exigent que le maître « enseigne le catéchisme de deux jours en deux jours pendant l'espace pour le moins de demi-heure à chaque fois ». Rd Jean-Baptiste Falcoz, prêtre de Valloire, fondant une école pour enseigner la jeunesse du Tiers. — Dessus, oblige le maître à « faire le catéchisme tous les dimanches et fêtes, excepté les fêtes solennelles ».
On voit, par ces exemples, que renseignement du catéchisme était loin d'empiéter sur les autres parties du programme. Le temps qui lui était consacré n'était-il pas aussi bien employé que celui qui est réservé aujourd'hui à la morale civique ?
Ce qui est vrai, c'est que renseignement tout entier était pénétré d'une atmosphère chrétienne. C'est dans la Croix de par Dieu que l'enfant appre-
nait à lire. La plupart des livres dont on se servait pour la lecture étaient des livres religieux.
Un grand nombre d'actes de fondation portent que les écoliers feront en commun les prières du matin et du soir et qu'ils assisteront, avec leur maître, aux services religieux à l'intention du fondateur, généralement fixés à l'ouverture et à la clôture de l'école.
Voici ce que nous lisons dans l'acte de la fondation de l'école desGhalmieux, hameau de Montrond : « Les écoliers devront aller chaquejour après l'école du soir avec leur maître à la chapelle de saint Roch y faire la prière du diocèse tout comme les dits écoliers et leurs maîtres devront, le premier novembre de chaque an, ainsi que les donateurs l'exigent, chanter, avant de commencer l'école, le Veni Creator et le Te Deum le dernier avril après midi, après l'école achevée ».
Sur le revenu d'une fondation faite par lui en faveur de l'école d'Orelette, J.-B. Gharvoz réserve annuellement vingt sols pour une messe à notes dans l'église paroissiale le 6 décembre de chaque année, fête de saint Nicolas. « Le maître devra y assister et conduire tous ses écoliers. »
On sait que Févêque de Myre, d'après une vieille légende, avait ressuscité trois écoliers dépecés par un boucher et avait été, pour ce motif, choisi comme patron de la jeunesse.
L'INSTRUCTION POPULAIRE AU XVIIIe SIECLE
Arrivé au terme de cette étude, le lecteur se demande naturellement quel était le résultat des généreux efforts accomplis pour le développement de l'instruction primaire et quel était le rendement de ces écoles que nous trouvons établies jusque dans les villages les plus reculés.
Comme nous n'avons pas entrepris un panégyrique, mais un exposé véridique et consciencieux, nous ne faisons aucune difficulté d'avouer que l'instruction primaire avant 1789 était inférieure à ce qu'elle est aujourd'hui ; que, dans certaines localités, elle était même fort négligée.
En 1^53, les membres de la confrérie du Saint- Esprit de Saint-Martin-d'Arc décident de consacrer leurs revenus à l'établissement d'une école, parce que « dans ladite paroisse il y a très peu de gens qui sachent lire et écrire, ni qui sachent le plain-chant ».
En 1^63, les syndics et conseillers de Villarembert adressent à l'évêque de Maurienne une requête pour le prier d'appliquer à l'établissement d'une école les revenus de la confrérie du Saint-Esprit.
Le préambule de cette requête accuse une instruction très arriérée dans cette paroisse. «La plus grande partie des habitants, y est-il dit, étant illettrée faute qu'il y aye dans icelle aucune école, la communauté se trouve toujours embarrassée lorsqu'il s'agit d'élire des sindics et des conseillers et même des exacteurs
pour l'administration et gouvernement de ladite paroisse, ce qui est bien préjudiciable étant obligé de confier ladite administration à des personnes illitérées qui, par conséquent, sont la plupart sans expérience, comme les suppliants en ont été la preuve jusqu'ici ».
C'étaient là sans doute des exceptions appelées à bientôt disparaître, puisque ceux-là mêmes qui dénonçaient le mal s'appliquaient à y porter remède.
Une délibération du même genre des confrères du Saint-Esprit de Saint-Michel, en 1^53, nous fait connaître la principale cause du triste état de l'enseignement populaire à cette date. Réunis pour fonder une école annuelle au chef-lieu, ils attribuent l'ignorance de la plupart des paroissiens à « la discontinuation des écoles que tenaient (précédemment) les bénéficiées ».
Les écoles, dit le chanoine Truchet, eurent beaucoup à souffrir de l'occupation espagnole (i). Quand on eut. épuisé toutes les ressources communales, et qu'il ne fut plus possible d'augmenter les quartiers de taille pour satisfaire les insatiables exigences de l'ennemi, on se résigna à sacrifier non seulement les revenus, mais encore les capitaux de la dotation des écoles, et celles-ci furent fermées.
Dans un certain nombre de communes, on consacra à leur rétablissement, avec l'autorisation de l'évêque, les revenus de la confrérie du Saint-Esprit et de l'Aumône générale (2).
Les effets de cette fermeture momentanée se firent sentir longtemps après que l'occupation étrangère
(1) De 1742 à 1749.
(2) Extrait d'un mémoire inédit sur la commune deTermignon.
eût cessé : une génération avait été privée des moyens d'instruction que leur avaient légués leurs ancêtres.
Pour avoir une idée exacte de la diffusion de l'instruction populaire avant 13789, , il faudrait connaître la proportion des lettrés et des illettrés.
En l'absence de toute statistique officielle fournissant cette indication, nous avons dépouillé, aux archives du greffe du Tribunal de Saint-Jean-de-Maurienne, les procès-verbaux d'un certain nombre d'assemblées générales.
On sait qu'autrefois la commune jouissait d'une autonomie presque complète et constituait une sorte de petite république dont les intérêts étaient gérés par un syndic et quelques conseillers. Mais le règlement des affaires importantes était réservé à une assemblée générale dont la composition, pour être régulière, devait excéder les deux tiers des particuliers chefs de famille. Ces assemblées, fréquentes au moyen âge, avaient été rendues beaucoup plus rares au xvme siècle par les progrès de la centralisation administrative. Cependant, elles furent convoquées dans toutes les communes pour ratifier les contrats d'affranchissement général des droits féodaux.
Les procès-verbaux de ces assemblées, rédigées par un notaire faisant fonction de secrétaire de la paroisse, donnent les noms des communiers qui ont apposé leur signature sur l'original et de ceux qui ont fait leur marque « pour ne scavoir écrire ». Ils nous fournissent ainsi un élément sûr d'appréciation.
Voici les proportions que nous avons relevées dans les communes suivantes :