juin
temps, anciens aussi bien que modernes, les peuples qui ont eu le bonheur de trouver d'habiles conducteurs ou la sagesse de se donner de bonnes institutions et de s'y tenir. Tout au rebours aujourd'hui chez nous : n'y ayant plus rien de fixe, si ce n'est quelques principes que tous les régimes et tous les partis professent également, sauf à n'en respecter aucun, nous allons à l'aventure et nous vivons, au jour le jour, dans le perpétuel devenir qui est l'essence même de la démocratie. Toutefois, si par ses contradictions et ses caprices l'esprit public, en France, échappe souvent à l'analyse, s'il a des élans qui trompent les plus sages prévisions et des retours qui déconcertent les plus sûrs jugements, il lui arrive aussi parfois d'offrir à ceux qui prennent la peine de l'étudier une parfaite clarté. Par exemple, en ce moment, on ne saurait contester que la grande majorité des Français est pour la République. Le pays a donné dans ces dernières années des preuves répétées de son goût pour cette forme de gouvernement. Que ce goût soit plus apparent que profond, qu'il tienne aux circonstances, qu'il soit fait chez beaucoup de lassitude plus que d'inclination, c'est fort possible, mais il n'en existe pas moins. La masse de la nation est devenue républicaine, comme elle était impérialiste sous l'Empire et constitutionnelle sous la monarchie de Juillet. Le régime actuel a même sur les précédents — on voit que nous lui faisons la part large — cette grande supériorité qu'aucun de ses adversaires ne soit présentement en état de recueillir sa succession. Sous
l'Empire, Théritier présomptif, en cas de révolution, était connu d'avance : il avait son organisation, ses cadres, son personnel, un état-major important et une armée parfaitement disciplinée qui n'attendait qu'un signe pour marcher et qu'aucun scrupule — on l'a bien vu — ne retenait. L'héritier présomptif, aujourd'hui, quel est-il et où est-il? Où est celui que la voix publique désigne et que chacun, dans les profondeurs intimes de son moi, tient en réserve? Gomment s'appelle cette espérance? Elle n'a plus, hélas ! de nom que pour quelques rares et imperturbables fidélités, dont c'est l'honneur de vivre et de mourir où elles sont attachées. A part cette toute petite élite, il n'y a pour ainsi dire plus de partis en France : celui-ci s'est lié les mains pour longtemps en faisant acte de repentir et de fidélité; celui-là s'est enseveli tout vivant dans son drapeau; le troisième, poursuivi par une succession de fatalités sans exemple, s'est enfermé dans son deuil. De quelque côté qu'on se tourne enfin, l'œil n'aperçoit que des ruines *.
Qu'on ne s'y trompe pas cependant. De ce que les partis n'ont jamais été plus impuissants, il ne s'ensuit pas nécessairement, ni que le régime actuel possède une plus grande force, ni qu'il soit assuré d'une plus longue durée que ceux qui l'ont précédé. Ce n'est pas tout d'avoir le nombre, encore faut-il le garder.
1. Il ne faut pas oublier que j'écrivais ce passage au lendemain de la mort du Prince impérial et bien avant celle du comte de Ghambord.
170 l'instruction t>UBLiaUE ET LA DÉMOCRATIE
Le nombre se donne vite, en France, à qui sait le prendre ou lui plaire, mais il se retire plus vite encore. Il y a même infiniment plus de manières de le perdre qu'il n'en est de le retenir. Vienne une guerre malheureuse, une crise sociale et financière, un simple accident, comme en 1848, et le voilà soudain qui se retourne. Aucun gouvernement, quels que soient sa force et son crédit apparents, n'est à l'abri de ces vicissitudes; aucun n'échappe, un peu plus tôt un peu plus tard, aux complications qui, d'un événement ou d'une question en apparence sans gravité, font parfois sortir une crise mortelle. La monarchie de Juillet a eu la réforme électorale, l'Empire a eu le Mexique, dont il était déjà malade, avant le ministère OUivier, dont il est mort. La République s'est mis sur les bras un duel avec la plus haute puissance morale qui soit dans le monde. On ne prétend pas qu'elle y périra violemment, mais on est fondé à penser qu'elle pourrait bien à la longue s'y user, et peut-être, à ce point de vue, ne sera-t-il pas sans intérêt d'étudier la première phase de cette lutte et d'en marquer avec quelque précision l'état présent.
Lorsqu'on 1801 Bonaparte, « après avoir fait la paix avec toutes les puissances de la terre », entreprit de réconcilier la République avec l'Église, de tous les obstacles qu'il eut à surmonter dans cette négo-
LA POUTIQtJE CONCORDATAIRE 171
ciation épineuse, celui qui Tarrêta le plus longtemps fut la difficulté de convenir d'un protocole qui constituât un acte de déférence de la nation et du gouvernement français envers le Saint-Père sans être en même temps un acte de contrition et d'humilité. Le Concordat n'était acceptable et ne pouvait, on le comprend, avoir d'utilité que si les deux parties contractantes en sortaient entières, c'est-à-dire sans avoir rien abdiqué, l'une des principes essentiels sur lesquels repose la société religieuse, l'autre des droits et libertés de la société civile. Il y avait là, des deux côtés, une situation très délicate, des répugnances et des scrupules fort légitimes. En un point surtout, le. désaccord était grand : le cardinal Gonsalvi voulait que les mots de religion d'Etat^ ou tout au moins ceux de religion dominante^ figurassent dans l'instrument diplomatique et que le Premier Consul s'engageât à professer publiquement le culte catholique. A quoi Bonaparte répondait, par l'organe du fameux abbé Bernier, son négociateur, que le gouvernement, en tant que gouvernement, ne saurait professer une religion ni surtout proclamer cette religion dominante ou d'Etat sans alarmer les autres cultes et sans, par conséquent, sortir de son rôle. Posé dans ces termes, le problème était insoluble, et le débat, qui durait déjà depuis plusieurs mois, menaçait de s'éterniser, au grand détriment de la paix publique. On ne pouvait le terminer que par un compromis. Mais ce compromis, qui en prendrait l'initiative et quelle expression lui donner? Le Premier Consul, un
173 l'instruction pubuque et la démocratie
beau matin, fit venir à la Malmaison Fabbé Dernier et lui dicta ce qui suit : « Le gouvernement, reconnaissant que la religion catholique est la religion de la grande majorité des Français; le pape, de son côté, reconnaissant que cette religion a retiré et attend encore dans ce moment le plus grand bien du rétablissement du culte catholique en France et de la profession particulière qu'en font les Consuls de République, etc. »
La formule était trouvée et, du coup, le but atteint, la paix signée, paix bienfaisante et féconde entre toutes, et cela sans qu'il en coûtât au gouvernement issu de la Révolution d'autre sacrifice que l'affirmation d'un fait évident.
A dire vrai, cette affirmation, en apparence assez innocente, impliquait un changement radical. Elle signifiait qu'au lieu de traiter l'Église en ennemie, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, le Premier Consul avait résolu de lui rendre tout son domaine spirituel, sauf à prendre ses précautions pour l'y maintenir. C'était fort simple, simple comme le sont d'ordinaire les grandes choses, et pourtant c'était une révolution complète. Où le Directoire s'était appuyé sur un prétendu clergé national, conduit par des intrigants ou des sectaires, et sur une minorité composée d'anciens conventionnels incorrigibles, de jansénistes rageurs, de théophilanthropes ridicules, de savants athées et de généraux esprits forts, le nouveau gouvernement s'adressait au cœur même de la nation et se plaçait résolument à la tète de l'immense majorité des Français.
Telle était, dans la pensée de Bonaparte, la portée du Concordat, et telle en est encore aujourd'hui la haute signification. Depuis quatre-vingts ans qu'il sert de règle à nos gouvernants dans leurs rapports avec le Saint-Siège, il n'a rien perdu de sa force. Seulement, et c'est ici l'essentiel, pour qu'il produise tous ses résultats utiles, pour qu'il sorte, comme disent les jurisconsultes, son plein et entier effet, il ne suffit pas d'en observer la lettre, il faut encore en respecter l'esprit.
Or le gouvernement actuel est-il bien pénétré de cette vérité? Si l'on s'en rapportait à ses affirmations, et si l'on pouvait se fier aux assurances de ses amis \ on devrait le penser. Qui ne se souvient de la déclaration placée par le ministre actuel de l'instruction publique en tête de son projet de loi sur la réorganisation des conseils universitaires : « Messieurs, le projet de loi que nous soumettons aux délibérations des Chambres n'est ni une loi de circonstance, ni une œuvre de parti; c'est Tacte d'un gouvernement soucieux des droits de l'État et qui s'est donné pour tâche de restituer à la chose pubhque, dans le domaine de l'enseignement, la part d'action qui doit lui appartenir et qui va s'amoindrissant, depuis bientôt trente ans, sous l'effort d'usurpations successives. » Et plus
1. M. Paul Bert disait en 1874 : « Je suis partisan de la liberté d'enseignement avec toutes ses conséquences; je veux indiquer par là la liberté de la collation des grades. » M. Brisson, en 1872, disait de même : « Ni de ma part, ni, j'en suis bien convaincu, de la part d'aucun des membres qui siègent sur les mêmes bancs que moi, ne s'élèvera la prétention de faire revivre des lois répressives de la liberté des associations religieuses. »
• . Or - '^f <
récemment encore, à la tribune du Sénat, M. Jules Ferry ne s'écriait-il pas : « Oui, messieurs, notre politique est comme la nation française; elle est anticléricale, mais elle n'est pas irréligieuse. L'irréligion d'État, le fanatisme à rebours, nous les réprouvons autant que vous. Je l'ai répété à satiété, jusqu'à fatiguer l'une et l'autre Chambre. La politique du gouvernement est loyalement concordataire ; il veut rester fidèle aux obligations que le Concordat lui impose; il ne veut rien faire qui puisse empêcher la diffusion de l'enseignement religieux. » Malheureusement les déclarations ne valent pas les faits, et les faits démentent ici toutes ces belles assurances. Dans le principe, on ne se proposait, disait-on, que de restituer à l'État ses frontières naturelles. Et, sous prétexte de les lui rendre, on bouleversait toute la législation scolaire. D'une part, on excluait brutalement l'élément religieux des conseils universitaires et Ton enlevait à renseignement privé toutes ses garanties en réduisant à des proportions dérisoires le nombre de ses représentants ; d'autre part, on retirait aux établissements libres d'enseignement supérieur le droit de conférer les grades et de prendre le titre d'université. Dans le même temps, pour punir le Sénat d'avoir repoussé l'article 7, on imaginait de ressusciter une législation , tombée depuis longtemps en désuétude, et la campagne des décrets commençait. L'administration, la magistrature debout, l'armée même, étaient mêlées à d'odieuses violences ; des milliers de citoyens moffensifs voyaient tout à coup leurs portes croche-
tées, leurs domiciles envahis, leurs personnes appréhendées, et le pays interdit assistait au spectacle écœurant de hauts fonctionnaires publics mettant eux-mêmes la main à cette triste besogne. Enfin, comme si ce n'était pas assez de tant de vexations, au lieu de laisser trancher par les tribunaux un conflit où de si graves intérêts privés étaient engagés, on fermait la bouche à la magistrature inamovible, et c'est devant une juridiction administrative qu'on renvoyait se pourvoir les congrégations dissoutes. Ainsi le voulait la théorie des frontières naturelles de l'État. Mais voyez où va cette théorie et de quels étranges développements elle est susceptible. Tout à l'heure il n'était question que de rendre à la puissance laïque ses prérogatives nécessaires ; il ne s'agissait nullement de toucher à la liberté. On se déclarait contre l'influence et l'esprit jésuitiques ; mais on n'avait que de bonnes paroles et de bons sentiments pour la religion : on faisait même assez volontiers patte de velours au clergé séculier. Aujourd'hui, toujours avec la même patte de velours, on le chasse de Técole primaire et, du même coup, on consigne à la porte le bon Dieu. Oui, il s'est trouvé dans le Sénat français une majorité pour décréter l'école obligatoire , sans prêtre et sans Dieu *. Oui, désormais nos enfants n'auront plus affaire qu'aux autorités civiles, à l'ihstituteur, à monsieur le maire, à l'adjoint, aux conseil-
I. La même qui a voté depuis la suppression, dans les écoles publiques, des frères de la Doctrine chrétienne et des sœurs. (Voir la Conclusion.)
1ers municipaux, à monsieur l'inspecteur, aux délégués cantonaux, que sais-je? La dignité de ces jeunes citoyens ne sera plus exposée à des contacts humiliants. Une fois par semaine, une seule fois, en dehors du dimanche, les classes vaqueront, « afin de permettre aux parents de donner, s'ils le désirent, à leurs enfants, l'instruction religieuse. » S'ils le désirent! Entendez bien cela : on consent à le tolérer, mais on n'y tient guère; et la preuve, c'est que ce jour-là l'école sera close, hermétiquement close. Le curé réunira les enfants au presbytère, à la sacristie, et si le presbytère ou la sacristie sont trop petits, dans une grange ou même sur la grand'route, et c'est là qu'il leur apprendra, comme il pourra, le catéchisme. Saint Louis rendait bien la justice sous un chêne, et n'était-ce pas en plein air que les péripatéticiens écoutaient la parole du maître ?
Encore si, les autres jours, l'instituteur était tenu de donner quelques notions de morale spiritualiste ! Mais non. La morale spiritualiste elle-même est écartée pour faire place à Tinstruction morale et civique. On n'a pas osé dire républicaine, le mot eût trop senti la Convention; mais, n'en doutez pas, la chose y est. Et comment n'y serait-elle pas? A quel principe, en dehors de l'idée religieuse, rattacheraiton la morale, si ce n'est au principe même du gouvernement? Sous l'Empire, la morale civique eût été bonapartiste ; et Dieu sait qu'on ne lui eût pas épargné l'accusation de corrompre la jeunesse; il va de soi que sous la République elle sera républicaine. Elle
LA POUTIQUE COWCORDATAIRE 177
sortira toute préparée des laboratoires officiels et portera l'estampille administrative. Les instituteurs la recevront par la poste et Tadministreront dans la forme et à la dose indiquées par l'ordonnance ministérielle. Et qu'on ne prétende pas que cette morale, d'origine et de provenance gouvernementales, sera tout aussi propre que l'ancienne à former de bons citoyens ! D'abord elle aura nécessairement une tendance polémique, elle sera passionnée, partiale, intolérante. Son but le plus prochain étant moins de faire de l'enfant un homme que de donner à la République une voix de plus, pour y atteindre elle aura tous les courages. S'il faut équivoquer, elle équivoquera; s'il faut falsifier l'histoire, elle la falsifiera. Les pères Loriquet ne sont pas rares, et, par le temps qui court, le métier est trop lucratif pour ne pas tenter plus d'une plume sans préjugés.
En second lieu, quelle action efficace, quelle salutaire influence pourra bien exercer sur de jeunes cerveaux, le plus souvent à peine dégrossis, une morale dépourvue de toute sanction? De quel droit et au nom de qui viendra-t-on leur parler de devoir, d'honneur, de patriotisme? Au nom de la patrie? Mais qu'est-ce que l'idée de patrie sans l'idée de Dieu? Une abstraction, un mot sans portée, si ce n'est pour quelques intelligences d'élite. Vous figurez-vous une société de libres penseurs formant une nation, fière^ énergique, prête à verser ses trésors et son sang pour défendi*e son sol ou pour venger son drapeau? Ce phénomène ne s'est pas encore vu, et l'on a
quelque peine à se le représenter. Ce qui s'est vu souvent, en revanche, c'est la perversion simultanée, parallèle, si je puis dire, du sentiment national et du sentiment religieux chez un peuple. Témoin le Paris de Voltaire et de Diderot se consolant de Rosbach en rimant des vers à la gloire du grand Frédéric, et, sans remonter aussi loin, la Commune de 1871 tendant la main aux vainqueurs de Gravelotte et de Champigny. Quoi qu'il en soit, nous voilà singulièrement loin des assurances pacifiques que nous rappelions tout à l'heure; et Ton ne se douterait guère, au train dont va le gouvernement depuis trois ans, que son seul but soit d'exercer, au nom de l'État, de légitimes reprises sur les parties du domaine public indûment abandonnées par les régimes précédents. Manifestement, c'est un bien autre dessein qu'il poursuit, et la théorie des frontières naturelles n'est ici qu'un trompe-l'œil, une de ces formules élastiques à l'aide desquelles il est toujours facile d'égarer le suffrage universel et de capter sa confiance.
Effectivement, du passé venons au présent; de ce que la République a déjà repris, passons à ce qu'elle se propose encore de revendiquer. En moins de trois mois, du commencement de décembre à la fin de février, la Chambre a été saisie de dix-neuf projets
de lois où l'Église est plus ou moins directement intéressée :
1® Proposition de loi tendant à l'abrogation du Concordat (M. Ch. Boysset, député) ;
2° Proposition de loi concernant l'exercice public du culte catholique en France (M. Paul Bert, député);
3" Proposition de loi tendant à la suppression des 9 archevêchés et des 32 évêchés établis en dehors du Concordat (M. Jules Roche, député);
4° Proposition de loi ayant pour objet la suppression des facultés de théologie (M. Paul Bert, député);
5" Proposition de loi ayant pour objet la suppression des mêmes facultés (M. Gh. Boysset, député);
6® Proposition de loi sur l'organisation de l'enseignement primaire (M. Paul Bert, député);
7® Proposition de loi sur l'enseignement secondaire privé (M. Paul Bert, ministre de l'instruction publique) ;
8^ Proposition de loi ayant pour objet d'exiger des garanties de capacité des directeurs et des professeurs dans les établissements libres d'enseignement secondaire (M. Marcou, député);
Qo Proposition de loi ayant pour objet d'exiger des candidats au baccalauréat des certificats d'études universitaires (M. Matcou, député);
10° Proposition de loi sur les associations (M. Waldeck-Rousseau, député) ;
11° Proposition de loi ayatlt pour objet l'abrogation des lois sur le rétablissement des congrégations et de la mainmorte (M. Gatineauj député) ;
d2° Proposition de loi ayant pour objet la sécularisation des biens des congrégations et des fabriques (M. Jules Roche, député);
13° Proposition de loi concernant Téglise du Sacré- Cœur de Montmartre (M. Delattre, député) ;
140 Proposition de loi tendant à garantir la liberté de conscience devant les tribunaux — modification de la formule du serment et suppression dans les salles d'audience de tout emblème religieux (M. J. Roche, député) ;
15° Proposition de loi tendant à soumettre au service militaire les jeunes gens se destinant au service religieux (M. Gambetta, député);
16° Proposition de loi ayant pour objet de modifier les articles 162, 163 et 164 du code civil, mariage entre beaux-frères et belles-sœurs, mariage des prêtres (M. Saint-Martin [Vaucluse], député);
17° Proposition de loi sur les enterrements civils (M. Ghevandier, député) ;
18° Proposition de loi tendant à Tabrogation des lois conférant aux fabriques des églises et aux consistoires le monopole des inhumations (M. Lefebvre, député) ;
19® Proposition de loi réorganisant les conseils de fabrique (M. Labuze, député).
Tous ces projets n'ont, à dire vrai, ni la même importance, ni les mêmes chances de succès, et ce n'est pas, on le pense bien, avec l'intention de les discuter les uns après les autres que nous en avons dressé la liste* Il suffira largement à notre démons-
LA POLITIOUE CONCORDATAIRE 181
tration d'en retenir quelques-uns pour en marquer le caractère et les traits communs.
La proposition de M. Boysset est d'une concision et d'une netteté parfaites : c'est, en deux articles, l'abrogation pure et simple du Concordat et des articles organiques. Il y a des législateurs prolixes qui se laissent entraîner par leur faconde et qui mettent leur amour-propre à rédiger des volumes. M. Boysset n'est pas de cette école; il appartient au genre sec et tranchant, que représente avec une si rare perfection M. Clemenceau. Sa proposition tient en dix lignes, et son exposé des motifs n'en a guère plus de cent. Il est vrai que dans ces cent lignes notre auteur a trouvé le moyen d'accumuler toutes les hérésies juridiques, historiques et même diplomatiques qui se puissent imaginer. Par exemple, en ce qui touche le budget des cultes, M. Boysset ne paraît pas se douter que la dotation du clergé catholique n'est autre chose qu'une indemnité représentant à peine le quart des biens confisqués à l'Église en 1790. Où les jurisconsultes et les historiens les moins suspects de tendresse pour l'ancien régime n'ont vu qu'une restitution partielle, il trouve « un privilège d'argent, une violation formelle du droit et de la justice ». Privilégiés, des gens auxquels on a pris leurs biens quand on ne leur coupait pas la tête, et auxquels on sert en échange une petite rente! La justice et le droit violés? Oui, mais par qui? Par les spoliateurs ou par les spoliés, par les pauvres diables qui pour un morceau de
pain * consument leur vie dans le plus ingrat des métiers, ou par ceux qui leur reprochent et qui voudraient leur enlever ce morceau de pain? On parle beaucoup de justice et de fraternité sur les bancs où siègent M. Boysset et ses amis; mais il en est de ces mots comme de celui de patrie dans les manuels de M. Paul Bert; pour qu'ils aient un sens, il faut toujours y ajouter une épithète. La justice n'est plus la justice tout court, elle est devenue républicaine, et la France n'est plus la France, elle s'appelle la République.
Dès lors — et c'est à quoi conclut très logiquement M. Boysset — le gouvernement actuel ne saurait être lié par les contrats intervenus sous ses prédécesseurs et, pour les abroger, il n'est pas nécessaire de les dénoncer au préalable, une simple loi suffit. Que cette doctrine audacieuse, subversive du droit international et du droit des gens n'ait pas chance actuellement d'être admise par les Chambres % c'est très vraisemblable, mais le seul fait qu'elle ait pu se produire dans un document législatif sans être énergiquement désavouée est déjà singulièrement significatif et de bon augure, sinon pour les partisans de la séparation de l'Église et de l'État, du moins pour ceux qui, comme M. Paul Bert, voudraient soumettre l'Église à de nouveaux règlements de police.
1. M. Boysset ignore sans doute que la grande majorité des curés de campagne n'a pas encore aujourd'hui, casuel compris, plus de 1,000 francs par an.