Arrêté du directoire du 17 pluviôse an IV
étendue et généralisée. Ainsi reparut, après une éclipse de quelques années, le vieux droit monarchique que la Révolution avait bien aboli, mais qu'elle n'avait su remplacer par rien de viable et de fort. Ce fut cet ancien droit qui fournit à l'Empereur la plupart de ces dispositions restrictives de la liberté d'enseignement dont la paternité devait lui être un jour si faussement imputée. Napoléon se contenta de les reprendre et de les coordonner; seulement il y mit, comme à tout ce qu'il touchait, son empreinte, celle de son génie centralisateur et méthodique. Aux anciennes universités, éparses sur toute la surface du territoire sans lien d'aucune sorte entre elles, sans discipline et sans direction communes, vivant de leur vie propre, indépendantes, isolées, animées de l'esprit étroit des corporations, il substitua l'Université de France, c'est-à-dire un corps unique, fortement relié dans toutes ses parties et vigoureusement hiérarchisé, ayant à sa tète : pour l'action, un grand maître; pour la délibération et pour la juridiction disciplinaire, un conseil, gardien des doctrines et des garanties du corps tout entier. A ce corps ainsi pétri, qu'il voulait inspiré d'un esprit à la fois national et religieux, et dont il avait rêvé de faire le « conservateur de l'unité française », Napoléon donna le monopole de l'enseignement. L'Université fut seule officiellement chargée de l'éducation de toute la jeunesse française et de la délivrance des grades; il ne fut admis d'exception qu'en faveur des frères de la Doctrine chrétienne et des écoles secondaires ecclésiastiques ou
petits séminaires qu'un besoin du service religieux avait fait créer par plusieurs évoques. Les premiers continuèrent à pouvoir exercer, en tant que congrégation, renseignement primaire ; celles-là furent dispensées de la fréquentation des collèges et lycées impériaux. Quant aux autres établissements privés, institutions ou pensions, la loi de 1802 les avait déjà fait rentrer sous le régime du pouvoir discrétionnaire; les lois et décrets subséquents les y maintinrent. Telle fut cette grande fondation de l'Université de France que M. Cousin, qui n'était certes pas un adorateur superstitieux de Napoléon I«% proclamait un chef-d'œuvre, et dont un autre homme illustre, M. Guizot, disait en pleine monarchie de Juillet « qu'aucun gouvernement, aucune assemblée n'aurait eu une énergie assez concentrée, assez soudaine pour créer une telle machine i>.
La machine était solide en effet : on le vit bien à la force de résistance qu'elle opposa sous la Restauration aux formidables inimitiés coalisées contre elle. La première pensée de Louis XVIII avait été de supprimer l'Université et de la remplacer par dix-sept universités, gouvernées par des conseils, présidés par le recteur et par un Conseil royal composé d'un président et de onze conseillers nommés par le roi et choisis : deux dans le clergé, deux dans le Conseil d'Etat ou dans les cours souveraines et sept parmi les personnes les plus recommandables par leurs talents et leurs services dans l'instruction publique. Une ordonnance conforme à ces données fut rendue
le 17 février 4815; c'était la contre-partie du décret de 1808. Mais le 20 mars arriva, qui remit tout en question : les ordonnances et le roi lui-même.
Après les Cent-Jours, il était à craindre que Louis XVIII ne reprît sa première idée. Mieux conseillé, sans doute, il eut la sagesse de « surseoir à toute innovation importante dans l'instruction publique ». L'organisation des académies fut provisoirement maintenue, il n'y eut de changés que le grand maître et le Conseil de l'Université, dont les pouvoirs furent attribués à une commission de cinq membres, qui prit le nom de Commission de l'instruction publique *, et qu'on plaça sous l'autorité du ministre de l'intérieur. Ce provisoire, comme il arrive souvent, se maintint sans changements notables jusqu'en 1820. A cette date, une ordonnance restitua à la commission son titre de Conseil royal de l'instruction publique. C'était une première réparation à l'Université, due à l'influence de M. Royer- GoUard; deux ans plus tard, en juin 1822, la grande maîtrise elle-même était rétablie. La machine était si bien entrée dans les mœurs, elle s'était si complètement identifiée avec les tendances et les besoins de ce pays que, n'osant la détruire ou ne sachant par quoi la remplacer, on prenait le parti de lui rendre ses premiers organes.
La question de la liberté d'enseignement n'avait pas été sérieusement soulevée pendant toute cette pé-
1. Royer- Col lard, Cousin, Silvestre de Sacy, Tabbé Frayssinous firent partie de cette commission.
LA LIBERTÉ d'ENSEIGNENET^T 15
riode transitoire. Aucune voix autorisée, ni dans les Chambres ni dans les conseils du roi, ne s'était élevée pour demander la suppression du monopole. L'Université comptait pourtant de puissants ennemis : aucun n'osa l'attaquer sur ce terrain. Ce phénomène nous étonne à la distance où nous sommes aujourd'hui des hommes et des choses de ce temps. L'explication n'en est pourtant pas difficile à trouver : à l'époque de la Restauration, l'argument tiré de la liberté religieuse et de l'autorité paternelle était sans valeur; on ne pouvait guère accuser de violenter les consciences un corps qui prenait pour base de son enseignement « les principes de la religion catholique » *. Cette règle imposée à l'Université par son fondateur était encore très exactement observée sous Louis XVIII, et ce n'est que plus tard, dans les dernières années du règne de Charles X, que le corps enseignant, emporté par le mouvement général, com-» mença de s'en affranchir. On est allé chercher bien loin les causes de la scission profonde qui s'est faite entre l'Église et l'Université. Sans doute ces causes sont d'un ordre général et de nature diverse, et, si le divorce de ces deux puissances rivales est aujourd'hui consommé, l'Église y a bien sa part de responsabilité. La violence de ses revendications et l'intolérance de beaucoup de ses défenseurs n'ont pas peu contribué à la rupture. Il n'en est pas moins vrai que, si l'Université ne s'était pas écartée de l'esprit de son