‹ L'instruction publique et la RévolutionChapitre 15 sur 110 · Voir plus haut pages 7 et suivantes · texte numérisé non relu

Voir plus haut pages 7 et suivantes

Le rapport et le projet de Talleyrand. — Autant le Travail sur réducalion publique est inégal et décousu, autant le rapport de Talleyrand est d'une belle ordonnance et d'une déduction rigoureuse. Il faut un certain effort pour rassembler les traits épars un peu partout de la pensée de Mirabeau. Avec Talleyrand, on n'a qu'à suivre l'enchaînement des idées ; son projet n'est qu'une succession de théorèmes qui vous conduisent en droite ligne à la démonstration finale. S'il est vrai qu'il ait eu pour collaborateur Desrenaudes, on doit croire que ce spirituel et savant oratorien avait beaucoup étudié la géométrie.

L'instruction peut être considérée : soit comme un produit de la société, soit dans ses rapports avec l'avantage de la société, soit comme une source d'avantages pour les individus; c'est par cette division quedébulele rapport de Talleyrand. Considérée comme un produit de la société, — nous analysons aussi fidèlement que possible, — l'instruction réclame les principes suivants:

1° Elle doit exister pour tous; 2° elle doit être libre; 3® elle doit être universelle quant à son objet; 4° elle doit exister pour l'un et pour l'autre sexe; 5o elle doit exister pour tous les âges. D'où il suit qu'il faut créer des établissements dans toutes les parties du royaume; abolir tout privilège exclusif; encourager tous les genres d'enseignement; ouvrir des écoles de filles aussi bien que des écoles de garçons, et « des institutions qui soient pour les hommes de tout âge et de tout état des sources fécondes d'instruction et de bonheur. »

Considérée dans ses rapports avec, l'avantage de la société, Tinstruction exige, comme principe fondamental, qu'il soit enseigné à tous les hommes : 1<» à connaître la constitution de cette société ; 2® à la défendre; 3°àla perfectionner; 4^ à se pénétrer des principes de la morale, qui sont antérieurs à toute constitution.

D'où il suit que la Déclaration des droits et les prin-

cipes constitutionnels devront à Tavenir composer un nouveau catéchisme pour Tenfance; que la jeunesse devra être formée aux carrières militaires ; que toutes les branches de Tart social [sic) seront cultivées dans la nouvelle instruction, et la morale enseignée comme une véritable science, au moyen d'un livre élémentaire.

Considérée comme une source d'avantages pour les individus, l'instruction demande que toutes les facultés de l'homme, physiques, intellectuelles et morales, soient exercées et que les éludes y correspondent.

Ces prémisses étant admises, « les règles à en déduire touchant la répartition de l'enseignement » sont bien simples. La première instruction sera placée dans chaque canton ou plus exactement dans chaque division renfermant une assemblée primaire; la seconde, au district; la troisième, au chef-lieudu département. De même qu'il y a trois degrés dans la hiérarchie administrative, assemblées primaires, assemblées de district et départementales, il y aura trois sortes d'écoles. Et de même qu'au-dessus de toutes les administrations se trouve placé le Corps législatif, il sera créé dans le chef-lieu de l'État, et comme au faîte de l'enseignement, une école plus particulièrement nationale, un institut universel enseignant, destiné par la force même des choses à « exercer sur toutes les autres écoles une sorte d'empire. » Un empire tout d'opinion, aurait pu ajouter Talleyrand, car ce n'est pas à son institut qu'il confie la surveillance et la direction de l'enseignement. Pour cet objet, il propose très judicieusement d'établir à Paris une commission générale, assistée d'un corps d'inspecteurs, dont la mission serait de faire exécuter les lois et de «veiller à toutes les branches de l'instruction publique. »

Ainsi, quatre degrés d'enseignement correspondant aux grandes divisions administratives : l'école primaire en bas, au canton, pour les deux sexes; les écoles de district

et de département au milieu pour les études classiques et professionnelles; l'institut au sommet, mais un institut d'une espèce particulière, une école supérieure assez semblable au lycée de Mirabeau ; et, pour mettre en mouvement cette vaste machine, une administration centrale siégeant à Paris : voilà, au résumé, les traits généraux du rapport de Talleyrand. Ajoutez-y la gratuité de Tinstruction primaire*, la liberté d'enseignement, les fêtes nationales et les représentations théâtrales aux frais de la nation, et vous en aurez fait le tour.

Mais il ne suffit pas d'embrasser dans son ensemble une œuvre aussi considérable; il y faut pénétrer plus avant pour la bien juger. Il en est un peu du rapport de Talleyrand comme de ces monuments qui de loin vous frappent et vous séduisent par un air de grandeur. La façade en est imposante, les proportions en paraissent harmonieuses et régulières. Approchez cependant, et vous êtes déjà moins saisi; entrez, c'est une déception. Pris en bloc, le plan de l'évèqued'Autunest sans conteste un beau morceau. Il a fait l'admiration des contemporains

1. Le passage est à citer et à rapprocher des illusions de Condorcet sur le même sujet. > ... Il est une question à résoudre, et sur laquelle les bons esprits eux-mêmes sont partagés, c'est celle qui regarde la gratuité de l'instruction. Doit-il eiister une instruction gratuite? Le principe est incon* testable, et a d'ailleurs été formellement établi par la Constitution. Mais jusqu'à quel point doit-elle être gratuite? La Société, considérée en corps, ne peut ni tout faire, ni tout ordonner, ni tout payer, cela est de toute évidence. Mais elle doit payer : 1' ce qui est nécessaire pour la défendre et la gouverner ; 2* ce qu'exigent les diverses fins pour lesquelles elle existe, au nombre desquelles se trouvent les biens publics qui doivent naître d'une bonne association. Or, comme il est évident que l'instruction tiendra tDujours un des premiers rangs parmi ces biens, il faut conclure que la Société doit aussi payer tout ce qui est nécessaire pour que l'instruction parvienne à chacun de ses membres.

« Mais il ne suit pas de là que toute espèce d'instruction doive être accordée gratuitement à chaque individu. La seule que la société donne avec la plus entière gratuité est celle qui est essentiellement commune à tous, parce qu'elle est nécessaire à lous... »

et passe encore, non sans raison, pour un modèle digne de figurer parmi les meilleures productions du genre politique. Les généralités y sont supérieurement traitées, les principes, établis avec beaucoup de force, et ce n'est pas, à coup sûr, un médiocre mérite. Que Talleyrand n'ait été que le traducteur heureusement inspiré des idées de son temps en matière d'instruction publique, qu'il ne faille pas lui en attribuer l'initiative et l'invention, la chose se peut. Toujours est-il qu'il a su se les approprier et les fixer. Beaucoup de ces idées ne sont plus aujourd'hui que des lieux communs; en 1791, elles n'étaient pas encore dans la circulation et semblèrent presque des nouveautés. Mais, à côlé de ces généralités, si bien déduites et si rigoureusement enchaînées les unes aux autres, que de lacunes et d'erreurs dès qu'on arrive aux solutions pratiques! que de contradictions chez ce logicien!

Quelle nécessité, par exemple, de calquer l'organisation scolaire sur la nouvelle organisation administrative? En vérité, rien ne commandait cette relation. Avant que la Révolution eût inventé les assemblées primaires, il y avait de très nombreux villages en possession d'une école. Pourquoi supprimer ces écoles et les transporter au cheflieu politique? Au moins n'eût-il pas fallu commencer par poser en principe que l'instruction doit exister pour tous.

L'idée de placer les écoles secondaires dans les districts était plus rationnelle. La plupart des nouveaux districts possédaient déjà des collèges qu'il suffisait de transformer. Mais pourquoi détruire ou laisser tomber ceux des chef-lieux de département? Dans ce singulier système» les grandes villes auraient été, sous le rapport de renseignement secondaire, beaucoup moins bien partagées que les petites.

Que dire aussi de cet institut enseignant, unique en son genre, et qui forme à lui seul le dernier degré des études? Un établissement d'enseignement supérieur pour

toute la France, voilà pourtant où la logique conduit Talleyrand. Il n'y qu'un corps législatif, et ce corps législatif siège à Paris, il n'y aura qu'un institut, également à Paris. Mais aussi quelle merveille! Cet établissement extraordinaire réunira « tout ce que la raison comprend, tout ce que l'imagination sait embellir. » Il sera à la fois <c le tribunal où le bon esprit préside, le foyer où les vérités se rassemblent, » le point central auquel se rattacheront « tous les établissements littéraires, tous les laboratoires, toutes les bibliothèques, toutes les collections. » Et « de tant de matériaux épars, de tant d'édifices isolés, formant un ensemble imposant, » il fera voir au monde « et ce que la philosophie peut pour la liberté, et ce que la liberté reconnaissante rend d'hommages à la philosophie. » La phrase tombe bien, elle est nombreuse; toutefois, on aimerait un peu plus de précision, et Ton a quelque peine à se figurer l'institut de Talleyrand sous tant d'aspects divers.

Ces critiques ont leur importance; elles ne sont rien, pourtant, comparées à celles qu'il nous reste à faire. Dans l'ancienne organisation des études, la place occupée par la religion et surtout par les exercices religieux était peut-être excessive. Dans le système de l'évoque d'Autun, ils cèdent le pas à la morale indépendante de tout dogme et au droit constitutionnel. La morale devient une science dont les principes « peuvent être démontrés à la raison de tous les hommes, à celle de tous les âges, » et la constitution figure au nombre des matières qui devront être enseignées dans toutes les écoles, même dans celles de canton ; car « on ne saurait trop tôt faire connaître & la jeunesse, et les lois naturelles et cette constitution sous laquelle elle est destinée à vivre, et que bientôt elle jurera de défendre au péril de sa vie. » En même temps que ses lettres, l'enfant apprendra donc la Déclaration des droits de l'homme et les premiers éléments du droit

naturel. Plus tard, à Técole de district, on lui présentera la morale « niise eu action par la constitution » et l'histoire dans ses rapports avec celte même constitution ^ EnQn, pour se préparer à la vie publique, les jeunes gens seront habitués & traiter contradictoirement, tant de vive voix que par écrit, des questions de politique et d'administration. Quelquefois même ils formeront « une sorte de tribunal, d'assemblée administrative ou municipale ; ils y rempliront à tour de rôle les fonctions de juges, d'accusateurs publics, de jurés, d'officiers municipaux. Chacun d'eux sera obligé d'énoncer à haute voix son opinion. » Bref, dans cette étrange conception, la politique devient, du haut en bas de la « hiérarchie, » le principal but, la fin de l'enseignement. Elle absorbe et domine le reste. L'enfant n'est plus un esprit qu'il faut développer par une culture générale et désintéressée; c'est un apprenti citoyen qu'il faut former avant tout. Il ne suffit pas d'en faire un honnête homme au sens élevé que le dix-septième siècle attribuait à ce mot; ce qu'il faut considérer en lui, c'est le futur souverain. L'ancienne pédagogie lui parlait surtout de ses devoirs et le punissait quand il y manquait. Désormais il connaîtra ses droits et, soyez tranquille, il en usera. Le temps n'est pas loin que des gamins de quinze ans se présenteront gravement à la barre de la Convention pour la féliciter de ses travaux, et où de tous les points du territoire, il lui parviendra des adresses dans le goût de celle-ci : « Législateurs, que nous sommes heureux de succer (sic) pour ainsi dire en naissant

1. Dans le cours de rhétorique et de logique réunies, on enseignera : • Les principales époques de Thistoire de France, en s'attacbant surtout à faire connaître les révolutions arrivées dans le gouvernement français. On comparera les principes des gouvernements anciens avec la Constitution française ; on fera aussi Tapplication des principes de la morale à la Constitution. >» En d'autres termes, le profe&seur d'histoire sera tenu de faire un cours de droit historique. C'est déjà Tidée du cours de législation des écoles centrales. (Voir plus loin au chapitre des Écoles centrales.)

les principes de notre constitution!.. Nous sommes jeunes encore, il est vrai, mais le républicanisme nous aétédans tous les temps tellement inspiré par notre instituteur que nous avons tous juré de vivre libres ou de mourir. » (Archives nationales.)

L'émancipation de l'enfant, et par ainsi la destruction de toute discipline, c'est .en effet là que tend le projet de Talleyrand et c'est ce qui en fait la faiblesse. L'introduction de la politique dans l'école ne pouvait avoir et n'eut pas, — on le prouvera, — d'autre résultat. Une fois lancée, ridée ne fut pas perdue. La Législative l'hérita delà constituante et la Convention de la Législative. Triste legs et qui n'est pas assurément pour nous donner une haute idée de la clairvoyance de l'évêque d'Âutun. Il était réservé à cet esprit éminent à tant d'autres égards, d'être en pédagogie l'éditeur de la doctrine la plus anarchique et la plus dissolvante.

Législative : le rapport et le projet de Condorcet. — De Mirabeau à Talleyrand l'écart est déjà grand ; de Talleyrand à Condorcet, de la Constituante à la Législative, il y atout un monde. Nous ne sommes plus ici dans le réel et dans le possible; nous voguons en pleine chimère, nous planons dans l'espace à des hauteurs où l'idéologie pouvait seule atteindre. Étrange destinée que celle de ces Girondins : ils traversent la Révolution comme des météores, et n'y laissent d'autre trace de leur passage qu'un merveilleux éclat. Orateurs, écrivains, philosophes, ils brillent dans tous les genres, et vous ne trouveriez pas une œuvre*, pas une solution qui leur appartienne en propre. Avec Mirabeau, la Révolution avait perdu l'esprit le plus politique et le plus organisateur qu'elle ait eu : je cherche vainement

1. A l'exception de la guerre qu'ils voulurent et qu'ils déchaînèrent par calcul et par intérêt. > On nous opposait toujours la Constitution, et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre. • (Brissot, Séance du 3 avril 1793. — Taine : La révolution, !!• vol.)

LBS PROJETS. 81

ce qu'elle perdit en Vergniaud. S'il eût vécu, comme SieyèSy Lamartine eût fait un autre roman, et c'est tout ce qu'il en serait advenu.

Le rapport de Condorcet a plus d'un point de ressemblance avec celui de Talleyrand ; comme lui, il débute par des considérations générales : « L'instruction doit être universelle, embrasser toutes les sciences, assurer aux hommes de tous les âges de la vie la facilité de conserver leurs connaissances et d'en acquérir de nouvelles. » De même aussi que chez Talleyrand, ce qui séduit à première vue chez Condorcet, c'est l'ampleur et la beauté des proportions. Ses divisions sont irréprochables : quatre degrés d'instruction, des écoles primaires, des écoles secondaires, des inslituts, des lycées et, pour diriger tous ces établissements, une société nationale des sciences et des arts. On n'a guère fait mieux de nos jours. Au Heu d'écoles secondaires j lisez écoles primaires supérieures; au lieu d'instituts, collèges; au lieu de lycées, facultés, et vous verrez que cette organisation ne diffère pas sensiblement de la nôtre.

Les écoles du premier degré seront établies non plus au canton, mais dans chaque village de quatre cents habitants; les écoles secondaires, dans chaque district et dans les villes comptant quatre mille habitants. Les instituts seront au nombre de cent dix, un au moins par département; les lycées, au nombre de neuf, dans les centres les plus importants.

Ces quatre degrés d'instruction seront entièrement gratuits. En effet, « si la constitution n'a établi la gratuité que pour le premier degré, le second ne pourrait cesser d'être gratuit sans qu'il en résultât une inégalité favorable à la classe la plus riche, qui paie les contributions à raison de ses facultés et qui ne paierait l'enseignement qu'à raison du nombre d'enfants qu'elle fournirait aux écoles secondaires. »

L*IRfTaUCT10If PODUQUE. G

Quant aux autres degrés, ajoute Condorcet, « il importe à la prospérité publique de donner aux enfants des classes pauvres, qui sont les plus nombreuses, la possibilité de développer leurs talents... L'ordre de la nature n'établit dans la société d'autre inégalité que celle de l'instruction et de la richesse. Plus on répandra l'instruction, plus on affaiblira les effets de cette inégalité. »

Aucune rétribution ne sera donc perçue dans aucune école publique. L'Etat supportera la charge et fera tous les frais de l'enseignement. Cependant, par une contradiction singulière, ce n'est pas lui qui le dirigera. C'est la Société nationale des sciences et des arts^ sorte d'institut, non plus enseignani, comme celui de Talleyrand, mais administrant au moyen d'un directoire choisi parmi ses membres. Cette société aura pour objet de « surveiller Tinstruction générale, » et, dans cet ordre d'idées, une de ses principales attributions sera le choix des professeurs de lycée, qui éliront à leur tour ceux des instituts, lesquels dresseront la liste sur laquelle le conseil et les pères de famille de la commune seront tenus de prendre les instituteurs du premier et du second degré.

En somme, l'instruction publique universelle entièrement gratuite, et cependant indépendante de l'État, formant dans une société monarchique une véritable république se recrutant et se gouvernant soi-même, par des chefs élus, voilà l'organisation rêvée par Condorcet, le plan qu'au nom du comité d'instruction publique il vint proposer à la Législative, le jour môme où cette assemblée discutait la question de la guerre avec l'Autriche. Pour être tout à fait complet, mentionnons encore l'institution, à chaque degré d'enseignement, d'un certain nombre de bourses en faveur des sujets les plus méritants, décorés du nom d'élèves de la patrie.

On sait ce qu'il advint de ce projet magnifique. L'Assemblée législative, où la Gironde était pourtant toute-puis-

sanle, en Qt ce que la Constituante avait fait de celui de Talleyrand : elle l'applaudit fort, en vota l'impression, et ce fut tout. Condorcel n'eut pas à subir de discussion publique, et peut-être est- il heureux pour sa mémoire que cette épreuve lui ait été épargnée. Si séduisant que fût son système, on doit croire en effet qu'il aurait eu quelque peine à le défendre contre la critique, môme la plus indulgente. Proposer de décréter rinslruction universelle et complètement gratuite, quand la banqueroute était imminente et qu'on allait avoir toute l'Europe sur les bras, était d'une audace ou d'une naïveté vraiment extraordinaire. Visiblement Condorcet manquait de sens pratique. Ce mathématicien doublé d un philosophe calculait mal et pensait faux. Il avait une idée fixe et une passion déréglée : l'idée du perfectionnement indéHni de l'espèce, la passion de l'humanité. Il en était obsédé ; même il en déraisonnait, jusqu'à prédire le jour où la maladie serait supprimée, où la mort elle-même ne serait plus que l'effet de la destruction de plus en plus lenle des forces vitales. « Sans doute, a-t-il écrit quelque part, l'homme ne deviendra pas immortel; maisladistance entre le moment où il commence à vivre et l'époque commune où, naturellement, sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d'être, ne peut-elle s'accroître sans cesse? » Avec une telle tournure d'esprit, Condorcet devait nécessairement tomber dans l'utopie le jour où il se mêlerait de légiférer. Cette âme sensible & l'excès n'était pas faite pour la vie publique :'il n'y faut pas, d'ordinaire, tant de philanthropie.

Aussi, voyez à quelles conséquences extrêmes et néanmoins parfaitement logiques il se laisse entraîner par son idée favorite du progrès indéfini de l'espèce*. Si l'homme

1. • Si le perfectionnement indéfini de Tespèce est, comme je le crois , une loi générale de la nature, l'homme ne doit plus se regarder comme un être borné à une existence passagère et isolée» destiné à s'évanouir après une al ter*

physique est perrectible, l'homme intellectuel et moral l'est bien davantage. Naturellement bon, il faut le livrer à lui-même. Plus il sera libre, mieux il fera son devoir. Donc point de direction; pas de surveillance. L'État n'interviendra dans l'enseignement que comme caissier; il paiera les yeux fermés. Le corps enseignant se recrutera et s'administrera soi-même. Quoi de plus simple? Rien de plus simple, il est vrai, si l'on se place au point de vue et dans la donnée tout optimiste de Condorcet. Rien de plus chimérique et de plus dangereux, si vous prenez l'homme tel qu'il est avec ses défauts et ses passions.

Transportez maintenant ces doctrines de l'organisation du corps enseignant à l'enseignement lui-même, et considérez-en les effets. L'erreur de Condorcet est ici plus manifeste encore. Tout à l'heure il se trompait sur l'homme et sur la nature humaine en général ; & présent, c'est sur l'enfant. Il n'en a pas la mesure exacte; il ignore absolument les ménagements qu'exigent de jeunes intelligences; il traite des cerveaux de huit et dix ans comme des cerveaux faits. L'ancienne pédagogie se contentait d'enseigner dans les petites écoles la lecture, l'écriture, un peu de calcul et de catéchisme. Le programme de Condorcet comprend la lecture, l'écriture, l'arithmétique, les éléments de la morale, de l'histoire naturelle et de l'économie politique. Ajoutez à cela des instructions sur les principes du droit naturel, sur la constitution, sur les lois, anciennes et nouvelles, sur la culture et sur les arts « d'après les découvertes les plus récentes ». De religion, bien entendu, pas un mot. L'enseigne-

native de bonheur et de malheur pour lui-même, de bien et de mal pour ceux que le hasard a placés près de lui : il devient une partie active du grand tout, le coopérateur d'un ouvrage éternel. Dans une existence d'un moment, sur un point de l'espace, il peut, par ses travaux, embrasser tous les lieux, se lier à tous les siècles, et agir encore longtemps après que sa mémoire a disparu de la terre. • (Condorcet, Œuvres, t. VII.)

lES PROJETS. 85

ment religieux sera donné « dans les temples par les ministres respectifs des diflérents cultes. » Et notez que ce vaste 'programme est commun aux deux sexes. Car en même temps que la passion du progrès et de la liberté, Condorcet a celle de Tégalilé ; sous le rapport de rinstruction, il ne distingue pas entre Thomme et la femme. Il les soumet au même régime intellectuel ; il leur distribue la même nourriture, sans tenir compte de la diversité de leurs aptitudes et de leurs fonctions. Bien plus, cette nourriture, il entend qu*elle leur soit donnée en commun. Les sexes ne sont-ils pas à tout instant réunis dans la vie? Pourquoi les séparer dans Técole? Loin d'y perdre, les bonnes mœurs gagneront à ce contact journalier. Les sens en seront plutôt « amortis qu'excités. » D'ailleurs, a s'il arrivait que Tinstruction fût écoutée avec trop de distraction parles élèves occupés d'intérêts plus vifs et plus touchants, ce mal serait plus que compensé par l'émulation qu'inspirerait le désir de mériter Testime de la personne aimée. » Ne souriez pas : l'idée de faire de l'amour un principe d'émulation n'appartient pas à notre girondin; elle est d'un autre grand rêveur, de Rousseau. Seulement, l'élève en ce point dépasse le maître. Rousseau veut bien qu'Emile aime Sophie, mais une fois -ses jeunes gens épris l'un de l'autre, il a soin de les séparer; il fait voyager Emile. Condorcet plus hardi, les laisse ensemble; en quoi, peut-être, il est permis de trouver sa pédagogie singulièrement imprudente.

Toutefois, ce n*est pas encore là qu'en est le vice capital. La partie véritablement faible du projet est celle qui traite de l'enseignement dans les instituts. Considérez ce programme : les instituts seront divisés en quatre classes : sciences mathématiques et physiques, sciences morales et politiques, application des sciences aux arts, littérature et beaux-arts. Il y aura dans la première classe un professeur de mathématiques pures , un professeur de ma-

thématiques appliquées, un professeur de physique et de chimie expérimentale et un professeur d'histoire naturelle; dans la seconde, un professeur d'analyse des sensations et des idées, de morale, de méthode et des principes généraux des constitutions politiques,un professeur de législation et d'économie politique, et un professeur de géographie et d'histoire philosophique des peuples ; dans la troisième, un professeur d'anatomie comparée, d'accouchement et d'art vétérinaire, un professeur d'art militaire et un professeur des principes généraux des arts et métiers ; dans la quatrième, un professeur de théorie générale et élémentaire des beaux-arts, un professeur de grammaire générale, un professeur de langue latine et, par exception «dans quelques instituts», de langue grecque, enfin un professeur de langues étrangères. Soit, au résumé, deux professeurs et deux cours de lettres proprement dits sur quatorze. Voilà la part des humanités dans ce programme d'enseignement secondaire. Dans sa prédilection pour les sciences, Condorcet ne va pas tout à fait jusqu'à supprimer le latin, mais il en réduit l'étude à la plus simple expression. Il lui suffit ce de mettre les élèves en état de lire les livres vraiment utiles écrits dans cette langue», et c'est de très bonne foi qu'il nous dit quela connaissance «approfondie des littérateurs anciens serait plus nuisible qu'utile. » « Former la raison, le jugement, apprendre aux jeunes gens la vérité, faire des hommes modernes, adapter les intelligences aux nécessités du temps présent, » n'est-ce pas là le but de l'éducation? « Or, les livres des anciens sont remplis d'erreurs; les coutumes, les mœurs auxquelles ils font allusion sont tout à fait différentes des noires. » La belle raison ! Quoi ! parce qu'il y a dans Virgile et dans Lucrèce des erreurs de physique et d'astronomie, il faudrait proscrire les Géorgiqnes et \^De Rerum N atnra ! QwoW pour faire des hommes, des citoyens, une

page de Sénèque ou deCicéronne vaudrait pas une démonstration mathématique! Pour élever une intelligence, orner un esprit, en dehors des sciences et des vérités positives, il n'y aurait rien d'actif ni d'efficace, ni les vérités morales, ni les grands exemples, ni les beautés littéraires, ni Téloquence, ni la poésie ! Que sont ces choses auprès d'un bon cours d'accouchement ou d'art vétérinaire? Vraiment, la pensée deCondorcet se traîne ici dans une région singulièrement basse, et sa vue nous paraît bien courte ; elle n'embrasse qu'un des côtés et le plus petit de la question, le côté extérieur ; elle ne saisit pas, — le mot est de Michelet, — « ce qu'on peut appeler le fond, la substance, l'âme de l'éducation. » Or, ôtez cela, que reste-t-il ? Une pédagogie bornée dans ses moyens comme dans son but, sans profondeur et sans élévation, superficielle, tout ensemble orgueilleuse et terre à terre, un système où nulle part on nesent la force d'une grande idée morale. Dans le projet de Uirabeau, dans celui de Talleyrand, malgré bien des défauts, celte idée, l'idée spiritualiste, sinon religieuse, apparaissait encore. Chez Condorcet, il n'en est plus vestige -.l'athéisme ne se déclare pas encore ouvertement; il prend un masque et s'appelle Tesprit scientifique. Mais il rejettera bientôt ce déguisement, et c'est un girondin, Jacob Dupont, qui le premier, dans la Convention, osera leconfesser'.

1. Dans la séance du 14 décembre 1792. On discutait le plan du premier comité dMnstruction publique. > Croyez- vous donc, s'écria Jacob Dupont, en réponse à Durand-Maillane, qui avait soulevé la question de l'enseignement religieux, fonder et consolider la République française avec des autels autres que ceux de la patrie, avec des emblèmes et des signes religieux autres que ceux des arbres de la liberté ! > De nombreux applaudissements s'élèvent dans toute rassemblée et dans les tribunes. Quelques membres s*agitent avec violence. On demande que les évêques qui interrompent soient rappelés à l'ordre. — ■ Vous nous prêchez la guerre civile, s'écria l'abbé Audrein. ■ — « La nature et la raison, continue Jacob Dupont, voilà les dieux de l'homme, voilà mes dieux.... Je Ta vouerai de bonne foi à la Convention, je suis athée. » Cette profession de foi fit beaucoup de bruit, non

Convention : le projet de Lanthenas. — Il faut rendre à la Convention la justice qui lui est due: en fait d'instruction publique, jamais en France assemblée n'a remué plus d'idées et u*a déployé plus d'activité. Du premier au dernier jour, elle n a cessé de poursuivre, avec une infatigable persévérance, le travail d'organisation qu'elle avait entrepris. Rien ne put Ten détourner, ni la guerre étrangère, ni la guerre civile, ni la terreur ; au milieu des plus terribles conjonctures, elle sut toujours réserver à cet objet une part de son attention et de ses soins. Après la flnance et Tarmée, on peut dire qu'elle n'eut pas de préoccupation plus vive et, parmi tous les projets qu'elle discuta, il en est certes qui ne méritent pas le profond oubli où ils sont tombés. De ce nombre est le plan élaboré par le premier comité d'instruction publique et présenté dans les premiers jours de décembre 1792. A cette époque, l'élément girondin dominait encore, et ce fut un girondin, Lanthenas, qu'on chargea du rapport. C'est assez dire qu'il ne faut pas s'attendre à trouver là rien de bien neuf et d'original. Lanthenas n'est que l'écho de Gondorcet et il ne s'en cache pas : a Votre comité, dit-il au début de son rapport, a pris pour base de son travail le plan offert à l'Assemblée législative, au nomde son comité d'instruction publique.» En effet, la ressemblance est manifeste : l'article premier du projet de Condorcet disposait : « Dans les écoles primaires, on apprendra à lire, à écrire, on y enseignera les règles de l'arithmétique, les premières connaissances morales, naturelles, économiques, nécessaires aux habitants des campagnes. » L'article 2 du projet de Lanthenas est ainsi conçu : « Dans les écoles primaires, on apprendra à lire, à écrire; on y enseignera les règles de l'arithmé-

seulement en France, mais en Europe, où elle passa pour une opinion col* lective. C'est une chose remarquable, en effet, qu'en matière religieuse, les idées les plus avancées, les propositions les plus radicales sont presque toujours venues de la Gironde.

lique et les premières connaissances morales, naturelles, économiques. » L'article 7 du projet de Condorcet prescrivait à l'instituteur de faire tous les dimanches une instruction publique ou conférence ayant pour objet : 1° de rappeler les connaissances acquises dans les écoles ; 2® de développer les principes de la morale et du droit naturel ;3<' d'enseigner la constitution et les lois nécessaires à tous les citoyens, d'annoncer et d'expliquer les lois nouvelles; 4*' de donner des connaissances sur la culture et les arts, d'après les découvertes nouvelles. L'article 7 du projet de Lanthenas est libellé dans des termes presque identiques. La seule différence à noter, c'est qu'il n'est plus question, et pour cause, dans le texte de Lanthenas, de la constitution.

Une des idées les plus chères à Condorcet était ce que nous appellerions aujourd'hui la séparation de l'école et de l'église. Il voulait que « la religion fût enseignée dans les temples par les ministres respectifs des différents cultes. » Lanthenas traduit ainsi : « L'enseignement devant être commun à tous les citoyens sans distinction de culte, tout ce qui concerne les cultes religieux ne sera enseigné que dans les temples. » Ajoutons, pour terminer ce rapprochement, que Lanthenas emprunte encore à Condorcet son système de distribution des écoles primaires.

Il s'en faut toutefois que les deux projets aient la même importance et la même étendue. Condorcet, dans son amour immodéré du progrès, s'était figuré que l'organisation de ses quatre degrés d'enseignement (écoles primaires, secondaires, instituts, lycées) pourrait être menée de front. Plus modeste, le plan de Lanthenas n'a trait qu'aux écoles primaires. « Lecomité chargé de cette partie n'a pas voulu, dit le rapport, différer plus longtemps de répondre à Timpatience de la Convention. Il a senti combien l'instruction du peuple importait dans ce moment à

la République, et c'est l'organisation des écoles primaires qu'il vous propose avant tout de décréter. Les autres branches se développeront après. »

L'idée n'était pas mauvaise; elle était surtout très pratique, et si la Convention l'eût adoptée, si, comme le lui proposait son comité, elle avait pris la résolution de procéder par ordre, on doit croire qu'elle se serait épargné bien des peines et des mécomptes Malheureusement, au lieu de porter sur ce point et de le fixer, la discussion du projet de Lanlhenas s'égara dans les généralités et tourna vite à la violence. On a vu la profession de foi de Jacob Dupont. Un autre girondin, Ducos, eut aussi contre les prêtres une bien étrange sortie. Comme on lui représentait les motifs d'économie qu'on pouvait déjà faire valoir en faveur des frères de la doctrine chrétienne: « Pour moi, s'écria ce fanatique, j'aimerais mieux ruiner le trésor que de pervertir et de corrompre l'esprit public. C'est par raison, non par économie, que je suis peu disposé pour les prêtres: je me rappelle à leur sujet l'histoire de ce joueur de flûte ancien qu'on payait simple pour jouer et double pour se taire, car il jouait faux. » On pense bien qu'un débat monté à ce diapason ne pouvait aboutir ; l'intervention hautaine et brutale de Marat y mit fin*, et le principe seul du projet fut admis et volé en ces termes : « Les écoles primaires forment le premier degré d'instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l'enseignement dans les écoles s'appelleront instituteurs. »

Le projet de Lakanal. — Ce vote est du 12 décembre

1. « Quelque brillants que soient les discours qu'on nous débite ici sur cette matière, dit Marat, ils doivent céder la place à des intérêts plus urgents. Vous ressemblez à un général qui s'amuserait à planter et à déplanter des arbres pour nourrir d^ leurs fruits des soldats qui mourraient de faim. Je demande que l'assemblée ordonne Timpression de ce discours, pour s'occuper d'objets plus importants. »

1792; dans les six mois qui suivirent, de janvier à juin 1793, à part un rapport d*Ârbogast sur les livres élémentaires, on ne trouve aucun fait saillant à relever. C'est le moment de la grande lutte entre la Gironde et la Montagne; les deux partis sont aux prises. Pendant ce duel à mort, le comité d'instruction publique continue ses travaux; mais, livré lui-môme aux plus violentes dissensions, il ne parvient pas à formuler un nouveau projet; son rôle d'ailleurs se trouve sensiblement diminué par la création (6 avril 1794) du Comité de Salut public, et ce n'est que le 31 mai qu'il rentre en scène avec un nouveau projet qu'on pourrait appeler le projet de la plaine ou du centre, car il eut pour inspirateurs deux des membres les plus importants de ce groupe, Sieyës et Daunou, et, pour rapporteur, un des hommes les plus modérés de la montagne, Lakanal.

La collaboration de trois esprits aussi distingués ne pouvait être infructueuse : le projet dont Lakanal donna lecture à la Convention le 26 juin 1793 est, en effet, sensiblement supérieur aux précédents. Sans doute il n*a ni les belles proportions du plan de Talleyrand, ni l'envergure et les audaces de celui de Condorcet; mais il est infiniment plus pratique et plus mesuré. En voici du reste les principales dispositions: Il y aura une école par mille (et non plus quatre cents) habitants (art 2). Les écoles seront divisées en deux sections, une pour les garçons, une pour les filles; en conséquence, il y a un instituteur et une institutrice (art. 5). Il y a auprès de chaque administration de district un bureau d'inspection chargé de la surveillance et de la partie administrative des écoles nationales (art. 6). Ce bureau est composé de trois commissaires nommés par le conseil d'administration du district et pris hors de son sein (art. 9.) Les instituteurs et les institutrices des écoles nationales sont examinés et élus par le bureau d'inspec-

tien, et leur nomination ratifiée par Tadministration du district (art. 9). Il y a auprès du corps législatif, et sous son autorité immédiate, une commission centrale d'instruction publique chargée « d'arrêter une méthode uniforme d'enseignement, les règlements généraux fixant les devoirs des instituteurs et des institutrices, le régime et la discipline des écoles, et de les administrer par l'intermédiaire des bureaux d'inspection (art. 17). » L'éducation que la nation donne aux enfans de la République est en môme temps intellectuelle, physique, morale et industrielle; en un mot, elle embrasse tout l'homme (art. 22). Les premières leçons de lecture et d'écriture sont données par Tinstitutrice aux enfants de l'un et de l'autre sexe. Après ce premier enseignement, les garçons passent aux mains de l'instituteur (art. 23). Dans l'une et Tautre section de chaque école nationale, on achève de perfectionner les enfants dans la lecture et l'écriture; on enseigne les règles de l'arithmétique et les premières connaissances de géométrie, de physique, de morale et d'ordre social (art. 24). Les élèves des écoles nationales sont instruits dans les exercices les plus propres à entretenir la santé et à développer la force et Tagililé du corps (art. 25), etc. Suivent plusieurs articles relatifs à cette partie de l'éducation, si négligée de nos jours encore. Citons enfin cette énergique déclaration : « La loi ne peut porter atteinte au droit qu'ont les citoyens d'ouvrir des cours et des écoles particulières et libres sur toutes les parties de l'instruction et de les désigner comme bon leur semble. »

Certes, toutes ces dispositions n'étaient pas également heureuses, et l'on pourrait aisément en critiquer plusieurs; mais il y en avait aussi dans le nombre d'excellentes. Le projet de Lakanal est le premier où Ton trouve l'inspection des écoles sérieusement organisée. L'institution d'une commission centrale dénotait un véritable

sens admiDistratif et une réelle intelligence des besoins de renseignement. Le programme était aussi mieux entendu^ de proportions plus raisonnables, moins surchargé que celui de Condorcet de matières inaccessibles & de jeunes esprits. La polilique y jouait un moins grand rôle. La Convention, pourtant, fit un fort mauvais accueil au travail de son comité. Aux Jacobins, un des orateurs les plus écoutés de la Montagne, le savant Hassenfratz, l'avait déjà dénoncé comme entaché d'aristocratie*. L'apparition du fameux écrit posthume de Lepelletier de Saint- Fargeau l'acheva. Sur la proposition d'un membre que le procès-verbal ne désigne pas, on décida de nommer une commission de six membres chargée de présenter sous huit jours un projet de décret sur l'instruction publique. C'était rejeter implicitement le projet de Lakanal et dessaisir le comité. La nomination de Robespierre en qualité de commissaire vint encore aggraver cette mesure. L'essai de Lepelletier de Saint-Fargeau. — L'essai de Lepelletier n'a par lui-même aucune valeur pédagogique; c est un mauvais pastiche, un mélange de rudesse Spartiate et d'idéologie platonicienne, avec quelques traits empruntés à Rousseau. On est tout étonné, quand on parcourt aujourd'hui cette pauvre èlucubration, qu'une assemblée d'hommes sérieux ait pu, non seulement en

1. > Il faut que vous sachiez, leur avait-il dit, que Lakanal n'est pas Tauteur, le père de ce projet; c'est le prôtre Siéyès, dont vous connaissez la perfidie. Cet homme s'est conduit avec une constante duplicité ; il a joué l'amoar de la liberté, tandis qu'il était gangrené d'aristocratie.... Il lui a été impossible, malgré toute sa perfidie, de ne pas adopter les écoles primaires' Elles sont divisées en trois parties. Il y a une commission centrale qui doit être composée de douze membres, qui seront renouvelés par tiers tous les ans, et qui sont à la nomination du pouvoir exécutif. D'après le système du prêtre Siéyès, dix-huit ou vingt membres rouleront perpétuellement sur eux> mêmes; ils pourront désigner ceux qui leur plai^^ent, et ils formeront ainsi une coterie particulière, de manière que Tarme la plus redoutable sera entre les mains d'une corporation qui dirigera la république. C'est un nouveau sommet d'aristocratie que Siéyès veut établir à l'instar de la Sorbonne, afin de diriger à son gré l'esprit public

tolérer la lecture, mais encore lui prodiguer de si vits témoignages d'admiration '. Il y a pourtant une raison de ce phénomène; il y en a même deux. La première, c'est l'état mental où se trouvait la Convention lorsqu'elle fut saisie de ce travail. De violences en violences et d'accès en acccès, elle en était venue à ce période où l'esprit a déjà perdu tout sens critique. La seconde est l'intérêt qui s'attache naturellement à la dernière pensée de tout homme qui meurt dans des circonstances tragiques. Si Michel Lepelletier, au lieu de tomber comme Marat sous les coups d'un royaliste, était mort tranquillement dans son vaste et somptueux hôtel de la rue Gulture-Sainte-Catherine', il est fort probable que son essai n'aurait pas excité chez les contemporains tant et de si chaudes sympathies. Le nom du ci-devant marquis de Saint-Fargeau eût simplement figuré parmi ceux des régicides à sa place alphabétique; c*est tout ce que l'histoire aurait pu faire pour ce jacobin millionnaire et titré.

Prenez en effet ce travail et pressez-le tant que vous voudrez : vous n'en ferez pas sortir une idée juste et raisonnable. Tout y est faux et contre nature. Lepelletier ne se contente pas de réclamer l'instruction impérative et forcée, comme on disait alors. « Pour régénérer l'esprit humain, dégradé par les vices de l'ancien régime, » il lui faut l'éducation commune de Sparte. Il enlève à la

1. Ce fut Robespierre qui donna le signal. Chargé par la commission des Six de donner lecture à la Convention du travail de Lepelletier, voici dans quels termes emphatiques il débuta : > Citoyens, votre commission sera bientôt en état de vous présenter iVnsemble du nouveau travail dont vous Tavez chargée. En attendant, elle va vous donner un garant de ses principes, payer un tribut à l'impatience publique en mettant sous vos yeux Touvrage d*un homme illustre qui fut votre collègue. Vous allez entendre Lepelletier dissertant sur Télucation nationale. Vous allez le revoir dans la plus nobli partie de lui-même. En l'écoutant, vous sentirez doublement la grandeur de la perte que vous avez faite. >

2. Issu d'une ancienne famille de robe, Lepelletier de Saint-Fargeau était) après Philippe-Égalité, le plus opulent des membres de la Convention»

famille, au foyer domestique, tous les garçons de cinq à douze ans, toutes les filles de cinq à onze ans, et les enferme dans des maisons nationales pour y ôlre élevés aux frais de TÉlat. Là régnera la plus stricle égalité : rinstruction, les soins, le régime seront les mêmes pour tous. « Les garçons apprendront à lire, écrire et compter; on leur donnera quelques notions du mesurage et de Tarpenlage; on leur apprendra par cœur quelques chants civiques et le récit des traits les plus frappants de rtiistoire des peuples libres et de celui de la Révolution française. Ils recevront aussi des notions de la constitution de leur pays, de la morale universelle et de l'économie rurale et domestique. » — « Les filles apprendront & lire, écrire et compter. Leur mémoire sera cultivée par Tétude des chants civiques et de quelques traits de l'histoire propres à développer les vertus de leur sexe. Elles recevront aussi des notions de morale et d'économie domestique et rurale. »

Mais la principale occupation de la journée, pour Tun comme pour Tautre sexe, sera le travail des mains. Platon ne faisait que des philosophes, Lycurgue des soldats, l'ancien régime des écoliers. La république française fera a des hommes de tous les états. » C'est pourquoi, les garçons « seront employés à des ouvrages analogues à leur âge, » soit à ramasser et répandre des matériaux sur les routes, soit dans les ateliers des manufactures voisines, soit enfin à des travaux qui pourront s'exécuter dans l'intérieur de la maison. Les filles apprendront à filer, & coudre, à blanchir ; elles pourront aussi être employées dans les ateliers.

Il y avait dans les anciens collèges un nombreux domestique. Lepelletier supprime cet abus. Les enfants les plus âgés rempliront & tour de rôle les diverses fonctions du service journalier de la maison : ils seront même tenus d'assister et de soigner un certain nombre de vieillards

OU d'infirmes placés tout exprès dans l'inlérieur ou à la portée des maisons d'éducation.

Enfin ils recevront également et uniformément, chacun suivant son âge, une nourriture saine et frugale, un habillement commode, mais grossier, et seront couchés sans mollesse.

Tel est, dans ses traits généraux, cet essai fameux que tant d'acclamations saluèrent à son apparition et qui a trouvé de nos jours même de hardis apologistes ^ La Convention, disons-le bien vite à sa louange, n'alla pas jusqu'à se l'approprier; elle le renvoya pour être amendé à la commission des six, qui le lui représenta quelques jours après sous une forme adoucie. Il n'était plus question, dans ce nouveau projet, ni des filles, ni de Vohligor lion pour les parents d'envoyer leurs enfants mâles dans les « maisons d'égalité » ; la faculté seulement leur en était laissée. Toutefois, ce ne fut pas encore la rédaction de la commission qui prévalut: après un vif débat auquel Danton prit une part importante, on finit par se mettre d'accord sur cet article unique :

« La Convention décrète* qu'il y aura des établissements nationaux où les enfants des citoyens seront élevés et entretenus en commun et que les familles qui voudront

1. M. Michelet entre autres. La seule critique qu'il adresse à Lepelletier, c'est de n'avoir pas indiqué quelle morale ou enseignerait dans ses maisons nationales. ■ Quel enseignement sérieux, diMl, recommande Condorcet dans son rapport sur Tinstruction, quelle nourriture qui puisse donner à l'Ame la furce vitale et la substance? Un peu de morale et d'histoire. Quelle morale? Il fallait le dire. La société sera eniièrement différente selon la moralité différente que vous mettrez à la base. — Lepelletier de Saint-Fargeau, dans son remarquable plan d'éducation lu à la tribune par Robespierre, est de même ici très bref et très vague. Il adopte, dit-il, les vues du comité sur le choix des études; on donnera aux élèves des principes de morale; on gravera dans leur mémoire les plus beaux récits de Thistoire des peuples libres. *

2, Est-il besoin de dire que ce décret tout platonique ne reçut pas même un commencement d'exécution? Voté le 13 août 1793, il fut rapporté le 19 octobre de la môme année.

conserver leurs enfants dans la maison paternelle auront la faculté de les envoyer recevoir Tiastruction publique dans des classes instituées à cet effet. »

Le projet de Ramme. — La discussion de l'essai de Lepelletier trahissait déj& beaucoup d'inexpérience et un grand désordre d'idées ; cependant, elle n'avait pas été sans éclat. Les membres les plus en vue de la Convention y avaient pris une part active. La période qui suit n'offre à l'histoire qu'une succession de projets incohérents et de débats aussi pauvres de forme que de fond. C'est l'époque des grandes sottises en même temps que des grands crimes. L'extravagance est à Tordre du jour. Les Bazire et les Chabot ont succédé aux Mirabeau et aux Talleyrand, et la tribune retentit de leurs divagations. La Convention n'est plus qu'un grand club, où les déclamations les plus violentes, les motions les plus saugrenues sont seules accueillies avec quelque faveur. Le mot de Coffinhal à Lavoisier caractérise bien ce triste moment. L'illustre chimiste avait demandé la parole: « Tais-toi, lui cria ce malheureux, la république n'a pas besoin de chimistes. » Détruire toutes les supériorités, toutes les aristocraties, « celles des philosophes et des savants ^ » comme les autres, et mettre & la place « la démocratie des sansculottes, » tel est en effet le fond de la doctrine jacobine» le but avoué de ses efforts. Après le roi, les prêtres et les nobles, elle s'attaque aux sciences, aux lettres, à l'art, et les décrète à leur tour; leurs plus illustres représentants vont grossir la liste des suspects.

Le tableau de cette phase de l'histoire de l'instruction publique pendant la Révolution dépasserait de beaucoup les bornes que nous nous sommes assignées, et serait d'ailleurs sans grand intérêt. Qu'importe à la postérité l'opinion d'un Raffron ou d'un Couppé? Les inepties de si

Page 1