Fourcroy en était alors président
Thibaudeau, me paraît plus propre à propager Tignorance, Terreur et les préjugés qu'à répandre les lumières. C'est un gouvernement pédagogique que Ton veut ainsi fonder dans le gouvernement républicain, une nouvelle espèce de clergé. Le comité veut une école primaire, c'està-dire un instituteur et une institutrice depuis quatre cents individus jusqu'à quinze cents, ce qui en donne au moins quatre-vingt mille pour le premier degré d'instruction. Il veut leur assurer à tous un traitemenflxe de 1000 à 2400 fr., ce qui ferait une dépense annuelle de plus de 100 millions. Il propose ensuite une commission d'éducation par chaque district, composée de cinq membres, ce qui augmente encore cette armée de 2750 individus ; ajoutez-y les professeurs des instituts, des lycées, les frais d'établissement de toutes ces écoles. Je demande à tout homme de bonne foi si, avec des institutions de cette sorte, nous ne nous rendrions pas la fable de toute l'Europe...
« Le système de créer des places fixes d'instituteurs et d'assurer leur salaire sans proportion avec leur travail est le moyen le plus sûr de n'en avoir que de mauvais, car alors les hommes ne verront plus que les places et le traitement qui y sera attaché ; ils ne sçrontplus stimulés par l'émulation qui naît de la concurrence...
« D'ailleurs, poursuivait Thibaudeau, ce système n'estil pas effrayant pour la liberté? La Révolution vient de détruire toutes les corporations et l'on voudrait en établir une monstrueuse, une de plus de cent mille indi- Yidus> qui, embrassant, par une hiérarchie habilement combinée, tous les âges, tous les sexes, toutes les parties de la République, deviendraient infailliblement les régulateurs plénipotentiaires des mœurs, des goûts, des usages, et parviendraient facilement par leur influence à se rendre les arbitres de la liberté et des destinées de la nation. L'enseignement libre n'offre aucun de ces abus et contient une foule d'avantages. Aussitôt que la nation
aura dit : a Je paierai à Tinsti tuteur la somme de... pour chaque enfant qui suivra ses leçons, elle encourage les hommes instruits à se livrer aux intéressantes fonctions de l'enseignement; elle donne une prime aux talents et elle assure à la jeunesse de bons instituteurs avec beaucoup moins de dépenses...
ce Abandonnez tout à Tinfluence salutaire de la liberté» & l'émulation et à la concurrence ; craignez d'étouder l'essor du génie par des règlements ou d'en ralentir les progrès en le mettant en tutelle sous la férule d'une corporation de pédagogues, à qui vous auriez donné pour ainsi dire le privilège exclusif de la pensée, la régie des progrès de l'espril humain, l'entreprise du perfectionnement de la raison nationale, qui exercerait une influence dangereuse sur la confection des lois^ leur exécution, leur interprétation, sur les élections, qui dicterait la pensée publique et administrerait l'opinion. »
Ainsi parla Thibaudeau. Fourcroy, qui'prit ensuite la parole, développa la môme thèse en termes presque aussi vifs. Spectacle piquant que celui d'un des futurs organisateurs de l'Université impériale s'élevant au nom de la liberté contre la doctrine de l'état enseignant. « Je crois, dit-il, qu'il y aurait danger à établir des écoles publiques salariées par la nation. Si l'on adoptait les plans d'instituts et de lycées qui ont été tant de fois reproduits sous différentes formes, on aurait toujours à craindre l'élévation d'une espèce de sacerdoce plus redoutable peut-être que celui que la raison du peuple vient de renverser. Solder tant de maîtres, créer tant de places inamovibles, c'est reformer des espèces de canonicats, c'est permettre enfin à des professeurs privilégiés de faire à leur gré des leçons froides que l'émulation ou le besoin de la gloire n'anime plus... Ici, comme dans toutes les autres parties des établissements républicains, la liberté est le meilleur et le plus sûr modèle des grandes choses. Chacun doit avoir le
droit de choisir pour professeurs ceux dont les lumières. Fart de démontrer, tout jusqu'au son de la voix, au geste, est le plus conforme à ses goûts. Laisser faire est ici le grand secret et la seule roule des succès les plus certains... Plus de corporation, plus de privilèges dangereux pour la liberlé. »
Il appartenait au rapporteur du comité d'instruction publique de répondre à ces critiques. Romme, en effet, l'essaya. Il s'appliqua, dit le Moniteur^ « à faire sentir que, décréter la liberté d'enseignement, ce serait entretenir une distinction odieuse entre le riche et le pauvre et laisser celui-ci dans un galetas comme auparavant, » mais il ne paraît pas que ce discours ait fait grande impression : visiblement la Convention était en grande majorité tournée d'un tout autre côté, et ce fut à la presque unanimité que le projet de Bouquier devint le décret du 29 frimaire an H.
Un seul changement, d'importance à vrai dire, y fut introduit : « Les pères, mères, tuteurs ou curateurs poiw*ron( envoyer leurs enfants ou pupilles aux écoles du premier degré d'instruction », disait le texte primitif. Un membre, Charlier, proposa de substituer à cettte rédaction celleci : « Seront tenus d'envoyei^^ » etc. Dans l'état d'esprit où se trouvait la Convention, le sort de cet amendement n'était rien moins qu'assuré; l'énergique intervention de Danton le sauva. On a souvent cité les paroles qu'il prononça dans cette circonstance : « Il est temps de rétablir ce grand principe qu'on semble méconnaître, que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents. » Le vote de la Convention tranchait du même coup deux graves questions, celle de la liberté d'enseignement et celle de l'obligation* ; nouç sommes
1. Elle ne les tranchait, il est vrai, qu'en principe, et Ton verra plus loin que l'article 6 n'eut jamais d'autre importance que celle d'une affirmation toute platonique.
moins avancés aujourd'hui, après quatre-vingt-dix ans d'efforts et de luttes. Comment ce grand résultat avait-il été obtenu? Comment surtout la même assemblée, les mêmes hommes, qui s'étaient naguère si nettement prononcés pour le plan d'éducation de Lepelletier, étaient-ils devenus tout à coup si libéraux? 11 faut chercher l'explication de ce phénomène dans les circonstances au milieu desquelles il se produisit. Lorsque la discussion qu'on vient de résumer s'ouvrit, Robespierre et le comité de salut public venaient précisément de faire, l'un, sa fameuse profession de foi déiste, l'autre, son manifeste « contre les extravagances du philosophisme » et en faveur de la liberté des cultes. On commençait à être las, même aux Jacobins, de la débauche d'athéisme et des exploits de la populace contre le culte et les églises. La déesse Raison avait réconcilié beaucoup de gens avec le bon Dieu. Bref, l'opinion dominante, à ce moment, opinion exploitée par Robespierre avec beaucoup d'habileté, était à la réaction. Le projet de Bouquier bénéficia de ces dispositions : inscrire dans la loi le principe de la liberté d'enseignement, c'était implicitement rendre aux prêtres le droit de tenir école et, dans une certaine mesure, restituer & la religion un peu de son ancien domaine. C'était, pour la Convention, pour les Jacobins, un moyen de se réhabiliter aux yeux de ceux qui leur reprochaient d'avoir livré Dieu luimême en p&ture aux outrages de la foule. On cherchait une occasion, il s'en présentait une; on la saisit.
Le décret du 9 pluviôse an II. — Il y avait longtemps que, de tous les points de la France, on réclamait^ à la
1. La correspondance administrative aui Archives est pleine de ces réclamations. J*en citerai seulement cet échantillon : « Les membres composant le comité de correspondance de la Société populaire aux citoyens les membres composant le comité dlnstruciion publique (germinal an II).
« Citoyens, . « Depuis longtemps les sept têtes de l'Hidre {sic) du fanatisme sont tombées sous la hache de la raison, et ce monstre n'existe plus dans nos con-
Convenlion de nouveaux livres élémentaires*. Les anciens contenaient beaucoup de choses qui n'étaient plus de saison ; imprégnés de l'esprit de Tancien régime, ils semblaient peu faits pour inspirer à la jeunesse l'amour des institutions et des principes républicains. Il en restait d'ailleurs un très petit nombre : le zèle des sociétés populaires et des comités de surveillance en avait fait bonne justice.
Le 4 pluviôse an II, Grégoire, au nom du comité d'instruction publique, saisit l'Assemblée de la question. Son rapport concluait à l'ouverture d'un concours pour la composition de livres élémentaires. Suivait un projet de décret en quatre articles qui fut volé le 9, sans discussion.
Les sujets d'ouvrages indiqués par Grégoire étaient en général assez bien choisis. C'étaient « des instructions pour les instituteurs, des méthodes pour apprendre à lire et à écrire, des notions sur la grammaire française, Tarithmélique, la géométrie, les principaux phénomènes de la nature et la morale républicaine. » Nous ferons cependant une exception à Tégard « des instructions pour la conservation des enfants depuis la gy^ossesse inclusi-
trées. Au culte superstitieux des autels nous avons substitué celui des lois. Mais pour faire succer (stc;aux enfants, avec le lait, l'amour de la patrie, la haine des rois, des nobles et des prêtres, il nous reste quelque chose à désirer. La Convention a décrété que son comité d'instruction serait chargé de procurer des livres élémentaires pour former les jeunes citoyens,... et comme il est du devoir des sociétés populaires, de propager les principes républicains, notre société n'a pas hésité de charger son comité de correspondance de vous demander des livres propres ;\ Tinstruciion publique. • (Arch. nat, M. D. XXXVIIl.)
1. Et que la Convention elle-même avait été saisie de la question par son comité d'instruction publique. En juin 1793, notamment. Déjà, à cette époque, un concours avait été ordonné (13 juin 1793), mais sans résultat. La plupart des ouvrages présentés au Comité avaient été repoussés par lui, « comme étant au-dessous de la médiocrité. * Paroles de Thibeaudeau. (Réimpression du Moniteur^ XIX, 293, et XXI, 151.
vement jusqu'à leur entrée dans les écoles nationales. » L'idée de mettre entre les mains d'enfants de huit à dix ans de petits traités d'hygiène conjugale était assez incongrue, de la part d'un évéque surtout : Maxima debelur puero rev&i'entia. Il arriva plus d'une fois à la Convention d'oublier ce précepte. Un autre de ses membres, Baraillon, ne voulait-il pas qu'on donnât dans les écoles « quelques règles de médecine sur la menstruation, les couches et les suites de couches? » Il est vrai que Baraillon était médecin.
Le décret du 9 pluviôse avait chargé le comité d'instruction publique de présenter une liste des savants etdes gens de lettres qui lui paraîtraient les plus dignes d'être choisis par la Convention comme juges du concours insitué. Les suffrages du comité se portèrent sur « Lagrange, Daubenton, Lebrun, Honge, Richard, Garât, Thouin, Prony, Séryès, Halle, Corvisart, Désorgues, Vandernon et Buache. » Sauf deux ou trois noms peu connus et peu dignes de Tôtre, il y avait là toute une réunion d'hommes distingués, quelques-uns même supérieurs, et auxquels ne manquaient assurément ni la compétence, ni l'autorité. Le résultat, pourtant, fut loin d'être satisfaisant. L'examen des livres présentés au jury dura plus de deux ans et se termina par la distribution d'un certain nombre de prix et de mentions aux auteurs des meilleurs ouvrages. Mais, à part quelques exceptions, il ne parait pas qu'ils aient jamais eu beaucoup de vogue. Le rapport très élogieux qu'en fit Lakanal au ConseildesCinqCentsue réussit pas à les tirer de l'obscurité, et nous verrons bientôt le Directoire occupé d'en faire rédiger de nouveaux.
Détail intéressant: un décret spécial avait confié la composition des éléments de morale républicaine à Bernardin de Saint-Pierre. L'auteur de Paul et Virginie ne vint jamais à bout de sa tâche. On a prétendu qu'il y avait mis de la mauvaise volonté. Peut-être, tout simplement,
craignit-il de ne pouvoir traiter le sujet avec assez d'indépendance et de largeur*?
La commission executive de V instruction pulllique (\^ germinal an II). — Ici se place un fait important et qu'avant d'aller plus loin nous devons mentionner : la suppression des ministères et l'établissement à leur place de douze commissions executives*. Il y avait déjà longtemps que les ministères n'existaient plus que de nom et que la Convention exerçait par ses comités toutes les attributions du pouvoir exécutif. Le comité de salut public jugea le moment venu d'abattre l'institution elle-même et chargea Carnot d'en faire la proposition, accompagnée d'un décret qui fut voté le 12 germinal an II, & l'unanimité.
L'innovation n'était pas heureuse : au lieu de six ministres responsables, on allait avoir, on eut douze commissaires, assistés d'un ou deux adjoints chacun et d'un certain nombre d'employés nommés par la Convention, mais sur la présentation du comité de salut public ; c'està-dire, en réalité, douze créatures de ce comité, douze
1. Il fit de même à l'École normale. Nommé professeur de morale, il ne parut qu'une fois dans sa chaire. Encore fallut-il l'envoyer quérir par des gendarmes. On comprend les h^pugnances de Bernardin de Saint-Pierre, et son biographe, M. Aimé Martin, les a très bien expliquées. « Quelle serait la morale permise en 1794, a-t-il dit? Le simple exposé des principes devenait une satire violente des hommes, des choses et du gouvernement... »
2. 1* Commission des administrations civiles, police et tribunaux; 2* Commission de l'agriculture et des arts;
3*" Commission des travaux publics;
4* Commission des secours;
5* Commission des transports, postes et messageries ;
6* Commission des finances;
7* Commission des armées de terre et de mer;
8* Commission de la marine;
9^ Commission des armes, poudres et mines;
10* Commission des relations extérieures;