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22fr L'INSTROCTION PUBLIQUE ET Lk RÉVOLUTION.

que le professeur était obligé de proportionner son enseignement à la faiblesse de son auditoire et par conséquent de le dénaturer. La correspondance des professeurs de belles-lettres est pleine des plus fortes représentations à ce sujet; tous, ou peu s'en faut, se plaignent de Tétat d*ignorance de leurs élèves et de la nécessité où ils sont de remonter avec eux jusqu'aux premiers principes.

Cette scission des études grammaticales et littéraires était déjà grave et justifierait à elle seule un jugement sévère. Mais que penser d'un plan d'études oii l'histoire, où la langue nationale elle-même étaient reléguées dans la dernière section? Passe encore pour l'histoire; en supprimant Auguste etTrajan, le moyen âge et les papes, François P*" et Louis XIV, il ne devait pas être tout à fait impossible aux professeurs des écoles centrales de remplir en deux ans le vaste programme dont ils étaient surchargés. Mais la langue et la littérature nationale, à quoi pensaient Lakanal et Daunou lorsqu'ils proposèrent, à quoi pensait la Convention lorsqu'elle vota l'article qui renvoyait cette branche d*études à la un des cours ? Ce n'était pas précisément le moyen de révolutionnerle cùdevani français comme le voulait Grégoire, ni desubstituer à la langue de l'esclavage (c'est-àdire du dix-septième siècle) la langue de la liberté. Talleyrand était plus conséquent lorsqu'il inscrivait dans le programme de ses écoles cantonales un cours de langue française. Lui aussi voulait « régénérer» le français de Bossuet qu'il trouvait arriéré; mais du moins s'y prenait-il à temps. Dans son projet, l'enfant n'était pas plus tôt sorti de l'école primaire qu*on le mettait à l'étude de la langue nationale, sans doute aGn d'en finir avec ces odieux patois, « derniers vestiges de la féodalité ». L'idée n'était peut-être pas d'une application très facile; à coup sûr elle était bien dans la logique révolutionnaire. Qu'avait, en effet, reproché tout le dix-huitième siècle aux jésuites? La part essentielle faite au latin et la faiblesse de leur ensei-

gnemenb historique. Et voilà qu'au lieu de réagir contre ces tendances en plaçant rhistoire et la littérature nationales au seuil même des études, la Convention les renvoyait à la fin. Singulière anomalie ! bizarre confusion et qui montre bien de quel singulier mélange d'audace et de timidité étaient faits ces révolutionnaires, et quels pauvres réformateurs ils furent souvent I

Une autre faute où ils tombèrent, fut d'introduire dans un plan d'études du second degré des matières appartenant à l'enseignement supérieur, telles que la grammaire générale et la législation. A dire vrai, pour la première de ces sciences on pouvait invoquer un précédent, celui des Petites Écoles de Port-Royal, et une autorité considérable au dix-huitième siècle, celle du grand Arnauld. N'était-ce pas à lui qu'on devait la première Grammaire générale et raisonnée qui eût paru en France, et n'était-ce pas à l'usage de ses jeunes élèves qu'il avait eu Tidée de rédiger cet ouvrage en collaboration avec Lancelot? Pourquoi donc une innovation signée d'un pareil nom eût-elle paru téméraire? Arnauld d'ailleurs avait eu des imitateurs et des continuateurs, entre autres Gondillac qui, dans son Co^jrs d'études pour l'instruction du jeune duc de Parme, n'avait pas craint de faire une large place à l'analyse des principes du langage. Il y avait là d'illustres exemples qui imposèrent à la Convention et dont elle subit l'entraînement. Toutefois, avec un peu d'attention, elle eût vite connu qu'elle se trompait en donnant autant d'importance à une science aussi stérile et aussi arriérée que l'était la Grammaire générale à la fin du dix-huitième siècle. Perdue dans les abstractions, la grammaire générale n'avait guère fait de progrès depuis Messieurs de Port-Royal. Elle en était encore à la méthode a priori^ bornant presque tout son champ d'observation à l'étude du français et des deux grandes littératures classiques, avec une légère addition d'hébreu, et ne soupçonnait même pas la méthode expé-

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rimentale. Au lieu d'étudier des faits, elle s*était attardée, soit à de vaines définitions, soit à de subtiles analyses où, depuis le commencement du siècle, elle tournait pour ainsi dire sur elle-même, firef, une science sans largeur, sans avenir et, par-dessus tout, sans intérêt pour des enfants, voilà ce qu^un coup d'oeil un peu exercé n'eût pas manqué de saisir et que la Convention n'aperçut pas. Elle imagina de remplacer la logique des anciens collèges par l'étude approfondie du discours et par des considérations à perte de vue sur les différentes parties qui le composent. Étaitce un progrès? Il est permis d'en douter, sans faire tort à Port-Royal. Ses meilleurs amis conviennent qu'avant Grimm, Humboldt, Bopp et Burnouf, la Grammaire générale n'était guère moins hasardée que la physique de Descartes sans les expériences, et « ne pouvait être que provisoire et bien courte comme résultat. » « On ignorait trop de langues, a dit excellemment Sainte-Beuve, trop de familles entières delangues. On construisait avec une simple formule de pensée ce qui présente une quantité de formes et de diversités imprévues dans la nature. Quand on a vu sourdre du sol primitif d'autres langues que le grec et le latin ; quand l'Orient par delà l'hébreu s'est révélé et graduellement est apparu comme versant de toute antiquité, sur ses pentes, les trois ou quatre grands fleuves primordiaux de la parole humaine; quand les anciens idiomes celtiques en leurs fragments brisés se sont découvertS) et qu'il s'est rencontré même des langues compliquées de peuplades barbares, on a reconnu que c'était à recommencer sur un autre plan ; la méthode naturelle des langues a pu naître. »

Sans doute, la Convention ne pouvait soupçonner cette méthode naturelle, ni prévoir la révolution que la connaissance du sanscrit et du zende devait apporter dans la linguistique. Mais, sans être prophète, il semble qu'elle ^ùt pu se dispenser de faire figurer dans son plan d'études

une science aussi peu définitive que la Grammairo générale. Si elle voulait à tout prix emprunter quelque chose à Port-Royal, que ne lui prenait-elle sa logique, à Texclusion du baroco et du baralipton que Sainte-Beuve n'y a pas découverts et qui s'y étalent pourtant tout à leur aise? Cela n'eût pas encore été merveilleux comme couronnement d'études littéraires ; car, suivant un mot bien juste et bien piquant de leur historien, Messieurs de Port-Royal avaient « le style clair et triste* », et leurs ouvrages ne sont pas précisément des modèles de grâce à mettre entre les mains des jeunes gens. Toutefois, à défaut d'un cours complet de philosophie , quelques notions de logique n'eussent pas été déplacées dans l'enseignement des écoles centrales. Ce cours existait déjà dans l'ancienne organisation des études; il fallait le maintenir.

Une partie des observations qui précèdent pourrait s'appliquer au cours de législation. Le mélange du supérieur et du secondaire est ici plus manifeste encore. En effet, ce n'était pas la législation usuelle et pratique qu'on devait enseigner dans les écoles centrales, comme on l'enseigne aujourd'hui dans les écoles professionnelles, c'était surtout la législation politique. L'objet de cet en seignement, c'était de « populariser les grands principes de la morale républicaine. » Lakanal le confesse dans son rapport. Le morceau mérite d'être cité : « Rapprochez de vous, disait-il, les langues principales de l'univers moderne ; ce n'est que par là que la vôtre peut se perfectionner; et vos idées ne s'étendront, ne se rectifieront

1. Sainte-Beuve attribue ce défaut aux habitudes de grammaire générale et à l'abus qu'en faisaient les solitaires : « Cette façon de tout traduire en raison, dit-il, si elle sert la philosophie, court risque de frapper dans une langue beaucoup de locutions promptes, indéterminées, qui, bien qu'elles aient leur raison, ne l'ont qu'insensible et secrète et en tirent plus de grâce. »

que par rimportation de toutes les idées étrangères. Dès lors, la poésie, la musique, Téloqueuce, qui agissent si fortement sur un peuple libre, prendront en France le caractère qu'elles doivent avoir et qu'elles n'ont jamais eu; dès lors, au lieu d'Anacréons, vous aurez des Tyrtées et des Homères, au lieu dlsocrates vous aurez des Démosthènes; surtout si, par vos institutions, les grands principes de la morale républicaine deviennent populaires, et si votre législation sublime cesse d'être la science du petit nombre. »

Cette législation sublime était déjà représentée dans l'école primaire par le catéchisme républicain et la récitation des Droits de l'homme. Il était juste qu'elle eût dans les écoles centrales ses chaires et son enseignement particuliers. Tout s'enchatneet se tient dans ce plan « vraiment géométral >. Ayant mis la politique au premier degré, il fallait bien lui faire sa place au second. La Convention eût manqué de logique en négligeant ce point; il lui importait plus que tout le reste; du moins elle le crut. Grave erreur I En effet, on l'a vu, le cours de législation fut un de ceux qui réussit le moins : il occupe l'avantdernier rang sur le tableau que nous avons dressé. Dès le principe, il fut en butte à d'invincibles méfiances ; il fit peur aux familles. Elles y virent, non sans raison, une sorte d'usurpation de leurs droits, quelque chose comme une main- mise de la puissance publique sur le domaine de la conscience et de l'autorité paternelle. Le problème de la liberté d'enseignement et des droits de l'État apparaît déjà là, posé, comme il l'est encore de nos jours, entre des prétentions contradictoires et difficilement conciliables; pareillement aussi, il se complique et s'aggrave d'une question religieuse.

Dans les ci-devant collèges, l'enseignement religieux occupait une place importante ; on le considérait comme une partie nécessaire de l'instruction. Celle-ci ne devait

pas se contenter de former Tesprit et de faire d'honnêtes gens; il fallait encore et surtout qu'elle contribuât à élever de pieux chrétiens. Tel est le but que le préambule du fameux règlement d'Henri IV assignait aux études.

« La félicité des royaumes et des peuples, est-il écrit dans ce préambule, dépend de la bonne éducation de la jeunesse, où l'on a pour but de cultiver, de polir par l'étude des sciences Tesprit encore brut des jeunes gens, de les disposer ainsi à remplir dignement les différentes places qui leur sont destinées, sans quoi ils seraient inutiles à la République; enfin de leur apprendre le culte religieux et sincère que Dieu exige d'eux, l'attachement inviolable qu'ils doivent à leurs père et mère et à leur patrie, le respect et l'obéissance qu'ils sont obligés de rendre aux princes et aux magistrats. »

Ce préambule, reproduit par RoUin dans son Traité des études, avait été la loi des universités aux dix-septième et dix-huitième siècles, et jusqu'à la Révolution, sauf Helvétius qui voulait déjà remplacer l'enseignement religieux dans les écoles par une espèce de catéchisme moral, toute la pédagogie française en avait pour ainsi dire accepté l'héritage et continué la tradition. RoUin, quelque ami qu'il fût de l'histoire et des lettres latines, n'estimait pas que les maximes et les exemples tirés des meilleurs écrits d'un Sénèque ou d'un Marc-Aurèle fussent suffisants pour développer dans de jeunes âmes le goût de la vertu. Il croyait trop, en vrai janséniste qu'il était, à la perversité de la nature humaine, pour se fiera l'influence moralisatrice des lettres. Il jugeait un peu les anciens à la façon du père Quesnel ; il tenait que la « connaissance de Dieu dans les philosophes païens ne produit qu'orgueil et vanité, et qu'en dehors de la grâce de Jésus-Christ» il n'y a qu'impureté et qu'indignité^ » 6t ne se contentait pas

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