Condillac : Cours d'études, 13 vol. Paris
saignement d'une morale d'état, indépendante de tout dogme, et dont le principal objet était la glorification d'une œuvre tout humaine. Il semble même qu'il n'ait passoupçonné la cause de ces résistances, car, loin d'exhorter les professeurs des écoles centrales à ne se point écarter des saines doctrines spiritualistes, nous le voyons exercer son action dans un sens bien différent. La lecture de la correspondance administrative est, à cet égard, singulièrement instructive. Là, dans ces papiers confidentiels, dégagée des équivoques et de la réserve officielles, la pensée gouvernementale se précise et prend un relief tout à fait inattendu. Que nous sommes déjà loin de Robespierre et de rÊtre suprême 1 L'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses, la vie future, foin de ces vaines croyances et honnis soient les malheureux professeurs qui s'y attardent encore ! Il faut voir comme on les rappelle & l'ordre.
« Citoyen, » écrit le ministre de Tintérieur à la date du 30 thermidor an VIT, et sur la proposition du Conseil d'instruction publique, « Je me suis fait remettre sous les yeux votre lettre du 21 vendémiaire dernier avec les cahiers dictés à vos élèves pendant l'an VI... Je vous dirai que je suis très fâché que vous établissiez formellement que sans l'immortalité de l'âme et les peines et les récompenses dans une vie à venir, les lois naturelles ne seraient pas obligatoires. Elles le seraient et elles le sont de par l'autorité de la nature qui est telle qu'un homme nuit toujours à son bonheur riel, quand il agit contre les vrais principes de la saine morale. D'ailleurs, comme enfin ce dogme d'une vie à venir n'est pas susceptible d'une démonstration rigoureuse, appuyer uniquement sur lui toutes nos obligations, c'est faire reposer toute la morale sur une base incertaine. Je vous exhorte au contraire à bien faire voir aux jeunes gens que leur bonheur dans ce monde dépend de l'accomplissement de leurs de-
voirs et de leur obéissance aux décisions de la raison ^ » «c Citoyen, » écrit le même ministre (Quinelte) aux professeurs de grammaire générale de Pau*, «j'ai reçu votre lettre du 15 fructidor dernier et avec elle les cinq cahiers qui y sont joints. Je les ai communiqués au conseil d'instruction publique. Le conseil a vu cet ouvrage avec beaucoup d'intérêt... cependant, il a donné lieu à quelques réflexions dont je dois vous faire part. Premièrement, le conseil a regretté que vous ayez donné à votre Traité dCidéologie la forme du Traité des sensations de Gondillac... Secondement, on croit qu'il serait convenable, pour bien des motifs, de ne pas parler de la prétendue preuve que donne Condillac de l'immortalité de l'âme et de l'incompatibilité de la pensée et de l'étendue dans une même substance, et de ne pas entrer dans les détails des perfections de rÉtre suprême. Ce sont choses qui dépassent nos moyens de connaître et qui ne pourront jamais être susceptibles de bonnes démonstrations. Or, le caractère de la nouvelle métaphysique est et doit être de ne traiter que les sujets qui sont évidemment à la portée de notre intelligence '. »
1. Arch. nat., F. 63009. Lettre au sieur Gaudin, professeur de législation à Épinal.