Voir à TAppendice le texte complet de cette circulaire
Un grand nombre de professeurs répondirent à cet appel, et leurs réponses celleclives forment aux Archives un dossier du plus haut intérêt. Il y a là une véritable enquête faite par les intéressés eux-mêmes, après discussion et concert préalable, et d'où se dégage, en un singulier relief, Topinion du corps enseignant sur la question spéciale du concours général et sur l'état de l'enseignement lui-même. Nulle part on ne saisit mieux les lacunes et les vices de la loi de brumaire; nulle part on n'aperçoit plus nettement la nécessité d'une organisation nouvelle. Le défaut d'uniformité des éludes, la liberté des méthodes, le caractère facultatif des cours, tous ces défauts sont représentés avec beaucoup de force dans la plupart de ces réponses et toutes, à part une ou deux, concluent à l'impossibilité d'établir, en l'état, un concours sérieux entre les diverses écoles centrales de la République. Ce n'est pas qu'elles en repoussent absolument l'idée; tout au contraire, elles y applaudissent et en louent fort le ministre, mais elles n'estiment pas que Tapplication en puisse être tentée sans danger.
a Citoyen ministre, écrivent, le 30 floréal an VII, les professeurs de l'école centrale de l'Indre, le projet d'un concours général entre les élèves de toutes les écoles est aussi grand qu'heureusement conçu, et devrait selon votre attente communiquer aux études un mouvement plus vif et une activité nouvelle... Jaloux de coopérer aux vues grandes et bienfaisantes d'un ministre aussi éclairé que juste*, nous regardons ce concours comme un
1. Ces expressions laudatives se relrouvent à chaque instant dans la correspondance des professeurs, mais il ne faut pas trop s'en étonner : c*esl le goût et le style du temps. La Convention avait supprimé les formules de politesse banale qu'on se doit entre gens bien élevés; mais elle n'avait pas supprimé l'emphase, et jamais, sous aucun régime, elle ne fleurit davantage. Il existe aux Archives un grand nombre de pièces en vers et en prose où reviennent constamment les termes les plus outrés : « immortels Montagnards, auguste Convention, respectables Solons d'un peuple magnanime.
â76 L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET LA RÉVOLUTION.
acheminement à une éducation uniforme et nationale; mais ce projet nous parait présenter pour le moment quelques difQcuItés. Nous allons vous les soumettre avec cette franchise que vos lettres nous inspirent :
« P Le défaut d'uniformité de l'instruction;
« 2'» La latitude qu'a chaque professeur d'adopter telle ou telle méthode;
« 3"" La liberté des élèves dans le choix des cours ;
« 4'' L'admission au concours des élèves des pensionnats particuliers qui ne fréquentent pas les cours de Técole, et qui se feront inscrire pour concourir dans une section inférieure à celle de leurs connaissances : ces élèves doivent nécessairement remporter les prix sur ceux de l'école centrale. Ne serait-ce pas donner par là la supériorité à ces maisons d'instruction particulières qui ont jusqu'à présent absorbé une foule d'élèves qui auraient fréquenté l'école centrale?... » (Arch. nat., F. 63009.)
« Citoyen ministre, écrivent, le 22 floréal an Vil, les professeurs de l'école centrale de Loir-et-Cher, le projet d'un concours général entre tous les élèves des écoles centrales nous a paru digne du ministre qui l'a conçu, et fournir un moyen puissant d'exciter la plus grande émulation;
sublimes législateurs,» etc. Ce grossier encens ne déplaisait pas trop aux Brutus de la Montagne. I) leur arrivait même d'encourager les auteurs de ces tristes platitudes. Un citoyen de Caen obtint une mention honorable pour une pièce où se trouvait la stancd suivante :
Sénat majestueux que T Univers admire,
Que j*aime à contempler tes augustes décrets.
Les beaux jours sous tes lois vont s'empresser de luire
Et le Français heureux va chanter tes bienfaits.
La France gémissait sous un vil esclavage,
Ses fils étaient soumis à de honteux tyrans,
Mais de nouveaux Brutus ont conjuré Torage,
La liberté triomphe en dépit des méchants.
Caen... toi démériter de ma chère patrie !
Le premier tu bravas la colère des rois,
Écrasas le serpent de Taristocratie,
Qui jadis dans ton sein fit entendre sa voix.
nous ne pouvons cependant dissimuler que Texécution du projet proposé n'est pas exempte de quelques difficultés; en second lieu, que le mode d'exécution que vous indiquez offre plusieurs inconvénients; enfin, que ses résultats ne sont pas également favorables aux élèves de toutes les écoles...
«L'idée d^établir une lutte académique entre de jeunes rivaux séparés par de vastes intervalles, de mettre aux prises les écoles centrales les unes avec les autres, est sans doute grande et utile; mais pour assurer l'égalité dans les combats, n'est-il pas convenable que les moyens soient les mêmes, que les combattants aient été exercés & manier les mêmes armes? Le succès qu'a obtenu l'institution d un concours général entre les différents collèges dépendant de l'Université de Paris était infaillible, parce qu'alors tous les moyens étaient les mêmes. Les mêmes ouvrages étaient entre les mains ^des professeurs et des élèves; la méthode d'instruction était la même dans chaque collège; les concurrents se présentaient donc au combat avec des armes de la même espèce, puisqu'ils s'étaient exercés de la même manière et sur les mêmes objets d'étude.
« Les écoles centrales n'offrent pas jusqu'à présent la même facilité de moyens pour le succès d'un concours général. Il est quelques parties de l'éducation qui, nouvellement introduites dans l'enseignement, ne donnent pas, au moins pour cette année, l'espoir d'établir une lutte entre les jeunes élèves qui les ont suivies. Tels sont les cours de législation, d'histoire et de grammaire générale... » (Arch. nat.,F. 63011.)
« Citoyen ministre, écrivent, le 22 floréal, les professeurs de l'école centrale du Lot-et-Garonne... vous ne dédaignez point de chercher sous les décombres dégoûtants de Tancien régime quelques vues sages qui, proposées par des âmes philantropiques (sic), n'avaient pu prendre racine sur le sol de la servitude. Transplantées dans le sol
de la liberté, elles ne peuvent manquer d'y prospérer et d'être un témoignage durable de vos soins infatigables, et du coupd'œil exercé qui, dans un amas confus et méprisé d'institutions vicieuses, vous fait distinguer quelques idées utiles.
« C'en fut sans doute une que celle de rendre générales et uniformes les compositions dans tous les collèges de l'Université de Paris... Vous avez cependant senti, citoyen ministre, que cette mesure générale ne pouvait être universelle que lorsque la suite des temps aura donné à tous les établissements d'instruction une marche imposante et uniforme. Lalatitudequelaloidu3brumairelaisseàchaque professeur, en ne fixant que le titre de la science qu'il doit enseigner, a sans doute pour but de laisser plus de liberté au génie, à l'expérience. Mais on ne peut se dissimuler que cette même variété pourra rendre ce concours inaccessible aux élèves de certains professeurs qui, en suivant une marche également bonne, peuvent s'être écartés de la marche de la plupart de leurs collègues.
ce Ce n*est pas la distance des lieux, citoyen ministre, qui oppose les plus grandes difficultés à ce concours... Mais c'est la différence des méthodes, celle même des objets enseignés, et surtout Tinégalité des forces des élèves des différentes écoles.
« Nous croyons devoir, citoyen ministre, vous représenter à cette occasion que l'admission au concours des élèves des établissements particuliers nous paraît devoir entraîner un grave inconvénient : celui, nous osons le dire, de leur présenter un triomphe facile sur les établissements publics. En effet, ces établissements particuliers sont destinés aux enfants des citoyens aisés; ces enfants y arrivant plutôt (sic), ou avec des connaissances plus dé; veloppées que celles des élèves qui entrent aux écoles centrales, peuvent y faire encore des progrès plus marqués, parce qu'ils sont continuellement sous les yeux de
leurs maîtres, et que Tautorité paternelle transmise à ceux-ci leur permet d'employer des moyens coactifs que la loi a sagement refusés aux professeurs des écoles centrales. » (Arch. nat., F. 63011.)
« Citoyen ministre, écrivent, le 28 floréal, les professeurs de l'école centrale de la Lys (Bruges)... nous ne saurions douter des sentiments dont nos collègues des autres départements auront dû, comme nous, avoir été pénétrés à la lecture de votre lettre Ils auront été frappés des traits de grandeur, de noblesse, d'élévation, de civisme et de génie qui en forment le principal caractère... Mais cette concurrence, citoyen ministre, établie entre des écoles centrales dont les cours sont ouverts depuis deux ou trois ans et celles dont l'installation ne date que depuis une ou deux années, ne sera pas, au moins pendant quelque temps, à notre avantage... Permettez-nous aussi de vous le dire, citoyen ministre, il nous paraît impolitique d'admettre au concours général les pensionnats particuliers. Cette mesure semble évidemment contraire aux dispositions de l'arrêté du Directoire exécutif du 27 brumaire an YI, qui exige la fréquentation non interrompue des écoles nationales pour obtenir les emplois qui sont à sa nomination : ce serait faire participer aux récompenses nationales ceux que l'arrêté exclut des emplois...
«Le concours est aussi bien difflcile, citoyen ministre, en ce qu'il faudrait supposer une uniformité, une cohérence dans renseignement des écoles centrales, ce qui malheureusement est encore à désirer. » (Arch. nat., F. 63012.)
«Citoyen ministre, écrivent, le 25 floréal, les professeurs de l'école centrale du Mont-Blanc, nous avons lu votre lettre du 10 germinal dernier, avec tout l'intérêt qu'elle doit inspirer. Nous y avons retrouvé le ministre éclairé et plein de zèle pour la prospérité de l'instruction publique. Nous connaissons depuis longtemps les soins que vous prenez avec s uccès pour étendre parmi vos
concitoyens l'empire des lettres, de la philosophie et des vertus ; nous connaissons la vigilance paternelle que vous apportez dans la partie importante de votre ministère qui vous met & la main le timon régulateur de Téducation nationale des Français... Mais un mûr examen nous a fait découvrir dans votre projet des inconvénients de plus d'une espèce...
«En accordant qu'il serait peut-être possible au milieu de quelques cours qui ne différeraient que par la méthode, de saisir les points de contact de ces rayons divergents, nous observerons que chaque professeur étant resté le maître de disposer les matières de son enseignement selon ses vues, il en est résulté qu'un grand nombre de cours du même genre ne présentent rien de commun. Il est des professeurs qui se sont fait de la tâche qui leur était imposée une idée absolument opposée à celle des autres. La classe de grammaire générale en présente des exemples frappants : quelques professeurs, comme celui de l'école centrale de Chambéry, ont cru qu'il devaient enseigner la logique; d'autres se sont bornés à la grammaire française. Il en est de même de ceux de législation dont quelques-uns donnent les principes de la morale universelle, sur lesquels doivent reposer les institutions sociales et politiques, tandis que d'autres ne professent que le droit civil. Il en est encore de même des professeurs de physique et chimie qui réunissent les leçons de ces deux sciences... tandis que quelques-uns se bornent exclusivement à la chimie... » (Arch. nat, F. 63013.)
« Citoyen ministre, écrivent, le 26 floréal, les professeurs du département de la Somme, ouvrir un concours général entre tous les jeunes citoyens qui ont consacré leurs premières années à l'étude des sciences, des lettres et des arts... est une idée vraiment grande et digne du génie qui se propose de la réaliser... Mais, il faut en convenir, les Écoles centrales sont encore loin de ce qu'elles devien-
dront un jour sous la protection d'un ministre éclairé et ami des lettres. Elles ne reposent pas encore sur des bases assez solides, et lant que ces bases ne seront pas consolidées par une législation permanente, leur édifice ne pourra s'élever avec majesté...
a Nous exprimer ainsi, citoyen ministre, c'est sans doule vous faire connaître la persuasion où nous sommes que votre projet, qui honore un grand protecteur des sciences et des arts, ne peut s'exécuter celle année avec avantage pour l'instruction publique...» (Arch. nat., F. 63016.)
a Ciloyen ministre, écrivent les professeurs de l'école centrale du Cher... ce n'est pas tout que de vouloir une chose, il faut encore s'assurer des moyens de l'exécution. Nous conviendrons que votre plan est en lui-môme très beau; mais vous nous permettrez de vous dire qu'il éprouvera bien des difficultés par l'organisation actuelle des écoles centrales, que vous ne nous paraissez pasavoir bien jugées. Pour remplir vos vœux, elles ont besoin d'une réforme prompte qui écarte tous les obstacles et ne nous laisse que la perspective agréable du succès.
« L'organisation des écoles centrales est toute différente de celle des ci-devant collèges de Paris que vous nous donnez pour exemple. A Paris, comme dans toutes les communes où il y avait des collèges de plein exercice, l'enseignement était gradué; les différents cours étaient liés les uns aux autres et, à part certains objets d'instruction dont une saine philosophie a fait justice, on doit convenir que par leur tenue et la discipline qui s'y observait, ils étaient au-dessus de nos écoles. On ne croyait pas alors que des enfants naturellement volages et dissipés pussent, sans y êlre assujettis, passer de leurs amusemenls à une application sérieuse, et se pénétrer assez de la nécessité de s'instruire pour n'avoir besoin que des représentations amicales de leurs maîtres.
«Dans les ci-devant collèges, chaque élève ne suivait
qu'un cours, et ne pouvait passer à un autre plus élevé qu'au préalable il ne s'en fût rendu digne par ses talents etson application. Aujourd'hui cen'estplus la même chose. On traite les enfants comme des hommes faits, et comme on présume qu'il sont en état de mener plusieurs objets de front, ils ont la liberté de suivre plusieurs cours, ce qu'il font pour l'ordinaire. Il résulte de là une distraction ou, pour mieux dire, une dissipation funeste qui empêche toute espèce de progrès, et ne fait quelquefois de ceux qui sont le plus heureusement doués que de petits merveilleux qui s'imaginent tout savoir. Concluons de là que si les difTérentes classes des collèges de Paris pouvaient, sans réclamation de la part d'aucun, concourir les unes avec les autres, c'est que le temps de l'instruction y avait été le même pour tous et que cette instruction était uniforme.
« Cette observation en amène nécessairement une seconde. Les différents cours que Ton suit dans les écoles centrales embrassent, pour la plupart, plusieurs objets distincts, qu'il est impossible aux professeurs de montrer dans une seule année et pour l'enseignement desquels Tordre à suivre est tout à fait arbitraire; de sorte que... les élèves d'une même classe ne sauraient concourir les uns avec les autres, ayant tous des connaissances disparates et manquant souvent de celles qui leur seraient le plus nécessaires pour se présenter au concours avec quelque avantage...
« Ainsi, citoyen minisire, si vous voulez que votre plan ait son entière exécution, si vous voulez en amener le succès, employez votre crédit à provoquer une autre organisation des écoles centrales... Nous vous le répétons et nous le dirons sans cesse : s'il n'y a point de livres élémentaires pour chaque classe, ou si, pour en tenir lieu, on ne désigne en attendant certains livres avantageusement connus ; si le gouvernement ne s'empresse de
publier un règlement uniforme pour toutes les écoles de la République, qui donne aux maîtres sur les élèves une autorité qu'ils n'ont pas; si le corps législatif, actuellement occupé de l'organisation de Tinstruclion publique, n'établit des degrés pour passer d'un cours à un autre... il est impossible que toutes les classes puissent fournir des sujets au concours... » (Arch. nat , F. 63009.)
Nous pourrions multiplier ces citations, mais elles ont une telle ressemblance, elles se répètent tellement, que nous craindrions en insistant de tomber dans les redites et la monotonie. Seules, en eCFet, dans ce concert, une ou deux voix isolées font entendre une noie discordante: les professeurs de l'école centrale du Doubs, ceux de Técole centrale de Fontainebleau notamment, se déclarent prêts à affronter les chances du concours, non toutefois sans réclamer contre l'admission des pensionnats privés. En ce point, Taccord est absolu entre les professeurs; un môme esprit les anime à l'égard des établissements concurr^'nts, l'esprit de corporation toujours un peu étroit, relevé d'une pointe de jansénisme qui l'aigrit encore. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Quoi qu'il en soit, en présence d'une opposition aussi caractérisée et, il faut le dire, fondée sur d'aussi bonnes raisons, François de Neufchâteau pouvait difficilement persister dans son projet; il l'abandonna donc ou, du moins, l'ajourna, seréservantde le reprendre un peu plus tard lorsqu'avec l'aide du Conseil d'instruction publique, il serait parvenu à triompher de tous les obstacles qui s'opposaient à son exécution.
Ce n'est pas la première fois que le nom de ce Conseil d'instruction publique se trouve sous notre plume. A plusieurs reprises déjà, dans le cours de ce travail, il nous est arrivé d'invoquer son autorité. Le moment est venu de faire plus intime connaissance avec cette ébauche d'une institution qui, à travers bien des vicissitudes et
284 l'instruction PaBLIQQE ET LA RÉVOLUTION.
des changemeDts, s'est perpétuée jusqu'à nos Jours et n'a peut-être pas trouvé sa forme définitive.
Créé par un simple arrêté ministériel en date du 15 vendémiaire an VII, le Conseil d'instruction publique n'avait pas de pouvoirs propres, qu'une loi seule aurait pu lui donner. C'était plutôt un comité consultatif ayant pour mission d'assister et d'éclairer le ministre, qu'un conseil investi d'attributions déterminées. Il avait été simplement chargé — ce sont les termes mêmes du Moniteur — «d'examiner les livres élémentaires imprimés ou manuscrits, les cahiers, les livres des professeurs, » et devait être « sans cesse occupé de perfectionner l'éducation républicaine. »
Quant aux membres dont il se composait, François de Neufchâteau n'avait pas cru pouvoir les prendre ailleurs que dans l'Institut. C'étaient : pour les sciences physiques et mathématiques, Lagrange et Darcel ; pour les sciences morales et politiques, Daunou, Garât, Ginguené, Destuttde Tracy, Jacquemont et Lebreton ; « pour la langue et le goût», Domergue et Palissot. Tous ces choix étaient fort convenables. Les sciences mathématiques et physiques ne pouvaient être mieux représentées que par Lagrange et Darcet, deux des plus illustres savants de l'époque ; les sciences morales et politiques par Daunou, l'auteur de la loi de brumaire, et par Destutt de Tracy. Les titres de Garât et de Ginguené étaient plus spéciaux encore: tous deux avaient été pendant la Convention commissaires de l'Instruction publique ; le premier avait même été ministre de l'Intérieur.
Lebreton et Jacquemont sont moins connus quoique également de l'Institut. Cependant le choix du premier s'explique : chef de la division des Beaux-Arts au ministère de l'Intérieur, Lebreton avait l'instruction publique dans ses attributions, et si Ton en juge par la quantité de notes émanées de son bureau, il ne faisait pas de sa place une sinécure. De Jacquemont, on ne sait que fort
peu de chose : d'abord associé non résidant de rinstitul, il en devint plus tard correspondant. Son seul ouvrage connu est une brochure d'une soixantaine de pages intitulée : Lettres critiques sur le projet de constitution présenté à la Convention nationale par la Commission des Onze y et qui est sans aucune valeur.
Les noms de Domergue et de Palissot appartiennent à l'histoire littéraire. Le premier, grammairien et critique distingué, s'était attaché, dans ses nombreux travaux, à combattre le néologisme et prétendait ramener la langue aux vrais principes. Il avait même, k cet eiïet, fondé un journal et une société^ dont un autre grammairien célèbre, Thurot, était membre. De plus, il professait à Técole des Quatre-Nations.
Quant à Palissot, sa réputation, plus bruyante que solide, tenait à la guerre acharnée qu'avant la Révolution il avait faite aux philosophes, en vers et en prose. Dans sa comédie du Cercle^ représentée devant le roi Stanislas à Lunéville, il n'avait pas craint de mettre en scène, dans une posture assez ridicule, un des dieux du jour, Rousseau lui-môme. Dans ses Petites Lettres contre de grands philosophes^ il s'était permis d'attaquer Diderot. Pour comble d'audace enfin, il avait donné, en 1760, au théâtre Français, une pièce satirique intitulé les Philosophes^ où les encyclopédistes étaient fort maltraités. Ces antécédents réactionnaires désignaient Palissot aux rigueurs du parti jacobin : plus avisé que François de Neufchdteau, il évita cependant la prison pendant la Terreur. Il fit comme bien d'autres : il se rétracta, voici dans quelle occasion. Le Conseil général de la commune lui ayant refusé, sur l'opposition de Chaumette ', un certificat de
1. La Société des amateurs et régulateurs de la langue française.
2. Il faut lire au Moniteur le discours de Chaumette. Chaumelle prend la parole : • Palissot, dit-il, hpmme de lettres dont les productions ont fait
ensation, a laissé moisir sa plume dans son encrier plutôt que d'écrire en
civisme qui lui était nécessaire pour toucher une pension dont il jouissait, notre homme écrivit à Chaumette une lettre dans laquelle il lui rappelait qu'il avait, à plusieurs reprises déjà , fait amende honorable au sujet de sa comédie des Philosophes. A ce prix il eut sa grâce, et même une place, celle d'administrateur de la bibliothèque Mazarine, qu'il échangea bientôt contre un siège au Conseil des Anciens.
Tels étaient les membres du Conseil d'instruction publique, plusieurs illustres, tous, à l'exception d'un seul, connus par de nombreux travaux et d'une compétence incontestable, bien qu'étrangers la plupart à l'enseignement. Bonne en soi, l'institution valait encore par ce choix d'hommes distingués. Cependant, chose étrange, c'est à peine s'il en est resté souvenir. Les historiens les plus complets ne la mentionnent même pas, et, dans ces dernières années, où les questions d'instruction publique ont donné lieu à tant d'écrits et de discours, il ne semble pas que personne ait soupçonné l'existence, à plus forte raison le rôle de cet ancêtre de notre Conseil supérieur.
Ce rôle ne fut pourtant pas aussi effacé qu'on serait tenté de le croire, et, si l'on peut dire que les collaborateurs de François de Neufchàteau ont été de bien hardis réformateurs, il faut du moins reconnaître qu'ils furent pour ce ministre et pour ses successeurs de laborieux
faveur de la liberté... C^est lui qui, semblable à une chenille venimeuse, tenta de souiller la couronne du célèbre Jean- Jacques Rousseau; c^est lui qui ne rougit pas d'insulter à ce sublime et intéressant malheureux dans son iDfâme comédie des Philosophes. Il ose mettre Jean-Jacques Rousseau à quatre pattes en lui faisant manger une laitue. Aoathème aux monslres qui ont enfoncé le fer acéré de la calomnie dans le cœur sensible de Rousseau... En conséquence, je m'oppose à la délivrance du certificat de civisme demandé par Palissot, et puisse cet acte de jusice servir de sacrifice expiatoire aux mânes du célèbre et bon Rousseau, dont la mémoire sera toujours chère aux cœurs bons, sensibles et vertueux. ■ {Moniteur du 15 septembre 1793.)
auxiliaires. Nous avons, dans un précédent chapitre, analysé l'important rapport adressé par eux au ministre de l'intérieur le 16 pluviôse an VIII. Antérieurement à cette date, le Conseil d'instruction publique avait eu l'heureuse idée de rédiger, sous forme de circulaire, un certain nombre d'instructions que s'appropria le successeur de François de Neufchdteau, Quinette. A dire vrai, ces instructions sont encore bien vagues; il n'y faudrait point chercher la rigueur et la précision que nous avons accoutumé de rencontrer dans nos programmes. Mais elles n'en constituent pas moins le plus sérieux effort qui ait été fait, en ce temps-là, pour astreindre les professeurs des écoles centrales à suivre une marche un peu uniforme.
C'étaient, on Ta vu, les cours de grammaire générale, de langues anciennes, de législation et d'histoire qui laissaient le plus à désirer sous ce rapport. Les instructions du Conseil d'instruction publique ou, pour parler plus précisément, les circulaires de Quinette*, ne portent que sur ces quatre branches d'études.
Dans la première, après avoir fait observer aux professeurs de grammaire générale que « beaucoup d'entre eux n*avaicnt pas vu toute l'étendue de l'enseignement dont ils sont chargés, » le ministre leur en marquait en ces termes l'objet : «Le nom de grammaire générale donné à la chaire que vous occupez, ne doit pas faire illusion. On ne pouvait sans doute en choisir un plus convenable, par beaucoup de raisons ; mais quoique préférable à tout autre, il a l'inconvénient de n'exprimer qu'en partie ce que vous devez enseigner; car votre cours doit comprendre l'idéologie, la grammaire générale, la grammaire française et la logique. »
Venaient ensuite quelques réflexions sur la place que le cours de grammaire générale devait occuper entre