CHAPITRE VI
I. — La fédération de 1790. •» Caractère particulier de cette fête. — Sincérité et spontanéité de cette manifestation. — En quoi elle est supérieure à toutes celles qui suivirent. — II. Les fêtes nationales. — Idée de les rattacher à Torganisaiion de l'instryction publique : Mirabeau, Talleyrand, Condorcet, Dounou et la loi du 3 brumaire. — Robespierre spiritualiste et fondateur d'une nouvelle religion. — III. Quatre grandes fêtes : le 14 juillet, le 10 août, le 2i janvier, le 31 mai. — Les fêtes décadaires. ^ David en est le grand ordonnateur. — Sécheresse et grossière lé de ses plans. — Eic^'s du nouveau culie. — IV. Le Directoire. — Son i' tolérance et ses violences administratives et législatives : proclamât! ous, circulaires, lois et arrêtés relatifs à la célébration des fêtes. — La festomanie. ~ Résistance des populations. — Recrudescence du sentiment religieux par en bas et de l'esprit voltairien en haut. — L'idéologie n'en a plus pour longtemps.
De toutes les institutions républicaines, les fêtes nationales sont peul-^tre celles qui choquent le plus aujourd'hui notre raison et notre goût. Mais ce serait s'exposer à de graves erreurs historiques que de juger avec le sang-froid que donne l'éloignement ces manifestations des ardeurs et des passions d'un autre âge. Quand on étudie la Révolution dans ses symptômes et dans ses effets immédiats, on est tenté de la condamner en bloc. Le ridi-
cule ou Todieux y dominent, et Ton a quelque peine à dérnôler dans le chaos d'idées saugrenues ou violentes qu'elle engendra, les nobles et généreuses aspirations par où elle se relève. L'utopie s'y môle tellement à l'esprit de réforme, la sensibilité maladive et nerveuse aux sentiments forts et vrais, Texaltation à la chaleur, tout y est tellement guindé, forcé, poussé au paroxysme, qu*on finit par n'y plus voir que du rouge et du noir. Les tons calmes et doux disparaissent sous les couleurs dures et tranchées. Il est cependant, pour l'observateur impartial, certains aspects du tableau où un œil un peu exercé peut se prendre et se reposer. Par exemple, il y faut une absolue bonne foi. Quiconque aborde un point quelconque de l'histoire de la Révolution avec ses tendances personnelles est perdu. Il y faut surtout une assez grande largeur de vues pour embrasser non seulement les faits eux-mêmes, mais encore pour saisir leurs rapports avec le mouvement d'idées qui les a déterminés ou affectés. C'est, en effet, dans ce mouvement que se trouvent l'origine, l'explication, et souvent aussi l'excuse des phénomènes tantôt grandioses et terribles, tantôt étranges et bizarres qui marquent celte époque. On comprendrait fort mal la plupart de ces phénomènes, on risquerait de les juger sans équité, si l'on ne tenait compte de l'action exercée sur eux par la philosophie du dix-huitième siècle, par les espérances qu'elle avait fait naître et les croyances qu'elle avait répandues dans le peuple. Une de ces croyances, celle peut-être qui avait pénétré le plus profondément dans l'imagination populaire, c'était la croyance à la régénération de l'espèce humaine par la fraternité, a Les jeunes gens sont bien heureux, s'écriait Voltaire, un pied dans la tombe, ils verront de belles choses. » Il semble que cette prédiction avait déjà fait bien du chemin quand la Révolution éclata. Dès le premier moment, elle est dans tous les esprits : de grands
événements vont s'accomplir; un nouvel ordre de choses est né, qui va changer la face du monde; les chaînes qui rivaient le peuple à la terre, les charges qui pesaient sur lui, les barrières que la féodalité avait élevées entre ses divers membres, tout cela va disparaître. L'ancien régime avait un symbole, une manifestation vivante el menaçante: la Bastille. Elle tombe : c'est le signal attendu. Dans ce tragique événement, dans ces têtes portées au bout d'une pique et promenées par toute la ville, le peuple ne voit qu'une chose : le premier acte de sa délivrance. Il exulte et sent tressaillir en lui comme une àme nouvelle; c'est une ivresse, une joie universelle. La France se couvre de fédérations; elles surgissent au même instant, partout; on dirait une génération spontanée.
Pareilles aux éléments, toutes ces forces sont inconscientes ; elles vont droit devant elles ; elles s'agitent, et personne ne les mène. Aucune direction, aucun but, aucune préméditation, rien qu'un grand besoin d'expansion et de mouvement; c'est la période joyeuse et naïve. L'ouverture de la Révolution se fait en musique, au bruit des chants, des danses et des ris ; d'un bout à l'autre de la France on banquette et l'on festoie. L'attendrissement est général, l'espérance immense. On se cherche de villages à bourgs et de bourgs à villes. Aux fédérations locales succèdent bientôt les fédérations départementales. Au fur et à mesure que les anciennes frontières s'abaissent, l'unité, la cohésion s'établissent. L'esprit local et particulariste fait place à l'esprit national. Il y avait naguère un roi, une cour, une noblesse, un clergé, un tiers état, des ordres, des corporations, des gouverneurs, des intendants et des baillis ; c'était toute la France. Il y a maintenant un peuple qui [se croit tous les droits et qui a conscience de sa force. On lui a dit qu'il était le souverain. Et, de fait, il l'est. Tout lui cède. L'exemple vient de Paris, et quel exemple! Une assemblée qui, dès le premier
jour, outrepasse son mandat, s'empare de tous les pouvoirs, encourage l'esprit de révolte, en même temps qu'elle réduit la prérogative royale à sa plus simple expression; un roi sans caractère, animé de bonnes intentions, doux, bienfaisant, humain, mais incapable de suite et de vigueur, trop entiché de ses droits pour les abandonner sans arrière-pensée, et trop faible pour les défendre avec quelque chance de succès ; un roi qui ne sait rien de sa fonction et de son temps, et qui ne retrouvera sa majesté que sur l'échafaud ; une reine imprudente; une noblesse qui ne croit plus en elle-même, en la vertu de ses titres et de ses parchemins, qui applaudit Beaumarchais et qui exalte Voltaire ; un clergé qui, pour un Fénelon, compte cent Rohan ; une armée, belle encore, mais en butte à toutes les sollicitations, enjôlée, circonvenue, démoralisée, qu'on laisse sans ordres et sans direction. Comment à ce spectacle le peuple ne serait il pas tenté de croire que toute puissance et toute vertu résident désormais en lui? Comment n'éprouverait-il pas le besoin de s'affirmer, de célébrer son avènement par quelque manifestation éclatante?
L'idée de la fédération du 14 juillet 1790, ou, pour parler plus précisément, l'idée d'une confédération nationale, est née de ce besoin, non d'un autre. M. Louis Blanc, qui a tracé de ce mouvement un tableau plein de chaleur, en fait remonter l'origine au mois de novembre 1789. H rappelle qu'à cette époque, quatorze villes bailliagères de Franche-Comté ^ conclurent un pacte qui avait pour objet d'assurer la libre circulation des grains et de conjurer la famine déjà menaçante, en combattant l'accaparement. C'est peut-être attacher bien de l'importance à un incident d'un caractère tout local. Le fait déterminant,
1. Arbois, Baume, Besançon, D^Ie, Gray, Lons-le-Saulnier, Orgelet, Ornans, Poligny, Pontarlier, Quingez, Saint-Claude, Salins et Vesoul.
décisif, ce n'est pas en Franche-Comté qu'il se passa. Le Dauphiné peut à bien meilleur droit réclamer l'honneur d'avoir été le théâtre de la première fédération vraiment sociale. Ce fut sur les bords du Rhône, dans la plaine de rËloile, le 29 novembre 1789, qu'eut lieu la cérémonie. Là, venus de tous les points de la province, et réunis autour d'un autel, trois mille gardes nationaux prêtèrent en commun ce serment solennel :
« Nous, citoyens français de Tune et de l'autre rive du Rhône, depuis Valence jusqu'au Pouzin, réunis pour le bien de la cause commune, jurons sur nos cœurs et sur ces armes consacrées à la défense de l'État, de rester à jamais unis, abjurant désormais toute distinction de provinces, offrant nos bras, nos fortunes et nos vies à la patrie, au soutien des lois émanées de l'Assemblée nationale ; jurons d'être fidèles au monarque qui a tant de titres à notre amour; jurons de nous donner mutuellement toute assistance pour remplir des devoirs aussi sacrés, et de voler au secours de nos frères de Paris et des autres villes qui seraient en danger pour la cause de la liberté. «
Le branle était donné : d'autres fédérations s'organisèrent, dans le voisinage d'abord, à Montélimart, à Valence et, bientôt après, un peu partout, à Metz, à Orléans, & Limoges, à Lyon, à Strasbourg; presque toutes dans le mois de mai, le mois des fleurs. A Strasbourg, la fête eut un caractère international et philosophique : des paysans badois s'y mêlèrent ; les prêtres des deux religions, catholique et protestante, se précipitèrent dans les bras les uns des autres et se tinrent longuement embrassés. Ce spectacle attendrit beaucoup la foule. A Lyon, ce fut encore plus imposant. Cinquante mille fédérés sortirent de la ville et se portèrent & une demi-lieue, dans une vaste plaine contournée par le Rhône, où l'on avait élevé un temple à la concorde. Les femmes étaient de la
parade^ marchant en bataillon, Tépée à la main. Au nombre de ces amazones flgurait celle qui devait un jour illustrer le nom de Roland. Ce n'était encore à cette époque qu'une personne romanesque et d'une imagination déréglée, ayant gardé de son extrême jeunesse — c'est elle-même qui l'a dit — ce goût de plaire, « qui soulève un sein naissant et qui fait éprouver une douce émotion aux regards flatteurs dont on s'aperçoit être l'objet. » Elle dut être bien mortifiée, car personne ne la distingua parmi ses pareilles; elle passa complètement inaperçue, • malgré son glaive.
Cependant, il manquait encore au mouvement fédéralif un centre. Paris était en retard : une fois n'est pas coutume. Paris ne s'était pas encore mis en mouvement. Paris s'était laissé devancer par la province. Toutes les pensées, tous les yeux étaient tournés vers lui, et il ne bougeait pas. Gela ne pouvait durer. Le 5 juin, Bailly se présente à la barre de l'Assemblée nationale, accompagné d'une députation de membres de la commune, et lui demande de Qxer au 14 juillet la fédération de tous les corps civils et de toutes les gardes nationales du royaume.
« Nous proposons à nos frères, dit-il, de venir par députés des districts et des départements se réunir à nous dans nos murs, en votre présence, et d'ajouter au serment civique déjà prêté par tous les Français, celui d'être tous inséparablement* unis, de nous aimer toujours et de nous secourir en cas de nécessité, d'un bout du royaume à l'autre... »
Le 7, Talleyrand dépose, au nom du comité de constitution, un rapport sur la forme de convocation des députés, des gardes nationales et des troupes de ligne, et l'Assemblée vote un décret conforme.
Aussitôt l'organisation commence. Des lettres de convocation signées de Bailly sont expédiées à toutes les municipalités de France. Les soixante sections réunies
arrêtent que les citoyens seront invités à déclarer le nombre de fédérés qu*ils peuvent loger. En quelques jours, les inscriptions atteignent un chiffre énorme; < chacun prétend avoir à sa table un frère de province ; il n^est si petit ménage qui n'en réclame un.
Les étrangers eux-mêmes sont gagnés par le mouvement, lis veulent être de la fête, et, par leur adhésion, leur présence, « retendre au genre humain tout entier. » Ils se forment en comité, décident de se transporter à l'Assemblée et chargent leur orateur ordinaire, Anacharsis Gloolz, de présenter leur requête. Excellent choix ; ce baron prussien s'entendait, comme pas un, à déclamer : « Un grand nombre d'étrangers de toutes les contrées de la terre, s'écrie-t-il, demandent à se ranger au milieu du Champ-de-Mars, et le bonnet de la liberté qu'ils élèveront, avec transport, sera le gage de la délivrance de leurs malheureux concitoyens; jamais ambassade ne fut plus sacrée. Nos lettres de créance ne sont pas tracées sur le parchemin, mais notre mission est gravée en chiffres ineffaçables dans le cœur de tous les hommes. » Ne riez pas, c'est le style du jour ; la langue naguère si vive, si claire et si alerte, est devenue lourde, solennelle et métaphorique. L'hyperbole, la prosopopée, les grands mots, tout l'appareil suranné d'une rhétorique pompeuse, déjà si fatigant chez Jean-Jacques Rousseau, Tenvahit complètement. Ce sera bien pis dans quelque temps. Au reste, comment l'hyperbole ne. fleurirait-elle pas en un pareil temps? Tout n'est-il pas hyperbolique, hommes, idées, faits? Cherchez dans toute l'histoire un moment plus extraordinaire, vous ne le trouverez pas. Considérez ce peuple, il est admirable de bonne volonté, d'entrain, d'enthousiasme. Il est vrai que c'est pour lui quil travaille. Mais comme il s'en donne! quel cœur à la besogne, quelle ardeur et quelle émulation! Dès le matin, dit une relation du temps, on voit se diriger
le long des quais, vers le Champ-de-Hars, des groupes d'hommes armés de pioches et de pelles. Ils viennent des quartiers les plus éloignés : du faubourg Saint- Antoine, de la Chapelle, de Ménilmontant; il y en a de toutes sortes et de tout âge. Ce ne sont pas des ouvriers, ce sont des travailleurs volontaires. On leur a dit qu'il manquait de bras : ils accourent, ils s'empressent, c'est à qui passera le premier. « Ici, ce sont les charbonniers ^ ; là, les perruquiers. Les forts de la halle, les porteurs d'eau, les colporteurs n'ont pas voulu rester oisifs; ils se sont tous rendus au Champ-de-Mars... Les invalides témoignent que leurs bras sont encore vigoureux... On a vu des femmes s'atteler à des brouettes... Il n'est pas de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel de la patrie. » Ils arrivent dès les premières heures de la matinée, trois par trois, chantant le Ça ira (pas l'ignoble Ça ira de 93), un Ça ira de circonstance, tout inoffensif et tout anodin, que des jeunes filles pourraient dire. Cela s'appelle le Ca/rillon natio)ial, une vraie chanson de fête, pleine de bonne humeur et de gaieté. Aux chansons succèdent les bons mots, les lazzis et les farces. A vrai dire, elles ne sont pas toutes également drôles. Il y en a, dans le nombre, de lugubres et qui ne sembleraient pas si plaisantes à tout ce monde, s'il était de sangfroid. Voyez, par exemple, les garçons bouchers : leur étendard est sang de bœuf et porte pour tout emblème un large couteau avec cette inscription : « Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers! » Faut-il rire? Involontairement, on pense au petit couteau avec lequel (il y aura bientôt un an), le cuisinier Desnot dépêcha ce pauvre de Launay dans l'autre monde. Allez plus loin : quel est ce charbonnier en manteau court et en rabat, auquel on a lié les mains derrière le dos ? Ce charbonnier,
1. Confédération nationale ou récit exact et circonstancié de ce qui s'est pasié à Paris le 14 juillet 1790.
c'est un tableau vivant; c'est l'aristocratie représentée parTabbé Maury, la noblesse et le clergé prisonniers. Faut-il rire ou songera la lanterne?
Il faut rire : aussi bien tout ce monde est en liesse» et voici venir le grand jour. Il se lève « radieux »... malgré la pluie qui ne cessera de tomber que sur le soir. Dès le matin, chacun est à son poste; cinquante mille fédérés sont assemblés du boulevard du Temple à la porte Saint- Martin. C'est de cet endroit que doit partir le cortège. A huit heures, il s'ébranle, suivant d'abord la rue Saint- Denis jusqu'à la rue de la Ferronnerie, où il s'arrête un instant pour donner un souvenir à la mémoire du bon roi Henri. De là, il gagne la rue Saint-Honoré, le Palais- Royal, le Cours-la-Reine et le quai de Chaillol, où il traverse la Seine sur un pont de bateaux. Tout est prêt pour le recevoir dignement. C'est d'abord, à l'entrée du Champde-Mars, du côté du Trocadéro, un arc de triomphe « décoré, dit la chronique précitée, de tout ce que l'art peut imaginer de plus grand et de plus simple, » & savoir : des guerriers qui prêtent le serment civique; des' hérauts d'armes proclamant k son de trompe la paix universelle; des personnages allégoriques qui semblent s'élancer « à travers mille obstacles » vers un but qu'on n'aperçoit pas bien; enfin un combat furieux entre une femme et une hydre, l'une qui représente la liberté, l'autre la tyrannie ; le tout agrémenté d'inscriptions en prose et en vers.
« Consacrés au grand travail de la Constitution, nous la terminerons. »
Voilà de la prose.
Nous ne vous craignons plus, subalternes tyrans^ Vous qui nous opprimiez sous cent noms différents!
Voilà de la poésie.
Voici maintenant un échantillon de Fart du temps : au milieu du Champ-de-Mars est un autel surmonté d'une croix. Il repose sur un entablement carré qui supporte plusieurs rangées de gradins circulaires destinés aux doyens d'âge des départements. Aux quatre coins, d'énormes encensoirs ; sur les faces latérales, des peintures symboliques,entre autres une Constitution qui ressemble approximativement à la Vierge, bien digne de flgurer à côté de Talleyrand qui ressemble aussi, d'assez loin, à un prêtre. Impossible de trouver un couple mieux assorti. C'est là que La Fayette doit venir prêter serment, après que Tévêque d'Autun aura fini de dire la messe. Il attend le signal en caracolant sur son cheval blanc. Il est tout gonflé de son importance, et tout pénétré de son rôle. 11 le remplit avec l'aisance d'un homme sûr de sa popularité : saluant la foule, & droite, à gauche, avec des airs de majesté. Visiblement, c'est lui le vrai roi de cette fête.
Vautre, témoin un peu contraint .de tant d'allégresse, siège tout au bout du Champ-de-Mars, dans une tribune adossée à l'École militaire, où ont pris place avec lui les membres de l'Assemblée nationale et de la municipalité. Un dais, surmonté d'un drapeau blanc, le protège contre la pluie qui tombe à torrents, comme si, dit un journal du temps, les puissances célestes s'étaient, elles aussi, confédérées contre la fédération. A sa droite, le président de l'Assemblée; la reine, ou plutôt la femme du roi, derrière, avec les enfants, par ordre de M. Bailly. Est-ce aussi par ordre de M. le maire qu'elle porte à son chapeau des plumes aux couleurs de la nation?
Les pauvres gens font ce qu'ils peuvent pour paraître gais. Mais quel effort pour ne pas faiblir au dernier moment, pour rester au diapason jusqu'au bout! On les regarde sans malveillance, avec cette sorte de curiosité, légèrement narquoise, qui est le propre du peuple de
Paris. C'est encore de la confiance, ce n'est plus du respect. Mais qu'il faudrait peu de chose pour retourner celte foule! Louis XVI en a le sentiment; aussi s'étudiet-il à se bien tenir; souriant pendant le défilé, recueilli, sans affectation, pendant la messe, grave lorsqu'il prête son serment, les bras tendus vers l'autel. A ce moment, une clameur immense s'élève dans les airs : c'est la foule électrisée, vibrante, qui jure à son tour; c'est sa voix qui répond à la voix du roi, couvrant de son éclat le bruit des tambours et des canons. La pièce officielle est finie; la pièce populaire commence.
La foule, contenue jusque-là par la troupe, déborde à la fois sur tous les points et se mêle en un tourbillonnement confus, étourdissant, qui la grise. Ce n'est pas de la joie, c'est du délire, de la frénésie, un embrassement général. Les têtes sont parties, les cœurs battent d'une seule et même pulsation ; un je ne sais quoi de magnétique les attire et les enlève ; une mystérieuse communion s'établit entre eux. Vraiment, en cet instant, tous ces hommes sont bien frères; une seule pensée, toute d'amour, d'espérance et d'humanité, les anime. Le pacte est conclu, la fédération consommée!
Il était près de six heures, l'heure du souper, quand tout ce monde commença de se calmer et de s'écouler. Une abondante collation offerte par la ville attendait les députés des provinces à la Muette. Ils s'y rendirent en corps et ne se séparèrent que fort avant dans la soirée. c< Une foule innombrable d'amantes de la liberté, ornées de rubans et de fleurs, vinrent, dit notre relation, doubler la joie des convives. Des bons mots, des chansons, de charmantes agaceries n'ont rien coûté à leur facile abondance. »
Ainsi finit cette mémorable journée du 14 juillet 1790, objet de tant de polémiques rétrospectives et qui, avec Voltaire, semble avoir eu, de nos jours, le privilège de
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faire divaguer, en sens opposé, les plus éminents écrivains. Tantôt glorifiée, tantôt flétrie, elle a rarement été jugée sans parti-pris de dénigrement ou d*admiration. Les uns n'y ont vu qu'une odieuse mascarade; à d'autres, elle est apparue dans Téblouissement d'une apothéose, comme « une vision sublime de l'avenir ^ »^Ceux-ci l'ont maudite, à cause des souvenirs sanglants qu*elle rappelle; ceux-là l'ont chantée, à cause des généreuses aspirations dont elle fut le symbole.
La fédération ne mérite ni tant d'honneur ni tant de sévérité. Ce fut sans doute une fâcheuse inspiration que de choisir l'anniversaire d'un jour d'émeute et de sang pour célébrer la fraternité. Hais faut-il, & cause de ce choix malheureux, se refuser à constater ce qu'il y eut de spontané, d'irrésistible et même de généreux dans cette manifestation unanime ? C'est fort bien de condamner les utopies dangereuses et sanguinaires. Grâce pour celles qui n'ont fait de mal à personne; grâce pour toutes les illusions sincères !
Or, le caractère distinclif de la fête du 14 juillet, c'est une absolue sincérité. Là est son côté vraiment original et topique, sa physionomie particulière; par là, elle est supérieure à toutes les cérémonies froides et compassées qui lui succédèrent au cours de la Révolution. Ils étaient sincères, ces députés venus, souvent à pied, par de mauvais chemins et sans grand argent, des points les plus éloignés du territoire, pour se fédérer dans Paris avec leurs frères des départements ; sincère, ce peuple de Paris, si prompt à s'enflammer pour les choses les plus extrêmes, et qu'on vient de voir à l'œuvre, piochant de ses mains la terre et travaillant nuit et jour, afin que tout soit prêt; sincères, cette assemblée qui, par l'organe de son président, jure fidélité au roi, et ce roi qui jure fidélité à la