Louis Blanc
LES FÉT£S NATIONALES. 307
Constitution; sincère la reine elle-même lorsque, après le serment du roi, elle prit le dauphin dans ses bras, comme pour associer le fils au serment du père^
1. C'est, au reste, un des traits dominaDts de l'époque que cette sincérité de sentiments, et c'est aussi l'explication, sinon l'excuse, de bien des excès, et môme de bien des crimes. La Révolution a eu ses fanatiques, et son culte, chez beaucoup, tenait de la superstition. Le Christ avait bien fait des miracles: pourquoi la nouvelle religion n'en eût-elle pas faitT
Je me reprocherais de ne pas citer, à ce propos, une bien curieuse pi^ce inédite, qui m'est tombée sous la main au cours de mes recherches dans les archives et que voici :
«Archives nat., DXXXVIIL — Liberté, égalité, fraternité.
(c Valenciennes, le 13 nivôse an III de la République.
• Les représentants du peuple près les armées du Nord, Sambre-et-lfeuse et départements frontières :
« Vu la pétition de la citoyenne Magdelaine Bouché, épouse de Jean-Baptiste Hercier, volontaire au l" bataillon du Nord, chargée de plusieurs en-< fans, qui n'échappa qu'avec beaucoup de peine & la férocité des Autrichiens, lors du premier siège de Valenciennes, laquelle vient d'accoucher à Landrecy d'une fîlle portant sous le sein gauche le bonnet de la Liberté, en coul«(ir et en relief, dont la pétition nous a été renvoyée par le Comité do salut public ;
« Vu le rapport du général divisionnaire Jacob, qui a été par nous chargé de vérifier ce dernier fait ;
• Considérant, qu'il résulte du rapport du général Jacob, qu'il est constant que la fille, dont vient d'accoucher la citoyenne Mercier, porte sous le sein gauche le bonnet de la Liberté en couleur et en relief;
m Considérant que le peuple français n'a brisé ses antiques idoles que pour mieux honorer les vertus; que le jour de la liberté, en dissipant les ténèbres mensongères du fanatisme, rend tout leur éclat aux œuvres de la nature, qui s'est plu dans le cours de notre Révolution à nous prodiguer ses bienfaits; que si les miracles inventés par l'imposture sacerdotale étaient accueillis par l'ignorance et la sottise, il n'appartient qu'aux esprits éclairés et à la Raison d'observer attentivement les prodiges variés du moteur secret de l'univers ;
« Considérant que le phénomène dont la fille de la citoyenne Mercier offre le premier exemple prouve, non seulement que la nature aime à marquer de son sceau le règne de l'indépendance, mais encore atteste l'attachement intime que la mère de cet enfant porte aux signes de la liberté ;
« Arrêtent, que sur le vu du présent arrêté, le receveur du district du Ques
C'est à ce caraclëre de boune foi qu'il faut sans doute attribuer la profonde impression que la fête du 14 juillet avait laissée dans l'esprit des contemporains. Un sait que Marie-Joseph Chénier la célébra, dans d'assez pauvres vers d'ailleurs. Ce qu'on sait moins, et ce qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler aujourd'hui, c'est que H. de Fontanes commit, à l'occasion delà fédération , un poème séculaire où se rencontrent les plus pindaresques invocations « aux enfants de la patrie, s'embrassant à la fois sous le même drapeau, » et où la prise de la Bastille est représentée comme la j)lufi noble conquête dont s'applaudit V humanité, BufTon avait déjà dit cela du cheval; il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Un autre personnage devait aussi rencontrer, dix ans plus tard, & propos de la fédération des accents analogues. Le 25 messidor an YIII, Lucien Bonaparte prononçait, au temple de Mars, comme ministre de l'intérieur du premier consul, un discours où l'on peut lire le passage suivant:
« Soudain le feu sacré jaillit et parcourt toutes les veines du corps politique; des millions de bras se lèvent; le mot de liberté résonne de toutes parts...; la Bastille est conquise. Je ne retracerai pas tous les détails de cette fête mémorable, qui Tit naitre dans tous les cœurs le même enthousiasme, de ce jour où, des points les plus éloignés, les Français accouraient au milieu de la plaine voisine. Celte grande époque de la confédération nationale nous réunit pour la onzième fois sous les auspices de la liberté victorieuse. Les plus nobles pensées, les sentiments les plus élevés, les vœux les plus unanimes
noy paiera à la citoyenDe Mercier la somme de quatre cents livres, à titre de secours provisoire.
« Arrêtent en outre que le présent arrêté sera adressé au Comité de salut public et d'instruction publique de la Convention nationale.
« Signé : Rogbb Docos et Jean-Baptiste Lacoste. >
consacrèrent la fondation de cette Tête et doivent accompagner son retour. Nulle image funèbre ne se mêle à son premier souvenir, car elle fut instituée au milieu de la joie, de la concorde et de l'espérance universelles. »
Telle était, sur la fête du 14 juillet, Topinion des con^ temporains les moins suspects d'indulgence pour les crimes et les excès de la Révolution. Qu'on relise les journaux du temps, ils sont unanimes. Dans ce concert, une seule note discordante, et c'est Marat qui la donne Le lendemain de la fédération, il pousse, du fond de sa cave, un grognement de fauve surpris dans son œuvre de nuit par les premières blancheurs d'une matinée d'été. « Pourquoicette joie effrénée? s'écrie-t- il; pourquoi ces témoignages stupides d'allégresse?la Révolution n'a encore été qu'un songe douloureux pour le peuple. » Un songe? peut-être; mais c'est une bonne fortune pour la fédération qu'on ne puisse citer parmi ceux qui l'ont vue qu'un seul témoin à charge» et que ce témoin s'appelle Marat. La désapprobation d'un tel être vaut toutes les apologies du monde.
Tout autre est la physionomie des fêles qui succédèrent & celle de la fédération. Ces fêtes, même les plus accidentelles, comme celle des Victoires qui fut célébrée à l'occasion de la prise de Toulon, n'ont plus rien de spontané; elles procèdent des nouvelles institutions politiques; elles font partie du système, elles se confondent et s'expliquent avec et par lui. 11 fallait bien mettre quelque chose à la place dos solennités du culte catholique suspendues en maint endroit, et des écoles fermés en grande partie. Gomment combler ce vide, comment faire oublier au peuple ses temples, ses prêtres et ces milliers de fonda-
tiens pieuses où ses enfants trouvaient naguère le pain de Tâme? On ne pouvait, du jour au lendemain, réparer tant de ruines, improviser un clergé, des maîtres, un enseignement tout nouveau. Gela demandait beaucoup de temps, de suite et d'efTorts. Mais, ces ruines, on pouvait les masquer, ce peuple, on pouvait Tétourdir. De là l'idée d'instituer des fêtes nationales et de les rattacher à l'instruction publique, d'en faire une espèce d'enseignement en action, parlant à l'imagination de la foule et lui rappelant avec éclat, tantôt les grands événements de la Révolution, tantôt les vertus et les principes républicains. La plupart des historiens ont attribué & la Convention la paternité de cette idée. C'est en effet, dans les premiers jours d'octobre 1792, lors de la formation des comités qui se répartirent au sein de cette assemblée les différents services administratifs, qu'elle se manifeste pour la première fois d'une façon régulière, officielle. Dans la distribution qu'on fit alors, on plaça les fêtes au nombre des attributions du Comité d'intruction publique. C'est à ce comité que sont désormais renvoyés tous les documents, pétitions, procès-verbaux, motions, ou arrêtés relatifs aux fêtes célébrées ou à célébrer sur le territoire de la République. C'est lui qui correspond à ce sujet avec les administrateurs de département, de district et de canton, avec les municipalités et les agents nationaux. Il est censé recevoir l'impulsion de la Convention d'abord, plus tard du comité de salut public, quand ce dernier concentrera tous les pouvoirs; en réalité, c'est lui, sur ce point, qui la donne. Rien de plus curieux et surtout de plus instructif, pour qui veut connaître l'esprit public sous la Révolution, que cette volumineuse correspondance. On y saisit sur le vif et dans un relief étonnant de vérité toutes les inepties qui étaient monnaie courante alors. On y prend sur le fait les sociétés populaires régénérées; on voit leur rôle, on comprend leur action et leur puissance désorganisa-
trice. On assiste à leurs efforts pour édifier sur les ruines de Tancien culte leurs temples en carton pâte et pour substituer aux anciennes croyances je ne sais quel paganisme symbolique, mélangé de souvenirs gréco-romains et d'allusions haineuses contre l'ancien régime. Tout leur est bon, tout leur est prétexte : l'inauguration d'une statue, la plantation d'un arbre de la liberté, une cérémonie funèbre, une ouverture d'école, un passage de troupes. Dans les départements, le Comité d'instruction publique encourage manifestement cette orgie. Au centre, à Paris, il fait mieux : il l'organise. C'est le plus souvent un de se& membres qui présente à la Convention les rapports et projets de décrets concernant les fêtes. Ainsi Léonard Bourdon, chargé de rédiger le programme de la cinquième sans-culottide propose & la Convention, qui y consent, de joindre à cette solennité celle des honneurs funèbres décrétés pour Marat, attendu, dit le rapport, que « le jour consacré à resserrer les liens de la fraternité parmi les citoyens sera celui où les mânes de l'Ami du peuple entreront avec le plus de satisfaction dans le temple de l'immortalité. » Lakanal, Marie-Joseph Chénier, qui faisaient également partie du Comité d'instruction publique, portèrent souvent aussi la parole en son nom. Mais son interprète ordinaire, celui qu'il chargeait le plus volontiers de le représenter et qui s'en acquittait avec le plus de pompe naturelle, c'était le peintre David. Les nombreux rapports qu'on a de lui sont prodigieux de niaiserie. On se demande, en les lisant, comment une pareille somme d'idées saugrenues a pu trouver place dans le même cerveau. Dans tout ce fatras, un seul trait :
« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité d'instruction publique, décrète :
a Art. l*'. Le peuple a triomphé de la tyrannie et de la superstition; un monument en consacrera le souvenir. . « Art. 2. Ce monument sera colossal.
« Art. 3. Le peuple sera représenté debout par une sta* tue.
« Art. 4. La Victoire fournira le bronze. »
Toutefois, ce n'est pas seulement dans ces travaux qu'apparaît la pensée de faire des fôtes nationales une des branches de Tinstruction publique. Il faut remonter plus haut, jusqu'au temps de l'Assemblée nationale, pour en trouver la source. Déjà, dans son travail sur l'éducation, Mirabeau avait placé les fêtes au nombre des objets les plus importants que le législateur eût à régler. Il en voulait de plusieurs sortes, de civiles etde militaires, une seule nationale. Pourquoi celte distinction? On retrouve là ce singulier mélange d'esprit révolutionnaire et d'esprit de gouvernement qui fait de Mirabeau un personnage si divers et si complexe. Le grand orateur était partisan « des images frappantes, des grands spectacles, des émotions profondes », en un mot c^ de tout ce qui saisit l'homme par les sens, le passionne et l'entraîne», et, sous ce rapport, il aimait les fêtes, il croyait à leur vertu patriotique et morale. Mais il se défiait en même temps des grands rassemblements d'hommes. 11 avait vu la fédération et il ne croyait pas que la discipline militaire y eût beaucoup gagné. Il se souvenait du 14 juillet, et il craignait pour l'armée cette contagion de la foule à laquelle les plus solides troupes ne résistent pas. Les premières journées de la Révolution l'avaient fait réfléchir; il était revenu de La Fayette et de lui-même et n'avait plus la superbe assurance de ses triomphants débuts. Manifestement l'homme a vieilli : il est devenu singulièrement circonspect et, s'il ne désespère pas encore du peuple, il prend du moins ses sûretés contre lui. Lisez plutôt' ce projet de décret :
a L'Assemblée nationale, considérant que, chez tous les peuples libres, les fêtes publiques ont été l'un des moyens les plus puissants d'attacher les citoyens à la patrie, de les
unir entre eux par les liens d'une heureuse fraternité,.. . considérant en outre que les devoirs des troupes de ligne différent essentiellement de ceux des autres membres de la société, qu'il est nécessaire que la même différence se retrouve dans leur culte patriotique, mais qu'il ne l'est pas moins d'instituer une cérémonie commune qui les rassemble tous sou.") les étendards de la constitution, décrète qu'il y aura chaque année quatre fêtes civiles, quatre fêles militaires et une grande fête nationale, dans laquelle soldats et citoyens viendront se confondre à la voix fraternelle de l'égalité, et renouveler au nom de tous les départements et de toutes les fractions de l'armée le serment de maintenir l'unité de l'Empire. »
Donc, une fois par an, une fois seulement, le 14 juillet, le peuple et l'armée frai émiseront. Aux autres jours de fête, ils ne se mêleront pas. Encore, voyez quelles précautions. Celte fêle nationale, c'est le Comité d'éducation qui en réglera tous les détails et c'est sous les yeux du Corps législatif qu'elle aura lieu. La police en sera faite par des commissaires du déparlement et de la municipalité. Rien n'est laissé au hasard, & Timprévu, dans ce projet; on y sent, sous chaque mot, une appréhension, à tout le moins un souci.
Est-ce pour obéir à des préoccupations du même ordre que Mirabeau n*avait pas cru devoir faire une place à l'élément religieux dans ses fêtes? On doit le supposer. L'homme qui ne voulait pas do contacts trop fréquents entre la foule et la troupe, ne devait pas souhaiter do « mêler la sévère majesté de la religion chrétienne à des spectacles profanes. » Il y a plus qu'une pointe dirigée contre un collègue dans celte allusion au rôle un peu scabreux joué par Tévêque d'Autun lors de la fédération. Mirabeau ne poussait pas à beaucoup près aussi loin que les Girondins la haine des prêtres et, lorsqu'il tenait ce langage, peu de temps avant sa mort, c'est qu'il entre-
voyait déjà, pour la Révolution, d'autres dangers que la théocratie.
Quoi qu'il en soit, Tidée lancée par Mirabeau ne devait pas se perdre ; elle était, comme on dit vulgairement, dans rair,et nous la retrouvons presque à la même date que le travail sur Téducation, dans le projet de TalleyrandS puis, deux ans après, dans celui de Condorcet, d'où, après bien des vicissitudes et des tâtonnements, elle passa définitivement dans la législation par le décret du 3 brumaire. Les fêtes nationales avaient leur place marquée dans la nouvelle organisation des écoles ; elles y figurent en efTetsous un titre spécial en trois articles*, et c'est en ces tormes enthousiastes que Daunou, dans son rapport, en célébrait l'utilité : « Le plus vaste moyen d'instruction publique est dans l'établissement des Fêles nationales. Là se manifeste et s'anime la nature, dont les livres ne réfléchissent que d'obscures et faibles images lorsqu'ils ne les
1. « L'Assemblée nationale ayant décrété constitationnellement qu'il serait établi des fêtes nationales, mais jugeant que la périodicité pourrait en affaiblir Tintérêt, si elle s'étendait sur un grand nombre, ordonne que deux fêtes seulement seront établies pour tout le royaume : Tune sons le nom de la liberté, qui sera célébrée tous les ans le 14 juillet; l'autre en fafeur de l'égalité, qui sera fixée au 4 août. »
2. Art. 1*'. Dans chaque canton de la République, il sera célébré chaque année sept fêtes nationales, savoir :
Celle de la fondation de la République le 1" vendémiaire; Celle de la jeunesse le 10 germinal; Celle des époux le 10 floréal ; De la reconnaissance le 10 prairial; De l'agriculture le 10 messidor; De la liberté les 9 et 10 thermidor ; Des vieillards le 10 fructidor.
Art. 7. La célébration des fdles nationales consiste En chants patriotiques; En discours sur la morale du citoyen ; £n banquets fraternels;
En divers jeux publics propres à chaque 'ocalité; Et dans la distribution des récompenses.
Art. 3. L'ordonnance des fêtes nationales en chaque canton est arrêtée et annoncée i l'avance par les administrations municipales.
présentent pas sous des aspects faux et corrupteurs.
« Recevez donc au sein de la France, ces brillantes solennités qui offraient jadis aux communes assemblées de la Grèce le ravissant spectacle de tous les plaisirs, de tous les talents et de toutes les gloires. J'ignore s'il est dans les annales du monde des tableaux plus pleins de vie et de sentiment, plus faits pour donner aux humains la conscience de leurs forces et du pouvoir de leurs facultés, plus capables d'imprimer au peuple dessensationsprofondcs, de Tentralner & des pensées grandes et augustes, que ces jeux antiques qui ont attaché aux noms de quelques bourgades des souvenirs immortels. Vous n'avez qu'à le vouloir et ces prodiges vont renaître au milieu de vos départements. »
Singulière illusion chez un esprit cultivé que cette croyance à la régénération d'un peuple chrétien par des spectacles empruntés au paganisme! Pourtant, il ne faut pas troj) s'élonner : le temps était à l'archaïsme, comme à l'emphase, et l'on comprendrait mal la Révolution, si l'on ne tenait compte de l'espèce de tyrannie que les souvenirs de l'antiquité grecque et latine exerçaient alors sur les meilleurs esprits. Rome, Sparte, Athènes, il semble que ces trois noms résument pour les contemporains toute sagesse, toute grandeur et toute vertu. C'est de cette iriple source qu'ont jailli et que se sont répandues sur le monde les idées d'affranchissement et d'égalité qui, après vingt siècles de ténèbres, ont enfin trouvé leur expression dans le mouvement de 1789. Gomment ne pas remonter à cette source sacrée!
Prenez l'un après l'autre tous les écrivains, tous les orateurs du temps, vous trouverez chez eux ce penchant. Il est manifeste chez Boissy d*Anglas dans son Essai sur les FêteSy chez Robespierre surtout dans son fameux discours sur le rapport des idées religieuses et morales avec les principes républicains.
« Il est, disait-il, une sorte d'instruction qui doit être considérée comme une partie essentielle de l'éducation publique et qui appartient nécessairement au sujet de ce rapport, je veux parler des fêtes nationales. Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs ; car les hommes rassemblés chercheront & se plaire, et ils ne pourront se plaire que par les choses qui les rendent estimables. Donnez & leurs réunions un grand motif moral et politique, et l'amour des choses honnêtes entrera avec le plaisir dans tous les cœurs ; car les hommes ne se voient pas sans plaisir.
« L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemblé. On ne parle jamais sansenthousiasme des fêtes nationales de la Grèce... Combien il serait facile au peuple français de donner à ces assemblées un objet plus étendu et un plus grand caractère! Un système de fêtes nationales bien entendu serait à la fois le plus doux lien de fraternité et le plus puissant moyen de régénération. »
Il serait facile d'étendre et de multiplier ces citations, car les textes abondent, mais il n'ajouteraient rien à la valeur de notre démonstration. Le travail de Mirabeau, les projets de Talleyrand et de Condorcet, le rapport de Daunou et la loi du 3 brumaire an lY, rapprochés de l'opi^ nion de Robespierre, sont autant de témoignages irrécusables du rapport intime que la Révolution essaya d'établir entre les fêtes nationales et l'éducation. Cet effort était dans la nature et dans la logique des événements. C'est pourquoi, sans doute, il se résume, se concentre et trouve son maximum d'intensité dans le plus inflexible logicien de la Convention. Robespierre avait au plus haut degré le sentiment que la Révolution ne s'affermirait qu'à la condition de remplacer ce qu'elle avait détruit. Ce qu'il reprochait avec le plus de violence & ceux qu'il appelait
les conjurés, à Brissot et aux Girondins, à la faction d'Hébert, à Danton, « le plus dangereux des ennemis de la patrie; s'il n'en avait été le pluslAche », c'était de n'avoir mis que « le chaos, le vide et la violence » à la place des institutions et dos idées qu'ils avaient détruites. Leur athéisme grossier lui paraissait le comble « de la stupidité. » Il estimait « qu'on ne doit jamais attaquer un cuite établi qu'avec prudence et avec une certaine délicatesse. » Le dévAloppement de ces idées devait nécessairement conduire un cerveau comme celui de Robespierre à la conception d'une religion nouvelle, d'une religion d'État, fondée sur la reconnaissance officielle de TÊtre suprême et de l'immortalité de l'âme, faisant revivre, en ses rites étranges, toute la pompe des cultes proscrits, et, de ces éléments combinés dans une sorte de spiritualisme sentimental et symbolique, formant le système d'éducation le plus propre à élever l'âme du peuple par la glorification de toutes les vertus républicaines.
Comme l'ancienne, la religion nouvelle aura ses quatre grandes fêtes: celles du 14 juillet 1789, du 10 août 1792, du 21 janvier et du 31 mai 1793. La prise de la Bastille, le sac des Tuileries, la mort du roi et la victoire de la Commune sur les Girondins, quels plus glorieux anniversaires ! La République française célébrera, en outre, aux jours de décadis, les fôtes suivantes : A l'Être suprême et à la nature, au genre humain, au peuple français, aux bienfaiteurs de l'humanité, aux martyrs de la liberté, à la liberté et à l'égalité, à la République, à la liberté du monde, à l'amour de la patrie, à la haine des tyrans et des traîtres, à la vérité, à
la justice, à la pudeur, à la gloire et à l'immorlalité, à l'amitié, à la frugalité, au courage, à la bonne foi, a Théroîsme, au désintéressement, au stoïcisme, à l'amour, à la foi conjugale, à Tamour paternel, à la tendresse maternelle, à la piété filiale, à Tenfance, à la jeunesse, à l'âge viril, à la vieillesse, au malheur, à l'agriculture, & l'industrie, à nos aïeux, à la postérité, au bonheur.
Ces fêtes (/^ca^atr68 devaient être organisées suivant un plan général dont la Convention avait, sur le rapport de Robespierre, confié l'élaboration au Comité d'instruction publique réuni, cette fois et vu l'importance <ie la matière, au Comité de salut public. Malheureusement, celte prescription, comme tant d'autres du même temps, ne fut pas suivie d'exécution. Les comités réunis reculèrent, sans doute, devant la difficulté d'une pareille tâche. Ils s'en tinrent à la rédaction d'un certain nombre de program* mes particuliers qui suffisent toutefois à nous donner une idée forl exacte de l'ensemble du système.
Tels sont les deux projets de David sur la fête du 10 août et du 20 prairial ou de l'Être suprême : deux chefs-d'œuvre. Jamais le génie de la liberté n'inspira plus beau galimatias aux pinceaux du grand artiste. 11 faut avoir lu ces morceaux d'un bout à l'autre, pour se faire une idée de l'incohérence et de la pauvreté d'invention qui marquèrent ces fêtes, les plus fameuses de la Révolution après celle du 14 juillet.
La fête du 10 août, ou de l'unité et de l'indivisibilité, devait commencer à l'aurore par des louanges et des hymnes adressés en commun « à l'astre bienfaisant dont la lumière s'étend sur tout l'univers. » Le rassemblement des citoyens eut lieu sur l'emplacement de la Bastille. Là, parmi les décombres, on voyait s'élever la fontaine de la Régénération, représentée par une Nature. De ses fécondes mamelles, qu'elle presse de ses deux mains, jaillit « avec abondance une eau pure et salu-
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taire ». Le président de la Convention s'approche, une coupe à la main et, Tayant emplie, en fait des libations « sur le sol de la liberté », puis la porte à ses lèvres et la vide. Les envoyés des assemblées primaires lui succèdent au pied de la statue ; ils sont appelés par ordre alphabétique, à son de caisse ou de trompe ; & chaque libation, une salve d'artillerie annonce « la consommation de l'acte de fraternité. «
Pendant ce temps, le peuple chante, « sur Tair chéri des enfants de Marseille », des strophes de circonstance, ou lit avec émotion des inscriptions qui lui rappellent la chute du monument de son ancienne servitude. Bientôt il s'ébranle. Le cortège pr^nd la ligne des boulevards. En tète, ouvrant la marche, s'avancent les sociétés populaii^es réunies en corps; elles portent une bannière» sur laquelle est peint l'œil de la sui*veillance pénétrant un épais nuage ». Le deuxième groupe est formé par la Convention nationale. Ses membres tiennent à la main, pour toute marque distinctive, un bouquet de fleurs des champs : on dirait d'une églogue. Huit d'entre eux portent sur un brancard une arche contenant les Tables de la loi : les Droits de l'homme et l'Acte constitutionnel. Autour, une pique dans la main droite, une branche d'olivier dans l'autre, les commissaires des assemblées primaires des quatre-vingt-un départements forment une chaîne figurée par un cordon tricolore, emblème du lien « léger mais indissoluble de l'unité et de l'indivisibilité de la patrie. »
Le troisième groupe est composé de la « masse respectable du souverain ». Ici tout se mêle et se confond, les distinctions s'effacent, les rangs disparaissent, plus d'étiquette ni de hiérarchie. Les autorités sont avec la foule; « de noirs africains » marchent bras dessus bras dessous avec des artisans. Seuls un vieillard et sa chaste épouse ont leur place gardée sur une charrue traînée par leurs
propres enfants, « touchant exemple de piété filiale et de vénération pour la vieillesse. »
Vient ensuite une troupe en armes au milieu de laquelle figure un char attelé de huit chevaux blancs, orné de guirlandes, entouré de citoyens portant des couronnes et de citoyennes qui brûlent des parfums, et suivi d'une musique qui fait entendre des airs belliqueux. Sur ce char, une urne, qui est censée contenir les cendres des héros morts pour la patrie. Derrière, plusieurs tombereaux chargés « des vils attributs de la royauté et de tous les orgueilleux hochets de l'ignorante noblesse », avec cette inscription qu'on lit en gros caractères : « Peuple, voil& ce qui a fait toujours le malheur de la société humaine. »
Ainsi composé, le cortège s'avance à pas comptés, comme une procession. Il s'arrôle un instant à la hauteur du boulevard Poissonnière oii l'attendent, sous un portique, les héroïnes des 5 et 6 octobre, assises sur leurs canons, dans une attitude pleine de crânerie. Elles portent les unes des branches d'arbres, les autres des trophées « en signe de la victoire qu'elles remportèrent sur les servîtes gardes du corps. » En passant devant leur front, le président tend à leur colonel une branche de laurier, puis, d'un geste, les invite & se joindre au souverain. Elles obéissent, et ie cortège reprend sa marche dans la direction de la place delà Révolution. C'est en ce lieu, a c'est à l'endroit môme où est mort le tyran, qu'il convient de célébrer l'immortelle journée du 10 août. » Sur les débris du « piédestal de la tyrannie » s'élève une Liberté ; au pied, un bûcher formé des attributs imposteurs de la royauté. Les quatre-vingt-un commissaires des départements s'avancent chacun une torche à la main. Le feu prend, la fiammc s'élève ; bientôt il ne reste plus du bûcher qu'un amas de cendres. A ce moment de petits oiseaux, parés de faveurs blanches et roses, sont appor-
lées sur le lieu du sacrifice. La cage s'ouvre ; ils s'envolent et« portent au ciel le témoignage de la liberté rendue à la terre. »
Après cette station, le cortège reprend sa marche dans la direction des Invalides, où l'attend un imposant spectacle. C'est lù que tout l'art de David s'est donné carrière. Au milieu de la place on aperçoit, sur la cime d'une montagnC) la figure colossale du peuple français rassemblant, dans ses bras vigoureux, « le faisceau départemental, » tandis que « l'ambitieux fédéralisme, sortant de son fangeux marais, s'efforce d'en détacher quelques portions»; mais le peuple français l'aperçoit, « prend sa massue et le fait rentrer dans ses eaux croupissantes. » La patrie est sauvée.
Cependant, tout n'est pas terminé. David a réservé le Champ-de-Mars pour son finale. Avant d'y entrer, « afin de rendre un hommage éclatant à l'Égalité, »> le cortège passe, en se baissant, sous une guirlande tricolore. C'est le niveau national. « Orgueilleux, courbez la tête. » Un peu plus avant, s'élève, « sous la voûte des cieux, » l'autel de la patrie. Le peuple se range autour. Le président do la Convention y monte et proclame le vœu de la nation française sur la constitution, puis il remet au souverain un faisceau étroitement uni et l'arche qui renferme la constitution, en prononçant à haute voix ces paroles : « Peuple, je place ce dépôt sous la sauvegarde de tes vertus. » A ces mots, la musique éclate en fanfares joyeuses et la foule rompt les rangs. C'est fini.
La fête de l'Être suprême est, aux détails près, la répétition de la précédente : même incohérence de composition, même indigence d'idées. Elle devait aussi commencer à l'aurore. C'est le début obligé de toutes ces fêtes. « A l'aspect de l'astre bienfaisant qui vivifie et colore la nature,» tout les citoyens se lèvent, s'embrassent et se rendent à leur section pour y [atlendre le signal du déparU Les
i.'ixsTnrcTiON prnuguF.. 21
hommes sont sans armes, à l'exception des adolescents de quatorze & dix-huit ans; ils tiennent à la main une branche de chêne. Les femmes sont parées des couleurs de la liberté et portent des bouquets de roses et des corbeilles remplies de fleurs. A huit heures précises, une salve d'artillerie, tirée du Pont-Neuf, annonce que le moment de se rendre au jardin national est arrivé. Les sections s'ébranlent. Dès qu'elles sont rangées autour did l'amphithéâtre élevé pour la Convention, celle-ci parait précédée d'un nombreux corps de musiciens. Son président, Robespierre, la précède. Il gravit lentement les degrés ; puis, se tournant vers la foule, il Tinvite, en quelques paroles, à honorer l'auteur de la nature: « Peuple, s'écrie-t-il, peuple généreux, veux-tu triompher de tous tes ennemis ? pratique la justice et rends à la divinité le seul culte digne d'elle. Peuple, livrons-nous aujourd'hui, sous ses auspices, aux transports d'une pure allégresse ; demain nous combattrons encore les vices et les tyrans; nous donnerons au monde l'exemple des vertus républicaines, et ce sera l'honorer encore. » Il dit, et le peuple aussitôt fait retentir les airs de ses cris d'allégresse. Au bout d'un instant, quand le silence est rétabli, Robespierre se lève de nouveau. A ses pieds, près du grand bassin, s'élève un monument où sont réunis « tous les ennemis de la félicité publique. » Au premier plan, « le monstre désolant de l'Athéisme : » derrière l'Ambition, l'Ègoïsme, la Discorde et la fausse Simplicité. Au-dessus, cette inscription : Seul espoir de Fétranger. « Attention, il va lui être ravi. » Le dictateur s'approche, le flambeau de la vérité & la main. Le groupe prend feu» se tord un instant sous la flamme et puis s'écroule. Cependant, du milieu de ses débris, surgit une Sagesse au front calme et serein, mais toute noire de fumée. (David n'avait pas prévu cela). A sa vue, « des larmes de reconnaissance coulent de tous les yeux, » un chant simple et
joyeux s'échappe de toutes les poitrines. Ainsi linit le premier acte de la pièce.
Au second, la toile se lève sur une procession. Le peuple s'avance en deux colonnes, les hommes d'un côté, les femmes de Tautre, marchant sur des flles parallèles. Entre deux la Convention, entourée comme d'une ceinture d'un ruban tricolore que soutiennent TEnfance, ornée de violettes, l'Adolescence, ornée de myrtes, la Virilité, ornée de chênes, et la Vieillesse, ornée de pampres et d'oliviers. Chaque représentant tient à la main un bouquet de fleurs et de fruits des champs. Au milieu d'eux s'avance, traîné par huit taureaux aux cornes dorées, un char sur lequel « brille un trophée composé des instruments des arts et des métiers et des productions du territoire français. » La marche est fermée par un corps de cavalerie.
Dans cet ordre, on est bientôt au Champ-de-Mars. « Ames pures, cœurs vertueux, c'est ici que vous attend une scène ravissante, c'est ici que la liberté vous a ménagé ses plus douces jouissances. » Au milieu de la plaine s'élève « une montagne immense » qui figure l'autel de la patrie. Sur sa cime, s'élève fièrement l'arbre de la liberté. Les représentants s'élancent sous « ses rameaux protecteurs », suivis des vieillards et des adolescents qui prennent place à côté d'eux. Au-dessous, les musiciens; en bas, les tambours ; autour, les sections; à un signal donné, tout ce monde attaque en chœur la Marseillaise. Les femmes répandues sur le champ de la nation répètent le refrain. La dernière strophe est chantée par le peuple entier. Sitôt finie, une formidable décharge d'artillerie éclate, et annonce « que le jour de gloire est arrivé. » Un non moins formidable cri de Vive la Répu^ blique lui répond, et l'on se sépare.
Telles furent, à Paris, les plus solennelles manifesta* tions du nouveau culte. Organisées par un comité spc'
cial, avec le concours d'Iiommes distingués dans les lettres et dans les arts, àgrand renfort d*argentS rehaussées par la présence de la Convention et par le concours d'un peuple immense, empruntant, d'autre part, aux circonstances, une couleur et des airs tragiques qui les sauvent un peu du ridicule, elles nous apparaissent néanmoins comme des monuments d extravagance et de sottise. En province, c'est bien pis. On devine aisément ce qu'y pouvaient être les fêtes nationales sous la direction des sociétés populaires et des agents nationaux, avec les excès de zèle des municipalités et la légèrelé de main des David de village, qui s'en improvisaient les ordonnateurs. Jamais caricature ne fut plus réussie*. Au reste, toutes ces parades se ressemblent en bien des points, et, sans avoir lu tous les procès-verbaux qui nous en restent, on peut aisément en reconstituer les traits généraux. Ordinairement, elles commencent au point du
1. Un arrêté du 11 nivôse an II avait mis à la disposition du ministre de l'intérieur une prsmière somme de 100000 livres pour faire construire, sous la direction du citoyen David, les diverses machines, chars et décorations propres à toutes sortes de fêtes nationales.
2. Marie- Joseph Chénier lui-même n'était pas éloigné de penser comme nous. On lit dans un de ses rapports à la Convention ce qui suit :
• Le Comité d'instruction publique a été péniblement affecté en comparant la grandeur des événements qu'il s'agit de retracer dans nos fêtes nationales et la faiblesse, pour ne pas dire la nullité i des ressources créées jusqu'ici pour leur célébration. Il a vu d'un côté nos guerriers victorieux au centre de la République et sur tous les points de la frontière. .. et au milieu de tant de piodiges, il a vu d'un autre côté des essais paralysés, des talents rebutés par un long dédain ; nuls monuments durables et forts comme la liberté; mais des matériaux sans cohésion, des enfuisses sans dignité, des inscriptions oîi la raison et la langue française sont également dégradées, un despotisme capricieux et puéril, enchaînant la pensée des artistes, des plans bizarres sans originalité, durs sans énergie, fastueux sans véritable richesse, monotones sans unité; des fétcs en un mot colossales dans leur objet, petites dans leur exécution et n'offrant d'imposant que la présence du peuple qui a voulu la Republique et de la Convention qui Ta fondée.... >
Ces fêtes, disait-il ailleurs, « chargées d'oripeaux antiques et de guenilles à prétention. »
jour par une décharge d'artillerie, dans les communes importantes, ou, à défaut de canon, par un feu de mousqueterie. Aussitôt la générale bat et les gardes nationales se réunissent en armes sur la place de la Liberlé. Là, le cortège se forme. En tête, les autorités : les administrateurs de département, de district ou de canton; les agents nationaux; plus tard le commissaire du Directoire exécutif, la municipalité, la société populaire, le procureur syndic, les juges, le jury d'instruction, et instituteur, quand il y en a un. Viennent ensuite un groupe « de défenseurs de la patrie » portant guidon ou drapeau, et des groupes de citoyennes. Les gardes nationales, musique en tête, ferment la marche. Ainsi formé, le cortège se rend, soit au temple de la Raison, l'ancienne église transformée, soit à l'autel de la Patrie, dressé le plus souvent hors de la ville, en plein champ. Du haut de la chaire, ou sur une estrade improvisée, le président de la société populaire ou l'agent national, quelquefois tous les deux, lisent un discours. Des jeunes garçons ou des jeunes filles leur succèdent et prennent à leur tour la parole pour réciter les Droits de l'homme, ou répondre àdes questions du catéchisme républicain. Après quoi, toute l'assistance entonne la Marseillaise et se dirige du côté du banquet, qui est aussi de rigueur, comme l'aurore. D'ordinaire, il a lieu dans de vastes salles de verdure, ornées pour la circonstance des bustes « des victimes de la tyrannie et des grands hommes, » toujours les mêmes, et décorées d'inscriptions rédigées par la forte tête de l'endroit. Naturellement, le clergé, la noblesse, surtout la perfide Albion, n'y sont point ménagés. C'est « l'atroce gouvernement anglais, » c'est « sa détestable politique, n'ayant pour guide que les principes de Machiavel, » qui est la cause de tous les malheurs de l'humanité. « Il forma des ateliers de poignards. — Il eut des assassins à gages. — Hélas! la nature en frémit. — Il fit périr de faim trois
millions de malheureux Indiens. — A Saint-Domingue, il fit dresser des chiens à dévorer nos soldats. — Français, lisez et frémissez d'horreur! en Angleterre on égorge nos frères. » — Ces imprécations reviennent & chaque instant dans les procès-verbaux envoyés a la Convention ; bien heureux quand elles ne préludent pas, le vin et les chansons patriotiques y aidant, à des violences d'un autre genre, contre les personnes ou les propriétés.
Au résumé, rien de plus froid, de plus vide et de plus sec que toutes ces fêtes. Par quelque côté qu'on les prenne» on n'y saisit pas une idée simple, pas une expression, pas un rapport j uste et vrai . Les idées de patrie, de liberté, d'égalité, de fraternité, en forment bien, si l'on veut, comme la matière première, mais avec quelle inexpérience, quelle maladresse, quel défaut de mesure et de proportions, quelle grossièreté d'invention et quelle pédanterie cette matière est traitée ! L'idée de Dieu n'en est pas absente, mais qu'elle a de peine à se dégager de la masse d'emblèmes, de décors et d'oripeaux qui prétendent l'exprimer ! Comme l'ancien culte parlait mieux à l'imagination du peuple, avec ses cloches, ses orgues, ses vitraux, avec le demi-jour un peu mystérieux de ses églises, avec son plain-chant si grave et si doux ! D'un côté, le calme, le recueillement, la prière, ou, à tout le moins, l'émotion qui s'empare des esprits les moins religieux dans les temples catholiques ; de l'autre, un culte de place publique, une orgie de drapeaux, de tambours, de trompettes, de cors, de pétards, de chants etdediscours patriotiques, une effroyable cacophonie d'instruments, d'attributs, d'images et de machines, une mixture sans nom du profane et du sacré, de l'Etre suprême et du bon Dieu, de la Vierge et de la déesse Raison, un tourbillonnement confus, dans lequel passent et reviennent avec une monotonie désespérante les figures de Jean-Jacques Rousseau, de Marat, de Lepelletier et du jeune Agricole Viala : bref,
la plus grossière mascarade qui fût jamais. Encore si cette mascarade se contentait d'être sans esprit et sans gaieté, si elle n'était que niaise et prétentieuse ! Mais elle devient libidineuse et tombe dans Torgie. A la fête de la Raison, la déesse était représentée par une courtisane & moitié nue, entourée de canonniers qui, la pipe à la bouche, lui servaient de grands-prêtres, et suivie d'un cortège de femmes avinées, au milieu desquelles paradait un hercule de foire armé d'une massue de carton. < Des représentants du peuple, dit un historien qui n'est pas suspect, ne rougirent pas de quitter leurs chaises curules pour danser la carmagnole avec des filles revêtues d'habits sacerdotaux ^ » Beaucoup d'églises furent transformées en cabarets. A Saint-Eustache, le chœur représentait un paysage décoré de chaumières et de bouquets d'arbres, parmi lesquels des bandes de jeunesQlles couraient après les hommes. Autour, des tables chargées de bouteilles, de pâtés et de saucissons, où les forts de la halle venaient se reposer de leurs fatigues avec des prostituées.
Il ne manquait à ce dévergondage, pour devenir tout à fait odieux, que de se faire tyrannique. Visiblement, dès le début, la nouvelle religion tend à prendre ce caractère. Pourtant, chose étrange, ce n'est pas sous la Terreur proprement dite qu'elle se montra le plus oppressive. Il était réservé au Directoire de dépasser en ce pointla Convention elle-même. Faut-il attribuer cette recrudescence à l'influencedu groupe des Théophilanthropes? Cette société, qui s'était fondée vers la Hn de l'année 1796, comptait