Louis Blanc
328 L'iNSTRUCnON PUBLIQUE ET LA RÉVOLUTION.
déjà de nombreux adhérents à Tépoque du 18 fructidor, et pïirmi ceux-ci, le premier personnage de la République : Laréveillère-Lépeaux. Convaincu, comme Robespierre, de la nécessité de substituer quelque chose à l'ancien culte, le président du Directoire s'était lancé dans le mouvement théophilanthropique avec tout le zèle d'un apôtre*. On a même été jusqu'à prétendre qu'il était un des chefs de la nouvelle secte. Quoiqu'il en soit, son passage aux affaires fut marqué par une pression sans exemple. On ferait un volume avec les proclamations, circulaires, instructions, lois et arrêtés relatifs à la célébration des fêtes et à l'observation du calendrier républicain qui se rapportent à cette période. La Convention n'avait pas été jusqu'à prendre des mesures coercitives contre les citoyens réfractaires au culte décadaire; elle avait même, à plusieurs reprises, repoussé des propositions tendant à leur interdire toutes fonctions publiques. Le Conseil des Cinq-Cents n'eut pas tant de scrupules. Le 23 novembre 1797, sur la motion d'un de ses membres, et malgré l'énergique protestation de Grégoire, il ne craignit pas de rendre obligatoire la célébration des décadis. Six mois après, conformément à l'esprit de cette résolution, le Directoire prenait un arrêté que l'auteur de l'importante Hifitoire de la perséculioyi révolutionnaire dans le Doubs, M. Sauzay, appelle très justement un des monuments les plus savants et les plus barbares de l'intolérance philosophique. Cet arrêté contenait, entre autres, les dispositions suivantes : ce Les administrations municipales sont tenues de régler leurs séances sur la décade. — Les commissaires du Directoire sont tenus de dénoncer celles qui régleraient leurs séances sur les dimanches et fêtes de l'ancien calendrier. — Les commissaires du Directoire
1. Voir à TAppendice son arrêté du 23 pluviôse an VII sur la célébration de la fôte de la souveraineté du peuple. Voir également le programme do Quinette sur la fête du 10 août. Cela vaut presque du David.
LES FÉT£S NATIONALES. 329
requerront les juges de paix de régler pareillement leurs audiences sur la décade, et dénonceront au ministre de la justice ceux qui prendraient encore les dimanches et fêtes de l'ancien calendrier pour régulateurs de leurs jours d'audience. — Les administrations municipales fixeront à des jours déterminés de chaque décade les marchés, sans qu'en aucun cas l'ordre qu'elles auraient établi puisse être interverti sous prélexle que les marchés tomberaient à des jours ci-devant fériés. — Elles s'attacheront spécialement À rompre tout rapport des marchés aux poissons avec les jours d'abstinence désignés par l'ancien calendrier. — Les contraventions aux arrêts qu'elles prendront en conséquence seront punies d'une amende d'une à troisjournées de travail, ou d'un emprisonnement d'un & trois jours. — Les administrations centrales régleront sur le calendrier républicain les époques desfoires, et veilleront surtout à ce qu'elles ne répondent pas aux fêtes de l'ancien calendrier. — Les départs et retours des messageries et voitures publiques de terre et d'eau ne pouvant être réglés que sur la décade, il est enjoint aux administrations municipales d'interdire toutes celles dont les départs ou les retours seraient encore fixés à des jours de l'ancien calendrier. — Tous chefs et préposés d'ateliers, chantiers, travaux et établissements existants faits ou entretenus au compte de la République ou en son nom, sont tenus de régler sur la décade les travaux des ouvriers et les opérations y relatives. Ils ne pourront faire de payement que les jours de décades. Ils ne permettront la suspension des travaux que les décadis et jours de fêtes nationales. Ils congédieront les ouvriers qui prendraient congé les jours de dimanche ou de fête de l'ancien calendrier, le tout sous peine de révocation et sous la menace de ne reconnaître, comme pièce comptable, aucun état qui présenterait un ordre de travaux et de payement contraire à ces dispositions. — Tout journal ou ouvrage périodique
330 l'instruction PUBLIQUE ET L.V RÉVOLUTION.
dans lequel Tère ancienne^ qui n'existe plus pour les citoyens français, se trouvera désormais accolée à l'ère nouvelle, même avec l'addition des mots: vieux styleydLinsi qu'il a été indécemment pratiqué jusqu'à ce jour, sera prohibé... »
Ces dispositions.étaient déjà bien tyranniques, non seulement pour les fonctionnaires publics et les municipalités qu'elles soumettaient à la plus pénible contrainte, mais encore pour les commerçants, les ouvriers et les artisans de toute nature. Une loi votée parles Cinq-Cents, le 21 juillet 1797, confirmée par les Anciens le 4 août, vint encore les aggraver. Aux termes de cette loi, les décadis et les jours de fêtes nationales deviennent des jours de repos, obligatoires pour tous les citoyens sans exception, fonctionnaires ou non, instituteurs publics ou privés. Il n'est pas jusqu'aux boutiquiers qui ne soient tenus de chômer ces jours-là, sous peine d'une amende de â5 à 300 francs et d'un emprisonnement « qui ne pourra excéder une décade. »
Le corps législatif ne s'en tint pas là. Après avoir décrété le chômage du décadi, il prétendit aussi régler l'emploi de cette j ou rnée. Ce fut l'obj et de la loi du 1 3fructidor an YI, dont les belles dispositions ravissaient le vieux janséniste Clément, devenu évêque constitutionnel de Seine-et-Oise. Cotte loi prescrivait aux administrations municipales de se rendre en costume, les jours de décadi, au lieu destiné à la réunion des citoyens, pour y donner lecture des lois et actes de l'autorité et pour y célébrer les mariages ; elle ordonnait aux instituteurs et aux institutrices d'écoles, soit publiques, soit particulières, d'y conduire leurs élèves j enfin elle chargeait le Directoire d'établir dans chaque chef-lieu de canton des jeux et des exercices gymnastiques, les jours de réunion décadaire.
Ce n'était point encore assez : une dernière loi du 23 fructidor an YI prétendit interdire aux marchands, sous
peine d'amende et d'emprisonnement, le repos du dimanche et des jours fériés de Tancien calendrier. Ainsi, les citoyens demeurés fidèles au culte catholique n'étaient pas seulement tenus de fermer leurs boutiques le décadi, le législateur les obligeait encore à les tenir ouvertes les jours de fêtes reconnues par l'Eglise ^
Un régime aussi vexatoire devait nécessairement rencontrer de la part des populations, et même de la part des administrations locales, de grandes résistances. Pour les vaincre, on mit tout en œuvre : admonestations, avis, menaces, révocations*. « Citoyens, écrit le ministre de Tintérieur aux administrateurs de Loir-et-Cher (le 25 germinal an VII), j'apprends que les instituteurs d'Eprais et de Melay et celui de La Chapelle n'ont pas paru à la fête du 2 pluviôse. Je vous invile à examiner pour quels motifs ces instituteurs ne se sont pas conformés aux prescriptions de la loi du 13 fructidor qui leur enjoint d'assister aux fêtes nationales, et à me faire part des mesures que vous aurez prises dans cette circonstance. » Une autre fois, c'est une institutrice privéequi est frappée pour avoir refusé de conduire ses élèves aux fêtes décadaires. L'administration municipale prend un arrêté de fermeture de son établissement. Elle proteste ; on passe outre. EUes'a-
1. C'est sans doute en vertu de cette loi que l'administrateur départemental de la Seine avait pris rarrèté suivant :
« Aucune marchandise autre que des comestibles ne pourra , les jours de fétcs nationales et les décadis, être exposée en vente dans les rues, places, halles et marchés, soit en échoppes, soit en étalages mobiles.
« Aucun marchand en boutique ne pourra ces mêmes jours exposer aucune montre ni étalage de marchandises faisant saillie sur la voie publique.
«Les maçons, charpentiers et autres ouvriers ne pourront ces mômes jours travailler ou préparer sur la voie publique les matériaux qui y seraient déposés en vertu de permissions.., etc. » {Moniteur du 5 frimaire an VI.)
2. On eut même un instant l'idée de créer un corps d'inspecteurs des fêtes nationales. La proposition en fut &ite au Directoire et se trouve consignée dans la minute d'un rapport qui lui fut adressé par le ministre de l'Intérieur. {Arch. nal.,F. 17, 1140.)
dresse au ministre de Tinlérieur; celui-ci ne répond même pas. (Archives nationales, F, 63011.) Mais c'est surtout au luxe prodigieux de circulaires et d'instructions adressées par le Directoire à ses agents, que se peut mesurer le degré d'impopularité du culte décadaire. A partir de 1796, il ne se passe guère de mois sans que les ministres de l'intérieur rappellent leurs subordonnes à l'observation des lois et arrêtés sur la matière. On retrouve là, dans le style déclamatoire et prétentieux du temps, une collection de morceaux de rhétorique administrative tout à fait digne de figurer à côté des amplificalions de David et de Marie- Joseph Chénier. Le goût ne s'est pas encore modifié : c'est toujours le même abus des souvenirs classiques et le même archaïsme, Harmodius,Âristogiton, les Gracques, Brutus, Épicharis, Cornélie, Porcie, Éponine, ces noms reviennent à tout moment dans la prose officielle. François de Neurchâteau surtout excellait dans le genre; il y apportait un abandon, une grâce, voire même une onction que ne possédait pas son prédécesseur et son émule Letourneux, celui qui appelait le catholicisme « une secte trop célèbre. » A l'approche de toutes les grandes fêles nationales, l'auteur de Paméla rédigeait de sa propre main une instruction pour ses agents. Rien de plus piteux que ces appels réitérés au zèle des administrateurs de département et des commissaires du Directoire. On y prend sur le fait les secrètes appréhensions du gouvernement; on y sent une administration qui se rend compte de son impuissance et de l'éloignement qu'elle inspire, et que hante déj& le spectre d'une fin prochaine.
C'est qu'effectivement les temps sont venus : timide au début, réduite à se cacher, quand elle n'émigrait pas, la réaction a commencé de relever la tête. Beaucoup de prêtres et de nobles sont rentrés ; les églises se rouvrent petit à petit ; le fanalisme a repris tout doucement ses habitudes et son empire. Déjà l'on dit ouvertement la messe dans un
grand nombre de localités ; bientôt on y prêchera contre la République, contre la constitution, surtout contre le nouveau culte et l'éducation payenne de la jeunesse. Le mouvement est général, et gagne de proche en proche. Les populations le favorisent; les municipalités le tolèrent; les administrations départementales n'osent le réprimer ; tout lui cède. D'ailleurs, comment le réprimer? Il y faudrait la guillotine. Qui voudrait aujourd'hui la rétablir ? Il y faudrait, pour le moins, une grande énergie, beaucoup de résolution et d'opiniâtreté. Or, le Directoire n'a pas trop de toutes ses forces pour se défendre contre lui-même. Travaillé par des dissensions intestines, par la défiance et la rivalité de ses membres, il s'efforce à vivre, et c'est tout. Son action gouvernementale est nulle comme son prestige, son autorité méconnue, sa cause abandonnée. Il n'est pas encore tombé, mais il est déjà par terre.
Pour comble de malheur, la réaction cléricale se complique d'une réaction {Jùlosophique : Rousseau baisse et Voltaire monte. VoUaire, c'est-à-dire le vieil esprit français, le franc rire gaulois, qui se retrouvent à la (in et qui éclatent en notes mordantes au spectacle des mômeries du nouveau culte; Voltaire, c'est-à-dire la haine de Tintolérance qui se réveille devant toutes les iniquités commises au nom de la nouvelle religion d'État. Cette réaction, aussi dangereuse que l'autre, couvait déjà dans tous les esprits cultivés pendant la Terreur. On en trouve la Irace dans un pamphlet peu connu, qui parut peu de tjmps après la chute de Robespierre, et dont le titre seul en dit long : <c Réflexions sur la festomanie qui nous a élé laissée en partant par Robespierre, Chaumette, Payan, Sainl-Just, Hébert et autres philosophes de la même volée, ou observations de Didier B .., membre de la Convention nationale, sur les divers projets d'établissements de fêtes publiques.» Ce Didier B..., (probablement Didier
Boissieu, député de l'Isère) était évidemment un homme de beaucoup d'esprit. Il avait supérieurement saisi tous les côtés ridicules delà maladie qu'il a si heureusement baptisée. Personne ne les a rois en plus vive lumière ; personne n'a plus finement raillé les innombrables projets de Têtes élaborés par le comité d'instruction publique, (c Tous vos projets donnent ce résultat, disait-il : Réunion de citoyens en plein air et dans des temples, triage des sexes, séparation des âges, lecture de lois ou d'actes publics, discours de morale lus ou improvisés, danses, chants, gymnastique. Ou bien cet autre résultat : Gymnastique, chants, danses, morale lue ou improvisée, lecture de lois, réunion de citoyens avec ou sans triage .. » Et il ajoutait aussitôt : « Qu'on me dise de bonne foi si l'on peut trouver dans toutes ces choses-là de quoi captiverl'dmeméme la plus expansive, quand on y attacherait ridée d'une ou plusieurs divinités. Sans cette idée, cependant, adieu le charme de l'institution et l'institution ellemême. Dispensez- vous donc du soin d'instituer des jours de danses et de chants. L'allégresse ne se commande pas. On dansera les jours de repos et les jours de travail; on dansera après le travail; on dansera tous les jours; on chantera dès l'aurore et au coucher du soleil, & la ville et aux champs, sous l'ormeau et sous la guinguette, quand le bonheur et la paix seront nés de vos soins. »
Tel était déjà le jugement des contemporains sur les fêtes nationales en 1794, c'est à dire au plus beau temps de la festomanie. On devine aisément ce qu'en pouvaient penser les derniers survivants de la pléiade voltairienne, en 1797, les La Harpe, les Marmontel, les Suard et les Morellet. Le culte décadaire, avec ses côtés ridicules et son intolérance» n'eut pas de pires ennemis. Dès qu'on put l'attaquer sans péril, ils se mirent à lui faire, dans les salons de l'époque, une guerre d'épigrammesqui vintfort à propos fouetter l'esprit public et réveiller son indolence.
Cette résurrection de l'esprit voltairien, jointe à la recrudescence du sentiment religieux, exalté par une odieuse compression, fut, on peut le dire, décisive. Pris entre ces deux forces contraires, l'échafaudage artificiel, si péniblement agencé par la Convention, craque de toutes parts. L'idée de substituer un Être suprême, une abstraction philosophique au bon Dieu des petites gens, des malheureux et des faibles, et de décréter un dogme comme on décrète un impôt, cette autre idée, non moins saugrenue, de faire des fêtes nationales une des branches de l'éducation, toutes ces conceptions bizarres, hétéroclites et, par-dessus tout, antipathiques au génie français, apparaissent enfin dans leur sécheresse et leur inanité. C'est le commencement de la fin. L'idéologie n'en a plus pour longtemps : son vainqueur approche.