‹ L'instruction publique et la RévolutionChapitre 69 sur 110 · JacquemoDt, Rapport au Trtbunat · texte numérisé non relu

JacquemoDt, Rapport au Trtbunat

2. Rœderer, dans la discussion, devant le corps législatif, da projet de loi du 10 floréal an X.

applaudi à ces institutions. Il serait très fâcheux .de porter la moindre atteinte à ces écoles déjà si florissantes*. »

Ainsi, d'une part, unéloignement de plus en plus inar* que des populations pour les écoles publiques primaires ou centrales, une répugnance insurmontable pour l'enseignement et surtout poiir l'éducation et le personnel républicains; d'autre part, un goût très vif pour les établissements concurrents, dirigés d'après les principes et les vues de l'ancienne pédagogie, ceux-ci, les plus florissants, par des prêtres, ceux-là, par des personnes généralement peu favorables au régime établi ; tel est, pendant toute la période directoriale, le double mouvement d'opinion que nous révèlent les documents, et dont on peut suivre, en quelque sorte, jour par jour, le développement dans la correspondance administrative.

Entre le pays et son gouvernement sur cette question primordiale de l'éducation, le discord est aussi complet que possible; entre les quelques milliers d'individus qui forment la France officielle et les millions de pères de famille dont se compose la France réelle, l'antagonisme n'existe plus seulement à l'état latent, la guerre est déclarée.

Déjà, du reste, le Directoire y a préludé par son fameux arrêté du 27 brumaire an VI. Sous prétexte de «faire prospérer l'instruction publique, » il a créé au profit de ses établissements un véritable privilège, remis entre les mains de ses professeurs la clef des faveurs et des

1. Fourcroy : Discours au corps législatif dans la discussion du projet de loi sur Tinstruction publique, an X.

emplois. A tout ce qui vit du budget ou aspire à en vivre, à tout ce qui émarge ou voudrait émarger, à la foule des fonctionnaires et des solliciteurs, l'État, maintenant, impose Tinvestiture de ses maîtres d'école; il lui faut cette marque de fabrique. A ses yeux désormais il y a deux espèces de Français, deux classes de citoyens : les estampillés et les autres; ceux-ci qu'il traite en parias; ceux-là qu'il comble de ses faveurs et de ses libéralités, auxquels il offre en prime et pour prix de leur soumission le monopole de l'exploitation du domaine public.

Première et grave atteinte à l'esprit de la législation républicaine. En effet, considérez ceci : d'une part il est écrit dans la loi : l'enseignement est Ubre. D'autre part la constitution a fait de l'égalité des citoyens un des principes fondamentaux du nouveau droit. — Or, que devient la liberté d'enseignement, c'est-à-dire la liberté pour le père de famille de choisir l'instituteur de ses enfants, avec l'ostracisme qui frappe les jeunes gens élevés dans les écoles particulières? Et que devient l'égalité, que devient la justice dans un ordre dechoses où, les charges de l'association étant réparties entre tous, les avantages en demeurent réservés à quelques-uns? Visiblement, il n'y a plus trace ni d'égalité ni de liberté d'enseignement sous un semblable régime; visiblement aussi, TÉtat y outrepasse son droit, sort de son rôle et de sa fonction, en se faisant juge de l'orthodoxie des doctrines et des sentiments, au lieu de se borner à se défendre contre l'inexpérience ou l'incapacité.

Encore, s'il s'en tenait là; mais une fois engagé sur cette pente on ne s'y arrête guère. De juge on y devient bien vite et, par une suite nécessaire, inquisiteur. Après avoir éludé ou tourné la loi, on la force, ou l'on supplée par simple mesure administrative à son silence. Ainsi font les gouvernements sans principes et sans scrupules.

LA RÉAGTIOy. 347

Ainsi fera bientôt le Directoire, et tel est Tobjet de son arrêté du 17 pluviôse an VI.

La loi du 3 brumaire avait, on s'en souvient, confié la surveillance des écoles publiques aux administrations municipales, mais elle s'était bien gardée de leur donner aucun pouvoir sur les écoles libres. Daunou, dans son rapport, avait même eu soin d'insister sur ce points Qu'importe, si la législation existante est impuissante, il y a des légistes qui sauront bien lui trouver dans l'arsenal des décrets révolutionnaires des armes encore en état de servir. N'y a-t-il pas dans la constitution un article 356, ainsi conçu : « La loi surveille particulièrement les professions qui intéressent les mœurs publiques. » Or, quoi de plus intéressant pour les mœurs publiques, et pour Barras, que l'éducation privée? D'autre part, est-ce que l'article 18 de la loi du 21 fructidor an III n'a pas ce conservé aux administrations centrales et municipales les attributions que leur avaient accordées les lois des 14 et 22 décembre 1789 et parmi lesquelles se trouve la surveillance de l'enseignement politique et moral? » En présence de textes aussi décisifs, comment Barras hésiterait-il? Aussi n'hésite-t-il pas.

Désormais « toutes les écoles particulières, maisons d'éducation et pensionnats sont et demeurent sous la surveillance spéciale des administrations municipales de chaque canton, lesquelles sont tenues de faire au moins une fois par mois la visite desdites maisons, à l'effet de constater :

« 1"^ Si les maîtres particuliers ont soin de mettre entre les mains de leurs élèves les Droits de l'homme, la constitution et les livres élémentaires adoptés par la Convention.

a 2® Si l'on observe les décadis, si l'on y célèbre les fêtes

l. Voir plus haut, page 234.

républicaines, et si Ton s'y honore du nom de citoyen. » Etc.

Ainsi, non content d'avoir placé les établissements privés dans des conditions d'infériorité manifeste en fermant à leurs élèves Taccès des fonctions publiques, le Directoire prétend encore leur imposer la même surveillance, les mêmes livres d*étude, et les mêmes observances qu'aux écoles publiques. Et, cette surveillance, à qui la confie-t-il? Au pouvoir le moins fait pour en user avec mesure, le plus incapable de l'exercer avec compétence et discernement, aux administrations municipales; c'est entre les mains de ces petits corps électifs, naturellement très impressionnables et soupçonneux, comme la foule dont ils émanent et dont ils ont tous les préjugés, qu'il remet le sort des instituteurs libres et de leurs maisons.

Hais ce n'est pas tout : après les arrêtés, les circulaires; après Barras, Letourneux.

« Citoyens, écrit ce dernier, lorsque je recommandai à votre zèle, dans ma circulaire du 29 frimaire, la prompte et stricte exécution de l'arrêté pris par le Directoire exécutif pour activer l'instruction publique dans les écoles centrales, je vous invitai en même temps à étendre votre sollicitude sur les écoles et maisons d'éducation particulières... Maintenant, citoyens, la marche que vous avez à suivre vous est tracée par l'arrêté du Directoire et rien ne doit plus s'opposer aux grands avantages qui doivent résulter de son exécution. Aussi ai-je besoin de vous exposer ici toute l'importance et la nécessité du zèle que vous devez apporter à remplir exactement tout ce qu'il vous prescrit. Ce n'est que par ce zèle en effet et par une constante surveillance que vous pouvez arracher l'instruction républicaine à l'espèce de nullité dans laquelle les ennemis des lois et du gouvernement se sont efforcés de la

l. 17 TentAse an Vf. Voir à TAppendice le texte complet de cette circu* laire.

plonger jusqu'ici et porter enfin le dernier coup à ces institutions monstrueuses où le royalisme et la superstition s'agitent encore contre le génie de la liberté et de la philosophie. C'est sur ces repaires du fanatisme royal et superstitieux, où des spéculateurs avides étouffent par un vil et sordide intérêt les germes précieux des vertus républicaines et dérobent à la patrie, dans la génération naissante, ses plus chères espérances, que le Directoire appelle toute votre vigilance et votre activité*. »

Sus aux repaires du fanatisme et de la supei^stitioUy c'est-à-dire, en bon français, sus aux établissements libres, voilà donc le mot d'ordre envoyé du centre aux départements, voilà, de par l'honnête Barras et son digne interprète, « les devoirs sublimes que le Directoire impose à ses agents, et c'est de ce ton véhément qu'il les pousse au combat.

Il faut voir aussi par quels excès de zèle ils répondent à ces excitations et comme ils s'empressent.

« Citoyen ministre, écrivent, le 4 thermidor an VI, les administrateurs du département de l'Eure, nous vous adressons expédition de l'arrêté que nous avons pris pour ordonner la clôture des écoles tenues par les citoyennes X... Y... Z... L'éloignement de ces femmes pour les institutions républicaines leur donnait une influence dangereuse sur l'esprit public. — Pour arrêter les progrès des principes funestes qu'elles pourraient inspirer, nous avons pris la mesure indiquée par l'article 3 de l'arrêté du Directoire. » (Arch. nat., F*^ 3000.)

« Les instituteurs, en général, n'ont ni le civisme, ni les talents qu'exigeraient de pareilles fonctions, écrit le commissaire du Directoire pour le déparlement de la Drôme. Plusieurs qui ne voulaient pas assister aux réunions décadaires ont été destitués; d'autres ont été

Page 1